Chapitre 14 :

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Elle ne se rappelait plus comment elle était rentrée chez elle. Elle se souvint d'être restée toute la journée sur le trottoir, en face de l'immeuble.

Olivia avait garé sa moto à côté d'un kiosque à journaux, sur le coin de la rue. Elle s'était assise sur un banc public. Elle regardait les ouvriers remplir le camion, transporter les cartons, porter les meubles démontés. Ce ballet incessant avait duré plusieurs longues heures jusqu'à la tombée la nuit. Parfois M. Cabot rejoignait son fils, sortait et vérifiait l'avancée du déménagement. Elle reconnut dans le jeune frère d'Alexandra les mêmes traits que son père, mais il semblait plus chaleureux, plus souriant. Ils fermèrent la porte coulissante de l'arrière du camion, Benji fit pivoter la poignée et la scella. Au bout de quelques instants de concertation, il frappa sur le flanc de la camionnette. Celle-ci alluma ses phares, démarra et s'en alla au loin.

Le patriarche prit son portable de sa poche arrière, parla à son interlocuteur, hocha deux trois fois la tête puis il raccrocha. Il échangea quelques mots à son fils. Puis il remonta aussitôt et son fils le suivit.

Quelques minutes plus tard, toute la famille Cabot était sous le porche de l'immeuble. Alexandra embrassa le portier, elle devait lui dire des mots gentils et des remerciements. Le cœur d'Olivia se serra. Elle ne contrôlait plus la tension. Elle se leva comme si elle voulait les rejoindre, les empêcher de … mais elle se ressaisit. Elle se dissimula derrière un arbre, elle ne voulait pas être vue.

Une énorme limousine grise s'arrêta à leur hauteur, un chauffeur endimanché en descendit. Le moteur ronronnait toujours. Il prit, sans aucune consigne, les deux valises qu'il rangea dans le coffre q'il avait ouvert en se garant.

Les effusions et les aurevoirs prirent fin. M. Cabot, Benji et Alexandra entrèrent à l'arrière de la voiture. Un vent froid souffla à ce moment, Mme Cabot resserra son gilet de laine contre elle. Elle releva la tête, distraire. Elle croisa le regard d'Olivia. Elle la reconnut et lui sourit. Non pas un sourire triomphal mais un sourire triste, plein de compassion. Puis elle entra à son tour dans l'habitacle. Le chauffeur referma la porte derrière elle. Il grimpa à l'avant sans plus attendre et claqua la portière. Il sortit le véhicule de son emplacement pour se faufiler immédiatement dans la circulation.

Olivia leva les yeux au ciel, vers les anciens appartements de la jeune femme. Elle accepta les premières gouttes de pluie sur son visage qui se mêlèrent aux larmes. Elle mit son casque, enfourcha sa moto et prit la direction opposée.

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Elle était assise sur le bord de son fauteuil, les coudes posés sur ses genoux et la tête dans ses mains. En rentrant, elle avait empilé, sans plus de cérémonie, sa veste mouillée sur son casque. Ses coussins étaient détrempés par l'eau de pluie. Ses cheveux, presque secs, collaient sur ses joues sous l'effet du gel.

Olivia avait jeté la boîte sur le sol après avoir déversé tout son contenu sur la table basse. Elle avait classé les informations au fur et à mesure de sa lecture, mécaniquement. Elle s'empêchait de penser. Elle agissait comme un robot.

Sur son mur, elle avait affiché la carte du nord de New York sur laquelle Alexandra avait situé, à l'aide de gommettes au code couleur, les différents emplois, en jaune, les habitations, en vert, et les lieux des viols, en rouge, de toutes les victimes.

Elle reconnut l'écriture de la jeune stagiaire derrière les initiales de leur nom et prénom. Sur les gommettes, elle avait apposé un chiffre, qu'elle avait légendé sur des fiches mémos de même couleur. Tout y était retranscrit : les adresses, les heures, les noms des personnes sur place.

A côté de la carte, Olivia avait punaisé un tableau comparatif.

Chaque information était d'une précision imparable. Tout ce qui avait été noté dans le dossier était accompagné d'une justification, d'un fait, d'un rapport de police ou d'un témoignage. Rien n'avait été laissé au hasard. Toutes les affaires avaient été analysées, décryptées, disséquées à la loupe.

