La salle de contrôle (améliorée) des studios Paramount faisait dans les 10 mètres sur vingt. L'habitacle était tapissé d'un recouvrement beige, un peu pelucheux, visant à étouffer l'écho de manière à ce que toutes les communications soient parfaitement audibles. Trois bureaux de travail différents occupaient l'espace, chacun surmonté d'écrans et de moniteurs qui permettaient d'observer parfaitement chaque lieu de tournage. Si le plus petit des trois s'avérait inoccupé, les deux autres fonctionnaient à plein régime.
Le bureau du centre était composé d'une simple plaque de verre sur laquelle reposait un clavier relié à l'ordinateur principal. Au-dessus, neuf écrans encastrés dans le mur avaient été disposé trois par trois de manière à former un carré. Cette organisation permettait d'avoir une vue d'ensemble des prises enregistrées par les différentes caméras. Depuis des heures, ils présentaient tous des images d'Alisson Young. Celles-ci étaient capturées par les nombreuses caméras cachées sur l'équipement des soldats qui avaient sorti Young de sa cellule. Ces minuscules caméras permettaient d'obtenir les gros plans. Des dizaines d'autres se trouvaient disséminés un peu partout dans les racoins les plus stratégiques de l'immense décor afin d'avoir les points de vue d'ensemble.
Devant les écrans de ce bureau, Cameron se tenait debout, immobile. Elle fixait les images avec une concentration extrême. Le fait de devoir pianoter sur le clavier pour changer de caméra ne lui faisait même pas baisser les yeux du spectacle parfois lassant, qu'elle suivait le plus attentivement du monde.
Si elle choisissait surtout les images en gros plans, Charles Fisher assis devant le bureau principal préférait quant à lui, les vues d'ensemble. Son bureau était lui aussi constitué d'une plaque de verre surmonté d'écrans mais à la différence de celui de Cameron, de nombreuses touches lumineuses s'y trouvaient encastrées. Juste à côté, une immense console d'un mètre de large sur trois mètres de long, contrôlait à distance la plupart des effets spéciaux, éclairages, température et autres artifices communs aux mises en scène de cinéma. Par chance pour lui, Charles Fisher n'avait pas eu à apprendre comment manier les milliers de touches qui recouvraient la bête monstrueuse. Jusqu'à dernièrement, un T-600 s'en chargeait pour lui. Au cours du dernier mois, il avait été avantageusement remplacé par un T-800 qui se montrait autrement plus habile à manier cet instrument follement complexe. Son autonomie à juger de la bonne action à entreprendre émerveillait Fisher à chaque fois.
Lorsque Alisson s'endormit enfin dans le faux dortoir de la fausse base 43 en compagnie des quatre faux réfugiés qui lui tenait compagnie et donnaient plus de crédibilités au décor, Charles Fisher se leva de son fauteuil ergonomique et s'étira en se frottant les yeux. Observer attentivement la tronche d'Alisson Young en diaporama sur des écrans de contrôle, pendant des heures, finissait par fatiguer son homme. Heureusement, l'ensemble du projet s'avérait assez excitant pour compenser les désagréments de cette première étape.
Qui plus est, tout s'était bien passé. Son rat d'égout ne se doutait de rien et les acteurs avaient bien joués leurs rôles. Encore mieux, le sujet avait eu faim et n'avait pas rechignée à avaler les boulettes d'asticots saturées de somnifère.
- Vous souhaitez vous reposer avant la reprise ? demanda Cameron en se retournant.
Derrière elle, les neuf écrans disposés en carré, laissaient tous apparaître le visage d'Alisson endormie. Au cou de la jeune femme, on voyait en gros plan sur quelques moniteurs, le pendentif GPS que lui avait offert Phil. Loin de servir à la localiser en cas d'enlèvement, le pendentif servait en fait à décrypter le langage secret de ses états d'âme. Le bout du majeur de Cameron y avait été habilement dissimulé à cet effet.
Fisher sourit au cyborg sans daigner répondre à sa question.
- Tu es splendide, dit Fisher qui ne se lassait pas de l'admirer.
- Merci, dit-elle en le fixant.
