Disclaimer: L'univers et les personnages appartiennent à J.R.R. TOLKIEN. Seuls Anfauglir et quelques personnages sont mes créations. Si vous voulez les emprunter, merci de me le signaler. Je tiens à préciser que je me suis également inspirée d'Avatar (dont je ne connais pas le propriétaire) et de Final Fantasy. Autrement, tout le reste vient de mon cerveau embrumé.

Voici le chapitre 9 de DMC, qui me paraît moins bien que les autres et m'a beaucoup moins inspiré - c'est un passage qui m'ennuie à vrai dire. Bonne lecture.

En espérant que ça vous plaise tout de même et que vous laissiez quelques reviews pour commenter :).


Chapitre 9

Aragorn avait pris la tête et courait comme un cerf, volant presque, les entraînant toujours en avant, infatigable et rapide. Ils avaient laissé derrière eux les bois entourant le lac et avaient gravi de longues pentes qui se détachaient, sombres, sur le ciel rougi, avant de poursuivre leur course sur un paysage rocailleux.

L'obscurité tombait lorsque leur allure se fit plus lente : ils étaient arrivés au pied d'imposantes collines pierreuses, aux flancs sillonnés de nombreuses ravines et couloirs étroits. Aragorn passa le premier, jouant des pieds et des mains. Anfauglir le suivait de près, couvert de sueur et de sang, la respiration sifflante et le corps encore marqué de leur récente rencontre avec les Uruk-hai, malgré les soins qu'il avait reçu et ses surprenantes facultés de guérison. Gimli, juste derrière lui, était aidé de Legolas, qui était sans nul doute celui qui avait le moins de mal à avancer. Il leur fallut toute la nuit pour enfin franchir ce cap et redescendre de l'autre côté, dans les ténèbres d'une vallée profonde et serpentine.

-Ils ont pris le plus court chemin pour aller vers le nord, dit Aragorn. Hâtons-nous !

Ils parcoururent encore un mille, ou davantage, en direction du nord, et passèrent dans une profonde crevasse, creusée dans le roc par un ruisseau qui dévalait avec bruit au milieu des éclaboussures. C'est là, au cœur de l'étroite ravine, sur un sentier raboteux qui descendait comme un escalier escarpé jusque dans la plaine, qu'Aragorn, couché sur le sol, l'oreille sur la pierre, comme s'il écoutait les murmures de la terre, distingua enfin quelque chose.

-Ils ont forcé leur allure. Ils ont dû sentir notre présence. Vite !

Et il repartit en courant, suivi de Legolas, dont l'œil clair et perçant étudiait les alentours, prêt à détecter le plus infime mouvement, et dont l'ouïe fine se tendait, à l'affût du plus distant des bruits. Anfauglir, ralenti par sa respiration laborieuse et ses douloureuses blessures, était aux côtés de Gimli, qui peinait.

-Venez, Gimli, Anfauglir ! Dit l'Elfe devant eux.

-Je jure que je vais le frapper, grogna le semi-elfe en forçant l'allure, esquivant de justesse un éboulement causé par les pas de ceux qui les précédaient.

-Trois jours et trois nuits de traque, sans manger ni se reposer, et nulle trace de notre gibier sur ces roches nues ! Qu'est-ce qu'Aragorn, tout Rôdeur qu'il soit, a bien pu y voir ? Grommela le Nain en le suivant du mieux qu'il le pouvait.

-Je n'en sais pas plus que vous, maître Nain, mais Aragorn est doué et ses sens sont plus affûtés que bien des personnes. Je lui fais confiance pour retrouver la trace de nos amis. Allons !


-Regardez ceci ! S'exclama Aragorn.

Il éleva un petit objet qui scintilla au soleil. On aurait dit une feuille de hêtre récemment ouverte, veinée d'argent pur, belle et étrange dans ce lieu dépourvu d'arbres.

-La broche d'un manteau d'Elfe ! S'écria Legolas.

-Non sans raison tombent les feuilles de la Lórien, dit Aragorn. Celle-ci n'a pas chu pas hasard : elle a été jetée comme signe pour quiconque pourrait suivre.

Enfin, ils étaient récompensés par ce signe, cette preuve qu'au moins un des Hobbits était en vie et suffisamment conscient pour leur laisser une trace de leur passage. C'était plus encourageant que toutes les empreintes qu'ils avaient pu relever durant leur traque.

-L'herbe est sèche et piétinée, constata Anfauglir. La terre a été ravagée par la course des créatures de Saroumane. Leur avance diminue.

-Ils sont peut-être en vie, dit Legolas avec espoir.

Le semi-elfe acquiesça.

-Voilà qui est réconfortant. Notre poursuite n'est pas vaine.

Son cœur se réjouissait de cette première lueur d'espoir depuis le jour sombre qui avait assisté à la dissolution de la Communauté. Ils n'étaient plus que quatre : Boromir et Gandalf n'étaient plus, Frodon et Sam avaient pris un autre chemin et Merry et Pippin n'avaient pour l'instant qu'un avenir incertain. Ils ne pouvaient rien pour les autres, mais il en allait autrement pour les deux Hobbits. Ils les retrouveraient.

Aragorn, genoux fléchis, fit quelques pas.

-A moins d'un jour devant nous, déclara-t-il en suivant les indices.

Les Uruk-hai avaient beau avoir forcé l'allure dans toute la mesure où ils le pouvaient, ils devaient commencer à fatiguer.

-Continuons ! Fit Legolas, approuvé par Anfauglir.

Tous trois reprirent leur course, quand un fracas de métal et de protestations retentit soudain derrière eux. Legolas se retourna brièvement et Anfauglir fit, lui, demi-tour, pour aider Gimli à se remettre de sa dégringolade entre les rochers. Il ne manquait plus que le Nain se blesse, ralentissant ainsi considérablement leur course – car ils ne laisseraient personne derrière eux, ils l'avaient décidé.

-Le paysage est aride et rocailleux, maître Nain, dit-il. La terre a été maltraitée par les vents, déchiquetée par les pierres qui se dressent vers le ciel tels des crocs affamés. Il n'est pas aisé de franchir ce paysage désolé.

-Plus vite Gimli ! Nous gagnons du terrain ! Exhorta soudain Legolas, devant eux, qui avait hâte de quitter cette région.

Mais il ne pouvait comprendre l'épuisement qui gagnait ses compagnons. Il était un Elfe, et en tant que tel, son endurance était presque sans limite, bien au-delà de celle d'Anfauglir – qui s'était malheureusement bien trop reposé sur ses lauriers au cours des derniers siècles.

-Les longues distances m'épuisent ! Nous, les Nains, nous sommes des sprinteurs ! Redoutables sur les courtes distances !

-Un jour, nous ferons la course, Gimli ! Rit Anfauglir. Et nous verrons qui de nous deux est le plus rapide.

Dans un râle, au bord de l'asphyxie, le Nain parvint tout de même à suivre ses compagnons qui, vivement, s'élançaient de pierre en pierre. Ils finirent par atteindre le sommet de la colline grise, et une brise soudaine souffla dans leurs cheveux et agita leurs capes.

Se retournant, Anfauglir vit le jour jaillir dans le ciel, le limbe rouge du soleil s'élevant au-dessus des épaulements de la terre sombre. Devant eux, à l'Ouest, le monde s'étendait, gris et sans formes, mais les ombres de la nuit se défirent et le vert inonda les vastes prairies. Dans le lointain, à gauche, se dressaient les Montagnes Blanches, bleues et pourpres, qui dressaient leurs cimes de jais couronnées de neiges luisantes, rosies par les lueurs du matin. Ici, l'air était plus doux, plus chaud, et légèrement parfumé, comme si le printemps s'éveillait déjà et que la sève coulait de nouveau dans l'herbe et les feuilles. Legolas était celui qui en paraissait le plus aise – il avait été jusqu'à prendre une profonde inspiration, comme quelqu'un qui aurait bu une grande gorgée d'eau, après avoir souffert d'une longue soif en des lieux arides.

-Le Rohan, dit alors le Rôdeur en faisant enfin une halte, enveloppant les plaines du regard. Pays des Seigneurs des Chevaux ! Quelque chose d'étrange est à l'œuvre ici. Une force maléfique donne des ailes à ces créatures.

-Et se dresse contre nous, constata Anfauglir en plissant le nez.

Legolas partit alors en avant, se perchant quelques dizaines de mètres plus loin, sur un rocher. Il scruta l'horizon de ses yeux clairs, à la recherche du moindre signe susceptible de les aider.

-Legolas ! Cria Aragorn. Que voient vos yeux d'Elfe ?

-Les Uruk-hai vont vers le nord-est. Ils emmènent les Hobbits en Isengard !

-Saroumane, murmura Aragorn avec dégoût.

