Titre : Bois des beignes

Disclaimer : je suis pas l'inventeur de l'univers du Disque-Monde, je fais pas ça pour la thune (mais pour la gloire et les filles faciles). Surtout, tout le mérite en revient à messire Terry Pratchett (gloire à lui) !


Une fois le calme revenu dans le "palais" d'Arnulphe, Dirwal repris sa petite discussion avec lui, qui se contentait désormais de reconnaitre tout ce qu'on lui demandait. Pendant ce temps, Hubal se chargea de réveiller les gros bras qu'il avait assommés et les mit au travail afin qu'il rende le bâtiment légèrement plus décent. Il les chargea aussi des deux pirates que Sparroux avait laissé derrière lui. Il y eut bien un début de grogne, que Dirwal calma tout de suite en faisant remarquer que s'ils ne rentraient pas sains et sauf, il n'y aurait plus ni approvisionnement ni paye. Et tout le monde savait ce qu'on pouvait attendre des esclaves ou des tribus voisines s'ils apprenaient que le chantier était abandonné à lui même. Le soir tomba vite et Kituko dut littéralement mettre la main à la pâte pour le repas du soir. Il s'avéra qu'étant le seul individu réellement natif de la forêt, il était le plus à même d'en tirer la nourriture nécessaire. Les serviteurs les plus proches d'Arnulphe venaient pour la plupart de la région des plaines, voire du désert, car leur chef ne faisait aucunement confiance aux ivrognes du coin qui servaient de gardiens. Lui qui était le plus feignant de son village se retrouva donc obligé de montrer à ces rustres comment conserver la nourriture au frais sous ces latitudes, et dut aller chasser lui-même du gibier avec Hubal. Une fois n'est pas coutume, ce dernier s'avoua impressionné par la facilité avec laquelle Kituko captura un petit groupe de phacochères et ramena quantité d'herbes, de fruits et de racines comestibles. L'humiliation ultime fut quand même de devoir faire la cuisine pour tout ce petit monde. Néanmoins, Wali trouva le repas "pas mauvais", Dirwal et Hubal se resservirent trois fois, et les autres n'avaient apparemment jamais pensé qu'on puisse préparer un repas élaboré à partir de produits de la forêt. À ce que Kituko avait pu en voir, ils gaspillaient une quantité phénoménale de nourriture : comme ils avaient toujours peur de manquer de vivres, il chassaient plus que nécessaire, mais la viande se perdait parce qu'ils ne savaient pas comment la conserver. Les domestiques se serrèrent un peu pour laisser deux chambres aux nouveaux venus. Sans surprise, Hubal dormit avec Wali. Kituko décida quant à lui d'aller marcher un peu en forêt. Cela faisait des semaines qu'il n'avait pas senti ces odeurs si familières. Des gardiens le suivirent, mais ils renoncèrent quand ils virent qu'il grimpait facilement aux arbres. Masqué par le feuillage, Kituko s'installa dans un croisement de branches. Autant dormir en terrain connu, au moins il connaissait les risques et savait comment les gérer. Il entendit les esclaves chanter dans leur taudis. Leurs chansons célébraient la forêt, la création, mais évoquaient aussi leur condition et presque toujours, il était question de vengeance à venir. Kituko contempla les étoiles et tritura machinalement son collier. Fermant les yeux, il se laissa plonger dans un demi-sommeil où l'arbre qui perdait ses feuilles côtoyait des images des dernières semaines. La créature de sable, les Esprits, Couine-Shassa et Platak se mêlaient sur un fonds de bruits d'animaux. Lorsqu'il se réveilla, ce fut à cause d'un oiseau nocturne qu'il chassa de sa tête. Il faisait désormais nuit, la lune apparaissant de temps en temps derrière les nuages. Kituko se gratta et sentit quelque chose dans sa tunique. La bague de Zaïbi ! Il l'avait complètement oubliée et la sortit.

- Alors, qu'est ce tu attends de moi, toi ?

Kituko se demanda quoi faire. Après tout, il était seul et à l'abri des regards. Du moins pour autant qu'il puisse en juger. Il enfila donc la bague et attendit. Rien ne se passa. Il tapota le petit anneau transparent et commença à ronchonner.

- Crotte, ça marche comment ce truc ? Il est bien gentil, l'autre, mais il m'a pas dit comment m'en servir. Je sais même pas à quoi ça sert !
- ÇA SERT À M'APPELER, CRÉTIN !

