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Tarapoto

# 13.

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1er novembre 2028 — Quelque part au Pérou


La petite main emprisonnée dans celle de Scorpius tremblait comme une feuille. À côté de lui, Zoyla était résolument silencieuse, mais des larmes roulaient le long de ses joues, témoignant du chaos qui régnait dans le cœur de la petite fille, effrayée par le monde qui l'entourait. Un monde qui n'était plus le sien. Un monde inhospitalier pour une fillette de son âge, prisonnière d'une vie passée. Lorsqu'ils avaient quitté l'hôpital, Zoyla s'était aussitôt retrouvée confrontée à la cacophonie et la brutalité du monde réel, et la panique l'avait submergée. Instinctivement, Scorpius avait agrippé sa main et avait transplané, l'arrachant à la grande ville de Lima et à ses habitants pressés, ses touristes agitées, ses rues bruyantes, ses grandes artères embouteillées, ses magasins racoleurs, ses grands panneaux publicitaires lumineux, ses géants de briques et de verre, et tout un tas d'autres choses qu'elle n'avait jamais vus auparavant et lui rappelaient que le monde d'aujourd'hui n'était plus le sien, et que la vie qu'elle avait connue des siècles plus tôt serait à tout jamais un simple souvenir.

Le cœur serré, Scorpius resserra ses doigts autour de ceux de la fillette. Ils étaient désormais plantés au beau milieu de nulle part, loin de toute civilisation, et la sérénité qui se dégageait des lieux leur permit à tous deux de retrouver leur calme. Autour d'eux, la nature s'étendait à perte de vue, si bien que rien n'aurait pu troubler la tranquillité des lieux —ni le bruit strident d'un klaxon, ni la sonnerie irritante d'un téléphone portable—, rien. Ils se trouvaient à des dizaines de kilomètres du centre-ville de Tarapoto, dans un champ à flanc de volcan, la forêt se dessinant au loin. C'était le premier endroit auquel Scorpius avait pensé. Il était au Pérou depuis des mois et pas une fois il ne s'était aventuré en dehors des frontières de Tarapoto. Il n'avait quitté le chantier qu'à de très rares occasions, et chaque fois, il s'était contenté de faire l'aller-retour à pied du campement au centre-ville lorsqu'il avait eu besoin de quelque chose dans le quartier sorcier. Toutefois, il avait promis à Zoyla de la ramener chez elle et Tarapoto était chez elle. Son père avait construit le temple dans lequel il l'avait enterrée sur les ruines de la demeure qui avait un jour été la leur, du moins, c'est ce qu'il avait découvert avec Rose au début de leurs recherches.

Après de très longues minutes, lorsqu'il sentit Zoyla se calmer un petit peu à ses côtés et qu'elle sembla ne plus avoir de larmes à verser, Scorpius se pencha vers elle et lui adressa un sourire qui se voulait rassurant. Un sourire qu'il avait appris à esquisser juste pour elle et qui serait, quoi qu'il arrive, toujours le sien.

— Ça va ? Demanda-t-il dans un souffle à peine audible, comme s'il avait peur que le son de sa voix ne l'effraie.

Zoyla hocha la tête, mais ses lèvres tremblantes demeurèrent résolument closes.

— Beaucoup de choses… beaucoup de choses ont changé pendant que tu… pendant que tu dormais. Tu te souviens, on en a parlé à l'hôpital quand tu t'es réveillée ?

La fillette hocha à nouveau la tête et Scorpius la vit rassembler son courage, une expression fragile, mais résolue, se glissant sur les traits enfantins de son visage.

— Est-ce qu'on est obligés d'y retourner ? Demanda-t-elle d'une petite voix.

— Non, bien sûr que non.

Le corps de Zoyla sembla se détendre et Scorpius ne manqua pas le soulagement qui baigna aussitôt ses grands yeux sombres.

— On va transplaner encore une fois, tu veux bien ? C'est juste en haut de ce volcan, tu vois ? Fit-il en pointant son doigt vers le ciel, là où la montagne disparaissait sous une forêt luxuriante, à des kilomètres de là où ils se trouvaient.

— Transplaner ? Répéta la jeune fille en fronçant les sourcils.

— Oui c'est… c'est ce qu'on vient de faire.

Zoyla grimaça et leva un visage incertain vers le jeune homme.

— On ne peut pas y aller à pied, plutôt ? Demanda-t-elle d'une voix chevrotante qui fendit le cœur de Scorpius en un million d'irréparables morceaux.

Et retarder le moment où il lui faudrait dire au revoir ? Où il lui faudrait laisser Zoyla partir ?

