Chapitre.14

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Mai fronça les sourcils. Elle était de plus en plus énervée par le bruit agaçant des doigts tambourinant sur la table. Elle avait pourtant repris Natsuki une bonne dizaine de fois. La jeune fille s'excusait alors, cessait de le faire durant quelques secondes voir quelques minutes au mieux puis recommençait.

En tout état de cause, Mai ne pouvait pas réellement en vouloir à son amie. Cette dernière regardait le ciel gris et terne à travers la fenêtre de son dortoir, l'esprit clairement ailleurs, les cours étalés devant elle depuis longtemps oubliés.

Mai essaya de se concentrer à nouveau sur son cahier où s'étalait ses premières exercices de mathématiques de ce nouveau trimestre. Le tapotement insistant l'empêcha bien évidemment de se concentrer de la même manière que le tic tac d'une pendule pouvait faire fuir le sommeil du dormeur.

Avec un grondement d'agacement, Mai jeta son crayon à papier sur ses manuels ouverts mais pas même cette réaction colérique tira Natsuki de son apathie.

« C'est bon, ça suffit ! »

Cette fois Natsuki sursauta et se tourna vers elle.

« ça fait plus d'une semaine que je ne dis rien et que je cherche comme je peux à t'aider, mais maintenant tu m'inquiètes vraiment Natsuki. Et je ne peux pas t'aider si je ne sais pas ce qu'il s'est passé. »

Natsuki clairement mal à l'aise changea de posture et évita de croiser le regard de Mai.

« Non, non, tout va bien. »

Mais même sa voix ne tenait plus ni la même force ni la même intensité.

« Natsuki, soupira Mai d'une voix immédiatement plus douce. La dernière chose que je sais c'est ce que tu as pu me raconter le soir du réveillon. Est-ce que... tu n'es pas parvenu à te réconcilier avec Kaichou-san après votre dispute ?

-Ce n'est pas ça, gémit-elle.

-Cela n'a rien à voir avec Fujino-kaichou ? Demanda Mai cherchant à savoir ce que Natsuki voulait dire exactement par là.

-Je... je lui ais dis ce que je ressens, enfin je... je ne lui ais pas vraiment dit mais c'était facile à comprendre... »

Mai se retint de poser des questions et de presser Natsuki à lui répondre. C'était déjà un miracle qu'elle accepte enfin de parler, elle n'allait pas prendre le risque de la pousser à se murer de nouveau dans le silence par des questions trop pressante.

« Mais... Shizuru... »

Elle voyait les larmes gonflées les yeux de son amie.

« Je l'ai perdue, Mai. Elle m'a dis que ce n'était plus possible entre nous, que j'arrivais trop tard. »

Mai attrapa la main de Natsuki mais cette dernière se dégagea brusquement pour se couvrir les yeux et tenter de réprimer ses sanglots. Le cœur de Mai se serra à la détresse de son amie. Elle aurait aimé avoir les mots pour la réconforter, lui dire par exemple qu'arriver trop tard ne signifiait pas que Shizuru ne l'aimait plus mais qu'elle se retrouvait engager auprès d'une autre personne, une autre personne avec qui elle pouvait toujours finir par rompre. Mais qu'en savait-elle ? Pouvait-elle vraiment se permettre ce genre de certitude, redonner de l'espoir à Natsuki ? Un espoir qui n'avait peut-être aucune raison d'être...

« Elle m'a dit qu'elle en était désolée, continua Natsuki en tentant de restreindre le flot de ses larmes, qu'elle comprenait si je désirais prendre mes distances et que cela était peut-être même nécessaire pour nous permettre de garder notre amitié...

-Oh Natsuki...

-Et depuis je n'ai plus de nouvelles d'elle... Mai, gémit-elle, pourquoi est-ce que c'est aussi douloureux ? »

Natsuki n'en dit pas plus. En tout honnêteté, Mai ne s'attendait déjà pas à ce qu'elle en dise tant. Elle ne savait pas bien si ce désir de se confier venait d'une nouvelle ouverture de la part de Natsuki ou d'un besoin aussi inattendu que nécessaire d'aide dans un domaine où elle se trouvait désarmée, celui des sentiments et plus précisément de l'amour.