-Les pieds légers peuvent courir rapidement ici. Plus rapidement que nos ennemis chaussés de fer. Nous avons une chance de raccourcir encore leur avance. Courons ! Fit Anfauglir.

Grommelant, Gimli, qui avait eu le temps de reprendre sa respiration durant cette courte halte, se remit en route derrière ses compagnons. Il avancerait tant que ce serait nécessaire, peu importe qu'il fut épuisé et que son corps désirait du repos. Les Hobbits étaient leur priorité.


Ils allaient en file indienne, courant comme des limiers après un puissant fumet, et la détermination luisait dans leurs yeux. Ils ne s'arrêtèrent guère durant les longues heures de la journée, partagées entre les nuages et un soleil capricieux. Ils couraient sans faiblir, comme si rien ne pouvait éteindre l'ardeur qui brûlait en eux. Ils ne parlaient que rarement, se contentant de parcourir rapidement la vaste solitude, leurs capes elfiques les dissimulant à tous regards. Souvent ils remercièrent les Elfes pour leur avoir fait don de lembas car ils pouvaient s'en nourrir sans cesser leur course. Nul doute que sans cela, ils auraient bien vite dû s'arrêter et que leur cheminement en aurait été ralenti.

La trace de leurs ennemis s'étendait droit devant eux, en direction nord-ouest, sans interruption ni tournant. Rien ne bougeait autour d'eux et Anfauglir s'en étonnait souvent. Il savait, pour avoir longuement étudié les cartes et nombreux ouvrages historiques de la bibliothèque de Barad-dûr, que les demeures des Rohirrim étaient pour la plupart à maintes lieues vers le sud. Pourtant, s'il se fiait à ses souvenirs, les Seigneurs des Chevaux avaient autrefois entretenu de nombreux troupeaux et élevages dans l'Estemnet, la région orientale de leur royaume. Mais les lieux étaient vides et il régnait un silence qui ne paraissait pas être la tranquillité de la paix mais plutôt l'annonciateur d'un désastre imminent.

-Respire à fond ! S'encouragea soudain Gimli, interrompant les pensées du semi-elfe. C'est la clé, respire.

Anfauglir sourit, forçant encore l'allure pour se retrouver au niveau de Legolas. Son étrange morphologie, son entraînement rigoureux, et son habitude des efforts de longue durée, lui permettaient de tenir, de ne pas se laisser affaiblir par les privations, la fatigue et la douleur qui fusait encore parfois dans ses membres, réminiscence de ses blessures pas encore totalement guéries. Il souffla et bondit par-dessus un rocher, escaladant rapidement ses congénères avant de regagner l'herbe verte.

Un regard en arrière lui montra Gimli, le dos courbé, car même si les Nains avaient la résistance du roc pour ce qui était du voyage ou du labeur, cette poursuite sans fin commençait à lui peser, d'autant plus que l'espoir disparaissait dans son cœur. Aragorn lui-même avançait renfermé et silencieux, se baissant seulement de temps à autre pour vérifier que la piste suivait toujours le même chemin. Même Legolas qui avançait pourtant d'un pas léger, son pied semblant à peine effleurer l'herbe et ne laissant aucune trace de son passage, avait le visage sombre. L'abattement les gagnait lentement et bientôt, ils perdraient tout espoir.

-Ils courent comme si leur maître les fouettait, dit l'Elfe.

-Qu'ils me fassent face et nous verrons qui ils craindront le plus, gronda le semi-elfe, trop bas pour que le Nain ne l'entende, s'attirant les regards de l'Elfe et de l'Homme.

Le jour déclinait rapidement, les ombres du soir tombant comme un rideau alors que le soleil frôlait l'horizon, embrasant le ciel et les nuages de mille nuances d'or et de rouge.

Aragorn ralentit alors sa folle allure, guettant la piste.

-Nous ne pourrons bientôt plus continuer, la nuit tombe.

-Qu'est-ce qui nous arrêterait ? Nous l'avons bien fait durant toute la traque, nous pouvons continuer. Mes jambes veulent oublier les milles et mon cœur est lourd mais je puis avancer encore s'il le faut, dit Gimli.

-Mais la piste continuait alors tout droit, répondit Legolas. Désormais, les Uruk-hai semblent changer le cours de leur trajectoire.

-Je ne veux pas prendre le risque de manquer le moindre changement. Je suis à même de suivre une piste, même invisible aux yeux de quiconque, mais je n'en suis pas capable lorsque je suis aveugle. Nous perdrions un temps précieux.

-Fiez-vous à moi, fit alors Anfauglir, prenant la tête. Mes sens sont plus développés que les vôtres et leur odeur est si forte qu'elle me tourne la tête. Je serais votre guide pour la nuit.

Et ainsi en fut-il. Du coucher du soleil et durant les heures sombres et froides, le semi-elfe prit les devants, guettant la moindre variation dans les traces olfactives, répugnantes, qui lui parvenaient. Ils changèrent à peine leur cap et nul ne faiblit bien que tous, hormis Legolas qui semblait infatigable, furent épuisés et seule leur ardeur leur permettait de tenir encore.


Lorsque l'aube se leva enfin, la lune depuis longtemps disparu mais les étoiles brillant encore au-dessus de leurs têtes, ils avaient parcouru bien plus de lieues qu'ils n'auraient pu en compter. Mais quelque chose dans l'air affola soudain le cœur d'Anfauglir. Une senteur lointaine, portée par le vent frais du matin. L'odeur du feu et des chairs calcinées. Mais aucun sombre pressentiment ne l'avait récemment assaillit alors, chassant tant bien que mal les sombres pensées qui planaient dans son esprit, il garda pour lui cette information et ignora l'odeur, se focalisant sur celle, infecte, de leurs proies. Malheureusement, il ne fut pas le seul à percevoir de sinistres présages :

-Le soleil levant est rouge, dit Legolas en contemplant l'aube naissante avec anxiété. Le sang a coulé cette nuit.

Anfauglir lui lança un bref regard sans ralentir.

-Ne proférez pas pareil présage, Maître Elfe, vous allez apporter le malheur sur nous, gronda-t-il, nerveux.

Alors qu'ils atteignaient le sommet d'une énième colline, la brise porta à son nez un nouveau fumet et à ses oreilles de nouveaux bruits : celui du crin fouettant l'air, de la sueur roulant sur les flancs, des sabots martelant et retournant la terre, des armes souillées par le sang. Il stoppa net sa course.

-Que se passe-t-il ? Demanda Gimli en manquant de le percuter.

-Quelque chose dans le lointain...

-Je vois une ombre, confirma Aragorn.

Mais Legolas, partit plus avant pour voir de quoi il s'agissait, revint les éclairer.

-Des cavaliers ! Cent cinq montés sur des coursiers rapides, aux cheveux blonds et aux lances brillantes. Leur chef est très grand. Loin derrière eux, une fumée sombre s'élève.

Ainsi les doutes du semi-elfe étaient fondés. Il gémit alors qu'Aragorn souriait, comme toujours impressionné par les sens affûtés de son ami de longue date.

-Perçants sont vos yeux.

-Non, contesta Legolas, les Cavaliers sont à moins de cinq lieues et ils viennent vers nous.

-Nous ne pouvons leur échapper sur ce terrain nu, allons-nous les attendre ici, nous cacher tant bien que mal ou poursuivre notre route ? Demanda Gimli, le souffle court.

D'un geste, Aragorn leur fit signe de se dissimuler derrière des blocs rocheux de bonne taille. Une fois à l'abri des regards, Anfauglir se laissa tomber au sol, passant une main lasse sur les vilaines cicatrices, boursouflées et rouges, qui s'étendaient sur sa peau cendrée. L'intense fatigue et le manque de nourriture ingérée avaient ralenti ses facultés de guérison, et il lui faudrait encore quelques jours avant de n'en porter plus aucune trace.

-Vous tenez ? Lui demanda Aragorn, inquiet.

Le semi-elfe acquiesça en silence. Il n'avait pas le temps de faiblir. Alors il tenait. Et il tiendrait jusqu'à ce qu'ils retrouvent Merry et Pippin.

-Ils ont deux selles vides mais pas de Hobbits, dit Legolas. Ils reviennent pourtant sur la piste des Uruk-hai. Peut-être recevrons-nous d'eux des nouvelles.

-Elles ne seront pas forcément bonnes, grommela Gimli en reprenant son souffle.

-Je n'ai pas dit que nous recevrions de bonnes nouvelles, rétorqua Legolas. Mais, mauvaises ou bonnes, nous en aurons probablement si nous les questionnons.

-Que savez-vous d'eux, Aragorn ? Demanda Anfauglir.