Kituko faillit en tomber de l'arbre. La voix avait retenti comme si Zaïbi était à ses cotés. Immédiatement, l'anneau transparent se mit à briller d'une lumière bleue, et Kituko eut la stupeur de voir le visage de Zaïbi flotter juste au-dessus. Visiblement celui-ci venait de se réveiller brutalement.

- Zaïbi ?
- Kituko. Il est deux heures du matin, bordel ! Je suis fatigué parce que j'ai beaucoup couru aujourd'hui, en partie parce que je devais semer des gens. Alors je suis pas très joueur.
- Heu, pardon... Je me suis endormi et j'avais un peu oublié ton machin alors...
- T'es où ? T'es sur le chantier ? On peut t'entendre ?
- Non, je suis dans un arbre.
- Hein ?
- C'est plus confortable pour dormir. On est arrivé sur le chantier ce matin.
- Bon. Fais-mi un résumé de ce qui s'est passé.
- Heu, alors apparemment le responsable qui s'appelle Arnulphe de Pérambouin vendait du bois pour son propre compte. Wali et Dirwal sont venus ici pour mettre les choses au clair.
- Ils l'ont zigouillé ?
- Non, enfin pas pour le moment. Hubal a montré au personnel qui commandait, et il n'a pas l'air très populaire ici, donc je pense que personne ne tentera rien pour l'aider.
- Mmm, quoi d'autre ?
- Il y a un type qui est arrivé pendant qu'Arnulphe répondait aux questions de Dirwal, un étranger.
- Tiens donc.
- Il dit s'appeler Jacques Sparroux.
- Connais pas. Qu'est-ce qu'il voulait ?
- C'est un pirate qui achète du bois à Arnulphe. Apparemment, il s'est fait avoir sur la qualité du bois et il venait le voir pour en discuter.
- Hé hé. Ça devait être intéressant.
- Si on veut. Wali avait l'air de s'amuser, en tous cas. Ils ont passé un accord.
- Ah oui ? De quelle teneur ?
- Heeeuuuu... L'étranger voulait importer du bois pour des machins tac-tac.
- Hein ? ... C'était pas plutôt clic-clac ?
- Ah si. Il disait que dans son pays il y avait de moins en moins de bois à cause des clic-clac et que la forêt était la solution. Donc il va acheter du bois à Wali, qui va s'arranger pour que ce soit possible.
- Ha ha, le vieux saligaud !
- Et puis ils vont passer un accord pour créer un nouveau chantier.
- Encore un ? Il y en a déjà douze sans compter ceux qu'on oublie de déclarer et quelques uns qui appartiennent aux membres du Canapé. Pourquoi Wali a accepté ?
- Sparroux dit avoir accès à une région où pousse le wembe. C'est un arbre dont le bois est dur comme du fer et ses feuilles sont coupantes comme des couteaux.
- Intéressant. Tu dis qu'ils n'ont pas encore passé d'accord ?
- Non. Sparroux ne veut pas dire où se trouve le wembe tant qu'il n'a pas de contrat officiel validé par le Sériphe.

Zaïbi ne réagit pas, mais Kituko crut lire dans ses yeux une certaine joie.

- C'est intéressant. C'est très intéressant. Je crois que je vais avoir beaucoup de travail dans les jours qui suivent. Je vais te demander de rester avec Wali jusqu'à ce que ce Sparroux vienne vous revoir. D'ici là, ce ne sera pas la peine de me recontacter. Et cache bien l'anneau de communication, sinon tu vas y passer.

Kituko n'eut même pas le temps de dire au revoir, car le visage disparut immédiatement et l'anneau s'éteignit. Il se demandait quand même s'il ne devrait pas l'abandonner ici, mais Zaïbi avait visiblement encore besoin de lui, et mieux valait garder une porte de secours, fut-elle éloignée. Au moins il savait maintenant qu'il y avait... disons une vingtaine de chantiers qui attaquaient la forêt en permanence, et peut-être autant qui appartiennent aux étrangers. La situation était plus qu'inquiétante. La quantité de bois pillée devait être énorme. Kituko se recoucha le plus confortablement possible et laissa le sommeil l'envahir.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, ce fut pour se retrouver face à un jeune garçon. Ce dernier semblait tétanisé de peur. Seule sa tête et ses bras étaient visibles. Juste à cote de lui, un autre enfant le fixait également, l'air aussi apeuré.

