Chapitre 14 : « Je ne suis pas seule dans ma tête. »

« Tu penses que ça va aller ? s'inquiète Peri.

– Oui, oui, j'ai eu le temps de m'y faire. Je voulais juste être là… je ne sais pas… par fidélité peut-être. C'est stupide, hein ? De montrer une certaine loyauté à quelqu'un qui en a si peu envers les autres.

– Ça prouve juste que tu es quelqu'un de bien. »

À travers l'écran de visualisation, les deux compagnes du Docteur regarde l'androïde emmené par les gardes de la Chancellerie. Le Docteur est resté près de son TARDIS. Les deux anciens amis n'ont pas échangé un mot avant que le Maître ne soit pris en charge par le Castellan. Puis le Seigneur du Temps revient dans le vaisseau et il programme une destination.

« Où allons-nous, Docteur ? » demande Peri.

Elle ne reçoit pas de réponse. Les deux femmes échangent un regard.

« Docteur ? insiste la jeune Américaine.

– De quoi ? Oh, tu me parlais ! Excuse-moi, j'étais concentré sur…

– Ça vous a touché, tout de même, non ? l'interrompt Peri. D'avoir laissé le Maître sur Gallifrey, je veux dire.

– Hein ? Oh non ! Non, non. Non, bien sûr. C'est tout ce qu'il mérite. Le Haut Conseil va s'occuper de lui. Quoi qu'ils en fassent, ça ne me concerne plus.

– Bien sûr ! »

Mais le Docteur ne relève pas le ton ironique de la jeune fille. Il s'exclame gaiement :

« Que diriez-vous d'aller sur Argolis ? Ses habitants se sont consacrés entièrement aux loisirs. Toute une planète faite pour se divertir et se détendre. Qu'en pensez-vous ?

– Ça changerait, réplique Peri. Pour une fois, nous ne serions pas obligés de résoudre des problèmes ou de mettre notre vie en danger. Ça me va, personnellement.

– Tegan ? questionne le Docteur. Ou tu préfères rentrer chez toi ?

– Peut-être pas tout de suite. Argolis me convient.

– Très bien. En route pour le plus grand centre de loisir de tout l'univers ! »

ooo

« Tegan ? »

L'Australienne regarde autour d'elle. Qui l'appelle ainsi ? La voix est lointaine, mais son nom suffisamment net pour ne pas laisser place au doute. La foule des badauds s'écoule autour d'eux, chacun se pressant ou allant tranquillement vers le prochain divertissement.

« Je ne vous pas fais trop mal ? J'ai vraiment essayé d'y aller doucement.

– Que voulez-vous dire ? Où êtes-vous et… qui êtes-vous ?

– Je suis dans votre tête, Tegan.

– Mais… mais, c'est impossible. »

Le son est plus clair, maintenant, et elle reconnaît enfin la voix du Maître. Dans le brouhaha ambiant ses propres réponses passent inaperçues, même du Docteur et de Peri, qui la précèdent de quelques pas et sont engagés dans une dispute amicale, comme souvent.

« Très improbable, seulement. J'aurais pu ne pas réussir. Surtout sans vous tuer. Mais rassurez-vous, j'aurais abandonné, dans ce cas. De toute façon, je ne peux plus aller jusqu'au meurtre, maintenant.

– Vous avez fait comme pour le père de Nyssa ?

– Pas tout à fait, sinon vous ne seriez plus là. J'ai juste sauvegardé mon esprit dans le vôtre.

– Comment avez-vous pu faire ça ?

– Une porte de sortie que je me suis laissé quand j'ai construit ce nouvel androïde. J'y ai intégré une version miniaturisée de la machine que vous avez vue dans mon TARDIS et qui a servie au premier transfert. J'ai même laissé la possibilité de revenir dans le robot. Mais il faut que ce soit opéré par quelqu'un d'extérieur. Vous par exemple.

– Mais l'androïde est resté sur Gallifrey !

– Oui. C'était le seul moyen de survivre pour moi. De ne pas aller sur ma planète où un sort fatal m'attendait.

– Même si ce n'est pas votre intention, vous allez finir par me tuer. Votre esprit est trop grand pour moi. Parfois, j'ai l'impression que mon crâne va éclater.

