Coucou tout le monde, et merci beaucoup pour les rewiews que j'ai reçues pour le dernier chapitre !
Voici l'épilogue ; j'espère qu'elle vous conviendra : attention au changement de décor…
Épilogue
La jeune femme entra dans le petit bistrot en traînant les pieds, et se dirigea vers sa place habituelle. Elle balança son sac à main sur la table sans ménagement, se laissa tomber sur la chaise puis s'affala sur la petite table, le front posé sur ses bras. Depuis le comptoir, le barman l'aperçut et interrompit sa conversation.
« Excusez-moi », dit-il à son interlocuteur, « mais j'ai une urgence. » Il s'approcha d'elle.
« Allez beauté, lève au moins un peu la tête… Comment tu veux que je fasse un diagnostic valable juste en admirant le sommet de ton crâne ? »
Elle releva la tête.
« Ah oui. Quand même. Bon là je n'irai pas par quatre chemins : chocolat chaud corsé, sans sucre. »
Elle sourit malgré elle. « Merci Stéph… Je t'aime… »
Il soupira. « Paroles, paroles… Je reviens tout de suite. »
Elle s'effondra à nouveau. « Journée de merde… » Il revint avec une grande tasse. « Tiens ma belle. Alors, c'est quoi le drame ? » Il fronça les sourcils. « Ton patron n'a pas remis ça, j'espère ? Parce que là je te jure que… »
Elle l'interrompit. « Non… Côté collègues je suis tranquille. Plus rien depuis j'ai cassé le bras du vigile. »
Il sourit. « Ah oui, c'est vrai… Une double fracture, rien de tel pour décourager les autres candidats au harcèlement… Comme quoi, toutes les femmes devraient prendre des cours de self-defense, de nos jours. »
Elle hocha la tête, sans rien dire. Elle n'avait aucun souvenir concernant des cours de self-defense. Mais ça n'avait rien d'étonnant ; elle n'avait aucun souvenir concernant quoi que ce soit.
Elle s'était réveillée six mois plus tôt dans un hôpital de la banlieue parisienne. La première chose dont elle se souvenait, c'était le visage rond d'une infirmière qui la fixait d'un air estomaqué, avant de se précipiter dans le couloir. Le médecin de garde était arrivé en trombe alors qu'elle retirait son masque à oxygène et essayait de se redresser.
« Non non ! On se calme, on reste couchée… » Lui aussi semblait stupéfait. « Ça alors… Est-ce que vous pouvez parler ? »
Elle pouvait parler. Mais pas répondre à ses questions. Non, elle ne savait pas comment elle s'appelait. Ni son âge. Ni la date. Ni le nom du président de la République. Mais est-ce que c'était possible de manger quelque chose ?
Ils lui avaient servi ce qu'ils qualifiaient de repas, puis elle avait posé ses questions. Topo de la situation : elle avait été retrouvée deux mois auparavant, inconsciente, devant l'hôpital. Elle ne présentait pas de blessures, ni de traces d'une quelconque agression. Son cerveau ne souffrait d'aucune lésion. Rien n'expliquait le coma profond dans lequel elle se trouvait. On avait trouvé des papiers d'identité sur elle, mais les tentatives pour contacter un membre de sa famille ou une personne proche étaient restées vaines. Elle avait une adresse, dans le 18ème. La police s'y était rendue à tout hasard, sans résultat.
Puisqu'elle semblait avoir un chez elle, elle ne voyait aucune raison de squatter ici plus longtemps. Les médecins avaient protesté avec véhémence, mais il était hors de question qu'elle reste couchée une heure de plus. Deux mois sous surveillance médicale, ça ne leur suffisait pas ? Qu'ils se trouvent un autre sujet d'étude. Elle s'était rhabillée, puis était partie à la recherche du chef de service. Elle l'avait abordé gentiment mais fermement (en l'attrapant par sa cravate, ce qui, elle l'avait appris depuis, était impoli) et lui avait dit : « S'il vous plaît, donnez-moi le papier à remplir attestant que si je meurs au cours du siècle à venir vous n'y serez pour rien, parce que je sors maintenant, avec ou sans. Vous savez comment on va dans le 18ème arrondissement ? »
Une demie heure plus tard elle était dehors, munie de la précieuse information : métro ligne 12, station Abbesses, et d'un ticket de transport gracieusement offert par l'administration. Le quartier lui avait tout de suite plu – en même temps, il aurait fallu être franchement difficile pour ne pas fondre devant Montmartre. La concierge lui avait sauté dessus comme un camé en manque de crack, pour lui demander si elle était « la mystérieuse propriétaire du 2ème gauche » (traduire : de l'appartement du 2ème étage à gauche de l'escalier). Elle avait eu le malheur de répondre que oui, et avait ensuite eu les pires difficultés pour se débarrasser de la brave femme. Elle avait finalement fait semblant d'avoir un léger malaise, puis s'était bouclée chez elle pendant que Mme Gonzalez allait chercher un verre d'eau.
