A/N: Je suis vraiment désolé du délai. Je dois dire que travail + problème de dépression majeure ne vont pas de pair. Cette première partie n'est qu'un brouillon. Après plus de 5000 mots... je me suis dis qu'il faudrait diviser le chapitre en deux puisque j'ai beaucoup de choses à couvrir, dans ce fameux entretien. Espérons que vous n'aurez pas à attendre 6 mois pour la partie 2. Rassurez-vous, elle est en cours.
J'espère que vous apprécierez tout de même ce chapitre. Vos reviews et commentaires sont les bienvenues! Ils pourraient m'aider aussi à mieux étoffer la partie 2!
Le fiacre s'arrêta sous un lampadaire, au coin de Madison Square, juste en face du restaurant. Le cocher empocha d'un air grincheux les dix cents que je lui offrais en maugréant dans sa barbe contre la course folle que j'avais exigé. Il repartit dans la nuit. L'air froid me piquait les yeux et la fumée que j'expirais était plus dense que jamais. Je tirai nerveusement sur ma cigarette en regardant le parc en face de moi. La gigantesque main de pierre qui trônait au milieu du square avait finalement été retirée de la vue du public, en laissant un vide étrange. Je m'attardai encore une minute sur ma clope à me demander d'où provenait cette adulation qu'avait les Américains pour la France et ses morceaux de statue.
Un bref coup d'œil à ma montre m'indiqua que j'avais à peine une vingtaine de minutes de retard. Une vraie bénédiction, au vu des circonstances. J'observai la façade illuminée de la bâtisse, de l'autre côté de la rue d'un air inquiet. Mifroid devait certainement commencer à s'impatienter à sa table et à songer à quitter. Mais il devait bien savoir que celle qu'il attendait n'arriverait pas d'avance. Après tout, les femmes seules n'étaient jamais les bienvenues, dans ce genre d'établissement.
Je fis quelques pas dans le parc sombre, à l'abri des regards, enlevai mon haut-de-forme, vérifiai si mes cheveux étaient toujours en place et m'essuyai le front, en proie à un dernier relent de nausée. La queue-de-pie que j'avais sur le dos était un peu grande pour moi, surtout au niveau des épaules mais cela m'était égal. Il valait mieux être en retard. Le commissaire serait assis à sa table, entouré de tous ces gens de la haute société et ne ferait pas de scandale. Du moins, pas tout de suite. Certes, il risquait fort bien d'être fermé comme une huitre mais à ce point-ci, ça ne changeait plus grand chose. J'allais me décider à retourner vers le restaurant lorsque je réalisai que je n'avais aucune idée de quoi avait l'air Mifroid. Christine ne me l'avait pas décrit. Était-ce vraiment le Commissaire Mifroid, que j'aurai en face de moi? Je jetai négligemment mon mégot, réajustai ma cravate et m'armai de courage, le regard sur la devanture du Delmonico's. J'allais sortir de l'ombre lorsque j'entendis la neige crisser derrière moi.
- Another cigarette, maybe?
Je sursautai et fit un pas de côté, prêt à attaquer l'individu qui avait surgit de nulle part et lui asséner mon poing à la figure. L'homme leva une main en signe de réédition et me tendit timidement, en insistant, un étui doré ouvert, rempli de cigarettes bien roulées, avec un sourire gêné.
- I'm sorry. It's not an American brand. But they are good quality, believe me.