— Bien sûr, répondit-il dans un souffle douloureux. Tout ce que tu veux.

Et c'était vrai. Il n'y avait rien que Scorpius aurait pu refuser à Zoyla. Il aurait littéralement remué ciel et terre pour lui donner ce qu'elle voulait. Tout ce qu'elle voulait.

Cette révélation le percuta de plein fouet et il se raidit, ses doigts se resserrant une fois de plus autour de la petite main de Zoyla. Son cœur manqua de le lâcher sous l'avalanche des émotions qui emplirent sa cage thoracique lorsqu'il croisa le regard sombre, vulnérable de la fillette à ses côtés.

Pour la première fois depuis que Rose avait découvert l'identité d'El Mago et l'étendue de ce qu'il avait fait, des crimes qu'il avait commis, Scorpius comprit. Bien sûr que c'était mal, que rien ne devait justifier une telle haine, une telle cruauté. Bien sûr que justice ne devait jamais devenir bourreau. Mais pouvait-il prétendre une seule seconde qu'il s'en serait remis à la justice pour venger la mort de sa fille à la place d'El Mago ? La mort de Zoyla ? Non. Il aurait fait exactement la même chose. Il aurait traqué les hommes qui lui avait fait du mal et n'en aurait épargné aucun. Il aurait aimé se croire plus fort que cela, plus digne, mais ce n'était pas le cas. Il était humain. Aussi enfouis qu'étaient ses sentiments, aussi froid et distant pouvait-il sembler… Scorpius était humain, ni plus, ni moins qu'un autre, et les êtres humains étaient des créatures délicates, des marionnettes à la merci de leurs propres émotions. Peu importe que la raison tente de s'interposer, elle ne pouvait que s'incliner devant la vigueur du cœur humain, capricieux, rebelle, impétueux, mais ô combien fragile.

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Fébrile, Scorpius fut arraché à ses pensées par la petite main de Zoyla, qui le tirait en avant avec douceur, mais fermeté, et lorsqu'il baissa les yeux pour croiser son regard, la détermination qu'il y lut manqua de le faire craquer.

— On y va ?

Le jeune homme déglutit et hocha silencieusement la tête. Il se força à puiser un sourire dans son stock limité de courage avant d'inspirer profondément et d'ordonner à ses jambes de bouger. Sa main, toujours enroulée autour de celle de Zoyla, sembla resserrer son étau autour de celle-ci, un peu plus encore, comme s'il refusait —ou cherchait à repousser le moment— de la laisser partir.

Ils se mirent en route, le soleil se hissant dans le ciel au-dessus de leur tête comme s'il voulait guider leur ascension du volcan.

Chaque pas qui le rapprochait du chantier semblait demander à Scorpius un effort inhumain. Il ne pouvait se résoudre à dire au revoir à la petite fille à ses côtés. Il ne pouvait imaginer la laisser partir sans qu'elle n'ait eu la chance de grandir, de s'épanouir, de vivre. C'était injuste. C'était cruel.

Le jeune homme ne cherchait même plus à réprimer ses émotions, elles l'avaient déjà envahi et changé à tout jamais. Il ne pouvait que les embrasser et les laisser prendre les rennes.

Son regard glissa pour la énième fois vers Zoyla.

— À quoi tu penses ? Demanda-il, sans être sûr de vouloir entendre sa réponse.

La fillette leva son visage pâle et anguleux vers lui.

— Je… Mon père.

Le cœur de Scorpius se serra, mais il demeura silencieux et lui laissa le temps de trier ses pensées et de poursuivre

— Beaucoup de choses sont différentes mais…

— Mais quoi ? La pressa Scorpius avec douceur lorsqu'elle s'interrompit cette fois.

— Tu m'emmènes là où… là où je me suis réveillée, n'est-ce pas ?

Scorpius hocha lentement la tête.

— Oui, d'après ce que Ro…d'après ce que Rose a découvert, il a bâti ce temple pour toi, là où tu as grandi.

Zoyla sourit.

— Je reconnais ce volcan, fit-elle en pointant son doigt devant elle. Mais ce n'était pas comme ça avant…

— J'imagine que non.

— Ma maison n'est plus là, c'est ça ?

Cette fois, Scorpius mit un certain temps avant de répondre, le cœur lourd de la tristesse qui noyait le regard de la courageuse fillette à ses côtés.

— Non. Non, elle n'est plus là.

Zoyla haussa les épaules avec une bravoure qu'une enfant de son âge ne devrait jamais avoir à afficher. Elle avait déjà tellement souffert…

— Mais tu me ramènes quand même dans ce temple ?