-J'ai été parmi eux. Ils sont fiers et opiniâtres, mais aussi loyaux et généreux de cœur et en action. Hardis mais non cruels. Sages mais ignorants, n'écrivant pas de livres mais chantant beaucoup de chansons, à la façon des enfants des Hommes avant les Années Sombres. Je ne sais toutefois pas ce qui s'est passé ici, ni quel est à présent l'état d'esprit des Rohirrim. En tous cas, ils n'aiment pas les Orques.

-Ils approchent, dit Legolas.

Et même Gimli pouvait entendre le bruit lointain de chevaux au galop. Suivant la piste, les Cavaliers avaient quitté le bord de la rivière et ils s'avançaient vers eux. Ils volaient comme le vent, les sabots des chevaux martelant brutalement le sol, le faisant trembler.

Les cris de voix fortes et clairs résonnèrent à travers champs. Soudain, ils arrivèrent dans un bruit de tonnerre, longue file d'hommes en cotte de mailles, heaume sur la tête et capes vertes flottant au vent, rapides, terribles et beaux à voir. Nombreux étaient ceux qui tenaient une lance, quand d'autres faisaient flotter au-dessus du groupe des étendards aux couleurs du Rohan. Tous avaient de longues épées qui pendaient à leur ceinture.

Leurs cheveux étaient de grande stature, forts et bien découpés. Leur robe luisait, leur queue paraissait danser dans le vent, leur crinière ondulait sur leur fière encolure. Les Hommes qui les montaient s'accordaient bien avec eux : grands, les membres allongés, les cheveux d'un blond de lin sortant de sous leur casque.

Ils passèrent en galopant par paires, et quoique certains se dressaient sur leurs étriers pour regarder en avant ou sur les côtés, ils ne s'aperçurent pas de la présence des quatre étrangers qui les observaient, assis ensemble, pelotonnés sur l'herbe flétrie. La troupe avait presque disparu quand Aragorn se leva soudain, avança de quelques pas et cria d'une voix forte :

-Cavaliers du Rohan, quelles nouvelles de la Marche ?

Se relevant à son tour pour le considérer longuement, hébété, les yeux grands ouverts, Anfauglir souffla :

-Est-ce qu'il est fou ?

Pourquoi les faire se cacher si c'était pour surgir dans leur dos juste après ? Ça n'avait aucun sens. Et c'était surtout très stupide. Les Rohirrim les considéreraient certainement comme des espions, ou, tout du moins, des étrangers dont il fallait se méfier, ce qui n'allait pas arranger leurs affaires.

-Rejoignons-le, dit Legolas.

Gimli emboîta le pas à l'Elfe, traînant Anfauglir à sa suite, malgré les réticences de ce-dernier.

-Allons, il va avoir besoin de nous.

-C'est se jeter dans la gueule du loup, grinça le semi-elfe.

Le Cavalier de tête leva haut sa lance et fit tourner son coursier. Sans un mot, avec une rapidité et une adresse étonnante, tous en firent de même, et les quatre compagnons observèrent les chevaux faire demi-tour et revenir dans leur direction. Une irrépressible envie de fuir saisit alors Anfauglir, qui dût enfoncer ses griffes dans la terre pour ne pas détaler en courant.

-Je n'aime pas leur manège, grogna-t-il.

Et pour cause : les quatre compagnons se retrouvèrent bientôt au centre d'un anneau de Cavaliers tournant en rond sur la pente de la colline, derrière eux, et descendant, virevoltant autour d'eux en un cercle toujours plus étroit. Soudain, sans mot ni cri, ils s'arrêtèrent, les encerclant totalement, les écrasant presque du poids de leurs montures, les étouffant dans un cercle restreint. Un fourré de lances était pointé vers les étrangers et certains avaient un arc à la main, flèche encochée.

Anfauglir retroussa les lèvres, dévoilant ses crocs scintillants, et porta la main à l'un de ses poignards, son geste dissimulé par sa cape. Cependant, nul doute que si les Cavaliers décidaient d'attaquer, seule la magie lui permettrait de se tailler un chemin. Mal à l'aise, il se rapprocha d'Aragorn, qui posa une main sur son avant-bras, comme pour lui dire de ne rien faire d'inconsidéré ou d'idiot.

Un Cavalier fendit les rangs, probablement leur chef, et s'arrêta devant eux. C'était un homme de haute taille, plus grand que tous les autres, et large de carrure de son casque décoré d'une tête de cheval, pendait, comme un cimier, une queue-de-cheval blanche, et s'échappait une longue tignasse dont le blond était obscurci par la crasse. Il avait les traits fins mais l'air dur, et ses yeux sombres étaient méfiants.

-Que font un Elfe, un Homme, un Nain et une étrange créature dans le Riddermark ? Parlez, vite ! Ordonna-t-il.

Grondant, Anfauglir voulut se dresser contre lui, mais la main d'Aragorn, toujours sur son bras, l'en empêcha.

-Retirez ces mots ou par ma hache, je vous les ferai ravaler ! Fit Gimli. Anfauglir est un compagnon loyal et je ne souffrirai pas de vous voir lui manquer de respect !

Visiblement, courir sans s'arrêter aux côtés du semi-elfe et partager avec lui l'épuisement et le désespoir causés par la traque, l'avait poussé à reconsidérer sa méfiance à son égard. Son enthousiasme naturel et son grand cœur avaient fait le reste. Désormais, Anfauglir, qui n'avait jamais eut un mot plus haut que l'autre à son égard, et avait même complimenté les goûts des Nains à plusieurs reprises, notamment dans la Moria, était important pour lui, en tant qu'ami. Il en était peut-être moins proche que de Legolas mais il appréciait le semi-elfe, qui le lui rendait bien.

-Quel est votre nom, Nain ? Demanda le Cavalier en fronçant les sourcils. Je pourrais vous faire arrêter pour votre irrespect.

-Donnez-moi le votre, Dresseur de Chevaux, et je vous donnerai le mien, dit Gimli en serrant sa main sur sa hache.

Le Cavalier, visiblement agacé, sauta à bas de sa monture après avoir tendu sa lance à un autre. Aragorn fronça les sourcils et s'avança, posant une main sur l'épaule de Gimli.

-Je vous couperai la tête, Nain, si elle était plus loin du sol, cracha le Cavalier.

Anfauglir gronda, sa queue fouettant l'air de rage, et il retroussa à nouveau les lèvres, à la manière d'un fauve. Il tendit un doigt griffu sur le Rohirrim, tandis que Legolas bandait son arc et encochait une flèche d'un tour de main plus rapide que la vue.

-Vous seriez mort au moindre geste ! Dit l'Elfe.

-Je vous trancherai la gorge avant que vous n'ayez pu mettre vos paroles à exécution, renchérit Anfauglir, le regard brûlant.

Les yeux du Cavalier s'enflammèrent, les Hommes du Rohan eurent des murmures de colère et le cercle se resserra autour d'eux, lances pointées.

Aragorn dut saisir l'arc de Legolas et le bras d'Anfauglir pour les obliger à se détourner de leur cible, leur intimant d'un geste de tête de se calmer. Mais la tension n'en disparut pas pour autant. Tout en ramenant sa main près de lui, le semi-elfe assassinait le Cavalier qui leur faisait face du regard.

-Je suis Aragorn, fils d'Arathorn, tempéra le Rôdeur. Voici Gimli, fils de Gloïn. Legolas, du Royaume sylvestre dans la lointaine Forêt Noire. Et Anfauglir, qui nous vient de par-delà les Terres Inconnues, loin à l'Est.

Anfauglir jeta un regard surpris à Aragorn, avant de comprendre et approuver : son véritable lieu de naissance et sa parenté avec Sauron ne leur attireraient que les foudres des Hommes du Rohan, mieux valait se faire discret. En prétendant qu'il venait d'aussi loin, il apaisait également les questions concernant son étrange apparence. Après tout, qui savait ce qui se trouvait par-delà les Terres Inconnues de l'Est ? Cela ne serait pas étrange que les habitants de ces lointaines contrées fussent bien différents de ceux de la Terre du Milieu.

-Et je me nomme Eomer, fils d'Eomund, mais on m'appelle aussi le Troisième Maréchal de Riddermark.

-Nous sommes des amis du Rohan, dit le Rôdeur, et de Théoden, votre roi.

Il y eut un silence et Anfauglir perçut un malaise dans l'air. Quelque chose ressemblant à de la peine traversa les regards des Cavaliers. Cela n'était pas bon pour eux, il était prêt à le parier. Vraiment pas bon même.

-Théoden ne reconnaît plus ses amis de ses ennemis, déclara Eomer d'une voix sourde. Pas même ses proches.

Il retira son casque et les lances furent relevés. Tout de suite, l'ambiance se fit moins oppressante et les quatre compagnons purent respirer à nouveau.