Mai distinguait en plus de la tristesse et des regrets de Natsuki, une pointe de culpabilité. Elle devait songer à ce que Shizuru avait pu ressentir tout le temps où ses sentiments ne lui avaient été rendu.

Mai avait bien du mal à savoir ce que les deux jeunes femmes avait pu ressentir ou ressentait. Durant le Carnaval, elle avait été perdu quant à ses sentiments mais cela tenait plus au fait qu'elle aimait deux hommes qui l'aimaient en retour et qu'elle devait faire un choix. Et même alors le choix n'avait pas été si dure... car contre toute rationalité elle avait choisi Tate sur Reito, elle avait choisi celui qui l'agaçait le plus, celui qui la rendait constamment jalouse avec Shiho, celui qui était souvent d'une bêtise sans nom mais qui malgré tout, faisait battre son cœur comme personne. Non ce qu'elle avait vécu dans ses relations amoureuses se distinguait radicalement de ce que vivait Natsuki. Peut-être que parmi son vécu ce qu'il s'en rapprochait le plus avait été la douleur de voir Tate disparaître sous ses yeux, de perdre celui qu'elle aimait. Si c'était ce que Natsuki ressentait alors Mai ne pouvait que la plaindre, la soutenir au mieux et espérer que les choses s'arrangeraient.

Pourtant, songea Mai, si Shizuru aimait réellement Natsuki, celle ci n'aurait-elle pas saisit sa chance ? N'avait-elle plus de sentiments pour Natsuki ou était-ce autre chose ?

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Viola se retourna pour ce qui lui semblait être la millième fois dans son lit. Elle ne parvenait guère à trouver le sommeil trop hantée par son passé, ce qui n'aurait pas du la surprendre compte tenu du fait que Shizuru la harcelait pour le connaître, lui provoquant un rappel constant. Viola refusait cependant encore de se livrer. Certainement continuerait-elle à se taire. Aucun argument ne pourrait la pousser à dévoiler ce qu'elle avait vécu. Il serait d'autant plus inhumain de faire part à Shizuru de quelques choses qui ne se produirait pas. Viola s'était jurée que cela n'arriverait pas, pas cette fois du moins.

Rien ne l'empêchait cependant de revivre ses souvenirs.

Viola tassa violemment son oreiller avant d'y enfouir son visage. Elle se demandait parfois si s'arracher les yeux pourrait lui permettre d'ôter les images qui la hantait. Probablement pas, non. Ce n'est pas ses yeux qui revoyaient la scène, seulement son cœur et sa mémoire. Et quoiqu'elle fasse ces scènes là y étaient gravé au fer rouge.

Elle se força à fermer les yeux et ce fut comme une plongée dans ses souvenirs.

...

Cela commençait toujours de la même manière. L'odeur d'abord. Viola aurait été incapable de la décrire précisément, mais cela lui faisait toujours pensé à celle des hôpitaux, une odeur d'antiseptique désagréable. Elle avait eu la tête lourde et des pensées si embrouillées que même son nom était devenu un mystère. Les sons quant à eux étaient étouffés presque inaudibles, quant à la vue, elle n'avait distingué qu'une lumière blanche et des formes flous.

Elle se souvenait de ce qu'elle avait pensé à cet instant. Je suis à l'hôpital ? Ai-je eu un accident ?

Elle avait alors voulu porter la main à la tête dans un geste aussi inconscient qu'inutile d'apaiser le douloureux battement qui y résidait. Elle n'avait pas pu. La panique l'avait alors saisi. Elle était incapable de bouger. L'accident l'avait elle paralysé ? Elle avait psalmodié intérieurement une prière à tous les Dieux connus et inconnus que ce ne fut pas le cas.

Son esprit avait fini par s'éclaircir et la panique avait finalement fait place à du soulagement quand elle avait constaté qu'elle n'était pas paralysée. Aujourd'hui encore elle se demandait comment elle avait pu se sentir soulagé alors qu'elle constatait de son état : pieds et poings liés sur un lit.

Non pas même un lit avait-elle remarqué. Une table métallique, similaire à celle qu'on voyait dans les films quand un mort finissait sur la table de dissection d'un légiste. Un frisson lui avait parcouru l'échine. De peur et de froid.

