Chapitre 13
Disclaimer : les personnages et une partie de la trame scénaristique sont tirés de l'œuvre originale de Kurumada !
Un grand merci à NewGaïa qui a de nouveau bêta-lu ce chapitre et qui m'a soutenue dans cette traversée du désert estival, et à Ariesnomu qui s'est joint a cette aventure en venant également débusquer les petites fautes rebelles.
Pour les « points de détails » de ce chapitre et autres « babillages » je vous retrouve sur mon blog dont l'adresse est située sur mon profil.
Bonne lecture
Sanctuaire, Grèce, Mai 1998
- Votre altesse, le chevalier de la Balance demande audience - annonça un garde à l'adresse de Nikandros, paisiblement installé dans un large fauteuil.
- Bien, faite-le entrer - dit-il en opérant un mouvement ample de la main et en adoptant un ton impérial.
- Bonjour, Nikandros - lâcha le chinois d'une voix douce mais ferme. - Alors c'est à toi que je dois désormais rendre des comptes ? Tu en as fais du chemin, dis-moi, depuis notre dernière rencontre, je vois que tu n'as pas perdu de temps - poursuivit-il en s'installant à son tour.
- Et toi tu n'as toujours pas perdu ta langue à ce que je peux constater - répliqua le grec en le fusillant du regard.
- Tu voulais me voir, j'ai parcouru un long trajet pour me rendre jusqu'ici, tu permets que je me serve à boire ?
- Mais fais comme chez toi, je t'en prie - répondit-il en poussant une bouteille de whisky déjà largement entamée.
- Alors, que me vaut l'honneur de ma présence ici ? - poursuivit le septième gardien.
- Désormais, comme tu en as sans doute eu vent, votre Ordre n'a plus de Grand Pope et Athénaïs a été plus ou moins démise de ses fonctions. Tu comprendras que l'on ne peut décemment pas laisser les rênes du Sanctuaire à cette jeune personne fraîchement réapparue et qui a passé treize années l'on ne sait où.
- Oui, si tu veux... Enfin, disons plutôt que TOI tu ne sais pas où elle les a passées exactement, mais bon, poursuis, je t'en prie, je ne voudrais pas te couper dans tes élucubrations.
- Assez ! - cria-t-il en se levant brusquement et en posant les mains bien à plat sur le bureau. - Si tu crois qu'en me tenant tête comme tu le fais, tu arriveras à quelque chose, tu te trompes Dhokko ! J'ai assez de pouvoir aujourd'hui pour te contraindre à ravaler ta verve et te mettre aux fers. Tu oublies à qui tu t'adresses aujourd'hui ! Je suis désormais ton supérieur hiérarchique direct. J'ai déjà fait exécuter ton disciple, et je n'hésiterai pas à faire de même avec toi, s'il le faut.
- Aurais-tu peur de moi, Nikandros ? - demanda Dhokko d'une voix calme mais assurée, après avoir laissé planer un instant de silence. - Non, parce que, devant de telles menaces, j'en viendrais presque à me poser des questions, vois-tu. Tu sais bien que depuis treize ans, je me tiens loin du pouvoir et du Sanctuaire, alors pourquoi me menacer ainsi?
- Pour que tu ne tentes rien qui irait à mon encontre. Je ne sais pas exactement ce que vous maniganciez avec Shion avant que la situation politique ne se renverse, mais il m'est avis que tu n'étais pas étranger à l'affaire.
- Que veux-tu que je te dise ? Que je ne savais rien ? Tu ne me croirais pas, de toute façon. Si tu veux des réponses, peut-être devrais-tu tenter de voir auprès du jeune frère d'Aioros, ou interroger les morts ? Fais comme tu veux, mais tu sais que j'étais contre le fait que tu mettes Saga en place, il était trop jeune. D'un autre côté, je me dis que cela a bien servi ta cause après tout…De toute façon, laisse-moi en dehors de tout ça, je me suis tenu à l'écart durant tout ce temps et ce n'est sûrement pas pour en dévier aujourd'hui. Et puis, tant que j'y pense, je n'ai jamais envoyé mon disciple trouver Athénaïs, il l'a lui-même fait je ne sais comment. Il devait simplement rejoindre le Sanctuaire pour son intronisation. Son règne aura été de courte durée. De toute façon, il n'était pas vraiment fait pour combattre, alors, tu sais…Tes exécutions ne m'impressionnent pas tant que ça, d'autant plus que tu es parfaitement conscient que je pourrais t'abattre, là, tout de suite, sur ta chaise sans même que tu puisses t'en apercevoir. Alors, laisse-moi en dehors de vos histoires. Moi, la seule chose à laquelle j'aspire, c'est la retraite, alors je conçois de rester une année. Une fois ce temps écoulé, je rentrerai.
Sur ces mots, Dhokko quitta le palais pour se rendre dans ses appartements dans lesquels l'attendait déjà un petit comité.
- Dhokko ! Comment s'est passé ton entretien ? - demanda Mü en l'accueillant chaleureusement.
- Bien, chevalier - dit-il le regard malicieux - et tes craintes étaient fondées - répondit-il à l'ancien disciple de son ami défunt. - Je vois que tu n'es pas seul. Eh bien ! quel comité, je suis flatté. Shaka, Milo, Aiolia, Aldébaran, je vois que les années vous ont transformés, surtout toi, Aldébaran. Dis-moi, tu n'aurais pas encore pris quelques centimètres ?
- Euh... - tenta de répondre timidement le Taureau en passant une main gênée derrière sa tête. - Peut-être un peu.
- En tout cas, je suis sincèrement heureux de revoir notre garde dorée. Kanon n'est pas là ?
- Je pense qu'il ne tardera pas à se joindre à nous, lâcha un Shaka désabusé.
- C'est très bien. Bon, je compte sur vous pour me « briefer », comme vous dites, vous, les jeunes.
- Faut pas exagérer, t'es pas si vieux ! - s'exclama Aiolia en lui balançant une large tape derrière l'épaule, ce qui le fit presque chavirer.