Chez elle. Un clic-clac contre un mur, et une demi-douzaine de carton éventrés par la police. De quoi déprimer un bataillon de clowns, mais elle avait mieux à faire, à commencer par l'inventaire de ses possessions. Des bouquins, divers et variés. Un ordinateur portable. Quelques bibelots. Des fringues, vraiment très chouettes. Un courrier de la Banque Générale l'informant que son compte-chèques était ouvert et crédité d'une somme confortable. Oh, intéressant : un diplôme. D'ingénieur spécialisé en sécurité. Le truc classe, avec mention et tout. De quoi dégotter un job, avec un peu de chance ; dans le domaine de la sécurité, donc. Evidemment, elle ignorait en quoi ça pouvait consister, mais elle avait le diplôme, alors…
Pas une photo, pas un courrier personnel, rien qui ressemble à un souvenir. Ni dans les cartons ; ni dans sa mémoire. Menacée par un vilain coup de blues, elle était sortie et avait marché un peu au hasard, avant de rentrer dans un bistrot. « L'étoile de Montmartre », le nom lui avait plu. Elle s'était assise et était restée sans bouger, jusqu'à ce qu'une voix lui fasse lever la tête : « Et je lui sers quoi, à Miss Monde ? »
Elle avait fixé le jeune homme quelques secondes avant de répondre. « Je ne sais pas… Je ne sais pas… ce que j'aime boire. » Sa voix tremblait un peu, mais il avait fait semblant de ne pas s'en rendre compte. « Parfait ! Figurez-vous que c'est ma spécialité, de deviner ce que les gens ont besoin de boire ! Laissez-moi voir… » Il l'avait examinée avec gravité.
« Vous êtes en voiture ? »
« Euh, non… J'habite tout près… »
« Tant mieux. Parce qu'il vous faut un daïquiri. »
Trois daïquiris, plus exactement, et un ami. Il l'avait raccompagnée gentiment, et ils avaient commencé à se voir souvent, puis presque tous les jours. Sans qu'il ne se permette jamais aucun geste ambigu. Elle avait mis longtemps à comprendre pourquoi – jusqu'à ce qu'il le lui dise, en fait. Elle avait été un peu étonnée. « Gay ? Ah bon ? Ah non, je n'ai aucun problème avec ça. C'est juste que j'avais pas remarqué. » Il lui avait envoyé une bourrade. « T'es trop mignonne, quand tu t'y mets ! Pourquoi tu crois que je t'ai pas encore demandée en mariage ? »
Concernant le quotidien, elle ne savait pas par où commencer. Mais heureusement le ciel était avec elle, en la personne de Mme Gonzalez. Moyennant le récit détaillé de ses aventures (« Oune amnésie ?! Ch'est pas possible ! Comme dans les Feux dé l'Amour ? »), la concierge avait pris les choses en main et activé son réseau, qui n'avait rien à envier à celui de la mafia japonaise. De l'abonnement internet au meilleur salon de coiffure du coin, plus de souci à se faire. Il ne lui manquait qu'un travail.
Puis elle avait reçu un coup de fil d'un gros cabinet de consultants en sécurité des biens et des personnes. Elle avait eu des contacts avec eux un peu moins d'un an auparavant, et une place venait de se libérer, alors elle pourrait peut-être passer un entretien ? Mais certainement. Mardi 15 heures, attendez que je consulte mon agenda, oui ça convient pas de problème, bonne soirée à vous aussi. Elle s'était rendue à l'entretien munie de son seul diplôme. Un CV ? Ah non, désolée. Une expérience professionnelle ? Ah ça c'était très possible, mais malheureusement elle ne s'en souvenait pas.
Elle avait cependant été embauchée sans difficulté. Elle s'était rapidement rendue compte que c'était parce que le manager qu'elle avait rencontré voulait coucher avec elle. De ce côté-là il avait raté son coup, dans tous les sens du terme. Par contre, il avait involontairement réalisé un excellent recrutement. De l'avis général, elle avait un « don » pour la sécurité. Ses collègues appelaient ça comme ça parce qu'ils trouvaient sa manière de travailler très peu orthodoxe ; elle semblait s'appuyer principalement sur une sorte d'intuition. Elle ne trouvait pas ça compliqué, pourtant. Le but c'était de protéger quelqu'un, ou parfois quelque chose. Ça lui parlait, ça. Elle savait le faire.