— Seulement si c'est ce que tu veux. Si tu veux qu'on rebrousse chemin, qu'on retourne à l'hôpital, on peut p…

— Non, l'interrompit Zoyla avec un sourire tremblant. Je veux rentrer chez moi. Je… je sais bien que mon père ne sera pas là et que je ne le reverrai jamais, mais…

La fillette se tut et baissa les yeux sur le bout de ses chaussures.

— Mais quoi ? Mais quoi, Zoyla ? Répéta Scorpius, qui cédait davantage à la panique chaque minute.

— Mais tu m'as dit qu'il avait construit ce temple pour moi…

— Oui, ça ne fait aucun doute.

Le sourire de la petite fille se mua lentement sous les yeux du jeune homme.

— Alors c'est là que je veux aller.

Scorpius hocha la tête et, sans jamais lâcher sa main, guida lentement Zoyla à travers la montagne, jusqu'à ce qu'il sente que la petite fille commence à fatiguer. Ils s'arrêtèrent un instant et s'assirent à l'écart du chemin de terre pour se poser dans un champ désert, à plusieurs centaines de mètres de la petite cabane du vieil El Sabio.

Ils reprirent la route quelques minutes plus tard, mais cette fois, Scorpius hissa la petite sur son dos. Les bras enroulés autour de ses épaules, il sentit Zoyla enfouir son visage dans son cou et l'affection qu'il éprouvait déjà pour elle s'intensifia. Comment aurait-il pu en être autrement ? Comment aurait-il pu rester insensible à la petite fille, à ses cicatrices, ses larmes, et son sourire ?

— Dis, Scorpius ? L'arracha la voix de Zoyla après de longues minutes d'ascension silencieuse.

— Oui ?

— Tu... Quand tu auras ramené Rose et que je serai à nouveau m-morte… Tu…tu crois que là où j'irai, je vais retrouver mon papa ?

Il sentit une larme rouler dans sa nuque, là où Zoyla avait enfoui son visage.

Scorpius hésita. Il n'avait jamais su mentir. Ou plutôt, il n'en avait jamais vu l'intérêt. Il s'était toujours moqué de savoir si la vérité blessait ceux à qui il la délivrait lorsqu'il avait quelque chose à dire, il le disait, que cela plaise ou non. Mais blesser Zoyla lui était physiquement impossible.

— Je ne sais pas. Peut-être… Oui, à vrai dire, j'en suis certain. Ça ne fait aucun doute. Pourquoi est-ce que tu ne le retrouverais pas ? Il doit t'attendre. Il t'attend depuis des années…

Zoyla sembla réfléchir plusieurs secondes à la question avant de reprendre

— Mais si je pars… ce sera pour toujours ? Je ne te reverrai plus jamais ?

Les paupières du jeune homme se fermèrent d'elles-mêmes, barrant le passage aux larmes qui le submergèrent sans prévenir. Il ne s'expliquait pas le lien qui s'était formé entre Zoyla et lui, ni pourquoi la petite fille avait semblé lui faire confiance dès le départ, mais à la seconde où elle s'était accrochée à lui comme à une bouée de secours, quelque chose en lui avait changé pour toujours. Aussi soudainement qu'irrémédiablement.

Il inspira profondément, et rouvrit les yeux

— Je crois que… si tu le veux vraiment, alors on se reverra, mentit-il, la gorge nouée.

Zoyla posa son menton sur son épaule et du coin de l'œil, Scorpius la vit sourire.

— Je t'attendrai alors.

Parce qu'il ne sut quoi répondre, Scorpius préféra garder le silence, mais il resserra les jambes de Zoyla autour de lui et ses doigts s'enroulèrent plus fermement sous les genoux de la petite fille.

Chaque seconde qui s'écoulait était une seconde qu'il ne passerait plus en compagnie de Zoyla et à ce titre, chaque pas qu'il faisait en direction du chantier lui était plus difficile que le précédent. Il n'était pas prêt. Il n'était pas prêt à dire au revoir, il n'était pas prêt à la laisser partir.

Il savait que c'était dans l'ordre des choses, il savait que c'était la seule solution, et il savait qu'il n'y avait plus rien pour Zoyla ici, mais malgré tout, l'idée de se séparer de cette minuscule fillette qui avait déjà trop vécu, et pas assez à la fois, lui brisait le cœur.

— Dis, Scorpius ? Demanda à nouveau la fillette sur son dos.

— Oui ?

— Quand Rose se réveillera… tu ne m'oublieras pas, hein ?

Cette fois, le jeune homme ne put retenir une larme d'échapper à son carcan de contrôle. Elle roula le long de sa joue et il ne parvint à emplir ses poumons d'air que lorsqu'elle termina sa chute dans son cou.

