Chapitre pour vous, les loulous ! Excusez-moi, il y a un petit couac au niveau des "noms" des chapitres, mais pas d'inquiétude, ils sont bien dans l'ordre tout ça, tout ça...
Knossos, 6ème jour, matin
L'aube s'est levée depuis peu, mais déjà Albafica quitte sa chambre et prend la direction de la salle de répétition.
C'est peut-être mon dernier jour ici, si ça se trouve je ne vais même pas danser ce soir. Il suffit que Rhadamanthe termine d'étudier ce qu'il veut.
L'idée du départ approchant le soulage et lui fait de la peine en même temps. Bien sûr, il veut retrouver ses camarades Chevaliers, aider Athéna, passer du temps en compagnie d'un Minos plus adulte et rependre son existence quotidienne… mais il aime bien l'ambiance de ce vieux Knossos, cette espèce d'impression d'être en vacances qui diffère du monde moderne où tout est surpeuplé et où le mot « stress » règne en maître.
Toutes les bonnes choses ont une fin, comme on dit.
Le jeune homme pénètre dans la salle à présent familière et fronce le nez tandis qu'une forte odeur de plantes aromatiques lui agresse les narines.
On dirait que quelque chose a été renversé.
Il regarde rapidement autour de lui et constate qu'il est seul. Cherchant la provenance de cet entêtant parfum, Albafica avance jusqu'au fond de la pièce, là où sont entreposés toutes les affaires des Danseurs que Perdée se charge d'apporter en coulisse avant chaque représentation.
Ça vient de là…
Avec précaution, il écarte les paniers contenant les bijoux, parures et autres accessoires.
Oh… !
C'est son propre panier qu'il trouve renversé au sol, bien plus loin, comme si on avait donné un coup de pied dedans… et sa bouteille d'huile de massage est brisée au sol, répandant une flaque épaisse autour d'elle.
Prenant garde à ne pas marcher sur les éclats de terre cuite, Albafica vérifie rapidement les affaires de ses collègues et constate que tout le reste est intact.
Voilà qui ressemble à un acte délibéré me concernant et je crois qu'il n'est pas utile de faire appel à Sherlock Holmes pour connaître l'identité du coupable.
- Que se passe-t-il ici ? On sent l'huile jusque dans le couloir !
Le Soliste se tourne vers le Maître qui vient d'arriver et lui montre les dégâts :
- Je viens d'arriver et de trouver ça…
Fronçant les sourcils, le Mentor observe rapidement l'endroit désigné :
- C'était ton flacon ?
Albafica acquiesce. Une certaine contrariété se dessine sur le visage de Perdée qui s'empresse alors de gagner l'angle gauche de la pièce où est rangée une imposante malle. D'un geste vif, il soulève le couvercle afin de vérifier son contenu et laisse échapper un sifflement de colère. Perplexe, le jeune homme s'approche pour comprendre la raison de cette réaction, avant d'écarquiller les yeux. En effet, Perdée est en train de sortir la tunique portée la veille au soir lors de son Solo et la tenue est à présent déchirée. Le Danseur fixe les pans de tissu pendant pitoyablement, ébranlé par la violence perceptible derrière cet acte.
Trop net par endroit, tout n'a pas été déchiré à la main, il s'agit de lacération avec une lame !
- Irrécupérable… soupire le Maître en repliant le tissu. Autant qu'il serve une dernière fois.
Sur ces mots, il retourne à la fiole brisée et éponge le liquide huileux tandis qu'Albafica ramasse les morceaux éparpillés.
- Si je mets la main sur le responsable, je l'étripe de mes propres mains ! Sa jalousie commence à m'exaspérer !
Le jeune homme le regarde du coin de l'œil. Les pensées de Perdée semblent rejoindre les siennes concernant le coupable.
Il a l'air très énervé, ce matin. Est-ce la situation actuelle qui le contrarie énormément ou est-ce qu'il y a autre chose ?
Récupérant un panier vide, le Maître de la Maison des Arts y roule en boule la tunique abîmée et humide, puis la tend ensuite à son élève qui dépose les éclats du flacon :
- Heureusement, je comptais de toute façon te donner une autre tenue pour ce soir.
- Oh ! Vous me gâtez trop ! proteste le Danseur.
Un semblant de sourire se dessine sur les lèvres de Perdée qui dépose le panier près de la porte.
- Il faut récompenser le talent et tu n'as pas le choix puisque ta tunique d'hier n'est plus disponible.
Albafica hoche la tête, conscient qu'il ne peut pas contrer l'argument. Sur l'indication de Perdée, il gagne le centre de la salle.
- Bien. Commence par danser le Solo d'hier soir, nous apporterons des modifications au fur et à mesure.