Tout était clair, organisé, planifié. Il ne restait plus à Olivia qu'à retracer les démarches, à suivre le chemin balisé.

Sur la table à manger, elle avait séparé les quatre affaires. Alexandra avait retrouvé une quatrième victime entre la période de 1985 à 1987. Les dates et le modus operandi concordaient. Ce qui était le plus flagrant, c'était la description physique les favoris n'étaient plus à la mode.

C'était un indice supplémentaire qu'il fallait ajouter à la liste des nombreux points communs. Janet Willet travaillait comme aide maternelle dans un réfectoire d'une école primaire : encore un horeca, encore un établissement scolaire, encore un signe distinctif, encore … , encore, … encore.

Olivia ferma les yeux et résuma mentalement les dernières recherches qu'elle avait effectuées de son côté qu'elle pouvait ajouter à celles d'Alexandra. Alexandra. Elle revit son doux visage, ses yeux tristes, son air résigné. Elle secoua la tête pour chasser ces images. 'Concentre-toi… Ressaisis-toi !'

Il ne lui restait plus qu'à mener l'enquête elle-même si elle voulait découvrir enfin la vérité. Elle sentait qu'elle s'en rapprochait. Elle sentait que l'étau se resserrait.

C'était tout ce qui lui restait, plus rien ni personne ne lui importait. Elle ressentit à nouveau ce vide qui s'était installé en elle dans le fond de son estomac. Cet immense trou noir qui la dévorait de l'intérieur. Elle devait s'occuper l'esprit pour éviter d'y penser, éviter de lui donner une plus grande importance…

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Quand Olivia rendit visite à Mme Willet, elle ne s'était pas préparée. Elle y est allée en moto, habillée comme une baroudeuse, cuir et protection et elle s'était présentée sans empathie. Elle est allée droit au but, le tact et la discrétion lui faisaient cruellement défaut. La porte d'entrée claqua bruyamment à ses oreilles.

Olivia resta plantée, là quelques instants, en se répétant ses derniers mouvements. Puis elle jura, pesta contre elle-même. Elle fit demi-tour et repartit, sans insister.

Deux jours plus tard, elle revint à la charge. Sous les conseils avisés de Trevor Langan, elle s'était habillée de vêtements beaucoup plus classiques et stricts, elle avait enfilé un pantalon noir coupé droit, une chemise blanche sous une jaquette sombre. Elle portait sous le bras un attaché case dans lequel elle avait rangé le résumé de son affaire. Son avocat lui avait également expliqué quelle devait être le comportement à adopter.

Elle avait pris les transports en commun et parcourait le reste à pieds. Quand elle arriva à destination, elle sonna à la porte et recula de quelques pas. Elle lissa les plis de son pantalon, regarda le sol. La grande porte en bois s'ouvrit :

- « Oui ?

- Bonjour Madame Willet. Je suis Olivia Benson, je travaille sur une affaire qui me préoccupe beaucoup et … »

La dame sortit de l'embrasure de sa porte, fronça les yeux et la regarda attentivement. Olivia ne put ignorer la démarche et sourit timidement.

- « Je me demandais quand vous alliez revenir. Je m'attendais à vous revoir un jour ou l'autre.

- Je suis désolée pour mardi » s'excusa-t-elle. « Je n'ai pas été très attentive. »

Jane ouvrit la porte plus grande et se mit sur le côté :

- « Entrez, nous serons mieux à l'intérieur. » l'invita-t-elle.

Olivia ne dit rien. Elle s'avança doucement, sans s'imposer, et s'arrêta dans le hall d'entrée. Une maison classique d'une famille moyenne. Une rangée de marches blanches en bois menait à l'étage. Un porte-manteau était accroché sur le mur à sa droite, à côté d'un miroir et d'un porte-clefs. A sa gauche, le couloir se prolongeait et découvrait deux autres ouvertures. La première s'ouvrait au salon d'où elle put reconnaître des canapés, des chaises, une table et quelques armoires et dans le fond se dressait les meubles de la cuisine.

- « Venez. Asseyez-vous. Je vous sers quelques choses thé, café, jus ?