-Saroumane a empoisonné l'esprit du roi et a revendiqué ces terres.

-Saroumane, grinça Anfauglir. Ce maudit Magicien a vraiment un don. Il contamine tout ce qu'il touche de sa convoitise. Corbeau de malheur... Je me ferais un plaisir de lui arracher chacune de ses plumes, une par une, et de l'écraser une bonne fois pour toutes, dit-il avec un sourire carnassier sous le regard étonné d'Eomer.

Le Cavalier finit par se détourner du semi-elfe et poursuivit :

-Je suis entouré des fidèles au Rohan. Pour cela, nous avons été bannis. Le Magicien Blanc est rusé. On dit qu'il va et vient, vieillard sous un manteau à capuchon. Et partout, ses espions évitent nos filets.

Son regard peu amène était empli de sous-entendu.

-C'est la deuxième fois qu'on me traite d'espion, grogna Anfauglir en croisant les bras. Je vais peut-être envisager une reconversion. Quoique si tout le monde devine immédiatement la nature de mon travail, je serais un bien piètre espion. Qu'en pensez-vous ?

Gimli eut un rire rauque et lui tapant sur le bras et Legolas lui-même sourit.

-Nous ne sommes pas des espions, dit Aragorn, jetant un regard d'avertissement à ses compagnons. Nous traquons une bande d'Uruk-hai qui ont emmené captifs deux de nos amis.

-En pareille circonstance, nul ne demanderait la permission de suivre la trace, fit le semi-elfe. Et sans cheval, il faut aller à pied. Une fois les Uruk rattrapés, leurs têtes seront comptées à l'épée et aux flèches.

-Que pouvez-vous nous dire ? Demanda le Rôdeur.

-Qu'il est inutile de poursuivre plus avant, répondit Eomer. Nous avons massacré les Uruk cette nuit.

-Il n'y avait pas deux Hobbits avec eux ? Interrogea Gimli, alarmé. Avez-vous vu deux Hobbits avec eux ?

-Des gens petits, précisa Aragorn. Des enfants, à vos yeux.

Le Cavalier ferma les yeux et secoua négativement la tête, avant de déclarer gravement :

-Il n'y a pas de survivants.

Anfauglir sentit quelque chose se briser en lui. Son cœur déjà bien fissuré malgré tous ses efforts pour combler les brèches et consolider les fondations, lui fit mal. Pourtant, les larmes ne lui montèrent pas aux yeux, à croire qu'il les avait déjà toutes épuisées.

-Non... souffla-t-il.

Les quatre compagnons échangèrent des regards emplis d'effroi et d'horreur. Anfauglir, le visage figé, ne pouvait détourner les yeux de la fumée malsaine qui s'élevait dans l'horizon.

-Ils sont morts ? Dit Gimli dans un souffle, ne pouvant y croire.

-Avez-vous examiné les corps ? Demanda le Rôdeur avec empressement. N'y avait-il que ceux des Uruk-hai ?

-Il n'y avait pas d'enfants, dit Eomer. Nous avons compté tous les morts et les avons dépouillés, puis nous avons empilé les carcasses et les avons brûlées, ajouta-t-il en pointant du doigt l'horizon, où fumait l'imposante colonne noire.

-Le temps presse, dit soudain un autre Cavalier. Il faut nous hâter, Seigneur. Laissons ces gens ou lions-le pour les mener avec nous.

-Paix Eothain. La hâte nous est nécessaire à tous deux, dit Eomer à Aragorn. Ma compagnie ronge son frein et chaque heure diminue votre maigre espoir. Vous pouvez aller.

Il hésita et, maladroitement, fit :

-Je suis désolé pour vos amis.

Un sifflement aigu franchit ses lèvres et il appela :

-Hasufel ! Arod !

Deux montures répondirent à son appel et s'approchèrent de sa main tendue. L'un avait le poil blanc, légèrement tacheté de gris, et était grand. Le second, plus petit, portait une robe brune, presque cuivrée. Tous deux avaient l'élégance et la belle stature des chevaux du Rohan. Eomer saisit les rênes et les tendit à Aragorn et Legolas.

-Puissent-ils mieux vous profiter qu'à leurs précédents maîtres. Adieu.

Il se détourna et rejoignit son propre coursier en se recoiffant de son casque. Il remonta en selle, saisit sa lance, et leur dit :

-Cherchez vos amis. Mais n'ayez pas trop d'espoir. Il a abandonné ces terres.

Il assura sa prise sur ses rênes et cria à ses hommes :

-Partons vers le nord !

Et tous s'élancèrent au galop et dévalèrent la pente, les laissant à nouveau seuls. Rapides étaient les chevaux du Rohan.

Tourné vers le bûcher, Anfauglir cherchait par tous les moyens, tendant les oreilles, plissant le nez, de se convaincre que Merry et Pippin étaient sains et saufs. Il ne savait pas ce qu'il ferait s'ils trouvaient leurs cadavres calcinés. Sûrement perdrait-il son sang-froid. Il n'avait jamais su contenir chagrin et colère. Et il était tellement fatigué... Il irait droit en Isengard venger les Hobbits. Peut-être ne vaudrait-il alors pas mieux que tous ceux contre qui ils luttaient, mais avait-il un jour été quelqu'un de bon ? Si oui, il n'en avait pas le souvenir. Il s'était toujours vengé, il cherchait encore à le faire. Il se faisait à la fois Juge et Bourreau. Il avait grandi ainsi, il s'était lui-même construit autour de cette certitude : il rendrait à jamais justice aux morts, à ses compagnons tombés.

Aucun Orque ou monstruosité, quelle qu'elle fut, aucun mur ni aucune tour ne pourraient le retenir et l'empêcher de broyer la nuque du maudit Magicien Blanc entre ses crocs. Mais avant ça, il s'assurerait de détruire tout ce qu'il avait créé, de défaire ses sombres desseins. Il ferait s'effondrer son illusion d'empire onirique.

La vengeance ne menait nulle part, si ce n'est à plus de souffrances ? Il le savait déjà et l'assumait. Il était déjà bien trop enfoncé dans ce cercle vicieux et ne pouvait plus, non, ne voulait plus, en sortir. Nul ne devrait à le droit de juger les actes d'autrui ou de donner une quelconque sentence, il le savait. Pourtant, il s'était octroyé ce pouvoir. Il avait exprimé sa souffrance, l'avait communiquée et en avait contaminé ceux qui l'avaient provoquée. Et un jour, il le paierait.

-Nous ne pouvons plus rien faire, dit tristement Gimli. Notre course fut inutile. Nous avons échoué t les os calcinés des Hobbits sont à présent mêlés à ceux de leurs bourreaux.

-Non ! S'écria Anfauglir, les yeux écarquillés et rougis, se refusant de croire en cette horreur. Rien ne nous prouve qu'ils font partis des morts ! Allons le vérifier plutôt que d'avancer des supposition morbides. Peut-être que les Uruk-hai se sont rendus compte qu'ils étaient suivis par d'autres que nous et ont pris la peine d'éloigner leurs prisonniers avant d'être rattrapés, ou il est possible qu'ils se fussent enfuis. Ils sont peut-être bruyants mais ils savent se faire discrets. Ne dit-on pas que les Hobbits ont le pied plus léger que beaucoup de races ? Même un Rôdeur tel que vous, Aragorn, a de la difficulté à les pister s'ils ne désirent pas être trouvés. Ils sont habiles à se cacher.

Aragorn considéra un instant le semi-elfe, le regard triste, mais finit par acquiescer.

-Anfauglir a raison. Nous ne pouvons perdre espoir sans preuve concrète de leur sort funeste. Nous nous rendrons donc à ce bûcher pour vérifier les dires des Cavaliers du Rohan.

Legolas retira selle et rênes de sa monture fougueuse et bien qu'elle sembla réticente, sauta lestement sur son dos. Au grand étonnement de ses compagnons, l'animal fut alors soumis et docile sous lui, allant et venant sur un simple mot.

-Gimli, vous monterez en croupe avec Legolas, dit Aragorn en réglant les sangles de sa propre monture. Anfauglir, avec moi.

-Montez, fit l'Elfe au Nain en lui tendant la main.

-Personne ne verra jamais un Nain monter à cheval ! J'irai à pied plutôt que de m'asseoir sur le dos d'une si grande bête.

-Mais vous nous retarderez, dit alors Anfauglir en fronçant les sourcils.

Dans un grommellement grincheux, Gimli finit par obtempérer et on l'aida à monter derrière son ami, auquel il s'accrocha, guère plus à l'aise que Sam Gamegie dans une embarcation.

-Allons, dépêchons-nous ! Fit Aragorn. Montez, Anfauglir.