Elle était nue sur cette table et la pièce affreusement froide avait évidemment rendu la surface métallique en contact avec sa peau d'un froid bien plus glacial.

Suis-je morte ? La pensée lui avait traversé l'esprit. Peut-être était-elle morte en effet, elle se trouvait alors à la morgue par logique. Les âme des morts restaient-elles piégées dans leur enveloppe de chair après le décès du corps ? Personne ne pouvait savoir ce genre de chose après tout. Mais l'idée avait été stupide : quel besoin y aurait-il eu d'attacher aussi solidement un mort ? Par ailleurs elle avait pu bouger les doigts et la tête.

On l'avait enlevé. Elle pensait bien alors être enfin parvenu à la bonne conclusion. Elle n'avait guère été surprise à la réflexion. Elle voyait des dizaines de raisons pouvant pousser à son enlèvement : son statut d'héritière d'un des plus gros conglomérats d'entreprises du pays ou encore des gens cherchant à se venger tel que le First District. Avec étonnement elle avait constaté qu'être dans une situation qu'elle avait mille fois envisagés ne provoquait ni peur, ni panique. C'était certainement le genre de réaction anormale qui méritait qu'elle consulte un psy, avait-elle songé, une personne saine d'esprit aurait du être paniquée et non suffisamment calme pour penser à aller voir un psychiatre.

Viola se souvenait avoir alors observé la salle, où elle était faite prisonnière, une fois que sa vision se fut éclairci. Tout lui avait fait penser à une salle d'hôpital dernier cri. Blanc, carrelé, aseptisé, des pans de mur occupés de machines dont elle ignorait tout, des étagères métalliques soutenant bandes de gaz et instrument en inox, des frigos aux portes de verre contenant de nombreuses fioles, ainsi qu'à droite-à gauche quelques affiches délivrant consigne de sécurité et informations diverses.

Elle aurait pu y réfléchir des heures, elle aurait toujours eu la sensation d'être dans une salle médicale -hôpital, clinique, morgue ou tout autre bâtiment similaire.

Qui pouvait enlever quelqu'un et garder sa victime prisonnière dans ce genre d'endroit ? Et que comptait-on faire d'elle ?

Elle avait tenté d'appeler mais sa sa bouche était alors pâteuse et sa gorge sèche, un arrière goût désagréable bien présent lui avait fait comprendre qu'on l'avait drogué d'une manière ou d'une autre pour l'amener jusqu'ici.

La porte épaisse en inox avait possédé une sorte hublot de bonne taille, Viola s'en souvenait bien. C'était à travers ce dernier qu'elle avait découvert son « ravisseur » pour la première fois. L'homme avait été un monsieur tout le monde, rien de remarquable dans sa stature ou dans son visage n'aurait pu laisser prévoir qu'il eut été un kidnappeur. Il avait eu d'ailleurs un visage plutôt souriant et sympathique, avenant pour ainsi dire, le genre même de visage qui inspirait la confiance.

Viola avait eu la certitude cependant que l'homme dans sa blouse proprette était un professionnel. Il n'avait eu pour ainsi dire aucune réaction, aucune concupiscence face à son état dénudé. Il avait seulement constaté de son réveil et s'était enquis de son bien être tout en lui offrant de l'eau. Viola l'avait accepté, l'eau étant sans aucun doute nécessaire si elle voulait s'éclaircir la gorge.

« Où suis-je ? »

Cela avait été sa première question mais l'homme l'avait ignoré, comme il avait ignoré toutes ses autres questions. Il avait simplement continué son travail, lui plaçant contre son gré un cathéter avant de le relier à une poche contenant elle ne savait quel produit. Ses gestes avaient été étonnamment doux et précautionneux pour un kidnappeur et Viola s'était demandée s'il allait réellement demander une rançon ?

Viola abandonna l'oreiller et se remit sur le dos le regard perdu vers le plafond. Dans ses souvenirs, cette partie était toujours la plus « agréable » pour ainsi dire. Mais rapidement, les choses évoluaient en une spirale ascendante de souffrance et de peur. De désir de mort et de meurtre.