— Non. Bien sûr que non, fit-il d'une voix rauque alors que le chantier commençait à se dessiner loin devant eux.

Il sentit Zoyla resserrer ses bras autour de son cou et sourit.

— Tu l'aimes ?

— Qu-quoi ? Bredouilla Scorpius en clignant des paupières.

— Rose.

Il fallut plusieurs minutes à Scorpius pour répondre à la question de Zoyla.

— Je ne sais pas, admit-il honnêtement.

— Hmm, souffla la jeune fille. Mais tu tiens à elle ?

— Oui, répondit Scorpius, sans hésiter cette fois.

— Pourquoi ?

Pourquoi ? Le jeune se sentit rougir, ce qui, dans ses souvenirs, ne lui était jamais (ou presque) arrivé.

— C'est une bonne question, reconnut-il après un long moment de réflexion. À vrai dire, moi aussi je me le demande, ajouta-t-il en laissant échapper un bref éclat de rire. Je ne sais toujours pas comment c'est arrivé. J'étais tranquille dans mon coin, et puis d'un coup, je ne l'étais plus.

Zoyla fronça les sourcils dans son dos. Pour une enfant de son âge, ce qu'il racontait était sûrement incompréhensible. Absurde, même.

— Je ne comprends pas…

— Ne t'en fais pas, moi non plus, souffla Scorpius en riant.

Zoyla éclata de rire à son tour, un son mélodieux, léger, et enfantin qui comprima la poitrine du jeune homme. C'était la première fois qu'il l'entendait rire depuis qu'elle s'était réveillée. Il ferma les yeux un instant et se promit de se souvenir de ce son pour l'éternité, de se souvenir que malgré tout ce qu'elle avait traversé, l'innocence de Zoyla était restée intacte. Il n'y avait rien de plus magique que le rire d'un enfant. Honnête. Pur.

— Tu es bizarre, Scorpius…

Le sourire de Scorpius fendit son visage en deux morceaux parfaitement symétriques.

— Tu trouves ?

— Oui !

Le rire de Zoyla continua de résonner près de son oreille et le sourire de Scorpius s'élargit davantage encore, puis s'effrita complètement lorsque la silhouette du chantier se précisa devant eux. Au-dessus de leur tête, le soleil avait presque atteint son zénith. Ils marchaient déjà depuis presque deux heures et Scorpius avait beau prendre son temps, il ne pouvait repousser l'inévitable plus longtemps.

— On y est presque, souffla-t-il d'une voix tremblante, sentant aussitôt les bras de Zoyla se resserrer autour de lui.

Il s'agrippa à elle comme elle s'était agripper à lui tant de fois depuis qu'elle s'était réveillée, le cœur de Scorpius tomba lourdement dans sa poitrine comme une ancre jetée par-dessus bord.


1er novembre 2028 — Chantier archéologique de Tarapoto, Pérou


À l'entrée du chantier, fermé depuis l'incident, Scorpius aperçut Argile et Samuel, les deux sorciers qui assuraient la sécurité du site et étaient chargés de tenir les Moldus un peu trop curieux à distance. Les deux hommes vêtus de robes noires avisèrent Zoyla du regard et cette dernière se cacha aussitôt derrière Scorpius qui emprisonna sa main dans la sienne.

— Tout va bien, Zoyla, la rassura-t-il d'une voix douce avant de reporter son attention vers les deux gardes.

— Malefoy, personne ne peut entrer jusqu'à nouvel ordre, commença Argile en lui adressant une grimace contrite.

— Je sais.

Il fouilla dans la poche de son pantalon et en sortit un rouleau de parchemin qu'il remit aussitôt au sorcier devant lui.

— J'ai l'autorisation de Fingal et du Ministère. Zoyla et moi… on a quelque chose à faire. Ça ne sera pas long.

L'expression qu'affichait le jeune homme dut convaincre les deux sorciers, qui échangèrent un regard avant de hocher la tête.

— Bien, fit Samuel en s'écartant pour sortir sa baguette et prononcer les contre-sorts des enchantements qui scellaient l'entrée.

— Comment va Rose ? Demanda Argile à Scorpius, tendit que son collègue rangeait sa baguette.

Le jeune homme déglutit, son regard glissant vers Zoyla, tout à coup redevenue muette.

— On le saura bientôt, souffla-t-il.

Argile et Samuel échangèrent un nouveau regard et lorsqu'ils croisèrent celui de Scorpius, ce dernier ne put ignorer la pitié qu'il y lut. Sa main se resserra d'elle-même autour de celle de Zoyla, qui s'y cramponna comme si sa vie en dépendait.