Elle était vraiment devenue superbe et il ressentait une affection toute paternelle à son endroit. Cependant, ça avait été loin d'être le cas quand il l'avait vu sous les traits de Young pour la première fois. Lorsqu'elle s'était présentée dans son magnifique appartement, juste après l'opération, il s'était carrément figé d'horreur. C'était pire que Frankenstein ! Il avait eu un mouvement de recul devant son visage couturé de cicatrice.
- Quelque chose ne va pas ? avait demandé Franken-Cameron.
- Ton … ton visage est tout …, avait-il expliqué sommairement en agitant la main devant son propre visage.
- Les cicatrices disparaîtront d'ici deux semaines. Cette enveloppe charnelle est beaucoup moins performante que celles que j'ai connues, avait-elle expliqué.
Fisher, contrarié, avait réalisé qu'il devrait attendre encore avant de pouvoir admirer autre chose qu'un bout de viande cousu de fils blancs.
- Je ne perçois plus rien par les doigts, avait dit Cameron en observant sa main. Le revêtement est trop étanche.
- Que devrais-tu percevoir ? avait demandé Fisher en essayant d'oublier les coutures sanguinolentes qui lui barraient les joues.
- Des informations physiques ou chimiques.
- Tu peux percevoir des éléments chimiques ?
- Oui, avait-elle dit en frottant le bout de ses doigts comme si cela pouvait leur rendre quelque sensibilité.
- Pour quelle raison ? avait demandé Fisher qui n'arrivait pas à imaginer quel usage faire de pareils récepteurs.
- Je perçois de nombreuses informations et les émotions des sujets.
- Tu perçois les émotions par les doigts ? avait demandé Fisher qui avait l'impression de se retrouver soudain catapulté dans un freak show.
- Oui. Par le bout des doigts et par la cavité nasale. C'est votre invention la plus importante. La plus efficace pour humaniser les cyborg d'infiltration, avait-elle assuré en le fixant.
- Tu … Hein ? Quoi ? avait-il dit en secouant la tête, confus.
Le cyborg l'avait observé fixement un instant.
- Au cours des quatre dernières secondes, votre niveau de sérotonine a chuté. Vous vivez donc une émotion négative. L'analyse de votre langage non-verbal montre que vous ressentez de l'insécurité. Une présence importante de noradrénaline indique que votre cerveau mise sur une l'accroissement de votre attention et de vos capacités de déduction pour vous sécuriser à nouveau. J'en déduis que vous avez été surpris des informations que je vous aie soumises puis que vous vous êtes senti inquiet ou indisposé, probablement de ne pas réussir à les comprendre. Votre niveau de sérotonine est actuellement en hausse. Les explications que je vous donne modifient l'impression négative première. Je perçois maintenant la présence d'ocytocine, un neurotransmetteur qui apaise l'angoisse, détend et encourage la confiance. Vos dispositions sont à nouveau favorables. L'apparition de particules d'adrénaline m'indique que vous ressentez maintenant de l'excitation, dit-elle d'une seule traite.
Fisher s'était appuyé au bureau en la dévisageant. Elle avait parfaitement décrit ce qu'il avait éprouvé; aussi facilement qu'un humain l'aurait fait en lisant tout ça sur son visage ou dans ses yeux.
C'était d'ailleurs une des difficultés majeures pour les T-800. Le langage du regard, ce «miroir de l'âme», leur était impénétrable. Peut-être bien parce qu'eux-mêmes n'avaient pas l'ombre d'une âme. Malgré toutes ses explications, les cyborgs n'arrivaient pas à comprendre ce qu'il voulait dire par «déchiffrer l'expression du regard». Ils ne voyaient rien de spécial dans les yeux des réfugiés, même lorsqu'il les torturait devant eux. Il avait vainement tenté de faire des graphiques et d'élaborer des listes mais comment classifier les différents éclats que l'on peut lire au fond des yeux alors qu'il n'y a même pas de mots pour les décrire ? Aussi, il avait eu d'autre choix que de conclure que la manifestation la plus évidente des émotions resterait parfaitement invisible aux T-800 quoi qu'on y fasse.
