21.
Entourée par Karémyne et Delly, en congé à durée indéterminée, Ayvanère vivait ses derniers jours de grossesse.
Il n'y avait qu'Alguénor qui continuait à aller à la Maternelle, ses jeunes sens percevait que quelque chose se préparait mais incapable de concevoir, en dépit des explications, que son petit frère ou sa petite sœur allait sortir du ventre de sa mère.
Ayvanère se déplaçait de plus en plus péniblement, avait surtout l'impression que tout son corps n'était plus qu'une douleur.
- Ca promet pour l'accouchement si je souffre déjà autant !
Karémyne revint avec le coussin chauffant pour le poser sur le ventre de la jeune femme.
- Delly est allée te faire couler un bain, avec plein d'huiles essentielles qui vont te relaxer et te masser. Pendant que je t'aiderai, elle ira promener Lense.
A l'énoncé de son nom, la molosse leva la tête depuis le panier où elle était couchée. De ses yeux noirs, elle examina les humains et ne reconnaissant pas son maître, elle reposa le museau sur ses pattes.
- Je ne sais pas si j'ai envie d'un bain… Toutes mes émotions sont sens dessus dessous. C'est une sensation familière.
Karémyne sourit tendrement avant de passer son bras derrière ses épaules pour qu'elle se lève et l'accompagna à l'étage.
Dans le bain, effectivement détendue, Ayvanère se sentit un peu mieux, le poids de son corps soulagé par la masse d'eau.
Son visage se crispa soudain.
- Je ne veux pas qu'il naisse ! jeta-t-elle soudain avec une véritable hargne. C'est trop tôt, ça ne devait pas se passer ainsi !
- Nous le savons aussi bien que toi, répondit doucement Delly. Mais il n'y a rien que nous puissions faire… Albator se dirige vers le Sanctuaire de cette Magicienne – elle avait soigneusement évité de citer son prénom en présence de Karémyne – et il aura certainement bientôt des nouvelles !
- J'espère, fit Ayvanère en se calmant légèrement, quittant la baignoire ronde avec l'aide de ses belle-mère et belle-sœur qui l'enveloppèrent dans un grand drap de bain.
A un nouveau cri de la jeune femme, elles froncèrent les sourcils, inquiètes.
Et au vu du filet de sang qui coulait d'entre ses cuisses, elles surent qu'elles ne l'étaient pas sans raison.
- Ne bouge surtout plus, pria la gynécologue d'Ayvanère. Il te reste quelques heures, mais la Clinique que tu as choisie est débordée par les accouchements, tu ne dois y être conduite qu'au dernier moment, si tu ne veux pas être délaissée alors que ce sera délicat pour toi. Aussi, tu restes allongée, tu ne devrais plus tarder à perdre les eaux.
- Nous saurons nous occuper d'elle.
- Je l'emmènerai à la Clinique, glissa Mielle. Je suis la meilleure conductrice et mon tout-terrain est le plus puissant, sans compter que j'ai ma propre sirène !
- Merci, fit Karémyne. D'autres recommandations, docteure ? alors qu'elles redescendaient au Séjour.
- Essayez de lui changer les idées, qu'elle ne pense qu'au bébé, à rien… ni personne d'autre ! murmura-t-elle en baissant la voix.
- Vous êtes si préoccupée pour son accouchement ?
- Je me rends déjà à la Clinique Sperdon, pour l'y attendre ! avoua alors la gynécologue. Ce bébé n'est guère plus gros qu'Alguénor à sa naissance, mais il lui déchire littéralement les entrailles et vous savez qu'elles sont déjà bien abîmées ! Je n'aime pas comment ça se présente, un siège en sus…
- Est-ce qu'il y a des risques… ? souffla Karémyne.
- Pour Ayvanère et son bébé, oui.
Skyrone avait légèrement réarrangé les mèches rousses autour du visage de son cadet qui semblait simplement être dans un serein sommeil, apaisé comme il ne l'était que trop rarement à l'état conscient.
- Je ne peux pas rester bien longtemps, Aldie. Il y a une heure, Ayvanère est entrée en salle de travail. Ta mère et ma femme sont avec elles. Quant à notre père, il ne devrait plus tarder d'atteindre le Sanctuaire de Saharya. Elle saura quoi faire, tu vas nous revenir, petit frère, et tu tiendras sous peu ton enfant dans tes bras… Il n'était que temps pour Ayvi, je crois. Elle était tellement en manque de toi, l'absence de vos moments d'intimités a terriblement pesé sur sa fin de grossesse… J'irais jusqu'à dire que si elle avait été un mec, elle aurait été voir ailleurs, ce qui la concernant n'était pas possible vu son gros bidon !
Mais ne trouvant absolument pas drôle sa boutade, Skyrone quitta la Clinique privée pour rejoindre son épouse et sa mère à la salle de travail où Ayvanère subissait le martyre sous les contractions et les hémorragies.
22.
Sans obtenir de contact, plus d'un jour durant, l'Arcadia avait tourné des coordonnées où se trouvait l'invisible Sanctuaire de la Magicienne Blanche.
- Saharya, toi et moi ne sommes pas des inconnus, montre-toi ! rugit Albator au second jour, tournant en rond sur sa passerelle. Quelque chose me souffle que je n'ai pas de temps à perdre, pour Aldéran… et Ayvanère ! Et si il lui arrivait quoi que ce soit, Aldie ne le supporterait pas plus qu'il ne me le pardonnerait ! Il a beau m'accuser de tous les péchés de l'univers, il compte sur moi pour tous les miracles… Saharya !
