Chapitre XIII

« Un mort est un mort, mais il est amusant de constater que certains d'entre eux ne le sont pas tant. Enfin, un mort ne saurait mourir encore ; c'est pourquoi je crois qu'une poignée d'hommes morts peut valoir une armée de vivants. »

Le Fantôme

La taverne était crasseuse, et les clients qui s'y trouvaient l'étaient plus encore. Les tables étaient couvertes de sauce grasse séchée et collaient du fait des bières et du vin souvent renversés mais jamais ramassés. Les bancs en bois menaçaient de se rompre tant les mites les avaient rongés, et la porte du lieu, fermant mal, laissait passer une partie du vent violent et froid du dehors. Quelques flocons de neige se déposaient même parfois sur le sol taché du sang des nombreuses bagarres. Çà et là, un ivrogne était couché sur un banc, écroulé sur une table, ou allongé à même le sol.

Des guerriers, des mercenaires, et autres personnes peu recommandables, étaient réunis dans cet endroit à l'enseigne tombée depuis des lustres. Tous étaient chaudement habillés, mangeaient salement, buvaient beaucoup et parlaient fort. Dans un coin, cachées par un épais pilier de bois, étaient attablées cinq personnes. Un œil avisé que les vapeurs d'alcool n'embrumaient pas aurait remarqué que ces cinq hommes étaient largement plus propres que les autres clients, que leurs vêtements étaient neufs ou presque, plus riches aussi, et qu'ils avaient, par leur posture droite, l'air noble.

Et un œil avisé, il y en avait justement un. Un sixième homme, entièrement vêtu de noir et le visage dissimulé sous une capuche de grande taille, vint s'asseoir à leur table. Il vit les mains des cinq nordiques glisser vers leurs armes.

-Je ne viens pas chercher querelle, annonça l'homme en noir en mettant ses mains bien en évidence quelques centimètres au-dessus de la table pour ne pas avoir à la toucher.

-Alors pars, ordonna celui qui semblait être le leader du groupe.

L'inconnu ne se formalisa pas du tutoiement ; il n'était qu'un étranger solitaire devant un groupe des puissants barbares, et de toute façon, lui-même n'était pas un adepte du vouvoiement. Cependant, malgré les efforts du chef pour la dissimuler, sa nervosité était visible. L'homme en noir sourit dans l'ombre de sa capuche.

-Regardez-moi cette belle brochette de déserteurs...

Cinq regards acérés se plantèrent sur l'inconnu.

-Du calme, mes amis, je vous l'ai dit ; je ne suis pas là pour vous nuire. Tout au contraire !

-Et on va te croire..., murmura le leader en sortant son poignard de son fourreau.

-Mathias, écoute-le, fit froidement celui qui avait les yeux indigos.

-Lukas..., protesta le dénommé Mathias.

-Oui, intervint l'inconnu, entends le conseil de ton sorcier.

Même le sorcier au visage peu émotionnel adopta une expression de stupéfaction. L'homme en noir rit.

-J'ai dans mon entourage quelqu'un comme toi ; nous sommes même plutôt proches. Aussi, je reconnais un sorcier quand j'en vois un. Mais venons-en au fait ; vous, comme moi, n'avez pas de temps à perdre. Après tout... Mathias Kohler, Lukas et Emil Bondevik, Berwald Oxenstierna et Tino Väinämöinen... n'êtes-vous pas tous censés être tombés au champ d'honneur ?

-Comment connais-tu nos-...

-Qui ne connaît pas les noms des guerriers reconnus comme les plus puissants de cinq pays différents, issus des familles les plus influentes et conquérantes parmi les tribus barbares et qui parvinrent à unifier le Nord pour contrer les avancées de l'Empire Russe ? Coupa l'inconnu, amusé. Vos ancêtres sont les Vercingétorix vikings, et ceci près que, eux, ils ont gagné.

Insensibles aux éloges sur leurs prestigieuses lignées, ses interlocuteurs ne se départaient pas de leur méfiance, alors il reprit, plus sérieux.

-Laissez-moi vous faire un petit résumé de la situation. Le sorcier dont je vous parlais s'intéresse, pour des raisons dont il n'a pas cru bon de me parler, à votre cas. Se servant d'une dette que j'ai contractée à son égard, il m'a envoyé sillonner le Nord à votre recherche. Après bien du temps, j'ai appris qu'une partie de la Grande Alliance s'était dressée contre la vieille suprématie des cinq familles fondatrices et que les héritiers étaient morts lors d'un combat où la terre se serait ouverte pour engloutir vivants les soldats. Cela a bien sûr été vu comme une action divine mais, pour ma part, je tiens à te féliciter, Lukas -tu permets que je t'appelle par ton prénom, n'est-ce pas ?- tu dois être un sorcier très puissant pour réaliser quelque chose de cette ampleur qui ne soit pas une simple illusion. Mais ne nous égarons pas en compliments inutiles et allons droit au but. Je me moque des raisons qui vous ont poussés à mettre en scène votre propre mort et à abandonner vos familles à leur triste sort -car vous n'ignorez pas que vos ennemis ont vaincu et annihilé la Grande Alliance-. Ce que je vous propose, c'est de vous fournir un navire pour fuir par la mer ; en échange de quoi, il vous faudra vous placer sous mes ordres. Des questions ?

-Qui es-tu ? Demanda Emil, le plus jeune de cinq guerriers.