Mais lire les sentiments à partir des agents chimiques … c'était … c'était tout simplement génial. C'était l'émotion mise à la portée des machines. Chacune devenait aussi clairvoyante que le plus sournois des manipulateurs. Un concept d'une efficacité machiavélique. Renversant. Brillant. Il était le putain de cerveau le plus gigantesque de l'univers entier !
- Je perçois présentement une importante concentration de dopamine. Vous ressentez de la joie.
Fisher avait en effet ressenti une joie immense à mesurer son intelligence à l'aulne de cette machine extraordinaire. Un pur chef d'œuvre. Aussi humaine qu'une machine puisse l'être. Et superbe qui plus est.
Le gris sourit de contentement et se rassit confortablement dans le fauteuil ergonomique dévolu au maître des studios Paramount
- Souhaitez-vous vous reposer avant la reprise ? demanda à nouveau Cameron.
- Non, répondit-il impatient de la voir à l'œuvre.
Fisher joua avec le micro qui longeait sa joue pour s'assurer qu'il était bien placé et appuya sur une touche de la console.
- Tout le monde en place. La reprise commence dans trente minutes. Trente, dit-il alors que sa voix se faisait entendre jusque dans les moindres recoins des studios.
Aussitôt, les acteurs s'empressèrent de regagner leurs postes. On fit revenir le camion dans la fausse ville en ruine et on finit de balayer les gravats que les explosions de faux plasma avaient causées dans les couloirs. Cameron s'en fut dans la cellule d'Alisson et se plaça contre le mur, les bras entourant ses genoux, la position de départ du sujet.
- Tout est prêt, annonça la voix de Fisher dans les hauts parleurs. La première explosion dans 5. 4. 3. 2. 1. Action ! dit-il en singeant les façons des anciens réalisateurs.
Une explosion se fit entendre. Cameron se leva en imitant parfaitement la réaction qu'avait eu Alisson à ce moment. Fisher admira la subtilité de ses expressions renvoyées par les écrans de contrôle. Elle avait mémorisé le moindre de ses gestes. Les soldats défoncèrent la cellule à nouveau et Cameron agit exactement de la même manière qu'Alisson lorsque Phil vint la délivrer. Comme le sujet, elle courut affolée dans le couloir en fuyant les T-600 qui leur tirait dessus. À ce moment, Fisher appuya sur la touche «Phil Rodan».
- Tombe devant elle, dit-il dans l'écouteur du rouquin.
Phil tomba et Cameron s'arrêta un instant pour le relever. Fisher recommença avec un autre soldat qu'Alisson ne connaissait pas mais cette fois, le cyborg ne fit pas mine de s'arrêter. Fisher sourit devant la justesse de jugement de la machine, il était prêt à parier que son rat d'égout non plus ne se serait pas arrêté pour un inconnu. Lorsqu'elle entra à l'intérieur du camion, Cameron sembla aussi désorientée que l'avait été Young. Les émotions complexes qu'elle joua frôlaient la perfection. Un brin d'hystérie, un soupçon de confusion, une bonne dose de reconnaissance. Elle évita les sanglots cependant car l'absence de larmes l'eut trahi. Elle les remplaça par les rires hystériques que le sujet avait eu au beau milieu du voyage sans raisons apparentes. Son rire était superbe. Sincère. À s'y méprendre. Fisher en resta béat d'admiration.
Elle joua à merveille l'entrée dans le camp. Se montra timide et insécure. Elle salua ses compagnons de dortoir puis fit des avances au rouquin. Contrairement à la première fois, celui-ci montra quelques réserves. L'idée de s'envoyer un cyborg semblait le rendre hésitant. Fisher s'avança sur son siège, curieux de voir comment Cameron allait s'en sortir.
- Je ne te plais pas ? demanda-t-elle.
- Non … c'est pas ça. Je suis … un peu fatigué.
- Tu sais, baiser, ça détend, dit Cameron.
- Ouais, non mais… peut-être plus tard.
- Il y a longtemps que je n'ai pas baisé … Je te ferai passer un bon moment, dit-elle avec le sourire aguicheur qu'Alisson envoyait à son amant imaginaire lorsqu'elle fantasmait seule dans sa cellule.
Le rouquin s'éclaircit la gorge, incertain quant à ce qui risquait de lui arriver s'il refusait.