Je jetai un regard sceptique à l'intrus qui continuait de sourire, naïvement. Son accent français était à couper au couteau. Les français fortunés pulluaient dans les quartiers chics de New York, comme des mouches au soleil et le Delmonico's était leur restaurant préféré. À la manière insistante et à la fois gênée à laquelle il me brandissait ce foutu étui sous le nez, je savais déjà. Un touriste en mal de sensations fortes. Cela m'était arrivé une ou deux fois. J'avais l'air beaucoup plus jeune que je ne l'étais réellement et les rares hommes qui prenaient le temps de s'attarder sur mon visage voyaient sans doute des choses auxquelles je n'osais même pas penser. Je soupirai et en prit nonchalamment deux. Je glissai une des cigarettes derrière l'oreille, me penchai l'autre vers l'allumette tendue qui éclaira un instant mes balafres et inspira goulument. Je lui rendis le même sourire niais. Il prit lui-même une bouffée et me fit un geste d'excuse. Il continua à monologuer, dans son anglais cassé, tout en souriant de plus belle :
- Il ne faudrait pas fumer autant, jeune homme, ça vous bousille la voix, à la longue et j'ai entendu dire que ça abîme les poumons.
Il fit une grimace et me montra le restaurant au loin, d'un air affligé et fit un autre pas vers moi avec une familiarité qui ne me plaisait pas.
- Je… je vous ai vu, là, sous le lampadaire et … et je me suis dit «Tu ne peux pas laisser ce brave jeune homme là, tout seul, dans le noir» Écoutez… écoutez… j'avais rendez-vous avec cette jolie américaine et… elle m'a laissé tomber, vous voyez. On m'a dit que c'était un des meilleurs restaurants du pays et que leur carte des vins était inégalable… Et …vous savez comment sont les restaurants, hein. On ne peut pas vraiment y aller seul. Je veux dire… on… on m'a refoulé à la porte. Ce serait dommage de passer à côté d'une telle occasion. Je… un bon diner vous ferait du bien, non? Allez, c'est moi qui invite.
Allait-il ensuite me supplier de venir siroter un cognac dans sa chambre d'hôtel? Je reconnaissais bien ce genre de type. Je n'avais rien de particulier contre eux. Certains étaient même de bons bougres. Mais le cas d'O'Reilly m'avait laissé un goût amer, en ce qui concernait la prostitution masculine. Je grimaçai à mon tour et haussai les épaules, avec une moue faussement désolée.
- J'ai rendez-vous et je suis déjà très en retard, vous m'en voyez vraiment désolé…
J'allais quand même remercier l'homme de m'avoir offert ces cigarettes lorsque les traits de l'homme devinrent dangereusement sérieux et qu'une étincelle surnoise se mit à danser dans ses yeux.
- Mais je vous en prie. Rien ne sert d'être désolée, Mademoiselle Larivière.
La cigarette me glissa des mains et je restai une seconde figé sur place, incapable de bouger ou d'articuler. Je pestai silencieusement contre moi-même de m'être avancé si loin dans l'obscurité du parc. L'homme en face de moi avait basculé vers le français et utilisé mon ancien nom comme une simple formalité. Mais qui était cet homme? Ma main glissa lentement vers la poche de mon manteau pour caresser mon poing américain, sous le regard stoïque de l'homme qui surveillait mes moindres gestes d'un air amusé, comme s'il s'agissait d'une petite farce.
- Mais suis-je bête! Je ne me suis même pas présenté! Bernard-Marie Mifroid, Comissaire de police du 9e arrondissement de Paris.
Comme je restais silencieux, il pencha légèrement la tête de côté comme pour mieux m'observer.
- Vous savez, Faure m'a raconté ces… petites excentricités qui étaient les vôtres. Il parait que votre père avait toujours rêvé d'un fils pour suivre ses traces et qu'il a fait de vous un vrai garçon manqué et un vrai petit policier. Du jamais vu.
La main toujours crispée sur le métal de l'arme, je regardai l'homme en face de moi qui me narguait, avec son sourire mielleux. Je m'attendait à ce qu'un agent de police surgisse de nulle part pour m'emmener au Bellevue Hospital.
Je l'entendis renifler et le vit sortir un mouchoir et s'essuyer le nez, avec précautions. Puis, il le replia délicatement et le remit doucement dans sa poche.