-Oh, Bahamut va détester ça, grinça le semi-elfe en se mettant sur la croupe de sa monture provisoire.

Ils partirent alors au galop et, tandis qu'ils chevauchaient à vive allure, le Rôdeur gardait la tête baissée sur l'encolure de son cheval, les yeux rivés sur la piste.


Le jour s'assombrissait alors qu'ils poursuivaient leur route, ralentissant par moment pour ménager leurs montures. Des nuages gris et bas s'étendaient sur le Plateau mais, fort heureusement, la brume qui était descendue n'avait voilé le soleil que quelques minutes.

Devant eux, les pentes boisées de Fangorn se rapprochaient inéluctablement. Ils passèrent de temps à autre des Uruk-hai isolés qui étaient tombés en pleine course, des flèches fichées dans le dos ou dans la gorge.

Au déclin de l'après-midi, ils finirent par atteindre le lieu de la grande incinération, dans une clairière découverte parmi les premiers arbres. Les cendres étaient encore chaudes et fumantes et ils furent accueillis par une grimaçante tête d'Uruk dont les chairs noirs du cou étaient fichées sur un pieu. Il y avait à côté un amas de cadavres calcinés, noircis par les flammes, et de casques, cottes de mailles, boucliers fendus et autres attirails de guerre brisés.

Anfauglir souffrait de l'odeur de chair brûlée depuis de nombreuses lieues mais ça restait supportable. Ici, juste à côté du charnier, il se retenait de respirer par le nez tant ça en devenait étouffant. Même Gimli, pourtant moins sensible que ses compagnons, était indisposé par la puanteur.

Ils descendirent à terre et Anfauglir tenta un instant de chercher l'odeur des Hobbits mais, trop gêné par la fumée et l'air empuanti, il se résigna. Alors qu'Aragorn et Legolas examinaient les alentours à la recherche d'indices, de traces quelconques, Gimli et le semi-elfe fouillèrent les restes fumants, dégageant les ossements, des morceaux d'armures, inspectant avec soin les immondices. Le Nain en ressortit soudain un petit fourreau noirci par les flammes, pendant au bout d'un morceau de cuir raide et carbonisé. Il le montra à ses compagnons, les yeux emplis de larmes.

-Une de leurs ceintures.

Anfauglir laissa échapper une plainte douloureuse alors que Legolas murmurait :

-Puissent-ils trouver la paix après la mort.

-Ce sera une dure nouvelle pour Frodon, dit Gimli, hagard, s'il est encore en vie pour l'entendre.

-Elrond était contre leur venue, fit Legolas.

-Mais pas Gandalf, contesta Anfauglir, s'arrachant péniblement au chagrin qui menaçait de le submerger. Mais il avait choisi de venir lui-même et il fut le premier a en payer le prix.

-L'avis de Gandalf n'était pas fondé sur une préconnaissance de sécurité, que ce soit pour lui-même ou pour les autres, leur dit sourdement Aragorn, l'air sombre. Il est des choses qu'il vaut mieux entreprendre que refuser, même si la fin doit être horrible.

Puis, fulminant, il poussa un cri de rage et de souffrance. Et, malheureusement, ce qui devait arriver, arriva. Au lieu de s'en prendre directement aux responsables, Aragorn déversa sa colère sur une tête arrachée à son propriétaire qui gisait au sol et l'envoya en pleine tête d'Anfauglir. Ce-dernier bénit ses réflexes inhumains lorsqu'il parvint à l'éviter de justesse. Agacé, tentant vainement de refouler la douleur de son mieux, il grogna:

-Cherchez-vous à me tuer ? Parce que si tel est le cas, je vous conseillerai de continuer ainsi : vous êtes sur la bonne voie.

Honteux, l'homme, qui était tombé à genoux, rougit.

-Désolé, je ne voulais pas...

-Bien sûr. La charmante tête de cet Uruk est venue toute seule dans ma direction. Il est connu que cette partie du corps reste vivante même si elle en est arrachée, ironisa-t-il.

Mais il laissa couler et se tourna à nouveau vers le bûcher funeste. Il était presque parvenu à se convaincre que les Hobbits étaient en vie, que fomenter des plans de vengeance n'était pas encore nécessaire, qu'il reverrait Merry lui raconter des histoires de la Comté et Pippin, si maladroit, risquer sa vie à chaque pas. Pourtant, il s'était fourvoyé. Ils étaient morts. Ils avaient périt ici, finissant dans le même tas de chairs et de cendres que leurs ravisseurs, ces immondes créatures. Il avait encore échoué à protéger ses proches. Qui serait le prochain ? Qui d'autre succomberait ? L'angoisse le rongeait depuis longtemps mais il avait eu le mince espoir que ses efforts serviraient à quelque chose, qu'il pourrait les sauver, changer leur destin. Mais il avait échoué. Il n'avait pas pu les éloigner de la mort.

-On les a abandonnés, murmura le Nain, empli de culpabilité.

Anfauglir grinça des dents, détournant le regard pour ne plus avoir la douleur de ses compagnons. Il avait assez de la sienne. Ses yeux, désespérément secs, lui faisaient mal. Ses épaules étaient secouées de sanglots silencieux, qui l'étouffaient presque. Il n'arrivait pas à se laisser aller. Peut-être était-ce trop, peut-être avait-il atteint sa limite. Il était à bout.

Perdu dans les limbes de sa souffrance, il perçut à peine la main fraîche de Legolas se poser sur son avant-bras et le serrer doucement, cherchant à l'apaiser, à se consoler mutuellement. Il sentit cependant son parfum sylvestre, mélange d'herbe mouillée et de fleurs discrètes. Il voulait s'y immerger, le respirer, ne plus en sortir pour oublier, ne plus souffrir.

-Un Hobbit était allongé ici. Et l'autre...

La voix d'Aragorn sortit Anfauglir de ses sombres pensées. Le Rôdeur était agenouillé au sol, les yeux rivés avec intensité sur une trace que seul lui percevait. L'atmosphère paraissait soudain changée, plus légère, avec un soupçon de nervosité couplée à une lueur d'espoir.

-Ils ont rampé, dit le semi-elfe en observant avec attention la piste qu'il découvrait à son tour.

Aragorn hocha la tête et avança à quatre pattes, tâtonnant sur le sol, caressant les herbes arrachées et la terre retournée.

-Leurs mains étaient ligotées, dit-il.

Il se releva et avança, suivit de ses compagnons.

-Les liens ont été coupés.

-Et voici le couteau qui les a coupés, fit Anfauglir en levant une courte lame dentée auparavant dissimulée par la touffe d'herbe où un pied lourd l'avait enfoncée. C'est une arme d'Orque, regardez le manche : il a été sculpté à l'image d'une hideuse tête à la bouche mauvaise.

Aragorn ne tarda pas à trouver de nouveaux signes. Il tomba sur des empreintes de pas, des empreintes de Hobbits, il en était sûr.

-Ils ont couru par ici... Ils étaient suivis.

-Ils ont dû perdre une de leur ceinture à cet endroit, suggéra Gimli. Peut-être qu'une de ces créatures a attrapé un Hobbit par sa ceinture et qu'il n'a eu d'autre choix que de s'en séparer. Ca expliquerait pourquoi nous l'avons retrouvée dans le bûcher.

-Les traces s'éloignent du combat ! Mais à partir de là, elles sont trop légères pour en tirer quelque chose.

-Ici ! Dit soudain Anfauglir, penché en avant, un peu plus loin, sur la terre nue et sèche aux abords de la forêt. Il y a d'autres traces.

Les autres le rejoignirent bien vite et Aragorn acquiesça.

-Les pas vont dans la forêt de Fangorn.

-Alors ils sont en vie, souffla le semi-elfe, rassuré.

-Fangorn ? Quelle folie les y a conduits ? Demanda sombrement Gimli. Il est dangereux, dit-on, d'y pénétrer et d'en toucher les arbres.

Anfauglir se pencha en avant, comme s'il écoutait des appels dans le lointain, et fixa son regard sur l'ombre profonde de la forêt. Peut importait comment on envisageait la chose : cette forêt était magique. Il était impossible qu'elle s'arrête aussi abruptement pour laisser place à une plaine aussi claire, alors que les bois en eux-mêmes étaient bien trop sombres pour être naturels. Cela lui rappelait un peu Naethburz. Deux sentiments contradictoires se battaient en lui : l'envie d'explorer cet endroit étrange et le refus catégorique de mettre les pieds dans un lieu aussi dangereux. Il y avait longtemps que quelque chose d'aussi banal qu'une forêt n'avait pas réussi à attirer son attention. Il se sentait presque comme un enfant excité à l'idée d'aller visiter un lieu inconnu, où chaque ombre dissimulait certainement un monstre quelconque.