Viola se redressa, certaine à présent qu'elle ne parviendrait pas à trouver le moindre repos. Elle était au moins reconnaissante à Shizuru de l'avoir accueillis à son dortoir. De part son titre de Kaichou, elle n'avait pas à partager son espace de vie avec une colocataire bien que sa chambre soit comme toutes les autres occupés de deux lits. Viola à présent profitait pleinement de la seconde literie. Quelle nostalgie de retrouver sa chambre de lycéenne ! Cette familiarité l'avait réconforté les trois premiers jours, mais les souvenirs désagréable de son passé n'avaient pu être repoussé bien plus longtemps. Les cauchemars avaient repris, Shizuru était parfois venue la réconforter et la questionner, mais Viola avait refusé de lui dire ce qu'elle avait vécu. Shizuru dormait tout aussi mal mais elles avaient tacitement établi de ne pas parler de ses cauchemars. C'était évidemment parce qu'il n'y avait rien à en dire : Viola connaissait par quels cauchemars Shizuru passait et elle savait que si elle-même ne les subissaient plus c'était parce qu'ils avaient été remplacé par des songes bien pires.

Elle jeta un regard vers Shizuru qui enroulée dans sa couverture semblait pour le moment dormir paisiblement. Le réveil indiquait trois heures du matin et si Viola ne se trompait pas, il faudrait une heure -deux au mieux- avant que Shizuru ne soit réveillée par ses propres démons.

Viola décida de prendre un bain. Elle espérait que cela la détende.

Un soupir de plaisir lui échappa quand elle entrait dans l'eau chaude. Elle fut reconnaissante à celui ou celle qui avait eu la bonne idée d'installer des baignoires plutôt que des douches dans les dortoirs de Gakuen Fuuka. L'eau chaude lui délaissa les muscles et l'accumulation de fatigue eut raison d'elle, elle glissa lentement dans les bras de Morphée.

Elle n'était pas restée longtemps dans cette salle. D'autres hommes et femmes en blouses blanches étaient arrivés. Ceux là portaient masques et gans, l'un d'eux tenait une tablette tactile dernière génération et semblaient lire des instructions.

« Elle entre dans le projet Améthyste.

-Améthyste ? S'interloqua son voisin. Je croyais que ce devait être le projet Coral.

-Non, non le dernier planning indique clairement Projet Otome section Améthyste. Je crois que le dernier test de la section Coral n'a montré aucune amélioration par rapport aux précédents sujets. »

L'homme tapait sur la tablette cherchant visiblement des confirmations aux informations qu'ils venaient d'avancer.

« Voilà, conclut-il, ils gardent en observation et continuent à étudier les sujets du Projet Coral mais ils arrêtent de mener les tests dans cette section. Elle va donc en section Améthyste.

-Vu ce qui est arrivé aux précédents sujets de cette section, je l'aurais fermé aussi, répliqua une femme à la voix hautaine. Enfin emmenez là. »

Viola qui avait gardé le silence, dans le but d'essayer de comprendre sa situation, avait enfin prit la parole.

« Attendez ! Qu'est ce que vous comptez faire ? Pourquoi m'avez vous enlevée ? »

L'homme à la tablette avait plongé son terrifiant regard d'aigle dans le sien.

« Ne soit pas si pressée de le découvrir. »

Viola sentit un énième frisson parcourir son échine.

L'un des hommes qui avait jusqu'alors gardé le silence se chargea de se placer derrière elle pour pousser la table où on l'avait attaché. Viola traversa ainsi une succession de couloirs.

La femme à la voix hautaine menait leur petit groupe, au côté de l'homme à la tablette, le son de ses talons résonnait dans les longs et lugubres couloirs. Et si ce n'était pour ce claquement saccadé, il n'y aurait eu qu'un silence religieux. Même les roues du brancard où elle était attachée tournaient sans la moindre résistance ou grincement.

Viola prit conscience que le bâtiment était beaucoup plus grand qu'elle n'aurait pu l'imaginer. À un moment un individu avait rejoins leur processions, il poussait un chariot. Si Viola parvint à l'apercevoir au détour du couloir elle était incapable de dire ce que ce chariot transportait. La salle dans laquelle son parcours se termina était digne d'un hôpital psychiatrique. Le sol et les murs étaient nus, recouverts visiblement d'une légère protection matelassée, mais un pan de mur entier était une vitre donnant à l'évidence sur un énième couloir. Viola frissonna en constatant qu'on orientait la table métallique vers cette vitre et qu'on l'inclinait pour la redresser. Être nue était loin d'être une chose agréable, mais elle allait bien vite se rendre compte que c'était le moindre de ses soucis.