- Alors lorsque j'ai vu ce jeune homme balafré, avec un habit un peu trop grand pour lui descendre d'un fiacre… j'ai immédiatement pensé à vous. N'est-ce pas notre métier, ma chère, de voir au-delà des petits mensonges de la vie? Je commence à avoir une faim de loup. Pas vous?
Lorsque nous entrâmes dans le Delmonico's, le serveur nous dévisagea, d'un air un peu bouleversé. Je sentais son regard s'attarder sur ma joue. Sans doute Mifroid disait-il vrai. Étant seul, on lui avait inventé je-ne-sais-quel prétexte pour le refouler à la porte. Et voilà qu'il arrivait avec un homme balafré pour lui tenir compagnie. Je jetai un coup d'oeil surpris au serveur, lorsque je compris que notre table avait été réservée au nom de Matt Rivers. Mifroid haussa les épaules. Une autre de ses petites blagues? J'enlevai rapidement mes gants blancs avant qu'on ne remarque qu'ils étaient beaucoup trop grands pour moi et les jetai négligemment dans mon haut-de-forme que je tendis au serveur. Sans mot, celui-ci nous guida jusqu'à notre table, au beau milieu de la salle.
Mifroid s'assit en premier sur le siège que lui tirait le serviteur, entre moi et la porte de sortie. Je tirai moi-même mon siège et examinai les lieux. Les lustres scientillants, les moulures somtueuses d'acajou et la nappe d'une blancheur immaculée. Sans parler des clients autour de nous vêtus de leurs habits de soirée. Cela faisait une éternité que je n'avais pas mis le pied dans un restaurant de luxe. Quelques secondes me suffirent pour me remémorer quel ustensiles allait pour quel usage et je poussai un petit soupir de soulagement. Lorsque je relevai la tête, Mifroid m'observai déjà depuis un bon moment. Je lui rendis la pareille. Pour quelqu'un qui aurait dû être de la fin-quarantaine, il était plutôt bel homme. Je voyais de ça et là quelques dames lui lancer des regards. Son bel uniforme de police, sans doute. J'y jetai nerveusement un coup d'œil. Pourquoi avoir daigné porter son uniforme français en terres américaines? J'avais pleinement conscience de toute la portée de son costume et de l'autorité qui s'y referait. Et que c'était moi, à cette table, qui était l'intrus. Il me laissa l'examiner sans ciller et sourit à nouveau.
- Je dois avouer que vous avez créé une belle petite commotion, dans le bureau de Faure, avec ce télégramme, ma chère. Ce bon vieux juge n'avait plus de nouvelles de votre famille depuis bien huit ans et voilà que vous ressurgissez, à New York, avec de Chagny et Mademoiselle Christine Daaé avec cette affaire du Fantôme de l'Opéra ! Je n'ai vu quelque chose d'aussi insolite!
Il eut un rire bref et prit une gorgée d'eau puis regarda silencieusement les gens autour de nous. Il reposa lentement son verre sur la nappe et me lança un regard gêné. Je le vis se pencher vers moi, en baissant les yeux. Il murmura, avec hésitation.
- Je me suis suis fait du sang d'encre pour ce bon vieux Raoul, vous savez? Je savais qu'il avait des problèmes d'argent mais… Alors dès que j'ai su que la Baronne de Castelot-Barbezac s'était fait volé toute sa fortune et que de Chagny était en Amérique, avec sa femme et ce pauvre gosse... Il est parti comme ça, sur un coup de vent. j'ai écris à Faure et j'étais au Canada deux semaines plus tard. Après tout, je savais que je finirais par avoir des nouvelles de lui à un moment ou à un autre, qu'il allait finir par m'écrire ou quelque chose du genre. Après toutes ces années… il me doit bien ça, non? Alors, comment va-t-il? Comment va Raoul, dîtes-moi?