- de l'eau, ce sera très bien, merci. »

Janet partit dans la cuisine. Olivia entendit le bruit des portes d'armoire qu'on ouvrait, de l'eau qui coulait, de vaisselles qu'on déplaçait.

Elle s'assit au bout du fauteuil, contre l'accoudoir, en face d'une table basse. Elle jeta un œil circulaire sur la décoration. Tout était moderne, des meubles préfabriqués à monter soi-même sans difficulté. Au dessus de la télévision trônait, dans des étagères en verre, une collection impressionnante de DVD. Sur les murs, des photos de famille montraient aux invités le bonheur qui les habitait. Elle fit le tour de chaque cadre. Janet avait eu trois enfants, trois garçons, tous plus jeunes qu'Olivia. Sa photo de mariage datait du début des années 90'. Ils paraissaient tous les deux heureux. Et tour à tour des photos de bébés, d'enfants puis de jeunes adolescents s'étaient rajoutés autour de celle du couple.

- « Ils ne sont au courant de rien. » Elle posa sur la table un verre d'eau, une tasse de café et une assiette de cookies. Elle recula une chaise et s'assit au bout de la table. « Je n'en ai parlé à personne… J'ai enfoui cette histoire et j'ai vécue comme si elle ne m'était jamais arrivée… »

Olivia se retourna et prit place, deux chaises plus loin. Elle voulait éviter la proximité. Elle ne se sentait pas à l'aise. Janet attendait. Elle la regarda attentivement.

- « Vous n'êtes pas de la police, n'est-ce pas ? » Olivia hocha négativement de la tête. « Que voulez-vous ?

- Je … hum. » Elle s'éclaircit le fond de la gorge et ferma les yeux quelques instants pour reprendre le contrôle de ses émotions. 'Sois honnête.' Les mots de Langan résonnaient dans sa tête. 'N'essaie pas de te faire passer pour quelqu'un d'autre ou de lui raconter n'importe quoi … Elle s'en apercevra et elle ne te dira rien.' « Ma … Ma mère a été violée, il y a 25 ans… Je suis le fruit de ce viol. » Elle releva les yeux et regarda son interlocutrice sans détourner le regard. Janet Willet tentait de lire en elle, de déceler le mensonge, ou une mauvaise intention quelconque derrière ces mots. Et elle ne put y voir que la vérité.

Olivia but quelques gorgées d'eau et mordit dans un cookie qu'elle reposa aussitôt. Bien qu'il était délicieux – un des meilleurs qu'elle ait mangés – elle avait une boule dans la gorge qui l'empêchait de déglutir.

Elle regarda ses mains d'un air absent. Elle ne savait pas par où commencer. Elle était nerveuse, anxieuse. Cela devenait personnel, intime. Elle devait se dévoiler à une inconnue, pour que celle-ci puise partager, elle aussi, ce qu'elle savait.

- « Ma mère sortait de la bibliothèque quand elle a été agressée. IL était très tard et il n'y avait personne dans les rues. Elle ne l'avait pas vu venir. Il l'a attaquée par derrière, l'a assommée et l'a traînée dans un soubassement ». Elle tenta de contrôler sa respiration et ses émotions. Sa voix perdait de son assurance et des tremolos cassaient le ton monocorde qu'elle voulait garder. « Quand elle s'est réveillée, il était déjà sur elle. Elle a vu distinctement son visage et l'a décrit comme elle pouvait à la police… Un signe significatif, c'était ses favoris. » Elle s'arrêta, leva les yeux vers son hôte, silencieuse, attentive, en face d'elle.

Comme si elle avait compris, Mme Willet s'entoura de ses bras et se serra fort, les yeux clos. Son visage, tout à l'heure si accueillant et chaleureux, s'était refermé. Un frémissement la secoua légèrement. Olivia reconnut les signes du passé. Ces souvenirs tant enfouis, cachés qui reviennent à la surface et qui vous replongent dans les mêmes sentiments éprouvés, même si des années se sont écoulées. Les douleurs ressenties ne disparaissent jamais bien loin.

- « Je suis désolée de vous refaire revivre tout cela…

- Pourquoi ?

- Pardon ?

- Pourquoi déterrer à nouveau cette histoire ? Après 25 ans ?