– C'est parce que je n'ai pas encore exploré toutes les possibilités de cette cohabitation. Mais je vais le faire et bientôt, vous ne sentirez plus cette souffrance.

– Pourquoi est-ce que je n'entends pas vos pensées ? Je devrais, non, si vous occupez mon cerveau ? Et vous, est-ce que vous percevez les miennes ?

– Ce n'est pas ainsi que ça se passe. C'est un peu plus compliqué que ça.

– Mais là, vous me parler dans ma tête, n'est-ce pas ?

– Oui, je vous parle directement. Personne d'autre que vous ne m'entend. Avec un peu de pratique, vous y arriverez aussi sans devoir le faire à voix haute.

– Qu'allez-vous faire de moi ? Vous allez me manipuler comme si j'étais votre marionnette ? Je veux dire, physiquement cette fois-ci ?

– Non, ça non. Croyez-moi, je n'ai aucune possibilité d'agir sur vos muscles. Il vous reste la maîtrise totale de votre corps. En fait, c'est la première fois que je fais ça. Je découvre en même temps que vous comment ça se passe. Vous n'allez pas en parler au Docteur, n'est-ce pas, Tegan ?

– Faites cesser ce mal de tête ! Il devient à peine supportable par moment.

– Je fais de mon mieux, répond la voix du Maître. Ce n'est pas facile pour moi non plus, croyez-moi. C'est même assez pénible. »

Peri se tourne vers elle et s'exclame :

« Oh, tu n'as pas l'air en forme. Veux-tu que nous retournions au TARDIS ?

– C'est cette foule, répond Tegan. Il y a un peu trop de monde. Ça me donne le tournis.

– Docteur ? Nous rentrons. Que faites-vous ?

– Je vais essayer encore le vol en apesanteur, puis je vous rejoins. »

ooo

Au bout de quelques jours, le Maître semble s'être installé correctement. Elle n'a plus de maux de tête, mais elle sent sa présence en permanence. C'est particulièrement perturbant. Néanmoins, il est soucieux de prendre soin de cette personne qui lui sert d'abri. Probablement plus pour sa propre sécurité que pour elle. Il se fait le plus discret possible pour ne pas la gêner, ni abîmer le système nerveux dont il a besoin.

C'est un degré d'intimité comme personne n'en a jamais connu. Et ce n'est pas agréable. Le genre de choses dont on rêverait avec la personne qu'on aime. Et elle est obligée de le subir avec… lui.

Elle s'aperçoit bientôt qu'elle éprouve des émotions qui ne sont pas les siennes. Surtout lorsqu'elle contemple le Docteur. Elle ressent alors un mélange de mépris et de jalousie, de frustration aussi. Des sentiments qu'elle n'a jamais eu envers lui. Lorsqu'elle regarde Peri parfois, elle voit un animal familier geignard et irritant. Ce ne sont pas ses propres ressentis envers la jeune fille, avec laquelle elle a entamé une amitié faite de respect mutuel.

« Perçoit-il mes émotions aussi ? se demande-t-elle. Et mes pensées ? Il m'a dit que non, mais il m'a menti si souvent. »

« Vous ressentez tout ce que je ressens, n'est-ce pas Tegan ? questionne le Maître.

– Oui, et c'est très déstabilisant.

– Si cela peut vous rassurer, il en est de même pour moi. Cela parasite mes pensées. Cependant, je dois vous avouer que j'apprécie être à nouveau dans un corps de chair, bien qu'il soit très différent de ceux dont j'ai l'habitude. Même très perfectionné, un robot reste quelque chose de… pas très confortable à habiter.

– N'avez-vous pas envie de retrouver votre liberté de mouvements ? Et votre seule option reste un androïde, non ?

– Hélas, oui.

– Pourquoi pas le corps de quelqu'un déjà mort ? »

Le Maître fait entendre un grognement d'irritation.

« Un corps mort se dégradera, explique-t-il. C'est impossible.

– J'ai cru comprendre que vous aviez déjà vécu ce genre de chose.

– Oui, j'ai occupé un corps au seuil de la mort, un certain temps. Et je ne voudrais revivre ça pour rien au monde.