- S'il vous plait msieur, laissez partir mon copain ! I voulait rien qu'à regarder !
- Quoi ?

Baissant les yeux vers son torse, Kituko que le garçon avait glissé sa main dans sa tunique pour attraper son collier. Il n'en avait pas profité longtemps car sa main et son bras étaient devenus une branche d'arbre, et la transformation continuait lentement mais sûrement, et menaçait d'atteindre l'épaule. Il ne pouvait du reste pas se dégager car son coude avait fusionné avec la branche sur laquelle il s'appuyait. Le bijou brilla à la lumière du soleil. Voilà encore un problème auquel il allait falloir trouver une solution vite fait.

- Est-ce que tu peux encore bouger tes doigts ?

Terrorisé, le garçon fit non de la tête. Super, il ne manquait plus que ça. Kituko saisit délicatement les petits doigts et tira légèrement dessus, ce qui fit gémir le garçon. Bien. Les doigts étaient suffisamment fins et souple pour pouvoir les écarter un peu. Il ne fallut pas longtemps pour que le bijou sorte de la main fautive. Immédiatement, le bras reprit son apparence et sa souplesse originelle. Le garçon le replia brutalement pour le tâter et le masser, puis soupira.

- Alors ?
- Pardon msieur ! Je me scuse, msieur ! C'est passque ça brillait, msieur !
- Tu as eu de la chance que je me sois réveillé !
- Oui msieur ! Pardon, msieur !
- C'est pas grave. Qu'est-ce que vous foutez là, vous deux ?

Les deux enfants se regardèrent. La question semblait nouvelle pour eux.

- Ben... On travaille !
- Ah oui, suis-je bête.

Kituko se maudit pour avoir posé la question. Bien entendu qu'ils travaillaient, on les avait envoyé coupé la cime de cet arbre et ils l'avaient trouvé. Mais il faisait maintenant jour, et il n'était sûrement pas bon de trainer dans le coin trop longtemps.

- Bon ben je vais y aller et vous laisser travailler.

Kituko nota l'expression d'incrédulité des deux jeunes garçons et la mit sur le compte de la peur passée. Tandis qu'il redescendait à terre, ils le suivirent des yeux et semblèrent attendre quelque chose. Kituko n'eut pas fait deux pas qu'un fouet vint lui claquer sous le nez. Tout autour de lui, des gens s'activaient et s'étaient brutalement arrêtés. Au bout du fouet se tenait un gros type gras quoique bien bâti qui se mit à rire bêtement.

- Et un vainqueur, un ! Alors le tire-au-flanc, on est pas content des conditions de travail, on veut donner sa démission, c'est ça ?

Le garde s'esclaffait et Kituko se demanda si une loi de l'univers obligeait les gens dépourvus d'intelligence à se trouver drôle. Lorsqu'il vit que Kituko ne réagissait pas, il se rapprocha de lui, visiblement ravi à l'idée de tabasser quelqu'un pour l'exemple.

- Et ben, qu'est-ce que tu dis, beau gosse ? Tu réponds pas à tonton ? C'est pas gentil, ça ! Et puis c'est quoi cette tenue, monsieur le prince de la forêt visite son domaine ?
- Je crois que vous faites erreur sur la personne. Je travaille pour la direction, et je suis en retard.
- Ooooh, un employé de la direction ! Voyez-vous ça ! Mon seigneur, pardonnez-moi, je suis vraiment désolé !

Kituko fit un pas en avant, mais le garde l'envoya à terre d'un coup de pied dans le ventre. Gras, mais souple.

- Oh pardon, seigneur, je suis désolé ! Je vous ai fait tomber ! Attendez, je vais vous aider à vous relever.

Le garde l'empoigna par le col et le souleva. Le sourire qu'il affichait n'annonçait vraiment rien de bon.

- Lâchez-moi. Tout de suite !
- Nan mais à qui tu crois parler espèce de petite merAAAARGHHHH !

Kituko vit son adversaire tomber à genoux. En l'attrapant par le col, il avait aussi attrapé le collier. Et de la fumée sortait maintenant de son poing.

- Vous n'auriez pas dû faire ça, c'était très imprudent !
- Va crever maudit rat. AAAH !
- C'est très impoli, ça. J'ose espérer que vous me parlerez autrement la prochaine fois.