- Vous n'êtes pas seule. Ma mère n'était pas seule. Nous avons trouvé d'autres femmes qui …

- Combien ?

- Vous êtes quatre. Nous en avons identifié quatre. » Ca lui était étrange de s'approprier le dossier d'Alexandra, d'utiliser le pronom « nous » alors qu'elle n'était plus là, qu'elle n'aurait plus aucun retour sur l'avancée de son enquête. Elle soupira, elle devait continuer. « J'ai une amie qui a étudié l'affaire. C'est elle qui l'a relancé. Elle a épluché chaque fichier, chaque cas qui relevait une ressemblance, de près ou de loin avec les autres, sur une durée de 10 ans. C'est comme cela qu'elle a retrouvé les concordances entre ma mère et les autres victimes. Et tout récemment sur votre témoignage.

- Elle est où votre amie ?

- Partie. Elle a été confrontée à un problème personnel et elle a du partir malgré elle. C'est elle qui m'a trouvé et qui m'a convaincue de l'aider. Je sens qu'elle approche de la vérité et je veux la connaître.

- Je ne comprends pas… Il a détruit quatre femmes à votre connaissance, peut être plus, il y a 25 ans. Pourquoi recommencer, pourquoi nous faire revivre tout cela ? On en tirera rien de bon… » La dame plus âgée reprenait sa respiration, elle donnait l'impression de supplier… peut être … d'abandonner toutes ces recherches qui ne mèneraient à rien ou peut être à raviver ses vieilles blessures jamais cicatrisées.

En 1985, les jeunes femmes agressées sexuellement, souvent, n'étaient pas reçues sérieusement. De nombreux policiers, en majorité masculin, ne faisaient preuve d'aucune sensibilité, voire pire, ils demandaient carrément si la soit-disant victime n'avait pas provoqué, cherché ou voulut ce qui lui était arrivé. Et comme Pierre, elle se mettait à crier au loup pour retrouver un semblant de dignité et ainsi éviter de se faire traiter de fille facile. Jane Willet devait certainement être, en plus, une de ces nombreuses victimes collatérales, humiliée, rabaissée par un inspecteur insensible et certainement un peu trop macho.

- « Vous savez » ajouta-t-elle pour appuyer encore plus ses dires « je connais un peu la loi. Il y a prescription depuis 15 ans. Nous étions, je suppose, toutes mineures au moment des faits » Insista-t-elle.

Cela ressortait du cadre des connaissances d'Olivia. Elle ne put que la croire sur parole. Elle venait d'apprendre une information qui venait bousculer son objectif. Alexandra, encore une fois, lui avait bien dissimulé cet article de loi. Elle devait bien savoir qu'Olivia n'en savait rien. Pourquoi l'avoir laissée dans l'ignorance ? Pourquoi avoir établi son travail de fin d'étude sur une affaire qui ne pouvait être défendue ? Olivia était perdue dans ses réflexions.

- « Vous allez bien ? » Jane posa sa main chaude et délicate sur l'avant bras d'Olivia et la sortit de sa torpeur. « Vous ne le saviez pas, n'est-ce pas ?

- Non, je … je ne sais plus … ce … »

C'était comme si on lui avait donné à chacune de nouvelles cartes à jouer, les rôles s'inversèrent. Olivia, déterminée et confiante à son arrivée, fut confuse et déboussolée. Jane, elle se ressaisit. Etait-ce les années d'expérience de mère, son côté maternel qui prit le dessus ? Etait-ce la visite impromptue de cette jeune écorchée vive – elle l'avait bien remarquée le premier jour de leur rencontre – qui l'avait remise en question ? Elle reprit les rennes de l'entretien et lui demanda :

- « Que vouliez-vous au juste ? Que cherchiez-vous exactement ? » Elle remplit à nouveau le verre d'Olivia.

- « A le retrouver.

- Pourquoi ?

- Pour qu'il soit puni pour ce qu'il a fait à ma mère, ce qu'il nous a fait à nous. Je pensais qu'il irait en prison » Dit-elle d'une voix plus faible, comme une enfant qui veut impressionner ses camarades qui lui créent du tort.

- « C'est tout ?

- Que voulez-vous dire ?