Le chariot fut amené à sa hauteur mais elle n'eut plus la curiosité d'observer ce qu'il soutenait. Son regard venait de capter quelques choses de bien plus important.

Le couloir sur lequel donnait la vitre était plongé dans l'obscurité, il était ceint tout du long d'une multitude de baie vitrée semblable à celle par laquelle elle observait le couloir. Et derrière l'une de ces vitres, Viola distinguait une silhouette.

Ce n'était à n'en pas douté la silhouette d'une jeune femme, recroquevillée dans un coin de la pièce capitonnée. Viola encore peu habituée à la pénombre ne distingua de prime abord que les cheveux de la femme. Des racines noirs qui donnait sur des cheveux mi-long de couleurs roux. Puis son regard distingua de plus en plus la silhouette.

Elle avait toujours pensé que Mai était une vraie rousse ou pour être honnête elle ne s'était jamais posé la question. C'était pourtant les racines noirs de Mai qu'elle venait d'observer et vu de quelle longueur ses cheveux avaient pu pousser sans subir de nouvelle coloration, Viola pouvait en déduire qu'elle avait été retenu ici depuis un bon moment. Ce qui retint cependant son attention fut le visage de Mai, ou plus précisément la moitié de son visage, celle qui était défigurée par une affreuse brûlure. Une brûlure récente s'il fallait en croire la chair à vive.

Que lui était-il arrivé ? Que lui avait-on fait ? Qu'est ce que Mai Tokiha pouvait faire ici ? Était-ce ce qui l'attendait ? Etre torturée par le feu ?

Une multitude de question fusait dans l'esprit embrouillé de Viola.

Leur seul point commun, avait-elle songé, était d'avoir mener leur étude à Gakuen fuuka et d'avoir été HiME. Il était évident que leur lieu étude ne devait pas compter dans cette situation. La raison de leur enlèvement tenait donc de leur précédent statut d'HiME. Cela signifiait-il que tous ces hommes en blouse blanche appartenaient à des survivants du First District ?

Dans le tumulte de son esprit, une question prit soudain le pas sur toutes les autres.

Si la présence de Mai était une indication sur la présence possible des autres HiME, Natsuki était-elle ici ?

Son attention accaparée par toutes ses considérations, elle ne vit pas l'un des hommes relié le cathéter au cylindre métallique qui avait été transporté sur le chariot. La douleur qui naquit soudain en elle, dû à ce que le cylindre délivrait dans son sang et qu'elle apprendrait à connaître sous le nom de nanomachine, repoussa son attention loin des baies vitrées. Loin de Mai et de cette autre pièce où elle finirait par découvrir Natsuki.

De souvenirs logiques et désagréables, ses rêves basculèrent en une succession désordonnée d'images et de sensations pire encore. Le visage de Mai, l'odeur de sa chair qui brûlait, la sensation de chaleur intense, l'odeur du sang, le visage de Natsuki déformée par la douleur, la vue de blessures à vif dont le sang gouttait inlassablement, le bruit affreux de la scie chirurgical, ses propres souffrances, les coups, les cris, les appels à l'aide, la volonté de mourir, celle de tuer...

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Viola se réveilla apeurée et dégoûtée, incapable de se rappeler où elle se trouvait. La panique grandissait en elle alors qu'elle étouffait, se noyait.

Elle émergea soudain de la baignoire où elle avait glissé en se réveillant. Elle recracha comme elle put l'eau qu'elle avait avalé lors de sa recherche d'air et hoqueta encore quelques instants. Elle nota dans un coin de son esprit qu'elle éviterait à l'avenir de prendre un bain lorsqu'elle serait trop fatigué. Risquer la noyade dans sa propre baignoire, il ne manquait plus que ça.

Combien de temps avait-elle passé dans son bain ? Un bon moment s'il fallait en croire la froide température de l'eau. Viola tenta de se réchauffer mais elle continuait d'être frigorifiée, glacée par ces souvenirs. Retournant dans la pièce principale, elle attrapa un jean et le pull le plus épais qu'elle possédât. Shizuru était éveillée, elle s'affairait à préparer du thé. Elle aussi avait été réveillé par ces souvenirs, comprit Viola au visage sombre de Shizuru.