D'autres gardes arrivèrent après avoir entendu le cri de leur collègue. Deux d'entre eux dégainèrent immédiatement des épées et semblaient déterminés à les utiliser à en juger la réaction des esclaves qui s'écartèrent de Kituko. L'affaire se corsait. Il tendit le bras et leva la main pour leur faire signe de s'arrêter.

- Halte ! Je travaille pour la direction !

L'information ne sembla pas les intéresser le moins du monde. Il fallait trouver quelque chose. Kituko ferma les yeux et inspira profondément. Instantanément, tous les bruits cessèrent. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il était plongé dans un étrange brouillard. Il voyait bien les gens qui l'entouraient, mais ils étaient lents et semblaient irréels, presque faits de fumée. Kituko avait du mal à garder les yeux ouverts. Si c'était comme la dernière fois, il allait s'évanouir s'il restait trop longtemps dans cet... endroit. Avec le bras, Kituko fit un geste en direction du sol. Les nuages qui le composaient se creusèrent pour former un profond sillon. Sentant qu'il allait tourner de l'œil, Kituko referma les yeux et entendit un grand bruit. Il était revenu dans le monde normal et les gardes s'étaient arrêtés devant un sillon fumant et bouillonnant. Leur détermination semblait nettement moins ferme et ils attendaient visiblement de voir lequel des deux allait l'attaquer en premier. Ils ne devaient pas être pressés de choisir. D'un coup de pied, Kituko envoya le premier garde par terre. Sa tête sonnait un peu et il avait vraiment besoin de s'asseoir.

- Encore une fois je suis au service de la direction. Veuillez me laisser passer !

Les gardes échangèrent des regards et choisirent de s'écarter prudemment. À la bonne heure. Kituko s'avança donc en veillant à ne pas montrer de signe de faiblesse car il savait qu'ils ne rateraient pas la moindre occasion de lui sauter dessus. Un cri aigu le fit s'arrêter.

- Hé toi, sale chien ! Puisque tu bosses pour la direction, dis-leur donc que j'ai attrapé une saboteuse et que je vais les en débarrasser !

Le gros lard s'était redressé et avait attrapé une fillette pour lui plaquer un couteau sous la gorge. Kituko ne pouvait pas la sauver : s'il faisait n'importe quoi, les gardes se vengeraient sur d'autres esclaves. Il continua donc à avancer, la mort dans l'âme. Il entendait la fillette pleurer. Il détestait ça. Ça lui rappelait les esclaves que Bilwa voulait abandonner dans le désert.

- Crétin ! Les esclaves coutent chers ! Si tu fais ça tu devrais rembourser la valeur de l'enfant !
- Ha ! Tu t'en fous ? Et ben soit, je croche dedans !

La fillette hurla et Kituko fit immédiatement volte-face. Ah ! Tant pis ! S'il devait devenir sorcier, autant qu'il suive son instinct. Il attrape donc le collier et le serra.

- Arrête !
- Tiens, la vie de cette gamine t'intéresse ? Tu la veux pour toi ? De toute façon, ce ne sont que des esclaves ! Des bêtes !
- Des bêtes... Peut-être. En tous cas tu m'as traité de chien, si j'ai bien entendu, non ?
- Ouais !
- Mais... que vois-je ? Tes oreilles !
- Quoi ? Quoi mes oreilles ?
- Tu as des oreilles de porcs... parce que tu es un porc.
- Si ça te fait plaisir !

Kituko referma les yeux encore une fois et se mit à murmurer.

- Tu es un porc...Tu es un porc...Tu es un porc...
- Ha ha ha ! Qui tu penses convaincre ? Je suiiiis le garde le fort du coiiiiiiiin et mais qu'est-ce quiiiiiiii se passe ? GRUIIIIII !

Les gardes regardaient avec horreur leur collègue changer d'apparence et tomber à quatre pattes en poussant des cris de plus en plus aigus. La fillette s'était dégagée et réfugiée derrière un groupe d'esclaves. Kituko sentait que ses forces allaient l'abandonner aussi lâcha-t-il son collier et rouvrit-il les yeux. Il se tourna vers les autres gardes.

- Les esclaves nous coûtent une fortune à l'achat. Vous serez priés de ne pas les abimer sans raisons et de veiller à ce qu'ils restent en état de travailler le plus longtemps possible. Sinon, je devrais faire le ménage ici.

Personne ne chercha à le contredire, aussi Kituko se dirigea-t-il vers le palais d'Arnulphe pour s'y reposer et manger un peu.