- Ne voudriez-vous pas, au fond de vous, savoir qui il est vraiment ? »

Olivia fronça les sourcils. Chaque fois que ses pensées s'égaraient dans cette direction en se regardant dans le miroir, elle secoua la tête pour les chasser. Cela faisait des années qu'elle s'empêchait, s'interdisait de penser à lui autrement qu'à un géniteur, à un violeur. C'était un monstre abject qui avait abusé de sa mère, ruiné sa vie et la sienne, puis d'autres encore… Jamais elle ne devait le voir ou le nommer autrement.

« Je veux le voir. » Son regard se fixa sur la carafe d'eau. Une goutte de condensation s'échappa du goulot et s'écoula le long du récipient. En contact avec la nappe, elle laissa une petite auréole humide, qui s'agrandit lentement. Elle fut rejointe par deux autres petites perles d'eau. Elle triturait ses doigts nerveusement. « Je veux savoir à quoi il ressemble, qui il est … » Elle sentit une pression rassurante sur son poignet. Jane l'encourageait à poursuivre, à vider tout ce qu'elle avait gardé au fond d'elle, sans jamais en dévoiler un coin de voile à personne, depuis des années. Des pensées sombres, se disait-elle, malsaines et torturées. Quelques larmes glissèrent le long de ses joues. « Je veux savoir ce que je … Si je lui … » Elle ne parvenait pas à les extirper de sa bouche. Les entendre était une abomination. « Est-ce que j'ai hérité de son côté … » Elle tourna son regard et le plongea dans celui de son interlocutrice. « Ca me dégoûte tellement…

- Je crois qu'un petit remontant nous ferait du bien. » Elle tapota sur sa main, puis se leva. Elle ouvrit un vieux buffet en chêne et ouvrit les battants. Elle prit une bouteille d'Amaretto et la tendit à Olivia. « l'alcool des femmes. »

Olivia n'objecta pas. Jane Willet remplit deux verres en cristal, puis elle alla à la cuisine, ouvrit le congélateur et défit quelques glaçons. Olivia les entendit craquer au contact de la boisson et tinter le long des parois.

- « Avez-vous mangé ? » Entendit-elle au loin.

- « Non, mais …

- t,t,t,t,t. J'ai une faim de loup, les émotions, ça creuse. On réfléchira mieux l'estomac plein !

- Ne vous donnez pas tant de peine. » Olivia était embarrassée. Elle s'essuya les yeux du revers de la main, se leva et la rejoignit dans la cuisine.

- « Cela ne m'ennuie pas, j'ai assez de restes pour deux personnes. Rendez-vous utile, derrière vous, dans le tiroir du haut, prenez les couverts. » Olivia s'exécuta. Vous aimez le poulet, j'espère… Qui n'aime pas le poulet ? »

La jeune femme acquiésça.

La propriétaire des lieux alluma la gazinière, fit chauffer une poële et une casserole. Puis en attendant que l'huile frémisse, elle tendit le verre alcoolisé à son interlocutrice.

- « A un meilleur avenir » Les verres s'entrechoquèrent et elles burent chacune une première gorgée, dans l'espoir que ce vœu fut entendu.

La boisson était douce, sucrée et suave. Elle caressa lentement le fond de la gorge en étalant son goût sur toutes ses papilles gustatives. C'était délicieux et très agréable. Olivia s'appuya sur le comptoir de la cuisine, ferma les yeux et savoura les bienfaits de l'alcool.

- « Je ne vous avais pas menti » lui dit Jane, en réaction à son visage détendu. Elle fit sauter les légumes dans la casserole et retourna les blancs de poulet dans la poële.

- « Non, en effet, c'est très bon.

- Normalement cela se boit en dessert ou en digestif, en fin de soirée mais je ne me voyais pas nous servir un wisky ou un cognac. C'est le genre de mon mari après une longue journée. Pour moi, c'est trop fort. »

Olivia ne lui dit pas qu'elle, elle, était habituée à ce genre de boisson, qu'il lui en fallait plusieurs pour qu'ils aient de l'effet sur ses nerfs.

- « Voilà, asseyez-vous, c'est prêt. » Elle servit et vida les plats, rapporta le verre d'eau d'Olivia sur la table de la cuisine. « Bon appétit. »

La jeune femme mangea en silence. Elle dégusta avec plaisir ce repas simple et plein de goût. Ses derniers repas sains dataient de ses têtes à têtes avec sa mère, quand elle était de bonne composition.