-Elle est ancienne, aussi ancienne que la forêt voisine des Hauts des Galgals, et elle est bien plus étendue, je le crains. À ses côtés, même moi je me sens de nouveau jeune, comme je ne me suis jamais senti depuis des millénaires que j'ai passé à arpenter cette terre en compagnie d'enfants. Elle est vieille et pleine de souvenirs. C'est une des dernières places fortes des puissantes forêts des Jours Anciens, quand les Premiers-Nés vagabondaient et que les Hommes dormaient encore. C'est du moins ce qu'on dit, fit le semi-elfe. Mais Fangorn a un secret en elle. Quel est-il, je l'ignore et ne désire pas le connaître.

-Je n'ai entendu que quelques chansons à ce sujet dans mon propre pays, dit Legolas. On y raconte que les Onedrim, que les Hommes appellent Ents, demeuraient là il y a fort longtemps et qu'ils sont les gardiens de Fangorn.

Anfauglir songea alors que ça correspondrait aux récits qu'il avait pu trouver dans la bibliothèque de Barad-dûr et arracher à son père.

-Que ce lieu soit maudit ou protégé, nulle personne ne s'est aventurée loin dans la forêt de Fangorn. Ou du moins, nulle personne s'étant trop éloignée de la lisière n'en est ressortie, soupira Aragorn.

-La colère des arbres est grande, ils punissent ceux qui s'en prennent à eux, rétorqua l'Elfe.

Et voilà que Legolas se vexait. Anfauglir leva les yeux au ciel et dit :

-Il nous faut aller dans cette forêt, en gardant l'espoir d'y retrouver Merry et Pippin. Et si, pour cela, il faut s'aventurer au plus profond de ces lieux, là où aucune lumière ne survit, eh bien, j'irais. Je ne les abandonnerai pas.

Il y eut un silence, chacun considérant les propos du semi-elfe et les approuvant intérieurement.

-Allons-y, dit finalement le Rôdeur.


Cela faisait un long moment déjà qu'ils marchaient dans les sous-bois, allant aussi vite que le permettait le fouillis de la forêt et suivant la ligne de la rivière courante en direction de l'ouest et vers les pentes des montagnes. La première chose qui avait frappé Anfauglir, c'était la densité de la forêt : les rayons du soleil peinaient à traverser la voûte formée par les branches et les feuilles au-dessus de leur tête. Ensuite, il avait remarqué que malgré son aspect sombre, la forêt était très verte, trop pour le peu de lumière qui parvenait à traverser sa barrière naturelle.

L'atmosphère était lourde et personne ne parlait. La forêt semblait craintive et méfiante, mais aussi en colère, comme indignée que des personnes aient osé pénétrer en son sein et continuer à se mouvoir entre les arbres.

Le semi-elfe avait décidé qu'il n'aimait pas cet endroit qui lui rappelait définitivement trop son lieu de vie. Sur ses gardes, il savait pertinemment qu'à un moment ou un autre, le groupe serait pris au dépourvu, et tomberait probablement dans une embuscade, ou quelque chose du même genre. Il allait finir par croire que le Destin avait fait de lui son jouet préféré parce qu'il savait qu'il ne pouvait pas mourir, peu importe à quel point les événements s'acharnaient sur lui. Peut-être était-il le bouc émissaire des Valars, qui se faisaient un devoir de lui rendre la vie impossible. Il grogna.

-Du sang d'Orque, cracha soudain Gimli derrière lui.

Tournant son regard d'or vers le Nain, il remarqua à son tour un liquide noir et poisseux sur les branches.

-Ils ont dû être suivis, grimaça-t-il.

-Voilà une bonne nouvelle, dit soudain Aragorn en montrant les empreintes des Hobbits qui se détachaient, bien visibles, aux abords de la rivière. Mais ces marques sont vieilles de deux jours, au moins. Et il semble qu'à ce point, ils aient quitté le bord de l'eau.

-Nous ne pouvons pas les poursuivre à l'aveugle dans toute l'épaisseur de Fangorn, grommela Gimli, nous ne sommes pas venus bien approvisionnés. Si on ne les trouve pas très vite, on ne le sera d'aucune utilité, sinon pour nous asseoir à leurs côtés et mourir ensemble de faim.

-Si c'est vraiment là tout ce que nous pouvons faire, alors nous le ferons, décida Anfauglir en se remettant en marche. Poursuivons notre route.

Aragorn hocha la tête et avança, penché sur le sol, à la recherche de nouvelles traces.

-Ces empreintes sont étranges, dit-il soudain en s'arrêtant et s'agenouillant pour effleurer la terre humide.

-L'air est si lourd ici... souffla le Nain.

-Cette forêt est vieille, fit Legolas. Très vieille. Pleine de souvenirs... et de courroux.

Honnêtement, si c'était pour répéter ce qui avait déjà été dit, l'Elfe aurait pu garder le silence. C'était ce que pensait Anfauglir et il se retint de justesse de partager cela avec ses compagnons. Ils étaient tous à bout, et dire ceci n'aurait fait qu'empirer les choses et déclencher une querelle infantile.

Les arbres semblaient se rapprocher d'eux, exerçant une lourde pression, leur ressentiment pesant lourdement sur le moral des compagnons qui tentaient de se frayer un chemin parmi les amas de branches et de broussailles, les épines des ronces leur griffant les jambes et les bras. L'endroit avait dû être beau dans le temps. Aujourd'hui, il était juste sombre et triste. Et sinistre.

Anfauglir regarda autour de lui et grimaça tant il lui semblait que les arbres étaient vivants et se dressaient pour les empêcher d'avancer, leurs branches déchirant l'air comme des griffes tranchantes et leurs troncs tordus par des rictus hideux. Ils semblaient vaciller et se précipiter sur eux, comme pour les mettre en pièces. Ils grinçaient avec amertume, craquant et grondant, refermant sur eux leurs ténèbres oppressantes. Cet horrible endroit lui donnait la chair de poule.

-C'est presque pire que chez moi, murmura le semi-elfe en évitant de justesse de tomber dans un épais fourré aux épines douloureusement tranchantes.

-Les arbres se parlent entre eux ! Dit Legolas.

Affolé, Gimli tourna sur lui-même en brandissant nerveusement sa hache. La voix des arbres enfla sous la menace et les trois autres compagnons se tournèrent vivement vers le Nain.

-Gimli ! Appela Aragorn. Abaissez votre hache.

Comme un enfant pris en faute, le fier Gimli s'exécuta en levant les mains en signe de reddition.

-Ils ont des sentiments mon ami, dit doucement Legolas en posant une main sur le tronc le plus proche. Grâce aux Elfes. Ils ont réveillé les arbres et leur ont appris à parler.

-Et à ne pas aimer les haches, sourit Anfauglir.

-Des arbres qui parlent ? Bougonna le Nain. De quoi peuvent-ils bien parler ? À part de la consistance des crottes d'écureuil.

Le semi-elfe rit et tapota l'épaule de son compagnon. Il leva un regard sur le dôme vert qui les surplombait et murmura rêveusement :

-Je suppose qu'ils parlent du temps qui passe, des changements du monde...

-Aragorn ! Dit soudain Legolas, arrachant Anfauglir à ses songes. Il y a quelque chose là-bas.

Se tournant, le semi-elfe perçut une présence magique s'approcher de leur groupe. Il n'en fut absolument pas surpris : il savait que quelque chose, ou quelqu'un, allait leur tomber dessus à un moment ou à un autre. Ce qui le surprenait, par contre, était la facilité déconcertante avec laquelle les autres s'en étaient également rendus compte. La personne qui venait vers eux n'avait donc pas essayé de se dissimuler. Deux hypothèses lui vinrent alors à l'esprit : soit elle avait une grande confiance en ses capacités, soit elle n'avait aucune intention belliqueuse à leur égard. Il décida de garder sa première idée, on n'était jamais à l'abri d'un pépin après tout, surtout dans son cas. Les ennuis avaient tendance à venir à lui, même lorsqu'il ne les cherchait pas.

-Que voyez-vous ? Demanda Aragorn à Anfauglir et Legolas.

Ce fut l'Elfe qui répondit, l'autre étant bien trop concentré sur la présence qui avançait vers eux pour confirmer ses craintes au Rôdeur.

-Le Magicien Blanc approche, dit-il en indiquant d'un regard que le danger venait de derrière.

Anfauglir enfonça ses griffes dans la chair tendre de ses paumes alors que Gimli assurait sa prise sur le manche de sa hache, crispé. Saroumane... il était venu à eux. Bien. Ils sauraient lui réserver l'accueil qu'il méritait.

-Ne le laissez pas parler, il nous jetterait un sort, conseilla Aragorn, tendu.