Sans ajouter un mot, Argile et Samuel s'écartèrent pour les laisser passer et Scorpius entraîna la fillette avec lui avec douceur ;

— Tu viens ?

Zoyla le suivit sans émettre le moindre son et ils pénétrèrent sur le chantier dans un silence de plomb. Comme s'il était sous l'influence de l'Imperium, Scorpius se dirigea vers le temple enseveli dans lequel il avait passé toutes ses journées depuis des mois. Combien d'heures au total avait-il passées à chercher le moyen d'entrer dans le tombeau d'El Mago ? Des centaines, sûrement, et voilà qu'aujourd'hui, il n'y avait rien qu'il redoutait plus au monde.

— C'est ici, dit-il lorsqu'ils arrivèrent devant l'entrée du temple, creusée sous terre.

Zoyla hocha lentement la tête, le menton tremblant.

— On peut entrer ?

Maintenant qu'ils étaient là, Scorpius n'était pas certain de vouloir laisser Zoyla entrer dans le temple que son père avait construit pour elle et dans lequel elle avait déjà passé tellement d'années. Mais lorsqu'il croisa le regard suppliant de la petite fille, Scorpius craqua. Il hocha lentement la tête, mais ne parvint pas à esquisser le sourire confiant, rassurant, dont la fillette aurait eu besoin.

— Viens-là, fit le jeune homme en l'attirant près de lui. Je vais descendre en premier, et ensuite, il faudra que tu sautes, d'accord ? Je serai là pour te rattraper.

Zoyla acquiesça, lâcha sa main, et s'écarta d'un pas pour laisser Scorpius descendre. Ce dernier inspira profondément et sortit sa baguette.

Lumos, souffla-t-il. À tout de suite.

Il tourna le dos à la jeune fille et se glissa dans le trou comme il l'avait fait un nombre incalculable de fois auparavant. Lorsqu'il atterrit sur ses deux jambes, il appela Zoyla, sa voix résonnant dans l'immensité du temple, et tendit les bras. Sans hésiter, Zoyla se hissa dans l'ouverture et sauta dans les bras de Scorpius. Ému par la confiance aveugle qu'elle semblait avoir en lui, Scorpius mit plusieurs secondes à relâcher son étreinte. Lorsqu'il la déposa enfin sur le sol, il lui tendit une main, qu'elle attrapa sans attendre, et pointa sa baguette devant lui de l'autre.

Trop fébrile pour parler, Scorpius garda le silence et entraîna Zoyla avec lui à travers les galeries qui menaient au tombeau. Lorsqu'ils arrivèrent dans l'antichambre, la fillette se raidit à côté de lui et il s'immobilisa aussitôt.

— Zoyla, qu'est-ce qu'il y a ? Demanda-t-il, la panique faisant légèrement trembler sa voix.

La jeune fille ouvra la bouche pour répondre, de nouvelles larmes bordant ses grands yeux sombres. Scorpius suivit le regard terrorisé de la jeune fille jusqu'aux fresques colorées qui recouvraient les murs du sol au plafond autour d'eux.

— Tu… tu peux les lire ?

Zoyla hocha la tête, le menton tremblant, lorsque soudain, Scorpius se rendit compte d'une chose à laquelle, dans le chaos qui l'entourait depuis plusieurs, il n'avait pas fait attention.

— Comment se fait-il que tu puisses comprendre et parler ma langue ? Tu… tu ne devrais pas… d'après Rose, tu devrais parler le Quechua…

Zoyla cligna des yeux, sans comprendre. Scorpius secoua la tête, puis reporta son attention vers les frises autour d'eux. Un frisson le parcourut et il serra aussitôt la mâchoire.

— Ne fais pas attention à ça, d'accord ? Je t'ai promis que personne ne te ferait jamais plus de mal, et je tiens toujours mes promesses.

La fillette baissa la tête, mais pas avant que Scorpius n'ait le temps de voir une larme rouler sur sa joue.

— On… on peut s'en aller, Zoyla. On n'est pas obligé de faire ça.

Sans un mot, la minuscule petite fille tira sur la main du jeune homme et l'entraîna vers la porte désormais ouverte du tombeau. Impuissant, Scorpius la suivit, incapable de clarifier le champ de bataille sur lequel s'affrontaient chacune de ses pensées, confuses et contradictoires. Le cœur battant à tout rompre, Scorpius entra dans le tombeau à la suite de Zoyla et, lorsque cette dernière lâcha sa main, il dut se retenir de la rattraper.