Si Christine ne m'avait pas averti à son sujet, je serais presque tombé dans le panneau de Mifroid. Il me regardait un regard gêné, mal à l'aise et vaguement inquiet. Un excellent comédien, vraiment. Mais après sa petite farce dans le parc, il devait bien se douter que je ne serais pas dupe. Je repensai à Raoul, assis au bar du théâtre et à son regard fou, sur le seuil de son logement, lorsqu'il pointait le pistolet sur moi. La seule réponse que je pus lui donner fut un sourire crispé.
Il me fit un demi-sourire et prit le couteau en face de lui pour l'inspecter minutieusement, avant de le redéposer sur la table.
- Je suppose que si tout allait bien, vous n'auriez pas envoyé ce télégramme. Je me trompe? Notre cher Fantôme serait-il réapparu ici?
Bien sûr que Mifroid allait poser une telle question. Il n'avait pas fait ce voyage jusqu'à New York pour me donner tout bonnement l'information que je désirais. S'ennuyait-il à ce point à Québec? Les Chagny devaient être foutrement importants pour lui au point de traverser l'Atlantique et de passer tout un hiver dans la neige, loin de la température douillette et de la classe mondaine de Paris. Tout ce que je savais, c'était ce que Madame de Chagny m'avait dit. Que Mifroid semblait avoir jeté son dévolu sur l'affaire du Fantôme. Pourquoi? Même Christine ne semblait pas le savoir. Mon père m'avait déjà parlé d'anciens policiers obsédés par certains cas mais Mifroid ne ressemblait pas à l'un de ces forcenés. Et il n'avait ni l'innocence ni la naîveté d'O'Reilly. Je n'arrivais pas à savoir ce qu'il voulait vraiment. Mieux valait lui donner le moins d'information possible sur le couple et garder toutes mes cartes en main. Je me penchai vers lui, sur le ton de la confidence.
- Je suis désolé pour votre Baronne, vraiment. Un magnat de Chicago intéressé par le talent de Madame de Chagny m'a engagé pour vérifier la responsabilité de son mari, dans cette affaire de fraude. Rien à y voir, croyez-moi. Mais j'ai découvert cette histoire de Fantôme de l'Opéra et cette histoire de meurtre et je voulais en avoir le cœur net. J'ai besoin de savoir ce qu'il s'est réellement passé avant de recommander Madame de Chagny à mon client. Voilà pourquoi je vous ai écris.
Mon excuse ne valait certainement pas un voyage jusqu'à New-York mais ce type et son introduction ne me revenait pas. Allez savoir. Je n'allais certainement pas lui dévoiler tout. Mais j'avais besoin de toute l'information qu'il pouvait me fournir. Je lui fis une moue désolée. Il me répondit par un sourire énigmatique.
Il fit la grimace et haussa les épaules, à mon grand soulagement. Je lui fis un clin d'œil pour détendre l'atmosphère. Je pris ma serviette et la plia sur mes genoux, comme un enfant sage. Il continuait de me regarder puis voyant que je l'avais remarqué prit son verre pour y boire une gorgée d'eau, chercha le serveur du regard et le héla. Puis il se retourna vers moi en souriant de plus belle, d'un air embarrassé.
- C'est une drôle d'histoire, Mathilde. Vous permettez que je vous appelle Mathilde? Je me verrais fort mal de vous appeler autrement.
Les joues rouges de honte, j'allais lui répondre lorsqu'il se racla la gorge et fit un signe impatient vers le serveur en maugréant. Il me fit une autre moue et regarda la splendide salle et ses clients d'un air rêveur.
- Une affaire étrange, vraiment que cette histoire du Fantôme de l'Opéra. La seule affaire que je n'ai jamais complètement résolue. Vous avez lu les coupures de journaux, d'après ce que j'ai compris.