Baillant à s'en décrocher la mâchoire, Sarpédon ouvre ensuite les yeux. Il remarque immédiatement que la paillasse étendue à côté du lit est vide, Rhadamanthe est déjà levé et surement en train de potasser à la Bibliothèque.
- Bien dormi ? demande Aiacos dans son dos.
Le rouquin se retourne tout en se frottant les yeux, son frère est allongé près de lui et le regarde, la main posée contre la joue et soutenant la tête.
-Oui… Je savais que je ne craignais rien ici, alors j'ai dormi comme un loir.
Le garçon aux yeux rouges lui sourit. Sarpédon a alors la curieuse impression que ce dernier a peu dormi cette nuit et qu'il a surtout veillé sur lui.
- Rhadamanthe est parti ce matin, il va s'occuper de ton Précepteur. Il a aussi ajouté que tu pouvais déménager tes affaires et les amener ici pour t'installer jusqu'à ce qu'on rentre à la maison.
Sarpédon cligne des yeux, surpris mais sincèrement touché. Un sourire aux lèvres, il s'étire en songeant que la journée commence bien.
- D'accord. Je n'ai pas grand-chose, juste un ou deux vêtements à récupérer. Je les prendrais en allant chercher à manger en cuisine.
En silence, Aiacos acquiesce. Il observe ce petit frère à qui il ne manque pas grand-chose pour être heureux.
Comment se seraient déroulées les choses si à l'époque Sarpédon avait pu se confier à Rhadamanthe et Minos ? Ils auraient été plus proches, c'est sûr… Ils ne se seraient pas ignorés autant et auraient sûrement voulu être ensemble en Enfer… peut-être même qu'il aurait été nommé Juge avec nous.
Amusé par ses propres pensées, le Garuda continue d'observer le rouquin en train de se lever.
De toute façon, avec des « si » on peut réécrire la Mythologie au complet et le présent est plutôt pas mal, soyons honnêtes. Sarpédon a retrouvé ses frères et se réconcilie avec eux. Minos a Albafica dans sa vie et semble heureux en sa compagnie… Et j'ai l'impression que nous ne sommes pas au bout de nos bonnes surprises.
Il est presque midi lorsque s'achève la répétition. Loin d'être mécontent de son travail, Albafica range le tambourin dans son panier avant d'attraper le broc d'eau et de s'en servir un généreux verre.
- Est-ce que je reviens cet après-midi ?
- Ce ne sera pas nécessaire, répond Perdée. Tu es attendu ailleurs et tu pourras ensuite te reposer jusqu'au Dîner.
Le jeune homme repose son verre, intrigué et anxieux.
Pourquoi ne m'a-t-il pas informé tout de suite ? Est-ce parce que nous avions déjà perdu du temps à cause des dégâts de Milétos ? Ou peut-être ne voulait-il pas me déconcentrer… Mais il y avait aussi mon impression comme quoi il semblait déjà agacé en arrivant.
Le Responsable de la Maison des Arts lui fait signe de le suivre en quittant la salle. Le Soliste lui emboîte le pas et se retrouve bien vite dans le bureau du Mentor. Celui-ci lui indique, comme à son habitude, le trépied pour s'assoir et s'installe lui-même à sa place habituelle.
- Tu es demandé, énormément demandé, Albafica.
Il croise les mains sous le menton en observant la Beauté devant lui qui parvient à rester parfaitement neutre.
- Quelques-uns te veulent pour une simple Danse, je pense pouvoir t'envoyer là-bas demain matin pour le premier client, et demain après-midi pour le second.
Le jeune homme acquiesce en se disant que pour l'instant ce n'est rien de méchant, à condition que Perdée lui dise s'il doit faire une chorégraphie en particulier ou une improvisation.
Le Mentor prend alors le premier parchemin sur la pile à sa droite, le front barré d'un pli contrarié :
- Ce contrat te demande sur une prestation complète.
Le Soliste retient son souffle quelques secondes, avant de le relâcher, bandant toute sa volonté pour rester maître de lui et ne pas paniquer :
- Mais vous m'aviez dit que je n'en aurais pas avant une trentaine de jours…
- Je sais, Albafica, et je ne te cache pas que cette demande me contrarie. Néanmoins, elle n'est pas refusable, ni par toi, ni par moi, car elle provient du Roi en personne.
Le Danseur a l'impression qu'un coup de massue vient de s'abattre sur son crâne. Il n'arrive plus à penser durant quelques instants et n'arrive qu'à regarder son Maître d'un air déboussolé.
- J'ai fait mon possible pour dissuader Astérion, reprend Perdée d'une voix douce. Je lui ai proposé de choisir quelqu'un d'autre, j'ai rappelé que tu venais d'arriver et que tu n'étais pas encore prêt pour ces contrats-là, que tu n'en avais jamais fait… Mais il a insisté, sans même accepter une simple Danse à la place. Il a payé le triple du prix pour t'avoir, tout en faisant remarquer que sans les Dîners, notre Maison des Arts n'aurait pas de succès et ne se ferait même pas remarquer.