Il regarda Zoyla se diriger vers le centre de la pièce, là où se trouvait son tombeau désormais ouvert, puis se pencher au-dessus de celui-ci comme si elle cherchait à y récupérer quelque chose. Ne pas l'en empêcher demanda un effort considérable à Scorpius, qui retenait inconsciemment sa respiration. Il ne relâcha l'air séquestré dans ses poumons qu'une fois que Zoyla se retourna, mais lorsqu'il vit ce qu'elle tenait, serré conte sa poitrine, le chaos qui régnait dans sa cage thoracique et qu'il avait fait tant d'efforts pour contenir jusque-là, se défit de ses chaînes.

— Zoyla…

— C'est mon papa qui l'a faite pour moi, souffla la petite fille en tendant une petite poupée de chiffons au jeune homme.

Les mains tremblantes, Scorpius saisit délicatement la poupée avant de croiser le regard sombre de Zoyla.

— Je te la donne.

— Non, tu ne peux pas faire ça, c'est la tienne, répliqua Scorpius, les yeux écarquillés, en essayant de la lui rendre.

— Mais je n'en aurai plus besoin maintenant. Je veux que tu l'aies.

Touché, Scorpius s'agenouilla devant elle et se força à sourire.

— Merci.

Zoyla haussa les épaules, son expression fragile comme du verre, avant de jeter ses bras autour du cou de Scorpius et d'enfouir son visage dans sa chemise. Le jeune homme retourna l'étreinte sans hésiter et, cette fois-ci, un véritable sourire se fraya un chemin sur ses lèvres. Lorsque Zoyla le relâcha enfin, il fallut plusieurs secondes au jeune homme pour comprendre qu'elle venait de lui dire au revoir, et les larmes qu'il voyait désormais abondamment couler sur ses joues furent pour lui comme recevoir un puissant sortilège de plein fouet.

Zoyla avait déjà fait volte-face et se dirigeait vers le petit coffre aux pieds de sa sépulture.

— Non, non, non ! Attends ! S'écria tout à coup le jeune homme en retenant la fillette dans ses bras. Attends ! Attends…on va trouver une autre solution… Il y a forcément une autre solution…

La panique avait submergé Scorpius et, pour quelqu'un qui n'avait jamais affronté ses émotions de toute sa vie, c'était presque de la torture d'être ainsi écorché vif. Jamais encore il ne s'était laissé si complètement allé à ressentir.

Du moins jusqu'à Rose.

Jusqu'à Zoyla.

Le cœur battant à tout rompre, les yeux écarquillés avec horreur, le front plissé avec désespoir, la gorge sèche, Scorpius était victime d'une foule d'émotions qui lui étaient inconnues et prenaient un malin plaisir à mettre ses sentiments à feu et à sang. Il n'était pas prêt pour ça.

Mais alors qu'il resserra son étreinte autour de Zoyla, cette dernière le repoussa avec douceur, tremblante.

— N-non, bredouilla-t-elle, le regard baigné de larmes. Je… je ne v-veux pas rester…ici, je veux partir. Et tu dois ramener R-Rose.

Devant le mutisme du jeune homme, Zoyla poursuivit avec un sourire déchirant.

— Tu sais que j'ai raison. Je ne devrais pas être là. J'-j'ai peur mais… je dois y aller, tu le sais…

— Mais c'est pas grave ça, on peut trouver le moyen de…

— Non, je veux partir, répéta la fillette en reculant encore d'un pas, sous le regard impuissant de Scorpius.

Bien sûr qu'il comprenait. Ce monde n'était plus le sien et Zoyla n'avait plus sa place ici, même s'il aurait tout donné pour lui en faire une. Comment convaincre une fillette haute comme trois pommes que malgré tout ce qu'elle avait vécu, elle devait croire qu'il y avait un futur pour elle ici ?

Scorpius ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Il sentait les larmes couler sur ses joues mais n'en avait que faire.

Il tendit une main tremblante vers Zoyla et l'attira contre lui un long moment.

Après ce qui lui sembla être une éternité bien trop courte, Scorpius la relâcha, lentement, et déposa un bref baiser sur son front.

— Je suis désolé, souffla-t-il d'une voix fébrile, à peine audible. Je suis tellement désolé…

Zoyla se contenta de sourire avec une pureté qui finit de briser son cœur.

— Prêt ? Demanda-t-elle.

Prêt ? Non. Non, il était loin d'être prêt. Pourtant, il sortit sa baguette et hocha la tête. Zoyla lui tourna le dos et s'approcha du coffre, qu'elle souleva avant de venir déposer devant Scorpius.

Un, souffla la jeune fille.