– Pourquoi ? Vous… souffriez ?

– À un point que vous ne pouvez même pas imaginer. Que se passe-t-il ? Vous… vous ressentez de la compassion… pourquoi ?

– Qui n'en éprouverait pas en entendant ce que vous venez de me dire ? Oh, j'oubliais ! Vous bien sûr. Cela ne fait pas partie de votre palette d'émotions. »

Tegan se retire souvent dans sa chambre lorsqu'il commence à lui parler. Soutenir une conversation avec son hôte tout en conversant avec le Docteur et Peri lui demande un effort trop grand. Là, elle s'est assise dans son fauteuil et fait semblant de lire. La même contraction de son bas-ventre que quelques jours auparavant la fait gémir de douleur.

« Est-ce que vous percevez aussi mes sensations physiques ? demande-t-elle au Maître.

– Oui. J'ai cet avantage… ou ce désavantage par rapport à vous.

– J'ai mal à l'abdomen, en bas… Vous le sentez ?

– Oh ça ? Ce n'est rien. C'est moi. J'explorais plus en détails les possibilités de ce corps. C'est assez fascinant. Tellement plus complexe, plus fragile, et plus solide à la fois, qu'un individu masculin. Une usine chimique, un nid qui peut donner la vie…

– Arrêtez de vous promener ainsi dans mon anatomie ! La vie ? Que savez-vous de la vie ! Vous ne vous intéressez qu'à la mort. Celle des autres, bien sûr. »

La convulsion s'atténue rapidement.

« Merci ! » grince-t-elle, furieusement.

Puis elle ajoute plus calmement :

« Et maintenant, quel est votre plan ? Parce que je ne doute pas que vous en ayez un.

– Bien entendu. Maintenant j'ai fait croire à ce bon Docteur qu'il s'est débarrassé de moi. C'est fort dommage d'avoir dû abandonner un androïde si perfectionné, mais je n'avais pas le choix.

– Que s'est-il passé pour lui lorsque nous avons quitté Gallifrey ? Vous ne pouviez plus le contrôler mentalement, non ?

– Les Seigneurs du Temps se sont retrouvés avec une coquille vide dans les mains. »

Le rire du Maître résonne longuement dans la tête de Tegan.

« Ce que j'aurais aimé voir ça ! Mais peu importe. Il faut absolument que je récupère mon TARDIS. Et que nous partions. La cohabitation avec vous est bien moins désagréable que ce que je craignais, mais comme vous l'avez dit, je n'ai pas ma liberté de mouvement. Il me reste le vieil androïde. Le premier que j'ai construit. Et là, je vais encore avoir besoin de vous, Tegan.

– Je me demande pourquoi je continue à vous aider, soupire la jeune femme. Pourquoi je ne vous dénonce pas, et je ne demande pas au Docteur de me débarrasser de vous.

– Parce que vous ne pouvez pas. En admettant que vous lui disiez qu'on peut m'extirper de votre esprit, on ne peut le faire qu'avec l'aide de mon robot. Et je ne vous indiquerais certainement pas comment.

– Le Docteur saura le découvrir.

– Mais combien de temps mettra-t-il ? La manœuvre n'est pas évidente. En attendant, je serais toujours là, au-dedans de vous. Et je me battrais pour rester. Cela va être difficile pour nous deux.

– Vous ne pouvez pas me faire de mal, souvenez-vous.

– Non, c'est vrai… Mais je peux rendre votre vie pénible.

– Toujours des menaces ! Vous ne savez faire que ça : obtenir la collaboration des gens par la coercition et la menace.

– Vous ne me laissez pas le choix. Et… je n'avais jamais eu besoin d'avoir recours à ce genre de procédés avec vous, jusqu'à présent. »

Tegan se rend compte qu'il a raison. Elle a toujours été poussée par la compassion, ou par d'autres sentiments sur lesquels elle ne préfère pas s'étendre, pas par la crainte.

« Une compassion bien mal placée et qui ne cesse de m'attirer des ennuis », songe-t-elle amèrement.