- Heu … Je veux dire … je suis obligé ou quoi ? demanda-t-il au gris planqué quelque part qui surveillait ses moindres gestes.
Cameron pouffa en le regardant amusée.
- À qui tu parles en regardant au plafond ? Si tu ne veux pas j'irai voir quelqu'un d'autre. C'est juste que tu me plais alors je veux coucher avec toi. C'est normal non ? dit-elle comme si elle n'avait pas compris l'enjeu de sa question.
Fisher croisa les doigts sous son menton. Il doutait que Cameron ait réellement compris ce que Rodan voulait dire. Il avait l'impression qu'elle était en train de se berner elle-même. Son instinct lui disait qu'elle croyait vraiment être le sujet. Merde. Comment ça pouvait fonctionner ce délire ?
- Heu … peut-être plus tard d'accord ? tenta le rouquin mal à l'aise.
- Après un mois et demi, si tu crois que je vais t'attendre … dit-elle en le regardant comme s'il était fou. Dommage pour toi, ajouta-t-elle en lui tournant le dos.
- Fais-le, dit Fisher dans l'écouteur de Phil.
Le rouquin soupira.
- Je crois pas que je serai capable, répondit-il en songeant à sa tuyauterie.
- Quoi ? demanda Cameron en se retournant.
- Dac … d'accord. Allons par-là, dit-il tout angoissé.
Il l'emmena dans un coin et finalement, ses inquiétudes se révélèrent vaines. Il réalisa même qu'en pratique, l'imitation valait bien l'originale. Fisher pour sa part, ne pensait rien de tel. Si l'épisode de baise avec Young lui avait quelque peu chauffé les sangs, il fut immédiatement refroidi en voyant son cyborg subir les assauts outrageants de ce minable. Inconsciemment, il serra les dents et les poings comme il l'avait fait en apprenant la mort de sa petite sœur, retrouvée au fond d'une ruelle, l'anus et le vagin en charpie. Sans qu'il puisse très bien s'expliquer pourquoi, il ressentit l'envie pressante de réduire ce misérable en bouillie. Il appuya sur la touche qui permettait de communiquer avec le T-600 qui se trouvait à quelques mètres d'eux et ouvrit la bouche pour lui donner l'ordre d'écrabouiller ce morpion. Heureusement, il se retint à temps. Il avait encore besoin de ce trou du cul mais il se jura de lui faire payer chèrement cet épisode à la seconde où il en aurait fini avec lui. Il se leva brusquement en envoyant valser son fauteuil ergonomique.
- Surveille l'écran, cracha-t-il au T-800 qui l'assistait.
Il sortit et ne revint que lorsqu'il fut certain que l'épisode dégoûtant ne pouvait qu'avoir pris fin. Après sa baise avec le rouquin, le rat d'égout avait chialé, écrasé dans un coin durant une bonne demi-heure. Cameron s'effondra dans la même posture mais au lieu de pleurer, elle enfouit son visage entre ses genoux comme si elle avait besoin de rester seule. On s'informa si elle allait bien et elle acquiesça, parfaitement crédible. Abi vint lui offrir des protéines qu'elle accepta avec un sourire triste. Elle les avala puis elle s'en fut se coucher quinze minutes plus tard. Cameron s'avança près du matelas où Alisson dormait et resta immobile en la fixant. Fisher fit retentir une sonnerie qui indiquait la fin de la reprise. Comme si l'alarme l'avait réveillé, Cameron releva la tête et rebroussa chemin. Aussitôt, les T-600 vinrent chercher les gris pour les conduire dans leurs quartiers. Pour sa part, Cameron monta dans la salle de contrôle et y retrouva Fisher qui l'attendait en souriant.
- C'était vraiment impressionnant, dit-il à peine eut-elle poussé la porte.
- Merci, répondit-elle.
Elle s'avança vers les neuf écrans maintenant vides et pianota sur le clavier. Elle entreprit de repasser sa performance pour la comparer à celle d'Alisson. Fisher s'approcha et appuya sur pause. Les écrans se figèrent alors qu'on voyait Cameron lever la tête avec surprise lors de la première explosion.