Plus en pleurs que jamais, Tori-San se frotta contre les pantalons noirs de son maître qui flatta tendrement le crâne dur du Corback qui hulula alors tendrement de réconfort à son adresse.
Albator s'était endormi dans son appartement et il s'était retrouvé debout dans le jardin du Sanctuaire de Saharya, la superbe blonde surnaturelle devant lui, dans son encombrante robe chamarrée, un encombrant chapeau emplumé incliné sur sa tête.
- Depuis quand tu kidnappes les gens dans leur sommeil ?
- Mes jours éternels ne te plaisent-ils pas ? Selon le visiteur, il y a, ou non, l'alternance des nuits et des jours. Toi, bien que tu sois marqué par l'obscurité, la mort, le cœur d'énergie du Sanctuaire a décidé que ce serait le jour.
- Suffit avec tes propos alambiqués, ils m'ont toujours agacés… Et je suis venu en urgence.
- Ma maîtresse ne l'ignore pas ! rugit soudain une espèce de centaure ailé haut de plus de deux mètres, ce qui fait tirer son cosmogun au pirate.
- Ton arme, ici en tous cas, ne peut rien contre moi. Ma maîtresse me protège. Je suis juste là pour m'interposer si tu l'attaquais, car elle n'est qu'une Ombre.
- Je ne l'ignore pas, elle s'est sacrifiée pour mon fils et moi. Jamais je ne lui ferais de mal !
Mais ignorant alors Lourik, rengainant son arme, Albator refit face à celle qui avait donné le jour à Aldéran.
- Tu sais, bien sûr, pourquoi je suis là… Que comptes-tu faire pour notre enfant ?
Albator se racla la gorge. Implorer de l'aide n'était pas dans sa nature, mais en certaines circonstances il devait reconnaître sa totale impuissance, et les pouvoirs surprenants de certaines créatures !
Revenus dans le Temple lui-même, Lourik avait servi du Nectar dans les hanaps avant de se retirer, même si Albator s'était bien gardé d'y goûter, en un réflexe instinctif bien qu'il sache pouvoir faire confiance à la mère d'Aldéran !
- Saharya, que vas-tu faire pour notre enfant ? ! rugit le pirate. Il n'y a plus que toi ! Clio a échoué… Et au vu de ce qu'elle m'a appris, jamais Aldéran ne reviendra à une conscience saine sans… une aide surnaturelle !
- Je suis désolée.
Saharya se leva.
- Albator, j'ai donné le jour à Aldéran, mais je ne suis pas aussi puissante que tu peux, logiquement, le penser… Il y a aussi ce devoir de non ingérence…
- Que veux-tu dire ? Tu ne vas rien faire pour Aldie ! ? siffla Albator, furieux.
Saharya ôta son encombrant couvre-chef, un peu courbée, comme accablée.
- Dommage que tu aies fait tout ce voyage, perdu tout ce temps, alors que tu aurais été plus utile près des tiens, Albator. Mais, je ne peux rien.
- Quoi ? !
- Il faut, qu'à la fin de son rêve dramatique à l'extrême, Aldéran trouve le chemin de mon Sanctuaire. Je ne peux pas aller le chercher… Mais, une fois qu'il sera là, j'espère pouvoir l'aider à te revenir. Je suis incapable de te promettre mieux. L'accident a complètement retourné le cerveau d'Aldéran, il est parti dans ses pires démons et ne peut rien contre cette dévastation… C'est son délire, Albator, il règle des comptes et apprends aussi… Ma vision de l'avenir immédiat ne fonctionne pas, on me bloque… Je n'aime pas cela pour… J'arrête là.
- Je retourne auprès de ma famille…
- Et, au plus vite, Albator, intima Saharya. Tu n'aurais jamais dû te lancer dans ce voyage… Ayvanère…
Tournant les talons, le pirate quitta le Temple, se dématérialisant en cours de marche pour revenir sur la passerelle de l'Arcadia.
- Toshiro, pleine puissance, on retourne vers Ragel ! jeta le pirate.
Karémyne était venue au chevet d'Aldéran.
- Mon grand garçon…
Elle soupira, dans son fauteuil.
- Ayvanère, le bébé, est-ce que je dois te le dire… ?
Sa voix s'étrangla tandis qu'elle caressait la main de son fils.
- Aldéran, il faut absolument que tu te réveilles ! Cela fait tant de semaines depuis l'accident, nous sommes brisés et impuissants. Ton aîné et tes cadets ont beau faire bonne figure, ils sont tellement profondément atteints… Ca nous fait mal, tellement mal… Mon petit garçon, je n'en peux plus, moi aussi, tu dois absolument revenir… Je t'aime tant !
Karémyne était demeurée des heures encore au chevet d'Aldéran, silencieuse, épuisée, angoissée.
- Finalement, je pense que tu as la meilleure part : dormir, interminablement… Mais je refuse cet état. Dès que ton père aura pris contact, je me sentirai mieux, je saurai que tu es sur le retour. Nous t'attendons tous, Aldéran !
Tous les appareils se mettant en alerte, clignotant comme des arbres de Noël, Karémyne se dressa soudain.
Et, devant ses prunelles bleu marine, le vital tracé de son fils devint plat.