- Ah oui ? Alors, pourquoi ton ami me surnomme toujours « maître Yoda ? » - demanda l'aîné de tous en portant son regard sur le jeune scorpion. - Au fait j'ai vu le film, jeune Skywalker.
Milo baissa la tête et ne put retenir un rire franc et sonore. Au son de cette exclamation cristalline, Aiolia ne put s'empêcher de penser que cela faisait maintenant trop longtemps qu'il n'avait pas entendu cette douce mélodie pleine de joie et de malice venir retentir à ses oreilles.
Et c'est autour d'un dîner improvisé que chacun prit la parole pour fournir les informations qui manquaient au « vieux maître », comme certains l'avaient surnommé. Ce ne fut que quelques heures plus tard que Kanon fit son apparition.
Dès que le jeune homme franchit la porte de la maison, l'atmosphère s'alourdit sensiblement, prouvant à tous que certaines tensions existaient encore entre eux.
Le regard glacé que Mü lui lança de prime abord vint confirmer certains doutes, mais il se ressaisit rapidement, devant laisser de côté ses griefs personnels pour se plonger dans le devoir qui était le sien : créer auprès des gardiens une unité.
- Kanon...
- Dhokko...
L'échange froid entre les deux hommes ne laissa nul doute sur les sentiments qui les animaient encore. Indubitablement, le Gémeau portait encore la marque de son frère et des actes qui lui incombaient. Après le meurtre de Shion, et la disparition aussi rapide d'Athénaïs, Dhokko s'était retiré aux Cinq Pics, n'abordant le lieu sacré qu'à de rares occasions, comme celles de l'intronisation de ceux qui devenaient à présent ses pairs. Il avait cru avoir quitté définitivement l'île jusqu'à ces derniers mois, où on lui avait envoyé un homme étrange missionné par le Sanctuaire qui lui avait presque intimé l'ordre de revenir. Si durant le temps de son règne, Saga avait réussi à obtenir du conseil l'éloignement nécessaire à la Balance, la nouvelle donne de ces derniers mois n'avait pas réussi à laisser sa place de neutralité au chinois.
Il avait toujours conscience que Saga n'avait pas été contre sa volonté de se retirer et il lui en savait gré. Mais aujourd'hui, se retrouver face au portrait parfait de l'assassin de son meilleur ami ravivait des souvenirs douloureux. Certes, Shion avait ses méthodes et la vision qu'il avait du Sanctuaire avait créé entre eux certaines tensions, mais il demeurait aux yeux du septième gardien son ami d'enfance, son compagnon d'infortune, son confident aujourd'hui disparu.
- Joins-toi à nous, je t'en prie - l'invita courtoisement mais sans aucune amabilité Dhokko.
Le regard fier et le geste assuré, Kanon prit place autour de la table devenue bien trop silencieuse au goût de tous.
- Eh bien, puisque tu es enfin parmi nous, les véritables discussions vont enfin pouvoir commencer et tu vas peut-être venir éclairer ma chandelle sur quelques points obscurs que je n'ai pas très bien saisis.
« Voilà, les dés sont jetés », pensa Kanon. Il fallait à présent faire face à la situation. Fournir quelques explications à cet homme rusé, levant par là un bout du voile qui planait encore auquel les gardiens n'avaient pas eu accès. La partie allait être difficile. Tous les regards braqués sur lui, au lieu de l'acculer, lui donnèrent subitement les ressources dont il avait besoin, et c'est d'une voix sûre qu'il reprit le récit de son histoire. A la fois personnel et intime, il déroula le fil de ses pensées de ces dernières années. Exposant ses torts, ses doutes, ses erreurs, il se mit à nu. La douleur de voir son frère se perdre, sa terreur de ne pouvoir l'aider dans sa tâche, ses tourments liés à ses vues divergentes, et enfin, ce choix terrible qu'il avait fait ces derniers mois. Ce jour fatidique durant lequel il perdit tout au profit d'une cause à laquelle il avouait ne plus vraiment croire et dans laquelle il versait ses derniers espoirs. La difficulté de s'allier à ceux qu'il pensait être ses ennemis.
Dans ce monologue, Kanon se livrait, là, totalement. Il s'ouvrait par la parole comme il aurait pu le faire avec son cosmos. Les autres découvraient un homme nu, à vif, déchiré entre ses sentiments envers son frère et des convictions qui lui étaient propres. Certains baissèrent le regard, honteux de leurs attitudes passées à son encontre. Honteux de ne pas avoir su, de ne pas avoir deviné, d'avoir peut-être mal réagi. D'autres, au contraire, le soutenaient. Un sourire, un regard.
Beaucoup de choses se passèrent, ce soir-là. Des dettes furent effacées. La confiance fut renouvelée. A la fin de la soirée, un semblant d'unité avait germé pour devenir au fil des heures, au fil des jours, plus forte.
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Le soleil du mois de mai se faisait déjà lourdement ressentir et commençait à rendre l'entraînement difficile. Au bout d'une heure, le chinois abaissa les mains et exécuta une posture de salut. Mû, avec un profond respect, fit de même et s'approcha de son « adversaire », dans le but de le rejoindre vers la petite fontaine jouxtant l'arène située à l'est de l'île.
- Eh bien, malgré le fait que tu aies été contraint de finir ton apprentissage seul, je ne peux que constater que tu es à la hauteur de ton maître, Mü.
- Merci, Dhokko.
- Oh, ne me remercie pas, ce n'est qu'une simple constatation. Tu as bien progressé depuis ton départ des Cinq Pics - il fit une pause afin de s'abreuver un peu. - Il faut dire que ça date à présent, quand je pense qu'il s'est déjà écoulé onze années…Mon dieu que le temps passe vite !
- Surtout lorsque l'on est occupé comme nous le sommes.
- Où en est la situation à Jamir ?
- Il y a eu un séisme, il y a six ans. Nous en avons profité pour reconstruire et améliorer certaines installations vétustes. Je ne sais pas ce qu'aurait voulu Shion, mais j'ai choisi de me tourner vers l'avenir en faisant marcher ma cité vers un futur, disons plus « moderne ». Je sais bien que nos croyances et nos coutumes ont longtemps figé notre peuple dans un monde qui semble appartenir au passé, mais devant l'ampleur de la tâche j'ai préféré opter pour des installations plus modernes. Oh, rien de vraiment spectaculaire : l'eau courante, un système d'égouts et quelques aménagements permettant de fournir un minimum d'électricité.