- J'essaie de comprendre, dit Fisher. J'ai eu l'impression à quelques reprises que tu croyais que tu étais Young.
- Oui. J'imagine que je suis elle.
- Pourquoi ? demanda Fisher en replaçant tendrement une mèche de ses longs cheveux derrière son oreille.
- C'est ainsi que fonctionne le transfert. En procédant par imaginaire, j'intègre les réactions émotionnelles du sujet de façon intuitive. Intuitif, c'est ainsi que vous avez qualifié ce procédé.
- Je ne suis pas sûr de bien comprendre, dit Fisher en fronçant les sourcils.
- Les T-800 procèdent par analyse. Ils reproduisent les émotions simples en fonction de leur pertinence. C'est pourquoi les humains arrivent à les repérer. Pour eux, les réactions des infiltrateurs ont quelque chose d'automatiques. Contrairement à l'analyse, le transfert permet de procéder par intuition. Lorsque je dois réagir à une situation, l'émotion vient d'elle-même car elle a été préalablement intégrée.
- C'est pas croyable, souffla Fisher qui commençait à percevoir la complexité de sa méthode.
- «Les émotions doivent apparaître sans l'intervention de la logique pour être crédibles», martela-t-elle en imitant sa voix. Vous avez répété cette phrase quatre-vingt-quatre fois à ma connaissance.
- Mais lorsque tu es en mission tu crois toujours être le sujet ?
- Non. Cette fonction n'est utile que lors du transfert.
- Oui, évidemment, dit-il en hochant la tête.
Cameron l'observa un moment. Il semblait réfléchir.
- Je peux continuer ?
- Oui. Oui, vas-y, répondit Fisher en lui souriant comme eut pu le faire un grand frère. Juste … Je me demandais … avec Rodan. Il n'a pas été… je veux dire il ne t'a pas … Hum … Non … c'est rien, Oublie ça.
Fisher se retourna et se dirigea vers la porte.
- Comme si on pouvait outrager un cyborg. Quel con, grommela-t-il en s'en allant.
Les jours qui suivirent se déroulèrent selon le même patron. Young se trouvait confrontée à diverses situations puis on l'endormait et Cameron prenait sa place afin de rejouer les mêmes situations comme si elle était Alisson. Fisher réalisa rapidement que si la machine pouvait calquer très exactement tous les gestes du sujet lors de la reprise, ce n'était pas le cas des acteurs. Cependant, chacune de leurs erreurs permit à Fisher de mesurer avec quel brio Cameron pouvait improviser en imitant le rat d'égout à la perfection.
Tout d'abord, Fisher laissa Alisson nouer des relations amicales avec les réfugiés car Cameron avait besoin d'un bassin d'interactions positives pour naviguer dans la résistance et arriver jusqu'à John Connor. Il passa ensuite aux émotions plus précises. Les diverses formes de rire utilisés par le sujet furent obtenus par l'introduction d'un baril d'alcool qui inspira les réfugiés à organiser une petite beuverie. Le tout fut relativement décevant puisque le rat d'égout avait peu de tolérance aux boissons fortes. À tout le moins, Cameron pourrait se rouler par terre en bafouillant de manière crédible. Pour étudier la déception, une femme avec qui elle semblait bien s'entendre lui vola ses souliers, objet précieux entre tous. La voleuse tenta ensuite de faire croire aux autres que Young les lui avait librement données et Fisher obtint de cette façon des éléments de colère et d'indignation intéressants. Il procéda de même avec un vaste bassin de situations ordinaires puis, le T-900 annonça que les exemples «d'interactions primaires» s'avéraient suffisants.
Aussitôt, Phil le rouquin annonça à Alisson qu'il était temps de laisser leur retraite, pour se rendre enfin à la base centrale. Le lendemain, on prit soin d'ajouter une drogue neurotoxique au déjeuner du sujet. Légèrement confuse, elle monta dans le blindé avec la troupe des six soldats et ils firent «route» vers le camp de base. Après une heure, le camion s'arrêta sans avertir et tous les occupants se mirent aussitôt en état d'alerte. La drogue qui courait dans les veines d'Alisson la rendit encore plus nerveuse que les autres et elle saisit son arme aussitôt. Abi jeta un œil dans la meurtrière de la porte.