Mais depuis une semaine elle devait coordonner le dispositif de sécurité organisé autour d'un affreux petit PDG libidineux, en attendant qu'il signe un gros contrat. Du coup il était impensable qu'elle le frappe elle-même, mais elle n'était pas sûre de tenir jusqu'à la fin. La prochaine remarque relative à sa poitrine serait peut-être de trop. C'est pourquoi elle s'accrochait actuellement à sa tasse de chocolat chaud corsé sans sucre avec l'énergie du désespoir.
« Stéph, si je le tue après qu'il ait signé, je fais preuve de conscience professionnelle, non ? » Il fit la moue. « Je pense que oui. Le problème c'est plutôt le meurtre ; sauf si on ne retrouve jamais le corps. » Elle eut un sourire plutôt flippant. « Je devrais pouvoir faire ça… Il faudrait que je… »
Elle s'interrompit net. Un homme venait d'entrer dans le café, et elle n'était pas sûre de ne pas être victime d'une hallucination. « Stéph… Rassure-moi, dis-moi que tu le vois aussi… » Un gargouillis étranglé lui parvint, et elle prit ça pour un oui. Ils restèrent immobiles dix secondes, puis Stéph s'assit en face d'elle et lui attrapa le menton pour qu'elle tourne la tête vers lui. « OK ma chérie. On la joue à la loyale. Tu tentes le coup ; s'il ne réagit pas, alors c'est que j'ai toutes mes chances. Tu es le meilleur détecteur de gays que j'ai jamais rencontré. »
Elle rougit. « Quoi ? Mais j'ai jamais dit que j'allais l'aborder ! Je voulais juste dire qu'il était… Enfin, c'est vrai qu'il est… » Stéph hocha la tête. « Moi non plus, j'ai pas encore trouvé le mot. Allez ma puce. Que le meilleur gagne. » Il l'embrassa sur la joue et partit prendre la commande de l'inconnu. Elle admira son professionnalisme.
Il était gonflé, quand même… Pourquoi il ne faisait pas le tri lui-même ? Un détecteur, et puis quoi encore. Elle n'avait aucune raison d'aborder cet homme. Elle avait juste du mal à regarder ailleurs pour l'instant, mais ça allait passer, sans aucun doute. Il avait quelque chose de spécial. En fait il n'avait pas l'air… réel. « C'est ça. Il n'est pas vrai, ce type. Il sort tout droit d'un conte. » Ou plutôt d'un bouquin de fantasy… Une sorte d'elfe, ou un truc comme ça.
Il portait une simple chemise blanche, sans cravate, sur un pantalon en toile noir. Rien de plus classique. Simplement, la plupart des tops modèles auraient probablement tué père et mère pour les porter comme il le faisait. Et il avait des cheveux incroyables ; ils lui descendaient presque jusqu'au milieu du dos. C'était franchement extravagant comme coiffure, pour un homme, mais ça ne choquait pas, sur lui. Ça semblait plutôt naturel. Enfin si on pouvait dire ça, concernant quelqu'un d'apparence aussi… surnaturelle.
Elle sursauta un peu, en se demandant depuis combien de temps elle le regardait fixement. Au moins cinq minutes, facile. Mais la vraie question, c'était depuis combien de temps il la regardait, lui. Puis il se leva, saisit sa tasse et se dirigea vers elle. Elle enregistra machinalement le « Et merde... » dégoûté marmonné par Stéph depuis le comptoir, tandis que l'inconnu s'approchait d'elle. « Excusez-moi par avance si je vous importune », dit-il. « Verriez-vous un inconvénient à ce que je profite quelques instants de votre compagnie ? »
Elle décida de reprendre un minimum de contenance, et sourit. « Demandé comme ça, c'est difficile de refuser… Je vous en prie. » Il inclina la tête en souriant et s'assit. Il avait une classe carrément surréaliste. A milles lieues de tous les bellâtres dont elle avait l'habitude de subir les avances. Il s'exprimait avec une courtoisie presque désuète mais tout à fait délicieuse. Son attitude était assurée mais pas arrogante, et il ne la dévorait pas des yeux comme le faisaient la majorité des hommes. Il posait sur elle un regard calme mais d'une surprenante intensité, et elle eut l'impression, sans pouvoir l'expliquer, qu'il dissimulait derrière cette façade sereine des sentiments d'une violence difficilement contenue.