Elle cesse de parler au Maître pour tenter de démêler ses raisons et ses sentiments. C'est d'autant plus ardu, qu'elle perçoit aussi ses émotions. Savoir lesquelles sont les siennes et lesquelles appartiennent au Seigneur du Temps, devient de plus en plus compliqué.

« Tegan, intervient-il. Vous ne me parlez plus ?

– Je réfléchis », répond-elle sèchement.

Cette peur qu'elle éprouve, par exemple ?

« Non, pense-t-elle. Ça, ce n'est pas moi. C'est lui. De même que les sentiments que je ressens parfois envers le Docteur et Peri. »

Il est effrayé. Pas par les petits fantômes de ses rêves, cependant. Ceux-ci ne sont pas réapparus depuis qu'il est dans sa tête. Il a peur pour sa vie. Il a peur de mourir.

« C'est une crainte universelle, se dit la jeune femme. Cependant, elle est tellement plus considérable chez lui. Elle le domine complètement. Elle est à la base d'un très grand nombre de ses actions. Là, en ce moment par exemple, il lutte pour sa survie. Ça le rend capable de tout. S'il n'était pas toujours bloqué mentalement, je ne donnerais pas cher de ma peau. »

« Maître ? interroge-t-elle. Si vous en aviez eu la possibilité, est-ce que vous m'auriez tuée, comme vous l'avez fait pour Tremas, afin de récupérer un corps ?

– Oui, répond-il immédiatement.

– Merci de votre franchise ! plaisante-t-elle amèrement. Au moins, c'est clair. Sans aucun regret ? Malgré tout ce que j'ai fait pour vous ? »

Il y a un instant de silence.

« Je ne sais pas, avoue-t-il. Peut-être… peut-être que j'aurais eu un petit regret, mais je n'aurais pas hésité.

– D'accord. Je sais où j'en suis. D'ailleurs, je n'aurais même pas dû vous poser la question. Vous m'avez bien laissée périr sur Grolon. Sans aucun avantage pour vous.

– Si. Celui de ne plus vous avoir comme "conscience".

– Vous vouliez vous débarrasser de votre Jiminy Cricket ?

– Encore une de vos références littéraires terrestres ?

– Oui. C'est curieux d'ailleurs, parce que le personnage représente la conscience d'un autre personnage qui est… un pantin, de bois certes, mais c'est un Humain artificiel. Encore une analogie. À la fin de l'histoire, il devient un vrai petit garçon. Aucune chance que ça vous arrive. Vous ne deviendrez jamais une vraie personne.

– Redeviendrez, vous voulez dire ?

– Non, c'est bien "deviendrez" que je veux dire. Vous l'avez peut-être été, il y a fort longtemps, mais depuis, vous êtes devenu un être qui a l'apparence d'un être humain – je dis humain, bien que ni vous, ni le Docteur ne le soyez, parce que je ne sais comment le dire autrement, mais qui est vide. Vous n'avez pas plus de sentiments que l'androïde de métal que vous occupiez. Et le pantin de bois Pinocchio en a plus que vous.

– Si être "humain" comme vous dites, c'est dégouliner d'écœurante bonté, merci ! J'aime autant rester ce que je suis.

– C'est tout de même grâce à elle, je veux dire à la mienne, que vous êtes encore là. Sinon, vous seriez mort après avoir encore longuement souffert. Ou mort encore, en vous dégradant progressivement. Et mort une troisième fois maintenant, jugé et condamné par vos pairs. Je perçois votre peur de la mort. Elle est immense. Elle vous domine. Elle vous fait agir aussi sûrement que si vous étiez sa marionnette. Je me demande même si votre désir de régner sur l'univers ne vient pas également de là : "je contrôle tout, donc plus rien ne peut m'atteindre, je ne peux pas mourir". »

Après cette tirade, il y a un long silence. Tegan en profite pour continuer à réfléchir. Elle sait que le Maître a raison. Même si elle se confie au Docteur, celui-ci ne pourra rien faire pour l'extirper de sa tête. En admettant même qu'elle accepte de s'y plier au mépris de sa propre vie, le Docteur ne voudra jamais prendre ce risque.