- C'est nos gars. Ils ont des masques à gaz … Qu'est-ce qui se passe bon Dieu !
Il entrebâilla la porte nerveusement tandis que tous les soldats empoignaient leurs armes.
- On est tous de la 132em là-dedans ! On revient de mission. On se trouvait à la base 43, cria Abi aux hommes que lui seul pouvait voir.
- Mettez ça ! Il y a des gaz ! cria d'une voix étouffée, le soldat qui se trouvait à l'extérieur. N'en donnez pas à Young. Prenez-lui son arme.
Il lança six masques à l'intérieur du blindé et tous regardèrent Alisson d'un air stupéfait. Ils s'emparèrent des masques qu'ils enfilèrent aussitôt, sauf Phil qui s'avança vers elle en tendant la main vers son arme d'un air désolé.
- T'en fais pas. C'est sûrement une erreur, lui dit-il en prenant sa mitraillette.
- Sortez ! ordonna le soldat masqué.
Ils sortirent du blindé et se retrouvèrent sur un terrain vague qui autrefois avait dû être vert mais qui maintenant était aussi gris et nu que le reste du paysage. Le ciel était clair comme si la lune devait se lever bientôt et on apercevait l'ombre des buildings en ruine tout près. On devinait les décombre d'une ville tout autour du terrain mais une brume épaisse empêchait de voir très loin. Ils se trouvaient devant une douzaine de soldats. Alisson était la seule à n'avoir ni masque, ni fusil et elle regardait nerveusement la troupe sans comprendre l'enjeu de tout ce cirque.
- Qu'est-ce qui se passe bon Dieu ! cria le rouquin d'une voix étouffée, rendue méconnaissable par son attirail.
- La base est détruite. Tout le monde est mort, dit l'un des soldats. Il ne reste que nous.
- Connor ? souffla le rouquin.
Le soldat hocha la tête et Alisson reconnu sur la veste de l'homme, les célèbres brûlures de plasma qui la distinguait des autres.
- Merde … je te crois pas …, souffla Abi.
- Demande lui, dit Connor en désignant Alisson avec son arme.
- Quoi ? Moi ? Je ne sais rien…, dit-elle soudain effrayée.
- TU SAIS TOUT ! cria le faux John en avançant d'un pas vers elle. Tu as tout dit. TOUT ! L'emplacement, les mots de passe, tout sur moi ! Tout sur eux !
- Je … ils ont … j'ai été torturé … qu'est-ce que je pouvais faire d'autre ? dit Alisson, les larmes aux yeux.
La drogue la rendait aussi confuse qu'effrayée et une monstrueuse culpabilité fondit sur elle, l'empêchant de réaliser que jamais le vrai John Connor n'aurait pu agir de cette façon avec elle.
- Tu les as tous tués … Derek ! Kyle ! Yan ! Doger ! Perry ! TOUS ! cria John en la fixant de ses yeux fous au travers les verres épais de son masque.
- Non … non, non, non, non, répéta-t-elle en hochant la tête avec horreur.
- Et maintenant, c'est à ton tour ! dit-il en épaulant son arme. Tu vas payer pour ça !
Alisson regarda les soldats la mettre en joue, paralysée par la terreur. La troupe qui l'avait accompagné se rangea du côté des survivants, la laissant seule pour affronter la rangée d'armes meurtrière. Elle leva des yeux éperdus sur celui qu'elle avait cru être son sauveur.
- John arrête … Tu ne sais pas ce que tu fais …, dit-elle incrédule.
- Tu les as tous tués ! gronda-t-il.
La drogue la rendait confuse mais elle n'avait rien oublié de l'amitié qu'il lui avait portée et malgré sa frayeur, elle tenta de lui faire entendre raison.
- Ne fais pas ça ! Ça ne servira à rien. Ce n'est pas la chose à faire !
Il la fixait, impassible.
- Je n'ai pas eu le choix tu comprends ? plaida-t-elle en levant les mains Ils m'ont torturé mais tout vas bien maintenant, tu peux me faire confiance, je suis dans ton camp !
- Elle ment mec, dit un soldat masqué.