Je lui fit un bref résumé de ce que je savais. L'incendie, l'enlèvement de Christine et le corps de Philippe de Chagny, retrouvé deux jours plus tard. Je n'en savais pas plus. Il hocha la tête et fit signe une seconde fois au serveur qui nous amena enfin la carte. Le serveur me jeta un regard soupconneux avant de répondre à un autre client. Je jetai rapidement un coup d'œil au menu. Des mignons de chevreuil, vraiment? y avait des années que je n'avais pas mangé de viande rouge, encore moins de gibier, dont je raffolais pourtant. Trop cher. J'avais encore la nausée mais au prix que me coûterait ce souper, je ne pouvais pas passer à côté de ces foutus mignons. Je jetai le menu de côté et revint à celui que j'avais en face de moi. Il posa la carte et croisa les mains, devant lui.
- Vous voyez, ma chère, c'était une drôle d'époque, lorsque tout ça est arrivé. La guerre de Prusse venait à peine de finir et nous avions encore tous ces cadavres à ramasser et ces ruines à reconstruire. La Prusse avait laissé ses marques, sans parler des séquelles des dernières révolutions... On attendait que la guerre finisse pour construire le Palais Garnier. Avant la guerre, ce n'était qu'une ébauche, des fondations à peines construites au dessus d'un terrain instable et marécageux. Les fondations et leurs souterrains ont même servi d'abri aux soldats de différentes factions. Sans parler des Catacombes en dessous. Ce n'était pas joli, à l'époque. Ils ont quand même continué à construire cet opéra, vous savez. Malgré tout ce qui s'est produit les jours qui suivirent l'incendie du Pelletier. . Si vous saviez ce qu'on a trouvé au-dessous…
Il secoua la tête, d'un air affligé er resta silencieux un long moment, en inspectant la carte des vins, puis il posa le carton sur la nappe et me fixa de son regard sombre.
- Pas je préférais le Pelletier. On se marchait sur les pieds, pour assister à une représentation. Et l'établissement avait perdu son blason, si je puis dire. Les anciens propriétaires, accablés de dettes, se sont enfui on ne sait où et les nouveaux propriétaires n'avaient aucune expérience dans la gestion d'une telle organisation. Le personnel était à fleur de peau et des rivalités accablantes ont éclaté... Des incidents inexpliqués ont commencé à se produire alors vous savez comment sont les artistes, n'est-ce pas; ils vous inventent des histoires plus farfelues les unes que les autres.
- Quel genre d'incidents, Commissaire?
Mifroid haussa un sourcil et pinça les lèvres, en me jetant un regard songeur.
- Des objets de valeur qui disparaissaient, des décors qui s'écrasaient sur la scène pendant les répétitions. Un machiniste a prétendu avoir vu une ombre noire se faufiler dans l'arrière-scène et tout le monde s'est mis à parler ce squelette spectral aux yeux de braises qui hantait l'Opéra.
Le Commissaire éclata joyeusement de rire et rendit le menu au le serveur et commanda une bouteille hors de prix. L'homme, un grand colosse noir qui se présenta sous le nom de Lewis, s'inclina respectueusement et nous apporta la bouteille. Il versa un peu de vin dans le verre de Mifroid mais, à mon grand dam, celui-ci poussa le verre vers moi en me faisant signe d'y goûter. Le goût rance du vin éventé de la loge de Lily me revint à l'esprit, la nausée me monta à la gorge et la sueur se mit à perler à mon front. J'avais chaud. Je restai immobile à observer mon verre, incertain. Le serveur ne cessait de me regarder et Mifroid avait posé son menton sur ses mains croisées et examinait délibérément ma cicatrice. Je trempais le bout des lèvres dans le verre et fit un bref signe d'approbation au serveur qui décampa, non sans me dévisager une dernière fois. Les diverses entrées furent servies et Mifroid se berna à manger, en silence.
Je ne fis que tourner la cuiller dans mon potage. J'avais l'impression de tourner en rond. J'en avais déjà marre et les plats principaux n'avaient même pas été commandés encore. Combien de temps n'avais-je pas fréquenté cette foutue société bourgeoise qui m'exaspérait? Dans le monde où je vivais à présent, tout se réglait à coup de poing. Mais pas maintenant. J'avais besoin de savoir ce qui s'était passé au Le Pelletier. Peut-être y trouverais-je un indice sur cet Erik dont parlait Christine et qui revenait d'outre-tombe neuf ans plus tard s'acharner sur les Chagny? Un soupir d'exaspération m'échappa.