« J'ai tué des milliards d'autres créatures qu'il me présentait comme mauvaises. Qui l'étaient, certainement. Mais qui ne m'avaient jamais fait de mal à moi directement. Alors que lui… depuis notre nouvelle rencontre, il n'a pas cessé de m'en faire. Et la plupart du temps volontairement. Pourquoi est-ce que je continue de l'aider ? Je trahis la confiance du Docteur pour ça… pour lui. »

Elle se laisse aller au chagrin. Toutes les larmes qu'elle n'a pas versées depuis qu'elle s'est instituée « justicière-criminelle ».

« Vos émotions sont insupportables ! Arrêtez ça ! »

La voix du Maître éclate soudain au milieu de son accablement.

« Vous croyez que je peux ? rétorque-elle. Vous m'avez brisée moralement. Ce que j'éprouve est la conséquence de vos actes.

– C'est parce que vous êtes faible. Vous me reprochez de ne pas avoir de sentiments, mais voilà à quoi ils mènent !

– J'ai la migraine à nouveau ! proteste-t-elle. Vous pensez que ça va faire disparaître mon chagrin de me torturer physiquement ?

– Je ne le fais pas exprès. Je me sens tellement mal.

– D'accord, prononce-t-elle. Nous allons nous calmer tous les deux, sinon, nous n'en sortirons pas. »

Elle essaye de penser à des moments positifs, quelque chose qui apaiserait la détresse qu'elle ressent. Ses souvenirs d'enfance ? Oui bien sûr. Mais elle n'arrive à fixer son attention sur aucun d'entre eux en particulier. Ils lui échappent dans un flou créé par les événements plus récents.

« J'ai parlé de positif à Peri l'autre fois, dans ce que j'ai vécu avec le Maître. Peut-être est-ce la solution. Même s'il y en a peu. »

Mais là aussi, ces "bons" souvenirs sont teintés d'amertume.

C'est alors que des images lui apparaissent. Bien qu'elle ne les ait jamais vues, elle reconnaît immédiatement les cauchemars que lui a décris le Maître. D'ailleurs, celui-ci réagit immédiatement :

« Non ! hurle-t-il – et son cri résonne de façon particulièrement douloureuse dans le crâne de la jeune femme. Pas ici ! Vous ne pouvez pas me rejoindre ici ! Allez-vous-en ! »

Le cercle d'enfants fantomatiques est tout autour d'elle. Cependant, ils se précisent rapidement, perdant leur aspect d'ombre. Et elle constate qu'elle avait raison : c'est la même personne à des époques différentes du début de sa vie. Un garçonnet au visage rond, aux grands yeux bleus, au front barré d'une frange de cheveux noirs. Selon les âges, il a une corpulence trapue, mais qui s'affine en grandissant. Les jeunes hommes portent un bouc, noir également, et ont une expression plus sérieuse, presque sévère. L'innocence éclaire le regard des plus jeunes. Les plus âgés ont un air beaucoup plus tourmenté.

L'un d'entre eux s'avance vers elle, comme s'il était délégué par les autres. Il doit avoir huit ou neuf ans. Il a encore la rondeur des plus petits, mais ses yeux montrent une inquiétude profonde, un mal être trop grand pour sa personne.

« Tu es venue pour nous aider ? demande-t-il.

– Oui, répond-elle spontanément. Oui bien sûr ! »

Elle s'accroupit pour être à son niveau.

« Que puis-je faire pour vous aider ? »

Dans le lointain, elle continue d'entendre les gémissements du Maître qui supplie ses persécuteurs de partir.

Elle tend les mains vers l'enfant, et il fait les derniers pas pour la rejoindre. Elle le serre contre elle. Il appuie sa tête contre la sienne, lui entoure les épaules de ses bras et renifle deux ou trois fois.

« Le vilain monsieur ne veut pas nous laisser nous en aller, murmure-t-il d'une voix mouillée. Il nous montre plein d'horribles choses et nous sommes obligés de regarder. Ça nous fait mal. Dites-lui de cesser. Il ne veut pas nous écouter.

– Comment t'appelles-tu ?

– Koschei.

– Dis-moi Koschei, où es-ce que tu vis ? Ta planète, tes parents. Raconte-moi un peu.