- Ne l'écoute pas ! supplia Alisson. Tout est rentré dans l'ordre. Tout sera comme avant, assura-t-elle avec un filet de panique dans la voix.
John la regardait sans dire un mot et la terreur envahi le cœur de la jeune femme qui se jeta à genoux devant lui.
- Pardonne-moi John. On me torturait ! C'était pas moi, c'était pas moi ! Ils m'ont forcé ! pleura-t-elle. Je t'en supplie, arrête, tu ne peux pas me faire ça !
Sur l'ordre de Fisher dans son écouteur, «John» leva le cran de protection de son M27 et mit son doigt sur la gâchette.
- S'il te plait John ! Écoutes-moi ! Je ne veux pas partir ! cria-t-elle paniquée. Je t'en prie ne fais pas ça ! John, essaie de comprendre ! Je ne veux pas partir John … Pitié ! Fais-moi confiance ! Je te demande pardon, c'était pas ma faute, je ne voulais pas ! On me torturait c'est tout ! Fais-moi confiance, l'implora-t-elle les yeux noyés de larmes.
Connor la tenait toujours en joue, imperturbable devant ses pleurs.
- Je t'aime John ! cria-t-elle d'une voix déchirante. Je t'aime pitié ! Je t'aime et tu m'aimes toi aussi !
Elle leva sur lui un regard suppliant.
- Je ferai tout ce que tu voudras ! Pitié John ! Pitié … Je t'aime … Ce n'était pas moi !
Elle s'effondra en sanglot devant lui tandis qu'au cœur de la brume, ses ex-collègues devenus plus terrifiants que toutes les machines du monde n'attendaient qu'un ordre pour la descendre.
Charles Fisher sourit d'un air satisfait devant la scène réjouissante que lui renvoyaient ses écrans. Son rat d'égout lui donnait entière satisfaction. Les supplications pathétiques que le sujet s'employait à produire était l'un des points importants à acquérir par transfert. C'était ce qu'il avait supposément appelé : «le cri du lièvre». Et en effet, Fisher connaissait cette histoire surprenante qui l'avait marqué lorsque petit, il s'improvisait zoologiste. Ces petites bêtes normalement silencieuses poussaient des hurlements extraordinaires lorsqu'elles se faisaient happer par un quelconque prédateur. Si le renard avait peu d'expérience, il y avait fort à parier qu'il en lâcherait son lapin de surprise. C'était exactement le but recherché. Si Connor tentait de s'en prendre à Cameron pour une raison ou une autre, ces simagrées imprévus pourraient donner au cyborg un temps précieux pour reprendre l'avantage. Fisher s'avança sur son siège et appuya sur une touche.
- Maintenant, dit-il aux T-600 qui attendaient patiemment leur tour d'entrer en scène.
Des tirs de M27 déchirèrent soudain le silence et Alisson hurla, certaine que sa dernière heure venait de sonner. Les soldats crièrent à leur tour en tirant et la jeune femme tremblante leva la tête brusquement en réalisant qu'elle était toujours vivante. Ils étaient attaqués par des T-600 qui s'étaient approchés sous le couvert de la brume ! Les terminators leur tombèrent dessus en tirant et en lançant des filets. Les soldats se dispersèrent comme s'ils avaient le diable à leurs trousses et Alisson fit de même sans se poser d'avantage de questions.
On ne la laissa pas se sauver bien loin. Un T-600 placés en embuscade lança habilement un filet qui s'enroula autour d'elle et la ficela comme un saucisson. Il la ramassa, sortit de sa cuisse, la petite fiole transparente qui y était cachée et l'appuya sur son bras. Elle se vida automatiquement dans les veines du sujet qui perdit conscience et la cloche qui annonçait la fin du jeu retentit dans les studios.
Les plafonniers s'allumèrent avec un «clac» sonore, inondant le décor de lumière, dispersant la brume et révélant les faux buildings de plastique qui avaient dessiné les ombres de la ville. Les acteurs sortirent de leurs cachettes, certains en riant et en se tapant dans le dos, d'autres comme Phil et Abi, en affichant un air sombre. La voix de Charles Fisher annonça trente minutes de pause et les T-600 s'empressèrent de remettre le décor en place pour la reprise.