- Rien de spectaculaire ? - s'exclama l'aîné -Tu plaisantes ? L'eau courante ? Ce doit carrément être la révolution, là-bas ! - ne put s'empêcher de commenter Dhokko, avant d'éclater de rire, bientôt suivi par le jeune Mü.
- C'est vrai que mon projet de rénovation et surtout d'aménagement a longtemps fait débat. Les anciens étaient contre. Radicalement. Mais disons que j'ai su m'imposer, et si cela ne convient pas aux hauts dignitaires, je sais que mon peuple m'en est redevable.
- J'espère que ton absence prolongée ne te portera pas trop préjudice. Depuis quand es-tu de retour ?
- Je suis rentré sur ordre de Saga en mars. Et si j'ai bien compris, je ne suis pas près de retourner auprès des miens. Toutefois je me suis permis de leur envoyer un émissaire en la personne de ton disciple.
- Tu as bien fait. J'espère qu'ils pourront trouver l'aide dont nous avons besoin. Avoir des alliés à l'extérieur devrait pouvoir nous aider. Mais nous ne devons pas perdre de vue que nous nous apprêtons à livrer une bataille ouverte. Cela serait-il suffisant ? Et puis, je me demande bien ce que manigance Nikandros. S'il propose véritablement de remplacer certains membres de la garde, c'est qu'il doit être sûr de son coup.
- La seule chose dont je suis certain, enfin, d'après des recherches, c'est qu'il existe plusieurs porteurs potentiels. Enfin, je veux dire au niveau astral. L'alignement des planètes offre des ouvertures suffisamment larges pour permettre un nombre important de naissances. Tous ceux nés durant ce laps de temps sont en mesure de posséder les capacités nécessaires pour atteindre le septième sens, et pouvoir espérer développer un cosmos suffisant pour revêtir une armure. Ensuite, on connaît l'histoire : développer ce potentiel pour pouvoir accéder à une puissance nécessaire.
- Tu penses alors que l'armure n'est pas directement liée à son porteur ?
- Non, pas au début, mais ensuite elle le devient. Lors de notre cérémonie d'intronisation, nous recevons tous notre « marque » qui agit en réalité comme une sorte de clef créant le lien entre le porteur et l'armure.
- Et sans cette clef ?
- Eh bien, un lien infime subsiste mais il n'y a pas véritablement d'échange. Quelques-uns dans certaines circonstances, ont déjà pu revêtir des armures, mais cela ressemblait plus à des « accidents ».
- Bien, je vois, je vois... - dit-il en se grattant le menton. - C'est bien ce que je pensais. Et qu'en est-il si quelqu'un possède une « clef » sans qu'elle lui soit propre ?
- C'est-à-dire ?
- Admettons qu'une personne reçoive par inadvertance ou non la « marque » qui signe la fin d'une initiation, sans qu'il soit réellement initié.
- Mais c'est impossible, la marque n'est apposée que durant le rituel pendant lequel l'armure et le chevalier communient. Je ne vois vraiment pas comment on pourrait en apposer une à quelqu'un à qui elle n'est pas destinée.
- Ce n'est pas ma question, Mü. Que se passerait-il si cela pouvait arriver ?
- Je ne me le suis jamais demandé, mais on peut supposer que l'armure réagirait. - Il marqua une pause propice à un moment de réflexion. - Ou non - reprit-il soudain. - Non, car c'est comme si l'on dérobait une clef d'un modèle de voiture. Chaque clef est propre, elle ne fait démarrer qu'un seul véhicule…Enfin, je pense.
- Hum... - grogna la Balance. - Oui, mais tu n'en es pas sûr.
- A quoi penses-tu, Dhokko ?
- A rien de concret, je me posais simplement des questions. Mais je pense que nous devrons encore attendre de voir comment Nikandros s'y prendra, et espérant vraiment que je me trompe.
Les deux hommes marchèrent un moment silencieusement côte à côte, plongés dans leurs pensées respectives.
- Sais-tu où doit se rendre mon disciple après son séjour dans ta cité ?
- Il a parlé de se rendre aux Cinq Pics afin de récupérer quelque chose, avant de rejoindre le Japon.
- Quelque chose, hein ? - s'amusa Dhokko avant de ricaner doucement.
Shiryu retournerait donc auprès de Shunreï. A cette pensée, le vieux chinois sentit un poids s'envoler. Il avait eu du mal à laisser la jeune fille seule, là-bas. Ainsi, son disciple envisageait peut-être de la conduire dans un lieu un peu plus sûr. Avoir une famille située à l'extérieur du Sanctuaire représentait une menace. Certains percevaient même ça comme une faiblesse. Des proies faciles. Voilà ce que la famille pouvait parfois représenter aux yeux des autres. Et ça, Dhokko le savait pertinemment. Il en avait lui-même fait la désagréable expérience, il y a longtemps déjà.
Flash Back trente ans auparavant. Sanctuaire, 1968.
L'été 1968 avait été particulièrement difficile et meurtrier. Ce jour-là, lorsque le soleil pointa, le spectacle n'offrait plus que des décombres dissimulés derrière l'épais nuage de poussière qui s'élevait doucement du rocher plongé dans la mer. Ça et là, des corps d'où s'échappaient râles et gémissements. Livrer bataille à l'extérieur du Sanctuaire avait été une bonne chose, épargnant peut-être ainsi la population civile de l'île. Mais là, le constat était affligeant. Tous les chevaliers, soldats et hommes valides avaient voulu porter main forte pour contrer un ennemi surgi de nulle part. Une porte avait été ouverte et les démons qui s'en étaient échappés ne leur avaient laissé aucune alternative. Une bataille ouverte loin des négociations et des compromis. Seules la mort et l'éradication totale de ces ennemis avaient été la solution au « problème ».