Tous se tendirent. Legolas banda son arc en encochant une flèche, prêt à la décocher au bon moment. Gimli leva doucement sa hache, le tranchant de l'arme étincelant sous le peu de lumière. Aragorn porta la main à la garde de son épée et commença à la tirer hors de son fourreau. Ils étaient tous aux aguets, au point de ne pas remarquer qu'Anfauglir s'éloignaient discrètement sous le couvert des arbres.

-Il nous faut agir vite, souffla le Rôdeur.

Les trois compagnons se retournèrent brusquement pour se jeter à l'attaque. Un éclair de lumière blanche les aveugla soudain. La flèche de l'Elfe se ficha dans un arbre après avoir été déviée, la hache lancée par Gimli ricocha comme un vulgaire caillou et la lame d'Aragorn devint rouge, le métal chauffant dangereusement et le forçant à lâcher prise. Ils ne purent que reculer, aveuglés et désarmés, impuissants.

-Vous suivez les traces de deux jeunes Hobbits, fit soudain une voix grave mais douce.

-Où sont-ils ? Demanda Aragorn, contenant de son mieux sa rage.

-Ils sont passés par ici il y a de ça deux jours. Ils y ont fait une rencontre inattendue. Cela vous réconforte ?

-Qui êtes-vous ? Montrez-vous ! S'écria le Rôdeur.

Avant que le Magicien Blanc n'ait pu répondre ou agir, une masse sombre le percuta brutalement et il se retrouva à terre, toujours enveloppé d'un halo lumineux. Anfauglir se tenait sur son dos, montrant les crocs, ses poignards appuyés sur la nuque de l'inconnu.

C'est alors que la lumière parut se faner, s'éteignant brusquement pour révéler une haute silhouette vêtue de blanc. Ses longs cheveux et sa barbe immaculés comme la neige étaient désormais couverts de terre. Lorsqu'il releva péniblement la tête, on put voir deux yeux d'un bleu électrisant surplombés de sourcils broussailleux.

Legolas fut le premier à réagir, Aragorn étant trop secoué par la vision pour bien saisir ce qu'il se passait et Gimli restant muet sous la stupéfaction.

-Anfauglir, lâchez-le ! C'est Gandalf !

-Gandalf ?

Incrédule, le semi-elfe s'écarta, laissant le vieil homme se relever en s'appuyant sur un bâton blanc. Tous étaient bien trop ahuris pour ne serait-ce que penser à poser des questions. Anfauglir lui-même resta immobile, les yeux écarquillés, le teint blême.

-Cela ne se peut, souffla finalement Aragorn.

Gimli baissa le regard.

-Pardonnez-moi, dit Legolas en s'agenouillant et inclinant la tête. Je vous ai pris pour Saroumane.

-Je suis Saroumane, déclara lentement le Magicien. Ou plutôt, Saroumane tel qu'il aurait dû être.

-Vous êtes tombé, ne put s'empêcher de dire Aragorn.

-A travers le feu et l'eau. Du plus profond cachot au plus haut sommet, j'ai combattu le Balrog de Morgoth. Quand enfin je pus jeter à bas mon ennemi, il alla se briser sur le flanc de la montagne. Les ténèbres m'entourèrent, je m'égarai hors de la pensée et du temps. Les étoiles tournaient au-dessus de moi, et chaque jour était aussi long qu'une existence sur la Terre. Mais ce ne fut pas la fin. Je sentis de nouveau la vie en moi. Je fus renvoyé ici, pour accomplir ma tâche.

Les quatre amis l'écoutaient avec attention et incrédulité, captivés par son récit et son retour parmi eux.

-Gandalf, souffla Anfauglir en faisant un pas en avant.

-Gandalf ? Fit le vieil homme, comme s'il se rappelait de vieux souvenirs, un mot depuis longtemps hors d'usage. Oui... On m'appelait ainsi, dit-il en souriant avec bienveillance. Gandalf le Gris. C'était mon nom.

-Gandalf, répéta Gimli, les yeux humides, au comble de la joie.

-Je suis Gandalf le Blanc. Et je reviens vers vous... en ce moment décisif.

Anfauglir, jusque là resté presque aussi immobile qu'une statue, se jeta soudain sur le Magicien, enroulant ses bras fins autour de son cou et enfonça son visage dans le creux de son épaule. Il avait besoin de se rassurer, de se prouver que ce n'était pas un mirage. Il pouvait enfin le sentir contre lui : sa barbe blanche, douce, lui chatouilla la nuque, tandis que le tissu rêche frottait sa peau. Il ne fut rassuré par son retour que lorsque le vieil homme, avec son rire caractéristique, qui lui avait tant manqué, le serra doucement contre lui.

-Je suis heureux de vous revoir mon ami, dit le Magicien, une ombre de sourire aux lèvres.

La voix de Gandalf était comme des mains divines qui arrachèrent Anfauglir à l'étreinte angoissante de la peur. Il se concentra sur les paroles du Magicien, comme un équilibriste cherchant désespérément à ne pas regarder en bas. À la moindre erreur, il sombrerait à nouveau dans la terreur.

-Je ne m'attendais pas à un tel accueil de votre part, poursuivit Gandalf.

À ces mots, le semi-elfe s'éloigna de son ami, un pli amer crispant sa bouche.

-Ne refaites plus jamais cela Gandalf.

-C'était nécessaire mon ami. Peu plaisant j'en conviens mais...

-Peu plaisant? Peu plaisant?! Fit Anfauglir, la voix dérapant dans les aigus.

Le semi-elfe riva ses yeux d'or dans ceux du Magicien et montra les crocs en grondant.

-Peu plaisant? Répéta-t-il. Je vous ai cru mort. Mort, Gandalf! J'ai porté votre deuil et je le porterai encore si vous n'étiez pas réapparu. J'ai eu l'impression que l'on m'arrachait le cœur pour le broyer une nouvelle fois.

Gandalf parut soudain bien vieux. Ses yeux ne pétillaient plus, son air était sombre.

-Je suis désolé, mon vieil ami. Je ne saurai vous...

-Ne le refaites plus, c'est tout ce que je vous demande. Parce que je vous assure que s'il vous arrivait à nouveau de périr, j'irai moi-même vous chercher, jusqu'en Enfer s'il le faut, et je vous ramènerai ici, en vous tirant par la barbe.

Un sourire tremblant étira alors les lèvres du vieil homme.

-Je ne peux rien vous promettre de tel mais j'essaierai de mieux que je peux.

-Bien.

Et enfin, Anfauglir s'autorisa à se détendre et à sourire.

-Je suis heureux de vous revoir aussi Gandalf.


Ils avançaient rapidement entre les arbres, précédés par Gandalf, qui avait mis des haillons gris et sales par-dessus son habit blanc : on eut dit que le soleil, après avoir brillé, était étouffé par les nuages.

-Une nouvelle étape de votre voyage commence, dit le Magicien. Rejoignons Edoras au plus vite.

-Edoras ? Fit, intrigué, Gimli. C'est pas tout prêt d'ici.

Intérieurement, Anfauglir était tout aussi curieux. Pourquoi se rendre dans la cité du Pays des Seigneurs de Chevaux ?

-Il y a la guerre au Rohan, et le Roi va mal, dit Aragorn au vieil homme.

-Il ne sera pas aisé de le guérir, approuva Gandalf.

-Aurions-nous fait tout ce chemin pour rien ? Grommela le Nain en trébuchant sur une racine. Laisserons-nous ces pauvres Hobbits dans ce lieu horrible infesté d'arbres ?

Comme pour répondre à ses propos, la forêt grinça et les branches se tendirent vers Gimli, qui tressaillit et tenta de se rattraper :

-Je veux dire, dans cette charmante, très charmante forêt ?

Le semi-elfe rit, d'un rire qui avait la chaleur d'un rayon de soleil. À l'instant, le monde pouvait bien se fendre sous ses pieds, il était comme ivre de bonheur. Gandalf était en vie. Son vieil ami était là, à ses côtés, sain et sauf.

-Flirteriez-vous avec Fangorn, maître Nain ?

Gimli grogna quelques mots incompréhensibles dans sa barbe, au grand amusement de son compagnon.

-Ce fut plus qu'un hasard qui amena Merry et Pippin à Fangorn, dit soudain Gandalf en se retournant. Un grand pouvoir sommeille ici depuis maintes années. Merry et Pippin seront les cailloux qui déclenchent l'avalanche dans les montagnes. J'entends déjà d'ici les premiers grondements. Saroumane ferait bien de ne pas être pris loin de chez lui quand le barrage se rompra ! Leur chemin s'écarte du vôtre, tout comme celui de Frodon, afin qu'ils puissent accomplir ce qui est attendu d'eux.

-Savez-vous ce qu'il est advenu de Frodon ? Demanda Gimli, une lueur d'espoir dans la voix.