Prenant le siège qui lui faisait face, Viola se servit elle-même une tasse et fut reconnaissante de la chaleur qui en émana.

« Les cours ne commencent pas avant 3 heures, nota-t-elle.

-Je n'arrivais plus à dormir, répondit Shizuru d'une voix enrouée. Que comptes-tu faire aujourd'hui ?

-J'ai rendez vous avec Yamada. Il prétend avoir trouver des infos. Et un de mes informateurs chez les Yakuza veut me voir rapidement. »

Shizuru acquiesça.

« Je vais te laisser ma carte de crédit. N'hésites pas à t'en servir.

-Combien y a-t-il sur le compte ?

-Suffisamment, répondit-elle, j'y ai effectué des versements il y a quelques jours. En quoi d'autres puis-je t'aider ?

-Je ne veux pas t'impliquer plus que ça, répondit posément Viola en resserrant ses mains autour de la tasse.

-Je suis déjà impliquée. »

Un silence maladroit s'établit entre elles.

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Shizuru ressentait le besoin de réellement s'impliquer dans cette affaire. Elle en avait besoin pour ne pas avoir à penser au visage de Natsuki quand elle l'avait repoussé. Elle était toujours incrédule de ce qui s'était produit. Natsuki -sa Natsuki- l'avait embrassée et Shizuru avait su : Natsuki l'aimait. Comment ce qui aurait du être le plus beau jour de sa vie avait pu se terminer ainsi ?

Elle jeta un bref regard vers Viola. Elle avait du ressentiment envers elle. Le nier aurait été un mensonge. Pourtant Viola cherchait à sauver Natsuki, elle était parvenue à en convaincre Shizuru et Shizuru devait lui en être reconnaissante. Mais l'esprit humain était ainsi fait, il n'était pas tout blanc ou tout noir. Elle faisait confiance à Viola, elle désirait l'aider mais d'un autre côté elle la détestait pour de nombreuses raisons : ses mensonges, ses secrets, ce qu'elle avait été forcé de faire à cause d'elle. Dire non à Natsuki, la repousser.

Shizuru avait la sensation d'avoir tout perdu à ce réveillon de Noël. Pas seulement au sujet de Natsuki mais aussi vis à vis de Viola. Elle pensait être aimé par cette femme et l'aimer en échange. Viola l'avait pourtant manipulé. Pour son bien s'il fallait la croire, mais le mal avait été fait. Comment avait-elle envisagé de lui redonner confiance en elle si cela consistait à terme à briser cette même confiance ?

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Viola est celle que je serai dans le futur. Pourtant à la regarder, Shizuru ne parvenait pas à la voir autrement que comme la seconde femme qu'elle eut aimé dans sa vie. Et qui était parvenue à la blesser.

Émotionnellement, elle avait la sensation de jouer au montagne russe. Une succession de rêve et d'espoir brisé.

« Que se passerait-il s'il m'arrivait quelques choses ? Demanda-t-elle finalement. »

Viola qui semblait être perdue dans ses propres pensées se tourna de nouveau vers elle.

« C'est-à-dire ?

-Si je venais à perdre la vie, précisa-t-elle, cesserais-tu d'exister ? N'es-tu pas censée être moi ? Une moi du futur.

-Les choses ne fonctionnent pas comme ça, précisa Viola. Nos vies ne sont pas liées l'une à l'autre. J'ai vécu mon propre passé, celui ci est inaltérable. D'une certaine manière, mon retour dans le temps crée une sorte d'univers parallèle où les choses peuvent évoluer différemment.

-Mais alors... quand tu retourneras à ton époque, Natsuki sera... »

Viola garda le silence. Le regard fixé sur la table, le grain du bois prenant soudain un grand intérêt à ses yeux.

« Quoique je fasse, ma Natsuki est morte, murmura-t-elle. Elle le restera. Et je ne sais pas comment retourner pas à mon époque, je n'en suis probablement même pas capable. »

Viola avala difficilement sa salive et continua son discours.

