Léon regarda par la fenêtre en passant dans la cuisine et s'arrêta brusquement. Mathilda était en bas, au beau milieu de la ruelle sombre et à vrai dire, il était difficile de la manquer. Mini-shorts, camisole roulée le plus haut possible, longue botte qui montait jusqu'aux genoux … Elle avait l'air d'une véritable ... Léon fronça les sourcils. À côté d'elle un jeune homme noir beaucoup plus âgé, faisait des mines en bombant le torse. Léon colla pratiquement son nez à la vitre pour mieux l'apercevoir. Il avait l'air d'un dealer ou d'un foutu criminel avec ses dreadlocks et ses pantalons à moitié descendus. Une petite frappe sans envergure et un danger public.
Le misérable sortit un paquet de sa poche, l'ouvrit et tendit une cigarette à Mathilda. Elle accepta avec un sourire. Le jeune homme indiqua le bout de la ruelle et Mathilda hocha la tête. À la grande horreur de Léon, ils s'éloignèrent en discutant avec animation et le garçon en profita pour passer négligemment un bras possessif autour de ses épaules.
- MATHILDA !
La jeune fille se retourna. La silhouette menaçante du tueur barrait l'entrée de la ruelle et il ne semblait pas du tout de bonne humeur. Mathilda baissa la tête pour cacher son sourire victorieux.
- C'est qui lui ? demanda le jeune homme sans faire mine de retirer son bras des épaules de sa conquête.
- Il faut que j'y aille, dit-elle en éludant sa question.
Léon fulminait en se retenant pour ne pas tirer dans la gueule de ce petit con question qu'il ôte ses pattes vite fait. Mais Mathilda ne semblait pas pressée d'en finir. Elle se pressa contre lui en murmurant Dieu sait quoi et leva son visage offert vers les lèvres de son compagnon … Léon se mit à marcher à grand pas rageur vers le couple sur le point de s'embrasser. Mathilda le vit glisser la main sous son manteau du coin de l'œil.
- Dégage ! dit-elle brusquement en réalisant que son plan avait un peu trop bien fonctionné.
En voyant Léon arriver, le jeune homme mit la main derrière son dos pour attraper son arme. Si ce petit con se faisait descendre, ils en seraient quittes pour devoir dégager vite fait ce qui serait tout de même ennuyeux.
- Oublie ça ! cria-t-elle en le poussant brusquement. SAUVE-TOI !
Devant l'air peu amène du tueur qui fonçait sur lui, le jeune homme abandonna tout projet d'intimidation et fila sans demander son reste. Léon s'immobilisa près de Mathilda en regardant la nuisance publique disparaître dans une arrière-cour.
- Rentre, dit-il en l'agrippant par le bras.
Il la poussa jusqu'à l'immeuble, monta rapidement les escaliers de secours et ferma soigneusement la porte derrière eux. Il jeta un œil dans la ruelle, tira brusquement le rideau de la fenêtre, sortit son arme et la posa sur la table. Il se tourna vers elle, scandalisé.
- Je ne veux pas que tu revoies ce type, c'est bien compris ? Et … et tu ne sors plus comme ça. Tu as l'air de … enfin, ce n'est pas décent.
- Ça fait dix fois que je te dis que je n'ai plus rien qui me fait, plaida-t-elle.
Léon réalisa soudain à quel point elle avait grandi. Ses cheveux étaient longs, son chandail affichait des rondeurs qu'il était vain de nier et elle avait même dépassé son épaule.
- On arrangera ça … Mais tu ne le revois plus c'est compris !
Mathilda croisa les bras en le toisant.
- Ha oui ? Et comment tu comptes m'empêcher de le revoir.
Léon resta coi un instant. Il n'avait pas pensé à cet aspect du problème.
- Tu ne le revoies plus c'est tout. Ça vaudra mieux pour lui.
Il n'imaginait que trop bien ce petit minable lui faire des choses de force, lui donner de la came ou pire, essayer de la mettre sur le trottoir. Elle était si belle ! Juste à y penser, il regrettait de ne pas l'avoir éliminé proprement.
- C'est un dealer ou peut-être même pire. Tu ne vois pas ?
Elle voyait parfaitement. En fait elle l'avait choisi pour cette raison. C'était exactement le genre de petite frappe que Léon ne pouvait pas supporter.
- Oui, peut-être bien, concéda-t-elle. Mais il me plaît alors …
- Mathilda … Ce gars-là n'est pas pour toi d'accord ?
- Je n'arrive pas à l'oublier. C'est plus fort que moi, dit-elle comme si elle lui faisait une confidence.
- Comment l'oublier ? Tu l'as vu souvent ? demanda-t-il d'une voix blanche.
- Oui …, mentit-elle.
- Il a essayé de … Il t'a … ? dit-il en serrant les poings.
- Non. Enfin … pas encore. Mais j'ai toujours envie de le voir. Je n'y peux rien, dit-elle du ton de la parfaite victime.
Léon soupira, baissa la tête et se frotta les yeux avec les doigts d'un air découragé. Il savait trop bien jusqu'à quelles extrémités pouvait mener les rendez-vous clandestins et il réalisait pleinement en cet instant, à quel point il était peu outillé pour gérer ce type de situation.
- Tu vois, ce qu'il faudrait, c'est que je pense à autre chose, dit-elle en transpirant l'innocence.
- Autre chose comme quoi ?
Elle haussa les épaules comme si elle n'en avait vraiment aucune idée.
- Je ne sais pas, dit-elle en s'asseyant sur la table. Quelque chose qui ferait que je ne penserais plus à lui. Comme ça, je n'aurais plus envie le revoir.
Elle balança ses jolies jambes dans le vide comme si elle réfléchissait tandis que Léon, appuyé sur le comptoir, se sentait de plus en plus largué.