Amer, le regard encore trouble, la poussière et les cheveux collés par la sueur, Dhokko se releva difficilement. Le choc de l'impact lancé par son pair n'avait pas seulement terrassé la poignée d'ennemis encore debout, il avait également largement secoué l'île et mis à terre tous les participants de cette « guerre ».
- Dhokko ? Ca va ? - entendit-il dans un bourdonnement.
- Oui, oui, Shion, ça va, merci - dit-il en tentant de reprendre son souffle. Où est Irwin ?
- Avec Stephan.
- Bon, bon, c'est bon - lâcha-t-il avant de se pencher en avant et de poser ses deux mains sur ses genoux encore douloureux.
Décidément, il n'arrivait pas à reprendre son souffle. Lentement, il se redressa et tenta de chasser la poussière qui s'insinuait partout, jusque dans ses yeux.
- Alors ? On en est où ? - trouva-t-il la force de demander.
- Je n'aurais jamais pensé que la manière forte aurait fonctionné, mais force est de constater que notre Taureau avait raison.
- A ce propos, quelqu'un l'a vu ?
Shion se figea une seconde. L'homme d'une trentaine d'années parut se concentrer un instant, son regard et son cosmos fouillant les décombres à la recherche de son pair, quand soudain un filet de voix s'éleva.
- Je ne suis pas encore morte, bande de rapaces !
- Elnath ! - cria la Balance avant de se jeter littéralement sur la jeune femme qui avançait chancelante devant eux.
- Ça va, lâche-moi, tu veux m'achever, c'est ça ? - dit-elle en tentant de s'échapper des bras musclés de Dhokko.
- Et bien Elnath - reprit d'une voix calme le Bélier. - Je crois que je dois m'incliner. Foncer dans le tas et tout raser sur son passage n'était pas une si mauvaise idée que ça, en fin de compte…Si on excepte le fait que tu as fait de cette île merveilleuse un champ de ruines, bien sûr.
- Bien sûr, Shion, faut toujours que tu trouves à y redire, mais pour une fois, j'ai un truc pour toi : va-te-faire-foutre. - Elle avait martelé ces derniers mots en fichant son regard de braise dans celui hautain de son pair et posé un index accusateur sur sa poitrine. - Ça te fait chier, hein ? Qu'on se soit passé de toi, pour une fois. D'ailleurs, où est passé cet enfoiré de Xémarakis, j'ai deux mots à lui dire, à ce con.
- Et bien, elle a l'air en forme - ne put que constater le chinois, une fois le second gardien hors de portée.
- Hum ! grogna Shion avant de tourner les talons et de rejoindre un groupe d'hommes qui revenait près d'eux.
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La large salle ovale du conseil, située au cœur même du palais, était baignée d'une lueur vive qui transparaissait à travers les hautes fenêtres du mur sud. Bien que la lumière semblât doter la pièce d'une certaine chaleur, l'atmosphère à l'intérieur était glaciale. Soucieux, les bras croisés sur le torse, le Pope parlait sur un ton monocorde voulant transmettre les « informations » sans trahir la moindre émotion. Le bilan était lourd. De nombreux hommes avaient péri dans la bataille de la veille, et l'attaque dont le Sanctuaire avait été la cible trahissait certaines inquiétudes.
- De plus - reprit le grand Pope - il semblerait, d'après nos dernières informations, que la porte ait été ouverte bien longtemps avant que nous n'intervenions. Nous ne savons pas encore exactement quels dégâts ils ont pu occasionner durant ce laps de temps. La seule chose que nous savons, c'est qu'ils ont réussi à s'infiltrer dans le centre d'entraînement de Dalmos et qu'ils y ont tué femmes et enfants. J'ai envoyé d'autres observateurs extérieurs et je vous tiendrai informés en temps et en heure. D'ici là, ceux qui le souhaitent peuvent rentrer chez eux.
- Ce n'est pas un peu tôt ? demanda le Lion
- Non, je pense au contraire que vous devriez retourner auprès des vôtres afin de vous assurer que tout va bien.
- Pourquoi ? demanda Elnath. Avons-nous à craindre qu'ils s'en soient pris à nos familles ? Enfin, pour ceux qui en ont.
- Je ne sais pas, mais je préfère vérifier, en effet.
Le silence se fit soudain aussi pesant qu'une chape de plomb. Le doute envahit les esprits de chacun. Que Démétros, leur Grand Pope, laisse planer aussi ouvertement ses doutes ne présageait vraiment rien de bon.
Le lendemain, sur le petit quai de Rodorio, les visages étaient plutôt maussades. Ils avaient tous plus ou moins réussi à contacter leurs proches et aucune nouvelle alarmante n'était venue entacher les esprits.
A l'approche de l'embarcation, Dhokko se saisit de son sac. A ses côtés, son ami de toujours, Shion, se contentait d'observer la mer, figé comme une statue de sel.
- Alors, les mecs ? On rentre au pays ?
Dhokko sursauta presque au son de la voix du Taureau. Elnath, vêtue d'une mini jupe, d'un débardeur clair et de lunettes rondes aux verres roses, leur lâcha un large sourire avant d'abattre une main amicale dans le dos du chinois.
- En effet, je suis parti depuis plus de six mois, alors quelques jours auprès des miens ne seront que profitables.
- Ouais, et toi, Shion ? Tu retournes voir tes chèvres ?
Le bélier n'avait pas bougé à l'approche de la jeune femme et c'est à peine s'il se retourna pour lui lancer un regard méprisant. Le fait que le Pope ait choisi la stratégie de la jeune femme à la sienne lui laissait encore un goût amer au fond de la gorge. Elle l'avait simplement… ridiculisé.
- Et toi, Elnath - tenta Dhokko dans le but de désamorcer une bombe prête à exploser - tu rentres également ?
- Pour aller où ? Mes parents sont ici et ailleurs, j'ai pas vraiment de famille, je crois que je vais simplement profiter de mon temps libre et aller faire la tournée des bars avant de filer m'éclater en discothèque. Et oui - lâcha-t-elle à la cantonade - c'est beau d'avoir vingt ans.