Les doigts de Scorpius se mirent à trembler furieusement autour de sa baguette, tout air désertant ses poumons.

Deux…

Son regard croisa celui de Zoyla, puis glissa vers son sourire, et il rangea aussitôt l'instant dans le tiroir de ses souvenirs immortels.

— …Trois.

Zoyla ouvrit le coffre et Scorpius pointa sa baguette vers la poitrine de la fillette. Un éclair blanc déchira la pièce, puis, plus rien.

Zoyla s'effondra et Scorpius se précipita vers elle pour retenir sa chute.

Le corps inerte de la fillette retomba dans ses bras et Scorpius sut, avec certitude, que Zoyla était partie pour toujours. Il n'eut pas besoin de regarder dans le coffre pour s'assurer qu'il était vide. Il savait qu'il l'était. Tout comme il savait qu'à des milliers de kilomètres de là, Rose venait de se réveiller.

Pourtant, il ne bougea pas. Immobile, il tint le corps sans vie de Zoyla dans ses bras et versa silencieusement toutes les larmes appartenant déjà au souvenir de la fillette qui avait irrémédiablement bouleversé son existence.

Il n'aurait pu dire combien d'heures s'écoulèrent avant qu'il ne se décide à bouger à nouveau. Deux, ou trois, ou peut-être dix. Il sembla perdre la notion du temps, mais lorsque ses joues eurent séché et que ses poumons se gonflèrent à nouveau, le corps de Zoyla était glacé.

Lentement, il se leva, la fillette dans ses bras, et se dirigea vers son tombeau, dans lequel il déposa son corps avec douceur.

Puis, il se saisit de sa baguette et la leva devant lui. Il déploya une pluie d'enchantements sur la sépulture de Zoyla, dans l'espoir de protéger son souvenir pour l'éternité, comme avait cherché à le faire son père avant lui.

Lorsque ce fut fait, il rangea sa baguette et esquissa un dernier sourire avant de faire volte-face. Il quitta le tombeau et scella l'entrée derrière lui avant de rebrousser chemin jusqu'à la sortie, le cœur vide et pourtant si lourd dans sa poitrine. Laconiquement, il se hissa hors du temple comme il l'avait fait tellement de fois auparavant, mais pour la dernière fois. Il faisait nuit, mais Scorpius ne sembla pas le remarquer. Il pointa sa baguette vers le trou creusé dans le sol et celui-ci se reboucha aussitôt. Fébrile, le jeune homme scella définitivement l'entrée du temple avant de s'agenouiller. Il inspira profondément et pointa à nouveau sa baguette devant lui pour faire apparaître une graine, qu'il planta dans le sol avant de l'arroser. Il fit apparaître une petite pierre tombale, puis une gerbe de fleurs toutes plus colorées les unes que les autres, et après un long moment, il se releva.

Il fit volte-face et, pour la toute dernière fois, quitta le site auquel il avait consacré des mois de sa vie.

Dans le silence de la nuit, il transplana sans céder à l'envie de se retourner une dernière fois.


2 novembre 2028Misericordia Hospital, Lima, Pérou


À quelques centaines de kilomètres de là, Rose était réveillée depuis plusieurs heures déjà. L'esprit embué de souvenirs effroyables qui n'étaient pas les siens, elle ne pouvait stopper le flot de larmes qui coulaient sur ses joues. À son réveil, sa mère et son père s'étaient jetés sur elle avant d'appeler les Médicomages, qui s'étaient aussitôt livrés à une batterie d'examens pour s'assurer qu'elle allait bien et avait recouvré toutes ses facultés. Lorsqu'ils furent certains que Rose, bien qu'épuisée, était en bonne santé, ils la laissèrent avec ses parents, qui lui expliquèrent que Scorpius avait sûrement prononcé le contre-sort.

Mais cela, Rose le savait déjà. Tout comme elle savait des choses qu'elle n'aurait pas dû savoir. Toutefois, elle n'en dit rien à personne et se força à sourire, même lorsque la seule personne qu'elle avait besoin de voir en cet instant n'était pas là.

Puis, la nuit était tombée et ses parents étaient finalement partis en promettant de revenir à la première heure le lendemain matin lorsque Rose avait prétendu être épuisée quand, en réalité, elle était terrifiée à l'idée de fermer les yeux. Hantée par les souvenirs vieux de plusieurs siècles d'une petite fille d'à peine sept ans, Rose aurait tout donné pour n'avoir jamais tenté de découvrir ce qui lui était arrivé, car maintenant qu'elle savait, jamais plus elle ne pourrait oublier.