- « C'est très bon. Votre famille a beaucoup de chance de vous avoir.

- Et moi donc. » Ajouta-t-elle. « Sans eux, sans Eric et mes garçons, je ne serais rien. »

Jane évita de poser des questions sur la famille. Il ne fallait pas être voyante ou télépathe pour deviner qu'il s'agissait d'un sujet sensible. Garder son bébé issu d'un viol entraîne de grandes conséquences psychologiques.

- « Que faites-vous dans la vie Olivia ?

- Je répare les voitures. J'ai fait une spécialisation dans le montage et dans les kits intérieurs. C'est un marché en pleine expansion. » Répondit-elle entre deux bouchées.

- « Vous aimez ça ?

- J'adore ça. » Lui affirma-t-elle avec un grand sourire.

- « C'est important.

- Et vous ?

- Je suis une simple mère au foyer. Après … » Elle s'arrêta et se concentra. « Quand j'ai rencontré Eric, il était le jardinier de mes parents. J'avais arrêté mes études et je ne voulais plus être en contact avec le monde. Eric était le seul que je voyais régulièrement, sans peur. Il m'a apprivoisée sans savoir, il a pris le temps de me connaître et voilà. Il travaille pour 4 » Elle sourit à ses souvenirs. Les assiettes étaient vides depuis un bon moment, les couverts rangés sur le côté.

- « Ma mère a toujours hanté par son viol. Elle ne s'en est jamais remise. Je crois qu'être constamment sous ses yeux devait le lui rappeler… Je ne sais pas pourquoi elle m'a gardée ou pourquoi elle ne m'a pas abandonnée… Elle ne m'a jamais dit. Elle ne m'a jamais reproché … Elle avait de bons jours. Ils étaient rares mais ils étaient agréables. » Expliqua-t-elle d'une voix faible, à peine audible, pleine de souffrance et de regret. Un silence pesant envahit la pièce. Le passé les étouffait toutes les deux.

- « Je vais vous aider, Olivia. Je vais répondre à toutes vos questions parce que vous avez besoin de trouver un sens à tout ça, même s'il n'y en a pas… Mais, même si vous le trouvez, même si … » Elle fit une pause et réfléchit ce qu'elle allait dire, pesa sa phrase suivante, « Sans offense, je ne veux plus vous revoir. Je vous dirai tout ce dont vous avez besoin de savoir ou tout ce que vous voulez savoir, mais ne me recontactez plus. » Elle inspira longuement. Et elle avoua : « Personne n'est au courant. Depuis mon entrevue avec la police, je n'en ai plus parlé à personne et je veux que cela reste comme ça. Je ne veux pas faire traverser cette épreuve à ma famille. Une épreuve que j'ai, à ma façon, surmontée. C'est loin tout cela et ils ne peuvent rien faire. Je ne veux pas leur imposer une situation où ils se sentiraient impuissants à m'aider, alors que je n'ai pas besoin de l'être. Il est beaucoup trop tard. »

Elle se leva, débarrassa la table. Olivia lui apportait la vaisselle sale qu'elle entreposait dans l'évier.

- « Je nettoierai cela tout à l'heure, finissons-en… »

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Encore une. Quand elle colla la gommette, inscrivit le code et remplit le tableau, le profil était de plus en plus évident étudiante + job lié à l'horeca dans le milieu scolaire, dans le Morningside de Manhattan. Et elles étudiaient toutes tardivement dans les bibliothèques du quartier.

Il n'y avait pas de secret Olivia allait devoir relever tous les noms des entreprises qui travaillaient sur les lieux de 1980 à 1990 et qui étaient en contact avec les universités, leurs petits boulots et les bibliothèques afin de croiser les données.

Cela allait demander de nombreuses heures, de la patience, de la finesse et de la persévérance. Elle savait que la réponse était là quelque part et elle ressentit cette sensation de toucher au but. Heureusement, à l'ère d'internet, une grande partie de ces informations serait accessible plus facilement et rapidement. Tout dépendrait du fonctionnaire qui recevrait son courriel.