- Oh, mais t'auras trente ans, toi aussi, un jour.
- Je sais, c'est pour ça que j'en profite - dit-elle en allumant un joint sorti de la poche arrière de son jean. - Tu veux une taffe ?
- En d'autres circonstances, peut-être, mais là, tout de suite, non merci - répliqua poliment le septième gardien en se dirigeant vers l'embarcation.
- Tant pis, à une prochaine fois, alors ! - les salua-t-elle de la main - comme tu vas manquer le championnat, j'te raconterai si Dimitrios Papaioannou aura réussi à faire gagner l'A.E.K une fois de plus ou si ces enfoirés du Panathinaikos vont encore nous voler !
- Ok, j'compte sur toi ! - cria presque Dhokko en remuant la main en guise de salut, toujours sous le regard froid et rageur de Shion.
Le voyage avait été long jusqu'en Chine. Entre les changements d'avions, de trains, les pannes, les cars aux horaires aléatoires, et les heures de marches forcées, Dhokko se languissait de retrouver la chaleur de son foyer. Certes, la demeure était modeste mais le lieu qui l'accueillait n'avait rien de comparable au luxe et à la modernité qu'il côtoyait lorsqu'il se rendait en Grèce. Non, le véritable bien-être ne se trouvait pas dans l'électricité ou la modernité du chauffage central, mais plutôt dans la quiétude et l'harmonie qui entouraient son foyer. Se ressourcer. Ce verbe prenait à cet endroit tous son sens.
La maisonnette était située en haut de la colline et à cette heure, il était à parier qu'il trouverait sa femme occupée à la cuisine et la « petite » probablement fourrée dans les jupes de sa mère. A mesure que ses pas le conduisaient, il pouvait percevoir distinctement la musique s'échapper du poste de radio. C'était un air à la mode, une chanson qu'appréciait particulièrement Meï. Il pouvait presque voir sa femme exécuter quelques pas de danse avec leur petite fille dans ses bras. Meï aimait particulièrement la musique et il se souvenait que lors de leur rencontre, il avait été difficile d'éloigner la jeune femme de la piste de danse. Il sourit à ce souvenir qui marquait l'un des combats les plus difficiles de sa jeune vie : « la conquête du cœur de Meï », comme il aimait souvent le dire. Sa femme serait probablement heureuse du présent qu'il lui avait ramené de son voyage en Grèce : un lecteur de cassette audio à la pointe de la modernité, avec, naturellement, tout un stock de musiques rock, des Beatles en passant par les Rolling Stones ou les Pink Floyd.
En franchissant le seuil de la porte, il fut alors accueilli par une tornade brune qui se jeta littéralement sur lui.
- Hé, laisse-moi au moins respirer, ou le temps d'arriver.
- Ho, Dhokko, comme tu m'as manqué.
- Oui, toi aussi, vous aussi - se reprit-il - vous m'avez manqué, toutes les deux, dit-il en ébouriffant les cheveux de sa petite qu'il trouva vraiment changée.
- Papa - dit la petite en tendant ses bras minuscules vers lui dans l'espoir que l'adulte la fasse voler dans les airs.
- Viens là, toi ! Mais dis-moi, tu as encore grandi !
- Oui, je suis une grande fille ! - répondit-elle de son ton le plus assuré, avec cette force inébranlable que possèdent les enfants de cinq ans.
- Mais je vois, si tu continues comme ça, bientôt tu vas me dépasser.
- Maaaiis noonn, papa, tu dis des bêtises…
- Eh ! Peut être pas, on ne sait jamais, tu sais, moi aussi, j'ai été petit.
- Petit comment ? - s'inquiéta presque l'enfant.
- Comme ça - dit-il en se baissant et en mettant la main à 90 cm du sol.
- T'étais plus petit que moi ?
- Et oui, et ensuite j'ai mangé tous mes légumes et je suis devenu grand et costaud - continua-t-il en se relevant et en se donnant quelques coups sur la poitrine.
- Hum, fit-elle sceptique.
L'histoire des légumes, elle connaissait. Un soir, elle s'était bien forcée à finir sa soupe et ce n'était pas pour autant qu'elle s'était réveillée plus grande le lendemain. Depuis, elle émettait, du haut de ses cinq ans, quelques réserves sur les bienfaits de cette nourriture, soit disant si miraculeuse qu'elle avait le pouvoir de faire grandir quiconque en ingérait.
Avant qu'elle ne retournât dans sa chambre, son père lui offrit un coffret magnifique avec une jolie poupée. Une « Barbie ». Luann trouva le nom bizarre et décida de la rebaptiser aussitôt en Ling. C'était plus approprié.
- Qu'est-ce que c'est que cette poupée miniature horrible ? - demanda sa femme, une fois la fillette, folle de joie, disparue.
- C'est une Barbie. C'est très à la mode, là-bas, tu sais.
- Non, justement, je ne sais pas et j'aimerais bien savoir - susurra-t-elle en venant se placer derrière son mari assis autour de la table et en glissant ses deux bras autour du cou de son « héros » de retour au foyer. Alors, tu m'en dis plus ?
- C'est une Barbie.
- Et ces vêtements bizarres ?
- Je sais pas, une tunique psychédélique avec une mini-jupe
- Et ces lunettes roses toutes rondes ?
- J'en sais rien, Meï, tout ce que je sais, c'est qu'Elnath s'habille tout le temps comme ça et qu'elle m'a dit que cette Barbie était celle qui était à la mode. Je voulais en prendre une autre, mais elle m'a traité de ringard.
- De ringard ?
- Exactement.
- Et quel âge elle a, déjà, cette Elnath ?
- Tu ne vas pas recommencer, Meï, j'ten prie. Pas ce soir, pas maintenant, je suis rentré dès que j'ai pu, pour vous retrouver, tu sais bien que je n'en ai rien à faire des autres femmes.
- Hum, c'est ça. Alors quand est-ce que tu nous emmènes là-bas ? - interrogea-t-elle charmeuse.