- Et personne n'a retrouvé ce type qui se cachait derrière la scène et qui causait ces accidents? Quelqu'un a bien dû enquêter, non?
Il s'essuya minutieusement la bouche en prenant tout son temps, leva les yeux vers moi et son sourire s'élargit. Avait-il seulement remarqué mon exaspération et mon inconfort?
- Non. Personne n'a enquêté sur les dires de Joseph Buquet. C'était un ivrogne et un voyeur. Il était toujours complètement saoul ou presque et quand il ne buvait pas, il passait le reste son temps à épier les ballerines et les filles du coeur. Plusieurs se sont plaintes d'attouchements inappropriés et une d'entre elle aurait même été violentée. Nous n'en savons pas plus, la fille avait retiré sa plainte et les directeurs n'ont même pas noté le nom de la victime. Ces accidents sur scène étaient dû à la négligence du gaillard, c'est tout.
Il marqua une pause et prit théâtralement une gorgée de vin.
- Il s'est d'ailleurs suicidé. On l'a trouvé pendu.
Je relevai la tête de mon bol et laissai bruyamment tomber ma cuiller.
- Pendu?! Êtes-vous sûr qu'il s'agissait d'un suicide, Commissaire?
Mifroid leva son verre devant son visage et l'examina un bon moment. J'eus l'impression qu'il m'observait au travers du liquide rouge.
- Bien sûr que oui, Mathilde.
Il exagéra la dernière syllabe alors que le serveur passait ramasser nos assiettes.
- On l'a retrouvé aux travers des décors de scènes, dans le sous-sol du théâtre. Il y avait même une note d'adieu, écrite de peine et de misère. Pendu avec une corde de piano qu'on n'a retrouvé que quelques jours plus tard, tant le désordre régnait, dans ce maudit théâtre.
J'avalai ma salive. Les lacérations que j'avais vues au cou de Mazzola et du Persan me revinrent à l'esprit. Un fil de fer. J'avais la gorge sèche. Je secouai la tête et pris enfin une gorgée de vin. Tout goutait la cendre. Je fermai les yeux et pressai le verre contre mon front. Joseph Buquet. Était-ce là que les meurtres avaient commencé? J'entendis le commissaire se râcler la gorge.
- Me suis-je rendu jusqu'ici pour le suicide d'un ivrogne, vraiment?
Il s'avança vers moi et posa la main sur la mienne. Quelques têtes se retournèrent vers nous alors que le rouge m'enflammait les joues. Je voulus retirer ma main mais sa poigne se raffermit, subtilement, alors qu'il continuait de me sourire.
- Je suis ici, pour clore le cas d'une jolie fille disparue sous terre, abimée à jamais et de son vaurien de mari. Bien sûr, il reste à savoir de quel cas vous préférez discuter ce soir. Celui de Christine Daaé ou du votre, Madame… Langevin?
Il me sourit à nouveau. Mais il n'y avait plus rien d'aimable dans son visage. Je reconnaissais l'étincelle malveillante que j'apercevais dans ses yeux. Je l'avais aperçue une fois, juste avant que le couteau ne s'enfonce dans ma joue.
Je retirai ma main si brusquement que mon coude heurta mon verre qui s'écrasa sur le sol. Je voulu me lever mais le commissaire éclata à nouveau de rire.