-Un fantôme parmi tant d'autres.

-Pourquoi obéirions-nous à un homme dont nous ne connaissons pas même son nom ou son visage ?

-Parce que si vous volez un bateau, vous serez poursuivis. Mais si vous devenez mon équipage, vous serez libres de partir tranquillement, sans qu'on vous pose aucune question.

-Qu'aurons-nous le droit de faire, avec ce bâtiment ? S'enquit Tino, celui qui du groupe avait l'air le plus innocent, probablement pour mieux tromper l'ennemi.

-Ce sera au propriétaire d'en décider, mais si vous acceptez ma proposition, vous approuverez sans doute de rendre visite à ce bienfaiteur pour le remercier... Auquel cas, vous pourrez discuter de ce qui vous plaira avec lui.

-Combien de temps avons-nous pour réfléchir à tout ça ? Voulut savoir le sorcier.

-Pas besoin de réfléchir, contra Mathias en se levant.

Il tendit la main à l'étranger.

-Marché conclu ?

L'homme en noir la serra.

-Marché conclu.

Alors, pendant plusieurs jours, les six hommes bravèrent le froid pour rejoindre l'extérieur des terres. Lorsqu'ils parvinrent enfin au port, l'homme en noir les fit monter sur le pont d'un immense mais vieux navire qui semblait être à l'ancre depuis longtemps ; ses voiles étaient gelées, le bois couvert de neige, et de la glace pendait des mâts horizontaux. Personne ne s'occupait du bateau ; la seule personne présente était un homme si âgé que ses paupières lui tombaient devant ses yeux aveugles. Plié en deux sur un vieux tabouret, couvert de fourrures, son visage disparaissait sous sa barbe. L'homme en noir s'approcha de lui et plongea la main sous sa cape pour en sortir une lettre.

-Vieillard, dois-je la lire ou y vois-tu encore un peu ?

-Je ne vendrai pas mon navire, ton maître fut-il un roi.

-Es-tu complètement aveugle, ou faut-il que je te fasse la lecture ? Insista-t-il.

-Puisque tu sembles avoir du temps à perdre.

L'homme en noir déplia la lettre.

-Très bien, alors... « Il y a bien longtemps, et en plein hiver, un homme découvrit un enfant à la mer. Il était en vie, malgré l'eau glacée, soudain cessa la pluie et pour se mettre à neiger. L'homme le prit à son bord, le ramena au port. Il envoya des lettres pour trouver les parents de celui qui de la mort déjoua les plans. Un jour son frère vint le réclamer, et l'homme de l'enfant dut se séparer. Mais voilà, il ignore, et c'est bien normal, que jamais l'enfant n'oublia l'Indomptable. »

Le vieil homme renifla bruyamment et tendit une main tremblante vers la lettre. L'homme en noir la lui donna.

-Ma femme et mon fils avaient été emportés par la maladie, raconta le nordique. Cet enfant avait quatre ans, tout au plus, et il était agrippé à une planche, dans l'eau du nord. Il aurait dû être mort quand je l'ai trouvé, mais il respirait encore. J'ai pu le sauver. J'ai cherché d'autres survivants, mais, il ne restait que des planches flottant çà et là... et quelques membres humains. Ils avaient été attaqués par un Kraken. Cet enfant était doublement miraculé, et je me voyais mal abandonner dans un port cet élu des dieux. Je n'avais plus de famille, alors je l'ai gardé avec moi. Honnêtement, j'espérais qu'aucune famille ne viendrait le chercher quand j'ai envoyé ces lettres dans les autres capitales. Cela a pris une année entière avant que son frère apprenne que l'enfant était en vie et vienne le chercher. Quelques années plus tard, je suis devenu aveugle ; je ne pouvais donc plus commander mon navire mais j'ai toujours refusé de laisser quelqu'un d'autre en prendre les rênes pour moi ou de le vendre. C'est avec lui que j'avais trouvé l'enfant ; je ne pouvais pas me résoudre à m'en séparer.

Le vieil homme se leva difficilement.

-Mais si c'est cet enfant qui veut en prendre possession, ça me convient !

L'homme en noir sortit de sous sa cape un large sac de cuire.

-Voilà l'argent.

-Je n'en veux pas.

-J'insiste.

-Non. Qu'il considère ce bâtiment comme un héritage.

-Prends-le, vieillard. Mon maître serait capable de traverser le continent à pied pour te le donner si jamais je ramenais cet argent chez lui.

Le nordique soupira, prit le sac, et disparut dans la brume qui s'élevait. L'homme en noir se tourna alors vers les cinq guerriers.

-Bien, je suis désormais votre Capitaine.

-Tu comptes vraiment nous faire naviguer sur cette ruine ? Grogna Mathias.

-L'Indomptable porte bien son nom ; il vogue depuis deux cents ans et n'a jamais failli. S'il coule, ce sera notre faute ; pas la sienne.

-Et pourquoi personne n'est venu dérober un bateau de cette réputation à ce vieil aveugle ? S'amusa Tino.

-Parce qu'il est maudit. Quiconque l'acquiert de manière illégale meurt dans la semaine à venir.

Et comme pour appuyer cette affirmation, une bourrasque secoua les voiles, brisant une partie de la glace, et le bois craqua longuement et violemment. On eut dit que le navire venait de gonfler ses poumons et ricanait.