La dernière remarque arrache un froncement de sourcils au jeune homme qui fixe à présent les parchemins :
- En clair, il vous a discrètement menacé.
Le Maître acquiesce, loin d'aimer la situation dans laquelle il se trouve.
Outré, les dents serrées, Albafica redresse la tête. Il ne peut pas mettre Perdée dans l'embarras, ils sont tous les deux coincés.
- Très bien. Dîtes-moi où, quand, et ce que je dois faire.
Soulagé, le Mentor déroule le parchemin du contrat et le présente à son élève.
- Tu es attendu dans ses appartements privés à partir de midi.
Le jeune homme jette un bref coup d'œil à la position du soleil visible entre les rideaux entrouverts et soupire intérieurement.
Autrement dit : maintenant. Je dois le rejoindre en quittant le bureau.
Il reporte son attention sur le parchemin, lit rapidement les grandes lignes en les oubliant instantanément, regarde ensuite la signature accompagnée du Sceau Royal en bas de la page.
- Je vais te fournir la tenue, annonce Perdée en se levant.
Tandis qu'il contourne son bureau pour ouvrir la malle contre la colonne, Albafica saisit la plume sur la table, la trempe dans l'encre et signe rapidement à son tour. Il est presque étonné de ne pas trembler de nervosité et se lève pour faire face ensuite au Mentor. Celui-ci lui fait signe de se déshabiller et l'aide à enfiler la nouvelle tunique qui n'est pas loin de le faire rougir d'embarras. Le vêtement est en effet composé de couches successives d'un tissu blanc transparent étudiées pour être retirées une à une et dévoiler ainsi de plus en plus le corps du Danseur.
Tellement et horriblement gênant… Je pourrais accepter de porter ça pour Minos adulte, dans l'intimité, mais parce que je le connais et qu'on est un couple.
- Je n'ai pas le temps de t'apprendre une Danse, mais je te fais confiance pour réussir à improviser brillamment. Le mieux, c'est de se dévêtir tout en dansant, c'est plus beau à regarder et les clients préfèrent.
Albafica hoche mécaniquement la tête en écoutant les recommandations.
- Fait ce qu'il te demande, dans la mesure du réalisable, bien entendu.
Le Maître observe son élève. Il remarque ses doigts crispés et la tension de son corps.
Je sais qu'Albafica fera le meilleur travail possible sur ce contrat, mais il n'est pas prêt…
Perdée soupire intérieurement, songeant qu'il aimerait pouvoir annuler la demande du Roi, mais ce dernier tient la Maison des Arts dans le creux de sa main…
Autrefois, j'aurais pu protester davantage et tenter de passer par la Reine pour amadouer Astérion… mais depuis la mort d'Europe, il s'est refermé, devient aigri…
- Je suis prêt. Avez-vous d'autres conseils ou recommandations ? demande le jeune homme.
Affichant un sourire sur ses lèvres, le Maître pose une main sur son épaule et la presse en un signe d'encouragement :
- Non. Tu peux partir…
Sentant son inquiétude monter d'un cran à chaque seconde, Albafica écoute les indications qui lui permettront de trouver les appartements royaux.
Milétos crèverait d'envie d'être à ma place et je la lui laisserai bien volontiers.
Il adresse un signe de tête à Perdée et prend congé.
Que faire ? Par tous les dieux, que faire ?!
Se passant une main nerveuse dans les cheveux, le Danseur quitte la Maison des Arts.
Si Rhadamanthe termine ses recherches, nous rentrerons ce soir chez nous. Du coup, je n'aurais qu'à éviter Astérion durant quelques heures, jusqu'au moment du départ…
Ses pieds avancent malgré lui dans les allées des Jardins.
Mais Rhadamanthe parlait de peut-être finir demain. Et nous supposons seulement que le Mur de Sable est la sortie, en réalité nous n'en avons pas du tout la certitude. Si finalement nous nous retrouvons coincé dans ce monde pour une nouvelle durée indéterminée et que je n'ai pas accompli mon contrat, je risque non seulement d'avoir des ennuis mais aussi d'en attirer à Perdée.
Résigné, le jeune homme pénètre dans le Palais et se retrouve, bien trop vite à son goût, devant les appartements privés. Le soldat qui monte la garde le laisse passer sans poser de questions, visiblement prévenu de cette visite.
Albafica a plus que jamais l'impression de se jeter dans la gueule du loup tandis qu'il entre dans le salon privé où l'attend le Roi et qu'il défait les lanières de ses sandales pour mieux danser.
Voilà pour le chapitre !