Incapable de fermer l'œil, Rose resta immobile dans son lit pendant des heures, seule, plongée dans la pénombre de sa chambre d'hôpital. Le cœur lourd de souvenirs qui n'étaient pas les siens, elle peinait à refouler les larmes qui abondaient sur ses joues glacées.

Jamais elle n'avait autant détesté être seule, mais elle ne pouvait reprocher à la seule personne à laquelle elle aurait aimé se confier de ne pas être là.

Le silence dans lequel elle était plongée devenait oppressant mais chaque seconde qui s'écoulait était une victoire contre la solitude qui la rongeait. Bientôt viendraient le jour et son flot de visiteurs et alors, peut-être que Scorpius serait là. Et peut-être qu'ensemble, ils pourraient oublier le cauchemar dans lequel ils avaient été plongés.

— Rose ? Souffla une voix familière dans l'obscurité, tard dans la nuit.

La jeune femme sursauta avant de tourner la tête vers la porte entrouverte de sa chambre d'hôpital.

— Scorpius…

Le jeune homme entra dans la pièce et s'approcha du lit de la jeune femme avec hésitation. Lorsqu'il fut près d'elle, il laissa échapper un soupir de soulagement, un faible sourire se glissant sur ses lèvres tremblantes. Sans réfléchir, Scorpius se pencha vers Rose et déposa un bref baiser sur son front, avant de reculer d'un pas, de s'asseoir dans le fauteuil installé près de son lit, et de glisser sa main dans la sienne.

— Est-ce que je peux rester ?

Rose ne répondit pas tout de suite. La gorge nouée, un sourire étira lentement ses lèvres et elle inspira profondément ;

— S'il te plait, oui, répondit simplement la jeune fille dans un souffle, avant de fermer les yeux, enfin.

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Fin.

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Note : Bonsoir à tous... Voilà, cette histoire est terminée, pour de bon, et je ne sais pas vraiment quoi vous dire à part merci. Merci infiniment d'avoir lu cette histoire et d'avoir été si nombreux à la reviewer chaque semaine. Ça me touche beaucoup, et je ne vous remercierai jamais assez pour vos encouragements tout au long de cette histoire.

J'espère que vous aurez aimé Tarapoto, Scorpius, Rose, Zoyla et le reste de l'équipe. Je sais qu'ils me manqueront, à moi. Mais surtout, j'espère que cette fin un petit brusque ne vous décevra pas. Je ne crois pas que Scorpius et Rose soient tout à fait prêt à se jeter dans les bras l'un de l'autre, mais maintenant qu'ils ont grandis, muris, ils sont sur la bonne voie et le reste de leur histoire... eh bien c'est à vous de l'imaginer, maintenant. Moi j'ai fait mon boulot :)

Merci infiniment à Delfine, aussi, que je ne présente plus et que vous connaissez tous, parce que sans elle, cette histoire ne serait vraiment pas la même. Et merci à Marie Lapiz aussi, pour son aide en espagnol, notamment.

Comme je l'ai déjà expliqué à certains, je ne pense vraiment pas avoir le temps, ni maintenant, ni dans le futur, de me plonger dans une autre histoire, mais je risque de publier des drabbles ou des OS de temps en temps, quand l'envie d'écrire sera plus forte que mon besoin de sommeil, par exemple, ou ma volonté de réussir mes examens. Sait-on jamais. Bref.

Je vous souhaite à tous un excellent week-end et une bonne continuation,
LittlePlume.

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RàR anonymes : à Yoko78 ; Bonsoir à toi, Yoko ! Et bien écoute, que tu me laisses une, ou cent review, ça n'a aucune importance. Merci d'avoir lu cette histoire, c'est vraiment tout ce qui compte :) Je te souhaite une bonne soirée :)

à Joy ; Bonsoir ;) Eh bien, pour ne pas changer, je suis très contente que ce chapitre t'ai plu, même si j'ai un peu peur de perdre tout le monde dans un excès de pathos :p J'espère de tout coeur que ce dernier chapitre ne t'aura pas déçue. À bientôt peut-être :)

à Mea95Gryffondor ; Ah Mea...! Je crois que ces petits rendez-vous par review interposées vont me manquer :) Mais tu le sais, je te suis extrêmement reconnaissante de ton soutien tout au long de cette histoire, mais aussi au long de toutes les autres. Je suis désolée de t'avoir "brisé" le coeur dans le chapitre précédent, et j'espère malgré tout que ce dernier chapitre aura été à la hauteur de tes attentes. Merci d'avoir été là et d'avoir pris le temps de lire et de m'encourager à chaque fois :) Je te souhaite une excellente continuation, et je dis à bientôt, peut-être :)