« Je m'appelle Byakuya », dit-il. Elle ouvrit de grands yeux. « Byakuya ? » Elle pencha la tête. « C'est certainement le prénom le plus étrange que j'ai jamais entendu. » Il rit franchement, et elle se troubla. « Pardon… Je veux dire, je trouve ça tout à fait joli… Original, mais joli. » Elle eut un petit haussement d'épaules en signe d'excuse. « Désolée. J'ai une fâcheuse tendance à dire ce qui me passe par la tête… »
« Ne vous excusez pas », répondit-t-il d'une voix douce. « Ce n'est rien. » En effet, il ne semblait pas vexé. En réalité ça avait même l'air de lui plaire, bizarrement.
« Aimez-vous Montmartre, Byakuya ? » Il acquiesça. « Beaucoup. C'est la première fois que j'y viens, il me semble. » Elle s'étonna. Drôle de façon de s'exprimer… On était venu à Montmartre, ou pas. C'était un peu comme de dire « Je crois que j'ai visité les Pyramides, une fois. » Mais elle parvint à garder cette réflexion pour elle. « Vous venez pour affaires ? » Elle posait la question par politesse, mais elle avait du mal à se concentrer sur la conversation. Elle se sentait de plus en plus fascinée. Cette voix qu'il avait… C'était sans doute le son le plus agréable qu'elle ait jamais entendu. Plus elle regardait ses yeux, plus elle avait le sentiment de perdre pied. Gris sombre, ou bleu nuit… Ou plutôt une autre couleur, dont il avait l'exclusivité.
Il souriait. En fait il avait l'air de plus en plus amusé. Puis il se tut. Oh mon dieu elle ne se souvenait absolument pas de ce qu'il avait raconté. Un truc à propos d'antiquités, et euh, du Japon médiéval, et peut-être aussi une histoire de sabres anciens… Elle essaya de donner le change, hochant la tête d'un air concerné. En pure perte.
« Vous n'avez quasiment pas écouté ce que je viens de vous dire. » Elle ouvrit la bouche pour nier puis la referma en rougissant vivement. Ce qui la troublait le plus, ce n'était pas de s'être montrée impolie. C'était le ton qu'il venait d'employer. Il y avait une telle tendresse dans sa voix… Comme s'il ne connaissait rien de plus touchant qu'une femme qui n'écoutait rien à ce qu'il disait.
« Epouse-le », pensa-t-elle subitement.
« Comment puis-je vous convaincre de dîner avec moi ? » demanda-t-il au même instant. Et bien en fait, elle était convaincue depuis l'instant où il était entré dans la pièce. Elle se retint juste à temps ; ce n'était pas une chose à avouer à un homme après une demie heure de conversation. Ou alors autant le faire monter directement chez elle, et tout le monde gagnerait du temps. Elle caressa cette idée quelques secondes, avant de se coller mentalement une gifle. « Mais ça va pas, non ? Un peu de retenue, quand même. » Hum.
« Je ne sais pas », répondit-elle. « Essayez votre technique habituelle, je vous dirai si elle est au point… »
Il lui sourit. « Je crains de manquer un peu de pratique… Sans compter que vous ne m'aidez pas ; je ne connais même pas votre prénom. » Ah oui, tiens. Elle fit une petite grimace.
« Oh… C'est Cassilya. Mais pour tout vous dire, je ne l'aime pas trop. »
« Si vous n'aimez pas votre prénom, vous devriez songer à un diminutif. »
Elle avait dit ça spontanément, mais lui semblait sérieux. « Un diminutif ? » Elle réfléchit. « C'est étrange, je n'y avait pas pensé. Je ne sais pas… si quelqu'un m'a déjà donné un diminutif. »
Il la fixa intensément et effleura légèrement sa main de la sienne.
« Ce n'est pas grave… Dans ce cas, je serai le premier, Lya. »
- FIN -
Voilà. Cette fois c'est vraiment fini. Ce qui me déprime un peu, je dois avouer. Je suis une sentimentale, quand même…
Dites-moi si ça vous a plu… J'ai un peu changé de style pour l'épilogue, j'avais envie de conclure sur une ouverture (comme dans les disserts de ma jeunesse…).
Merci mille fois d'avoir suivi cette histoire. Et peut-être à une prochaine, si l'inspiration le veut !