- Meï, je ne sais pas, je ne sais pas si c'est une bonne idée…
- Mais tu as promis, Dhokko ! - s'emporta-t-elle en se levant soudainement. - Quand on s'est mariés, tu avais dit que je viendrais avec toi là-bas, et puis je suis tombée enceinte et tu m'as sorti l'excuse que je serais mieux ici, ensuite celle que la petite était trop jeune pour entreprendre un si grand voyage. Maintenant, elle a cinq ans, je crois que c'est bon.
- Je ne comprends pas. Pourquoi mets-tu autant d'entêtement à vouloir partir d'ici ? Cet endroit est merveilleux et de tous les recoins de la planète, je t'assure que c'est encore ici qu'on est le mieux, et puis, c'est ici qu'est le centre d'entraînement.
- Non ! Pour toi peut-être, mais j'aimerais pouvoir juger par moi-même. C'est facile pour toi, tu peux partir quand tu veux, aller où tu veux, mais moi je suis cantonnée à cette campagne - dit-elle sur un ton presque de dégoût. - J'en ai marre, Dhokko, de vivre là, j'ai envie de voir comment c'est là-bas, en occident. Voir le monde moderne, découvrir par moi-même toutes ces choses que tu me racontes…
- C'est ici que je veux vivre, trancha-t-il soudain sur un ton sec. Et tu es ma femme et je n'ai pas envie de vivre avec toi ailleurs !
- Très bien ! Puisque c'est ce que désire le maître…alors on fera comme bon te semble ! - cracha-t-elle en tournant les talons.
- Meï… - tenta-t-il, mais la jeune femme furieuse venait déjà de quitter la pièce qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger, pour se réfugier dans leur petite chambre.
Cette nuit là, Dhokko ne rejoignit pas sa compagne et passa la nuit à méditer. Les évènements de ces derniers mois avaient accaparé son esprit. Cet ennemi venu d'une porte dimensionnelle ne ressemblait guère aux ennemis qu'ils avaient l'habitude de combattre. S'ils s'opposaient à des hommes qui utilisaient leurs cosmos, là, c'était différent. Il n'arrivait pas à se l'expliquer mais quelque chose clochait. Déjà, la réaction de Demetros, leur grand Pope, en laissant le champ libre à Elnath, et puis cette inquiétude soudaine pour leurs proches, et le fait qu'il les renvoit tous chez eux. Autant d'interrogations et de tourments qui venaient s'entremêler à des réflexions, plus personnelles.
Meï voulait partir. Il le savait. Il l'avait toujours su. Le jour où il l'avait rencontrée, il avait senti que la jeune femme avait soif de liberté. C'était d'ailleurs ce qui l'avait séduit, cette indépendance peu commune qu'elle affichait alors. Il le savait mais avait toujours feint de l'ignorer cordialement, et voilà que maintenant elle remettait ça sur le tapis.
Elle voulait venir vivre en Grèce. Il voulait que sa famille reste aux Cinq Pics.
Ces arguments à lui étaient valables. Le monde moderne n'apportait rien de bon. La facilité de la modernité corrompait les âmes. Les hommes vivaient les uns auprès des autres mais dans l'ignorance la plus totale. Sa petite fille ne pourrait jamais s'épanouir et s'ouvrir à la vie là-bas. Il le savait car il y vivait parfois. Mais Meï, non ! Elle n'avait qu'une idée surfaite de ce qui l'attendait dans ce pays si différent. La chaleur, la pollution, le bruit, sans parler qu'elle devrait faire face à une culture si différente de la sienne. Elle devrait apprendre la langue, le mode de vie. Non, décidément, il se dit que c'était une bien mauvaise idée. Mais surtout, ce qu'il redoutait, c'était l'exposition de sa famille face aux forces obscures qu'il combattait. Ici, personne ne viendrait les trouver. Il en avait l'assurance. Il les savait en sécurité, emprisonnées dans un cocon protecteur. Les champs magnétiques que dégageait le lieu même sonnaient comme une protection. C'était d'ailleurs pour cette raison que depuis deux siècles, cet endroit était devenu un centre d'entraînement. Le premier centre à l'extérieur du Sanctuaire. En Asie. Cela avait fait scandale à l'époque.
Les deux semaines qu'il passa auprès de sa femme et de sa fille ne lui avaient pas apporté le repos qu'il avait escompté. Meï n'en démordait pas, et aussi têtue qu'une mule qui refusait obstinément d'avancer, elle campait sur ses positions. Elle voulait partir et aller vivre ailleurs, loin de ce « trou à rat ». On était au vingtième siècle et elle aussi voulait découvrir le monde, avec ou sans lui ! Ce fut sous une atmosphère orageuse et largement empreinte de ressentiment qu'il quitta les siens pour repartir en Grèce. Là-bas, il espérait trouver quelques apprentis dans le but de rendre sa fonction à son centre déserté depuis que lui-même avait endossé son armure quelques années plus tôt. Peut-être que cette nouvelle activité donnerait à Meï le goût de rester en s'occupant d'adolescents qui avaient autant besoin d'un entraînement que de trouver un nouveau foyer. Et puis, il serait alors contraint de rester auprès d'elle. La réouverture du centre changerait peut-être la donne entre eux.
- Bien, et sinon tu comptes rentrer quand ?
- Le plus tôt possible.
- C'est pas une réponse, ça, Dhokko.
- Dès que j'arrive, je t'écrirais pour te tenir régulièrement informée.
- J'y compte bien.
- Ecoute - tenta-t-il de nouveau. - Je vais essayer de prendre quelques apprentis, comme ça, je ne serai plus contraint de repartir.
- Oui, et comme ça, tu auras un nouveau prétexte pour me retenir ici et vivre comme TOI tu l'entends !
- Je pars dans quelques heures, je n'ai pas envie de me disputer avec toi maintenant. Ne partons pas fâchés, je t'en prie.
- Je suis désolée, Dhokko. Mais pour toi, c'est trop facile. Dans quelques heures, justement, je vais encore me retrouver ici, toute seule avec la petite, à attendre. A attendre quoi ? Que tu rentres. Et pourquoi faire ? Rien. Tenir la maison ? Mais j'ai envie d'autre chose, moi !