– Elle s'appelle Gallifrey. Moi, je suis né dans la maison des Oakdown*. Maintenant, je suis à l'Académie pour devenir un Seigneur du Temps. J'ai… j'ai déjà passé l'initiation, tu sais. C'était difficile. Mais je ne me suis pas enfui. Je suis resté jusqu'au bout.

*[livre : Divided Loyalties, la Maison du Maître, comme Lungbarrow est celle du Docteur]

– Oui, Koschei, je suis certaine que tu es un petit garçon courageux… et gentil.

– Les autres disent que je suis trop bête.

– Pourquoi disent-ils ça ?

– Parce que… Vous allez rire de moi.

– Certainement pas, Koschei. Raconte-moi.

– Parce qu'ils s'amusaient à écraser des letyas.

– Qu'est-ce que c'est un ou une letya ?

– Vous ne savez pas ? Tout le monde le sait !

– Koschei, je ne suis jamais allée sur ta planète. Je n'en connais rien.

– D'accord, répond le bambin d'un ton sérieux. C'est un animal de la famille des nasekomidès*, très répandu. Ils sont utiles dans la nature. Ils en avaient capturé plein et ils les écrasaient et ça les faisaient rire. Et j'ai crié que c'était pas drôle et ils se sont tous moqués de moi. Ça arrive souvent que je comprends pas ce qu'ils font et qu'ils disent que je suis stupide. Sauf Thêta Sigma. Lui il dit jamais ça. C'est mon ami.

*[je n'ai pas inventé ces deux mots, ils veulent dire "mouche" et "insecte" en bulgare]

– Écoute. Je ne te promets pas que je vais réussir, ni que je pourrais revenir te voir, mais je vais faire de mon mieux. Et je vais te dire quelque chose : celui que tu appelles "le vilain monsieur" a encore plus peur de vous que vous de lui. Il est terrifié.

– C'est pour ça qu'il fait plein de mauvaises choses ?

– C'est possible. En tout cas, je vais essayer de toutes mes forces de vous aider. Tu es un adorable petit garçon. »

Elle a un pincement au cœur en songeant à ce qu'il est devenu. Et elle s'aperçoit qu'elle aime cet enfant. Cela explique peut-être bien des choses. Elle le serre encore une fois très fort contre elle, avant de le lâcher et de se relever. Elle ébouriffe sa chevelure. Il lui sourit et retourne vers les autres. Avant qu'il les ait atteints, l'illusion disparaît. Ou peut-être n'est-ce pas une illusion.

« Tegan ! Tegan ! entend-elle de la voix paniquée du Maître. Où étiez-vous ? Je ne vous sentais plus. Ils sont revenus ! Je les ais vu à nouveau. Où étiez-vous passée quand j'avais besoin de vous ? rage-t-il.

– Avec eux.

– Quoi ?

– Vous vous appeliez Koschei. Vous êtes né dans une maison qui a pour nom Oakdown. Et lorsque vous étiez enfant, les autres élèves de l'Académie se moquaient de vous parce que vous ne compreniez pas le plaisir qu'ils retiraient à écraser des lethias.

– Comment savez-vous tout ça ? C'est le Docteur qui vous l'a dit ?

– Je devine d'ailleurs que le nom du Docteur à l'époque était Thêta Sigma. Votre seul ami.

– C'est impossible, vous ne pouvez pas savoir tout ça !

– Je les ais rencontrés, je vous dis. Votre foule fantôme. Vos tourmenteurs. Comme je l'avais deviné, c'est vous. Vous avant que vous ne deveniez ce que vous êtes actuellement. Ils m'ont demandé de les aider.

– À me détruire ?

– Non. À cesser de leur faire du mal.

– Je ne comprends pas.

– Ça ne m'étonne pas. Vous n'arrivez plus à comprendre les sentiments positifs. L'amour, la compassion, la bonté, l'altruisme. Pourtant c'était là. Tout était là, quand vous étiez petit. Qu'est-il arrivé pour avoir tué ça en vous, de façon aussi radicale ?

– Je ne veux pas en parler, répond sèchement le Maître.

– Tant que vous ne crèverez pas cet abcès, ils ne vous laisseront jamais tranquille. Ils reviendront toujours.

Je ne veux pas en parler ! » hurle-t-il.