« En traversant toutes ses épreuves, j'ai prié que quelqu'un vienne nous sauver : me sauver et surtout sauver Natsuki. Personne n'est venu. Et j'ai soudain eu la possibilité de répondre à mes propres prières. A celle que tu n'as pas encore formuler Shizuru.

-Tu veux que Natsuki vive même si ce n'est pas dans ton monde. Une fois que tu l'auras sauvé ici, que feras-tu après ?

-As-tu peur que je puisse te la voler ? Taquina Viola qui ne voulait pas continuer une discussion aussi sombre.

-Parce que tu n'essaieras pas ? »

Viola sourit.

« Quand je n'étais que moi, que Shizuru Fujino, précisa Viola, Natsuki n'a jamais retourné mes sentiments. Si certaines choses ont déjà changé, j'ai bon espoir que cela continue et que tu puisses sortir avec Natsuki sans que tu n'ais jamais à vivre ce par quoi je suis passée.

-Merci. Pour tout ce que tu as fait et va faire, chuchota Shizuru.

-Ne trouves tu pas ça bizarre ? Demanda soudainement Viola souriant toujours.

-Trouver quoi bizarre ?

-De se remercier soit même, rit Viola. »

Shizuru observa Viola et laissa un léger sourire ourlé ses lèvres.

« Pourquoi ne pas se remercier sois même, j'en suis bien venu à t'aimer ce qui signifie m'aimer, ce qui d'une certaine manière me rend très narcissique, non ?

-Oui à plus d'un titre, acquiesça Viola.

-Je te verrai toujours comme une personne distincte de moi, murmura Shizuru sérieuse. Une personne qui m'est chère. Laisse moi t'aider. Je désire autant que toi protéger Natsuki.

-Je te promet d'y réfléchir, sourit Viola avant de déposer sa tasse dans l'évier. »

L'horloge indiquait 6h27 heure et Viola ressentait le besoin d'une marche en ce froid début de journée. Shizuru quant à elle commença à se préparer pour sa propre journée.

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Shizuru avait pris son temps. Il était presque 8 heures, ces cours commençaient dans une vingtaine de minutes et elle était encore face au miroir à se brosser les cheveux, le nœud de son uniforme encore non lié et le col de sa chemise ouverte. Elle se perdait dans ses pensées.

Elle en fut brutalement sorti quand deux grands coups furent frappés à sa porte et qu'une voix forte tonna son nom. Shizuru grimaça en se levant rapidement pour aller ouvrir. Quelle fut sa surprise quand la porte à peine ouverte, elle vit une grande blonde chaudement vêtue.

« Suzushiro-san ? S'exclama Shizuru surprise. »

Elle avait rencontré la mère d'Haruka plusieurs fois au cours de sa scolarité. Disons plutôt qu'elle l'avait croisée brièvement et de loin plusieurs fois. Mais Suzushiro Itsumi était aussi reconnaissable que sa fille, tellement similaire à sa fille d'ailleurs, que Shizuru aurait pu se demander si comme Viola, Itsumi n'était pas une version plus âgé d'Haruka venue du futur. Ce qui évidemment n'était pas le cas.

« Fujino-san. Si vous voulez bien me suivre, attaqua-t-elle sans autre forme de politesse. »

Shizuru distingua en arrière plan un policier en uniforme à la mine austère.

« Pourquoi ?

-On vous emmène en garde à vue.

-Ce n'était pas ma question, répondit Shizuru en affrontant franchement le regard d'Itsumi. Mais vous avez peut-être besoin que je vous la repose. Pour quelle raison devrais-je vous suivre au commissariat pour être mise en garde à vue ? »

Elle vit Suzushiro Itsumi lever un sourcil surpris. Elle ne s'attendait visiblement pas à ce que Shizuru se dresse face à elle sans le moindre tressaillement. Habituellement innocent comme coupable réagissait différemment quand un policier venait chercher la personne chez elle pour l'interroger. Plus encore quand l'interrogatoire venait avec une garde à vue de 24 heures que Suzushiro Itsumi comptait bien allongé jusqu'à 72h après une demande en règle auprès de ses supérieurs. Sauf évidemment si la jeune femme avouait ses crimes avant.

« Alors ? Je crois que je suis dans mon droit en demandant cette information.

-En effet, grogna Itsumi. Je vous demande de me suivre au commissariat, vous êtes accusé de meurtre.