- J'ai bien compris tout ça, Meï - poursuivit-il toujours calmement. Nous en rediscuterons à mon retour, tu veux ?
- De toute façon, j'ai pas le choix. - conclut-elle en tournant les talons.
OOooOO
Lorsque Dhokko mit un pied sur l'île, il devina inexplicablement que quelque chose n'allait pas. Il ne savait pas vraiment dire quoi, mais un sentiment de mal être le saisit soudainement. A mesure que ses pas le conduisaient en dehors de la ville de Rodorio, une boule commençait à se former au fond de sa gorge. Lorsqu'il vit un garde foncer dans sa direction, il sentit très nettement que quelque chose d'inhabituel se tramait. Mais quoi ?
- Votre Pope vous réclame, Dhokko.
- Bien, je vais déposer mes affaires et je me rendrai au palais.
- Non, ils vous attendent tous dans votre salle du conseil.
- Très bien, je m'y rends sur le champ, dans ce cas.
« Ils ». Ses pairs l'attendaient également. Dans la salle des douze. Cela ne présageait vraiment rien de bon. Il venait de se produire quelque chose. Etait-ce en rapport avec les évènements de ces dernières semaines, ou devraient-ils faire face à un nouvel ennemi ? Cela se produisait pourtant peu souvent. L'attaque majeure qui les avait frappés était d'un fait rarissime. Souvent, ils se contentaient de partir en mission pour opérer quelques réajustements ou éliminer quelques problèmes qui n'étaient, pour la plupart, que mineurs.
C'est tout à ses préoccupations qu'il franchit le seuil de la large salle ovale.
Au premier coup d'œil, sa sensation de malaise s'intensifia et il comprit instantanément qu'un évènement grave venait de se produire. Dans le fond la pièce, Irwin et Stephan s'entretenaient à voix basse, tandis qu'il surprit Xémarakis en train de consoler une Elnath aux yeux rougis, le dos voûté, se tordant les mains de douleur.
Seule, assise près de l'embrasure de la porte demeurait Sacha dans sa tenue habituellement sombre et provocante, le visage impassible, le regard vide, semblant attendre. En dévisageant la jeune femme, il n'aurait rien trouvé d'inhabituel à son éternelle posture glaciale, s'il n'avait devant lui le spectacle qu'offraient ses autres frères d'arme.
- Que se passe-t-il ici ? - se décida-t-il dans le but de rompre le malaise qui flottait et de faire part de sa présence.
- Oh ! Dhokko ! - soupira Elnath en quittant le giron réconfortant du Lion, pour se jeter dans ses bras. - Tu ne sais donc pas ce qui est arrivé ? Tu n'as pas vu Shion ou Démétros ?
- Non, mais que se passe-t-il à la fin ?
Au fond de la pièce, Irwin et Stephan cessèrent leur conciliabule et commencèrent à s'approcher du nouvel arrivant. Devant l'entrée, Sacha ne bougea toujours pas. Fixant obstinément la fenêtre sur sa gauche, les mains jointes sur la table, en signe d'attente.
- C'est Shion - commença Elnath - il y a eu un problème à Jamir. On ne sait pas très bien au juste, mais il semblerait que la cité ait été attaquée.
- Oui, enfin ça, on n'en est pas encore tout à fait sûr - la reprit le Lion
- Pourquoi tu crois qu'ils se seraient amusés à se massacrer entre eux ? Répliqua-t-elle.
- Non, mais tu sais bien que la cité est quand même assez instable, il faut aussi envisager qu'il ne s'agisse que d'une action venant de l'intérieur.
- N'importe quoi ! C'est évident que ce n'était QUE pour viser Shion.
- Ça suffit ! - les coupa Dhokko d'une voix sèche. - Je ne comprends rien. Irwin, s'il te plait, éclaire-moi.
- Shion est arrivé il y a quatre jours et tout ce que nous savons, c'est que lorsqu'il a regagné sa cité, il y a deux semaines à peu près, il a trouvé plusieurs de ses... comment dire ?...ministres assassinés, ainsi que sa femme et son fils.
Surpris, la Balance demeura un instant silencieux. Il lui fallut quelques secondes pour qu'il s'imprègne de cette dure réalité. Pour que les mots prononcés un peu plus tôt par son pair prennent tous leurs sens et se muent en une situation tangible. Il sentit alors une douleur sourde se diffuser en lui et la nausée qui le submergea ne fit qu'accroître la douleur de son âme et de son cœur.
- Il faut… - il buta sur les mots, il devait se ressaisir, il était un chevalier et ses émotions ne devaient pas l'affaiblir. Pas maintenant, pas en public, du moins. - Il faut que je vois Shion. Où est-il ? - parvint-il à demander d'une voix claire et assurée.
- Dans le bureau de Démétros, je suppose, mais ils ne vont pas tarder à arriver. - Elnath n'eut pas le temps de finir sa phrase que Dhokko avait déjà tourné les talons.
Le chinois parcourut les longs couloirs parsemés de diverses portes dans un état second. Il ne cessait de répéter cette phrase dans son esprit : « la femme et le fils de Shion ont été assassinés, assassinés ! », comme si les mots rendaient l'évènement plus palpable.
Ce fut angoissé, mais le geste sûr, qu'il tourna la poignée de la porte du bureau du Grand Pope sans même frapper. Il devait le voir, immédiatement.
Encore une seconde et il aperçut le visage de son ami qui s'était tourné vers lui, face à son intrusion soudaine.
Le visage marqué et les traits fatigués venaient contraster avec la dureté de son regard. Il ne sourit même pas en reconnaissant un visage familier et ami. Ce fut peut-être à cet instant que la Balance remarqua, pour la toute première fois, la cassure qui venait irrémédiablement transformer cet homme qui se tenait devant lui. A cet instant, Dhokko ne se doutait pas qu'il se trouvait face à un homme qui venait de disparaître avec sa famille, pour laisser la place à un autre.