- Il y aurait peut-être quelque chose …
- Quoi ? demanda Léon sans flairer le piège.
- Je crois que si tu m'embrassais, je ne penserais plus jamais à lui de ma vie, dit-elle comme si elle parlait d'une médecine normalement dangereuse mais parfaitement appropriée, voire inévitable dans les circonstances.
Léon la regarda surpris et hocha la tête vigoureusement.
- Non.
- Tu es sûr ? Parce que le problème se règlerait facilement. C'est toi que j'aime alors si tu m'embrasses, juste une fois, le reste n'aura plus aucune importance. Et puis si ce n'est pas lui, ce sera un autre. Tu ne crois pas que ce serait plus simple de tout régler maintenant ?
Par chance pour Mathilda, Léon manquait cruellement de science féminine et loin de deviner la mise en scène, il détourna la tête nerveusement.
- Embrasse-moi et tout sera réglé.
Léon soupira, incertain.
- Je rêve à ce baiser depuis que je te connais. Je n'aurais envie de penser à rien d'autre après ça.
Il hésita. La règle était imprégnée au fer rouge dans son crâne mais pour résoudre facilement un problème aussi inquiétant et compliqué ...
- Et tu ne le reverras plus, ni aucun autre petit connard du même genre ? négocia Léon qui n'avait pas envie de se refaire faire le coup.
- Je te le jure, dit Mathilda en le regardant les yeux brillants.
Léon se leva en soupirant. Il s'avança près de la table et se pencha vers son visage, pressé d'en finir.
- Attend ! dit Mathilda en détournant la tête.
- Quoi ?
- Mon petit frère aussi m'en donnait des comme ça. Ce doit être un vrai baiser d'amoureux, dit-elle en haussant les sourcils. Un baiser avec la langue.
Léon se recula en détournant les yeux.
- Et puis quoi encore ?
Mathilda retint son sourire alors que de nombreuses possibilités lui venaient spontanément en tête.
- Il faut que tu m'embrasses comme ces types m'embrasseraient sinon ça ne peut pas marcher, dit-elle en haussant les épaules. Je n'ai plus l'âge de rêver à des bisous bonne-nuit figure-toi.
Léon, mal à l'aise, croisa les bras en regardant par terre. Tout ça ne lui plaisait pas du tout. Mathilda sentit que son habile machination allait se révéler vaine si elle ne prenait pas les choses en main rapidement. Elle sauta en bas de la table, saisit le petit tabouret marche pied qu'elle posa devant lui et grimpa dessus pour être à sa hauteur, question qu'il ne puisse pas se défiler.
- Tu vas voir, c'est très facile, dit-elle. Premièrement, mets tes bras autour de ma taille. Allez, décroise les bras. Autour de ma taille, comme ça. Voilà. Très bien. Moi, je mets mes bras autour de ton cou.
Léon la laissa faire, sans oser lever les yeux. Elle se pressa contre lui et il sentit sa poitrine menue contre son torse. La chaleur lui monta aux joues.
- Voilà. Tu es bien ?
Il hocha la tête nerveusement, de plus en plus troublé.
- D'accord, maintenant, ferme les yeux.
Il lui obéi. Tout d'abord, il ne se passa rien puis il sentit la caresse furtive des lèvres de Mathilda. Sa bouche s'appuya sur la sienne, doucement, tendrement. Une chaleur troublante grimpa le long de son dos tandis que la jeune fille se pressait contre lui. Sa bouche vermeille s'entrouvrait contre ses lèvres puis se refermait comme sur une sucrerie délicieuse. Son corps en fleur se cabra tendrement contre lui, l'obligeant à lui répondre.
Timidement il lui rendit son baiser et la jeune fille soupira en s'abandonnant dans ses bras. Elle y était arrivée, l'homme qu'elle aimait l'embrassait enfin.
Prit par surprise par un désir qui pourtant, l'avait à peine effleuré toutes ces années, Léon se laissa emporter par l'instant. Comme il l'aimait … il l'aimait plus que tout, elle était si belle, l'embrasser était si doux. Il n'y avait plus de craintes, il n'y avait plus de règle qui tiennent et tout échappa soudain à son contrôle. L'amour l'emporta sur sa raison et il l'embrassa avec passion, communiant à sa bouche tandis qu'elle fondait dans ses bras. Elle répondit sans se faire prier en se pressant contre son ventre, provoquant son désir.
- Non …, souffla-t-il. NON !
Il se recula comme s'il venait de recevoir un coup de fouet et s'appuya au comptoir en essayant de reprendre ses sens. Il secoua la tête, étourdi par le sang qui bouillait dans ses veines.
- Pourquoi non ? murmura Mathilda en le dévorant des yeux du haut de son tabouret. Tu as envie autant que moi, dit-elle en jetant un coup d'œil à son pantalon.
Léon se retourna vivement, ouvrit le robinet et passa sa tête sous l'eau froide.
- Ça va aller. Du calme. Ça va aller …, murmura-t-il.
Il ferma l'eau et s'appuya au comptoir en se passant la main dans la figure. Mathilda se glissa près de lui et l'enlaça pour tenter sa chance une nouvelle fois mais il la repoussa doucement.
- C'est fini maintenant … et n'oublie pas ta part du contrat.
Il sortit de la cuisine et s'enferma dans la salle de bain.
Mathilda fixa la porte un instant puis sourit. Elle se mit à tourner voluptueusement sur elle-même, les mains pressées contre ses lèvres et des étoiles plein les yeux. Elle ne penserait certainement plus jamais à personne d'autre après ça… Jamais.
Surtout, considérant, qu'elle n'avait jamais pensé à personne d'autre de toute façon.