-Il a décidé du chemin à prendre, seul, et il est parti. Il a ainsi été sauvé d'un grand péril mais d'autres l'attendent encore et son voyage sera long et dur. C'est tout ce que je puis dire, je ne le vois point, dit le vieux mage dans un soupir.

-Il n'est pas seul, réfuta Anfauglir. Sam l'accompagne.

-Vraiment, dit Gandalf, une lueur passant dans ses yeux et un sourire étirant ses lèvres. Vraiment ? C'est pour moi une nouvelle mais elle ne me surprend guère. Bon ! Très bien, c'est très bien ! Vous m'allégez le cœur. Ainsi devait-il en être et ainsi en a-t-il été.

-Vous n'avez pas changé mon cher ami, sourit Aragorn.

-Oh ?

-Il veut dire que vous parlez toujours par énigmes, soupira Anfauglir en s'arrêtant finalement à leur niveau, sous le rire amusé du Magicien et du Rôdeur. Donc, Gandalf, vous dîtes que Merry et Pippin se portent comme un charme et qu'ils ont juste été emmenés au plus profond d'une forêt réputée fort dangereuse par un arbre parlant? Demanda-t-il ensuite, histoire d'être sûr de ce qu'il avait entendu.

-C'est cela même, sourit le vieil homme.

Avait-il atteint le point de non retour ? La sénilité l'avait-elle finalement rattrapé ? À moins qu'il ne sut fut cogné la tête lors de son combat contre le Balrog de Morgoth ?

-Dois-je vraiment me sentir rassuré? Fit le semi-elfe en haussant un sourcil. J'ai un grand respect pour les Ents, même si, après tout ce que j'ai lu sur eux, je les trouve très lents... mais la perte de leurs femmes a engendré des réactions pour le moins étranges chez eux. Par exemple, ils se passionnent désormais pour les chansons...

Anfauglir se garda cependant bien de confesser que les épouses des Ents avaient fini en petit bois pour les forges de Sauron – apparemment, il les aurait trouvées découpées à la hache dans une grotte, ce qui le poussait à soupçonner les Nains mais sans preuve, il ne pouvait rien affirmer, et il doutait que Gimli apprécierait qu'il lui pose des questions à ce sujet.

Gandalf se contenta de sourire et de dire :

-Une chose va se produire, qui n'est pas arrivée depuis les Jours Anciens. Les Ents vont se réveiller... et découvrir qu'ils sont forts.

-C'est bien ce que je pensais, soupira Anfauglir, ça ne me rassure pas du tout. Que feront-ils ? Demanda-t-il en se tournant vers son vieil ami.

-Je n'en sais rien. Je ne pense pas qu'ils le sachent eux-mêmes. Je me le demande, dit-il en tombant dans un silence songeur.

-Forts ? Fit Gimli en portant un regard inquiet sur les arbres autour de lui. Oh, tant mieux.

-Cessez de geindre, maître Nain, dit Gandalf en le désignant de son bâton avant de se remettre en route. Merry et Pippin sont en sécurité. Bien plus en sécurité que vous ne le serez.

-Il n'a absolument pas changé, grinça le semi-elfe en le suivant.

-Oh je pense que ce nouveau Gandalf est plus bougon que l'ancien, contesta sombrement Gimli.

-Allons-y ! S'écria Gandalf, loin devant. La guerre est sur nous, mes amis, une guerre dans laquelle seul l'usage de l'Anneau pourrait nous donner l'assurance de la victoire. Il y aura de nombreuses destructions et tout peut être perdu... Mais réjouissons-nous d'en être éloigné ! Nous ne pouvons plus être tentés par l'Anneau ! Nous devons descendre affronter un péril presque désespéré, mais ce péril mortel au moins est supprimé.

-Je ne sais pas si c'est très rassurant, dit Anfauglir en accélérant le pas, entraînant le Nain dans son sillage.

Et ils traversèrent ainsi la forêt, tombant facilement dans la routine : Gimli trébuchaient et pestaient contre les arbres et Legolas, qui s'amusaient à lui rendre la pareille et Anfauglir fredonnait une chanson en observant les deux autres membres du groupe discuter de la meilleure herbe à pipe utilisée à ce jour.

L'atmosphère était légère mais chacun savait que c'était là leurs derniers instants de paix et que les événements allaient s'enchaînaient sans leur laisser de répit.


Ils se retrouvèrent rapidement de nouveau sur l'herbe au-delà des avancées de Fangorn, à proximité de l'amas de cadavres calcinés. Mais Gandalf ne s'arrêta pas là et les fit continuer à marcher, leur faisant signe de récupérer les chevaux offerts par les Rohirrim au passage.

Ils s'éloignèrent à pied du charnier et avancèrent un moment encore, longeant la forêt jusqu'à ce que le Magicien s'arrête et s'avance un peu dans la plaine qui s'étendait devant eux. Il siffla alors par trois fois, et ce fut un son si clair qu'ils en restèrent muets. On aurait dit le flot ondulant d'une cascade ou le chant vif d'un oiseau. Puis, faible et lointain, il leur sembla entendre un hennissement de cheval. Ils attendirent, curieux. Peu après, vint le son de sabots, ne dépassant guère au début une simple trépidation du sol puis grossissant d'instant en instant pour atteindre un rapide battement sonore.

-Il vient plus d'un cheval, dit Aragorn.

-Certainement, répondit Gandalf.

-Il y en a deux, dit Legolas, qui observait la plaine. Je crois que l'un d'eux est le vôtre, Anfauglir.

Mais le semi-elfe n'avait pas attendu ses propos pour deviner que Bahamut galopait vers eux, accompagné d'un grand cheval à la robe étincelante et à la crinière flottant au vent de sa course rapide.

-C'est un des Mearas, souffla l'Elfe avec stupéfaction, à moins que mes yeux ne soient mystifiés.

Le cheval galopait avec une légèreté anormale, ses sabots semblant à peine effleurer le sol avant de se soulever. Aussitôt qu'il aperçut le Magicien, il ralentit le pas et s'avança au petit trot. À ses côtés, Bahamut, au contraire, accéléra et ne s'arrêta qu'à quelques pas d'Anfauglir qui, sans hésiter, enroula ses bras autour de la puissante encolure.

-Mon tendre, souffla-t-il alors que l'imposant étalon hennissait avec force et courbait sa fière tête vers lui, fourrant ses naseaux dans son cou.

Le semi-elfe entendit alors Gandalf présenter sa monture :

-Gripoil. Le Seigneur de tous les chevaux... et l'ami qui a partagé bien des dangers.

-Je n'ai jamais vu son pareil, murmura Legolas en inclinant la tête devant le cheval.

-Et vous ne le reverrez pas. Théoden, Roi du Rohan, lui-même, n'en a jamais vu de meilleur. Ne brille-t-il pas comme l'argent ? Ne galope-t-il pas plus vite que le vent ?

-C'est un cheval quoi, dit Anfauglir en haussant un sourcil.

Il sourit à Bahamut et glissa une main sur son chanfrein, le regard rivé dans celui de l'étalon. Il lui avait manqué.

-Fondcombe est loin, mon tendre, mais j'avais confiance. Tu es sage et rapide et tu as su me retrouver au bon moment. Chevauchons maintenant ensemble et ne nous séparons plus en ce monde avant longtemps !

L'étalon hennit et hocha vigoureusement la tête. Toute sa souplesse enfin retrouvée, le semi-elfe monta sur le large dos de sa monture, sans se soucier du manque d'équipement. Il retrouva avec plaisir la sensation de puissance contenue entre ses jambes, et sentit un sourire étirer ses lèvres lorsque Bahamut se dressa momentanément sur ses postérieurs, frémissant d'anticipation.

-Allons, allons, mon tendre... le calma-t-il en caressant son épaule.

Un regard sur Hasufel et Arod le fit sourire : les deux chevaux se tenaient bien droits et immobiles, attendant les ordres. Legolas monta avec légèreté, aidant Gimli à se mettre en croupe, et Aragorn les imita bien vite.

-Nous partons tout de suite pour Meduseld, le château de Théoden, dit Gandalf d'un ton grave. Le temps presse, il nous faudra aller vite.

Le Magicien parla alors à sa monture et Gripoil partit bon train, mais sans dépasser les limites des autres. Bahamut le suivait de près, nullement gêné de la « supériorité » de l'autre étalon. Ils galopèrent ainsi à travers le pays plat, vaste et sans arbres, le vent parcourant en vagues les interminables milles d'herbes. Aucun cheval ne ralentit ni flancha.

-Nous nous dirigeons tout droit sur les demeures de Théoden sous les pentes des Montagnes Blanches, indiqua Gandalf. Puissions-nous arriver à temps !