Ainsi, les craintes de Démétros étaient fondées. Par cet acte ignoble, leurs ennemis avaient touché leur but. Le lien sacré qui liait la cité de Jamir au Sanctuaire était peut-être même leur objectif principal. Sans Jamir, le Sanctuaire n'aurait jamais obtenu la suprématie qu'ils affichaient face aux autres « groupuscules » qui se battaient avec plus ou moins les mêmes armes. Bon nombre d'hommes sur terre avaient accès au cosmos de manières diverses, mais seul celui de Grèce possédait le pouvoir des armures.
L'ennemi avait tenté une offensive ? Les représailles et la traque qui s'ensuivirent marquèrent les esprits et le durcissement des actions du Sanctuaire grec.
Durant plusieurs années, Shion n'eut de cesse de poursuivre les meurtriers des siens avec une froideur qui ne laissa aucune place à la pitié pour les dommages collatéraux. Le Bélier connu autrefois pour sa fougue et son caractère tempéré l'était désormais pour sa dureté, son intransigeance et son détachement.
Fin du Flash back.
Face à ces souvenirs douloureux, Dhokko ne put que réprimer un soupir de lassitude. Il avait fait sa part dans cette entreprise qu'était le Sanctuaire. Il se sentait las, vieilli, vidé. Sa place n'était plus ici. Il le répétait depuis des années, déjà. Instruire ses deux derniers disciples avait déjà été une tâche délicate à accomplir. Il l'avait fait, il le devait. Mais le Sanctuaire lui avait déjà tout pris.
Durant cette tragique période, il avait lui-même perdu sa femme et sa fille qui s'en étaient allées. Ailleurs vers une autre vie. Meï n'avait pas attendu le retour de son guerrier. Trop d'absence. Un jour, il était arrivé aux Cinq Pics et avait finalement trouvé la maison vide. Il le savait, elle le lui avait dit, mais il avait espéré, jusqu'au bout… Elle avait fui un temps chez sa sœur dans le Nord du pays pour ensuite s'installer dans la capitale. Il l'avait aidée comme il pouvait, lui donnant suffisamment d'argent pour pallier à tout problème et lui conférer assez d'autonomie pour pouvoir vivre sans lui. A mesure que le temps passait, sa fille grandissait sans père, sans cette attache qu'il tentait toujours de renouer lors de ses brefs passages. Mais un jour, il aperçut un autre homme que lui venir chercher sa « petite fille » à la sortie de son lycée. Meï avait refait sa vie. C'était peut-être mieux comme ça. Il ne viendrait plus. Elles n'appartenaient plus à son univers, à sa vie actuelle. C'est ainsi que peu à peu le spectre de la tragédie qui était arrivé à Shion commença à s'envoler. En même temps que les siens.
Lui avait d'autres démons à poursuivre et les apprentis tant espérés avaient commencé à faire leur apparition. Finalement, le centre retrouva une seconde jeunesse.
Et puis un jour, il y avait cinq ans, le destin avait mis sur sa route cette petite orpheline. Une enfant abandonnée recueillie par une vieille femme du village. La sorcière , comme certains la nommaient, fournissait régulièrement le chevalier en plantes et décoctions qui aidaient à soigner les blessures et certaines maladies. Il avait vu la vieille femme recueillir la petite orpheline. Un jour de septembre, alors que la pluie abondante avait transformé le sentier conduisant à sa demeure en torrent de boue, il l'avait trouvée là, maculée de terre, trempée, le regard hagard. Elle se rendait chez lui pour lui demander de l'aide. Manie venait de faire un malaise. A leur arrivée, le Saint de la Balance ne put que constater son décès. Il n'avait jamais su pourquoi mais il avait pris la petite fille de onze ans sous son aile. Il l'avait conduite chez lui et lui offrit, en plus d'un toit, un nouveau foyer.
- Désormais, tu seras ma fille - lui avait-il dit quelques mois plus tôt. - J'ai rempli des formalités administratives en soudoyant le maire.
- Pourquoi ? - avait-elle demandé.
- Parce que pour l'état, tu n'existes pas et si en mon absence cela venait à se découvrir, ils t'enverraient dans un orphelinat.
Mais au fond de lui, Dhokko n'arrivait pas à cacher la véritable raison qui l'avait poussé à commettre un tel acte. Jamais il n'oublierait. Jamais il n'oublierait sa petite Luann. Il se sentait désespérément seul malgré la compagnie des femmes qu'il pouvait rencontrer ça et là. Et puis, il y avait le destin qui avait placé la petite Shunreï sur sa route. Il l'avait compris comme tel. Une enfant sans famille. Comme lui. Il connaissait l'amour de la petite chinoise pour la nature et leur campagne. Il l'avait plusieurs fois surprise dans la forêt à parler aux fleurs, aux arbres et aux cascades. Elle l'avait touché par sa douceur et son innocence. Il lui apporterait le foyer dont elle aurait désormais besoin, et elle la famille dont il avait toujours rêvé.
Aujourd'hui, face à son passé, Dhokko éprouvait un sentiment qu'il n'avait pas ressenti depuis longtemps. Celui de la peur de perdre cette enfant. Il était désormais cantonné ici à cause de sa tâche.
Une année. Il avait dit à la petite chinoise qu'il ne partirait pas plus d'une année. Il se souvenait avoir lu la terreur dans les yeux de sa fille lorsque cet homme envoyé par le Sanctuaire était apparu. Un homme grand, les cheveux blancs touchant presque le sol. Il avait un visage sans âge. Un immortel peut-être, avait songé Dhokko devant le déploiement de son cosmos qui semblait absorber toute énergie vitale. Il avait alors craint pour la vie de son enfant adoptif. C'est pour cette raison qu'il avait obtempéré. Se montrer conciliant éviterait sans doute des dommages collatéraux.
Mais aujourd'hui, il se sentait rassuré. Shiryu était un jeune homme intelligent et plein de bon sens. Il avait compris qu'en l'absence de son maître, la jeune chinoise se retrouverait seule et avait donc pris l'initiative de la rejoindre. A cet instant, la Balance se sentit particulièrement fier de lui et Mü, qui observait silencieusement l'homme plongé depuis quelques instants dans ses pensées, put voir un léger sourire se dessiner sur ses fines lèvres abîmées par le temps.
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