-De meurtre ? »

Shizuru affichait une véritable surprise, mais Itsumi distinguait au fond de ses yeux comme une réalisation. Shizuru paraissait avoir compris quelques choses, mais rien dans son visage ne pouvait la trahir. C'est mon instinct de flic, oui, je suis convaincue qu'elle n'était pas étrangère à cette histoire.

« Allez-vous nous suivre de votre plein gré ou dois-je vous passer les menottes ? »

Itsumi avouait être impressionner par cette jeune fille. Elle avait l'âge de sa fille, ce qui de son point de vue était l'âge d'une enfant, elle se tenait pourtant devant elle avec un aplomb et une assurance peu commune.

« Bien sûr, je vais vous suivre. Laissez moi le temps d'attraper mon manteau et mon sac. »

Itsumi acquiesça, consciente qu'un vent froid soufflait sur Fuuka. Elle s'apprêta à suivre la jeune fille à l'intérieur de son dortoir lorsque d'un coup d'œil perçant, Shizuru la dévisagea.

« Je ne pense pas vous avoir inviter à rentrer chez moi. Et vous m'excuserez de ne pas le faire mais je ne me sens pas l'envie de faire entrer chez moi deux policiers m'accusant de meurtre. »

Itsumi se renfrogna, mais recula de nouveau dans le couloir. La porte ouverte lui laissait voir Shizuru attraper clé, portable et portefeuille ainsi que des vêtements plus chaud, délaissant la veste d'uniforme scolaire qui ne lui servirait à rien.

« Si vous tenez à entrer chez moi, continuait la jeune fille, aller quérir auprès d'un juge un mandat ou vous pouvez demander à la directrice de vous ouvrir mon dortoir elle en a le pouvoir. »

La jeune femme sortit et ferma la porte. Aucune inquiétude ou nervosité. Elle semblait beaucoup trop détendu. Itsumi avait souvent croisé Fujino Shizuru et en avait entendu parler plus encore. Surtout de sa propre fille qui l'avait considéré des années durant comme une adversaire en tout : note, popularité et elle en passait. De ce que Haruka en disait, Fujino Shizuru était une jeune fille bien différente d'une adolescente lambda. Elle ne se mêlait guère au conversation d'adolescente, s'adonnait avec plaisir à tous les arts traditionnels, était polie, intelligente, parfaitement maître d'elle et, de ce qu'elle en avait déduit de Yukino, manipulatrice. Dernièrement pourtant, Itsumi avait eu la sensation qu'Haruka et Yukino craignaient la jeune femme, comme on craint les réactions d'un animal dangereux. Elles ne parlaient plus ou peu d'elle, et quant elles le faisaient le nom de Shizuru n'était guère prononcé. Mais peut-être qu' Itsumi se faisait des idées. Elle était consciente d'avoir été moins présente encore qu'à l'habitude dernièrement.

« Quand nous serons arrivés au commissariat, reprit Shizuru sereine, je veux un avocat.

-Bien sûr, soupira Itsumi. Nous avons des avocats commis d'office si...

-Je n'en ai pas besoin. Ma famille a déjà un avocat. »

Alors qu'ils descendaient les marches pour attendre le parking où un véhicule de police avait été stationné, Shizuru songea que l'heure qu'ils avaient choisi pour venir la chercher n'avait pas été pris au hasard. Les élèves se rendaient en cours et le véhicule banalisé attirait facilement le regard des élèves.

« Ara, pas très discret, n'est-ce pas ? »

C'était à prévoir songeait Shizuru, la discrétion n'avait jamais été dans les cordes des Suzushiro. Au moins ne montait-elle pas dans une voiture de police menottes aux poignets.

Restait à présent à savoir de quoi on l'accusait vraiment. Quel crime avait pu commettre Viola en son nom, car le crime en question devait lui être imputé. Sauf évidemment si cela se rapportait aux événements du Carnaval ? La police de Fuuka avait-elle trouvé un lien entre le carnage du First District et sa personne ? Elle était incapable de le savoir, aucune information n'avait jamais filtrer sur ses meurtres. Avait-il même été découvert ?

Il lui était effrayant de se rendre compte à nouveau de l'évidence : elle était une meurtrière. Et elle allait visiblement continuer à avoir du sang sur les mains.