- Comme je vous l'ai dit plus tôt, dès que j'ai eu votre missive, j'ai fait mes petites recherches. Un sale dossier que le vôtre Mathilde, vraiment. Une fille aussi jolie et intelligente affublée d'aussi terribles penchants. Travestisme, saphisme, Vous avez été même expulsée du couvent. Sans parler de vos fréquentations avec les indépendantistes. Un vrai gâchis. Mais votre père vous adorait et on laissait tout passer à cause de son statut, n'est-ce pas? Alors dès qu'on a su que votre père était mourant… On vous a mariée de force au premier prétendant venu, pour éviter le scandale. Daniel Langevin, le secrétaire de la famille. Un jeune type aussi brillant que vous, vraiment. Avec une belle carrière devant lui.
Il prit nonchalamment une autre gorgée de vin. Pendant un instant, les lustres diminuèrent d'intensité, la pièce s'obscurcit et le murmure des gens autour de nous s'arrêta. Je savais que le serveur ramassai les débris de verre juste à côté de moi mais je ne le voyais plus. Les murs se rapprochèrent. Je n'entendais plus que la voix de Mifroid qui narrait ma propre histoire, en riant.
- Ce qui m'étonne le plus, dans tout ça, c'est qu'un avocat de cette trempe ait été à ce point émotif à votre égard. À quoi s'attendait-il bon dieu en vous épousant? À une femme docile, soumise et respectueuse de ses devoirs conjugaux? C'était trop vous demander… On m'a donné accès au rapport, vous savez. Il vous a droguée et trainée jusqu'au cimetière où il vous a brisé trois côtes, défigurée et abandonnée là comme un chien, en plein blizzard. La jalousie, à ce qu'il parait. Quel imbécile. Le mariage n'avait même pas été consommé avant cette nuit au cimetière, selon le rapport du médecin, il aurait pu demander le divorce. Gâcher sa carrière ainsi, quelle tristesse. Il a tout de même fait le plaidoyer de sa vie au procès, hein? D'avoir appelé une de vos anciennes amantes à la barre, mais quel culot! Tout ce discours sur l'amour qu'il vous portait et combien il voulait vous sauver de vous-même et combien tout cela l'a rendu fou. Il a échappé à la pendaison et a écopé de sept ans de prison. Sept ans. C'est mieux que de se balancer dans le vide, non? Votre propre demande de divorce a été refusée par le gouvernement fédéral et on vous a placé vous et votre enfant à naitre sous tutelle de votre beau-frère, en attendant la sortie de prison de votre cher petit mari. Un vrai génie, ce type. Quel dommage, vraiment, pour sa carrière. Quelques semaines plus tard, on a retrouvé votre écharpe dans les eaux boueuses du canal Lachine. On a conclu à un suicide. Et voilà que vous envoyez un télégramme de New York sur l'affaire la plus sinistre de tout Paris!
Il s'avanca et s'accouda à la table en plantant son regard sur mon visage.
- Il n'y a qu'un détail qui me chicotte. Le rapport médical ne parlait que d'une large plaie, de la lèvre à l'oreille. Pas de celle qui vous barre la joue. Dites-moi, quel effet ça fait, de devoir s'entailler soi-même le visage pour se cacher, Mathilde?
Je me levai pour déguerpir mais je vis plusieurs clients se retourner vers nous. Notre serveur chuchotait à l'oreille du majordome, à l'entrée du restaurant. Le commissaire Mifroid me fit un clin d'œil et remplit mon verre en le poussant dans ma direction. Je vis le serveur se diriger solennellement vers notre table. J'étais fichu. Mifroid continuait de sourire.
- Je me tiendrais tranquille, et je reprendrais place sur cette chaise si j'étais vous, Mathilde. Vous n'allez pas partir maintenant! Pas en plein milieu de l'histoire!
Le serveur, plus raide que jamais, vint prendre notre commande pour le plat principal. Avant que je n'eus le temps de dire quoi que ce soit, Mifroid m'avait commandé les dindonneaux à la dijonnaise, avec un clin d'œil condescendant et des côtelettes de veau, un cigare, pour lui-même ainsi qu'une autre bouteille. Le serveur me jeta un autre regard en biais et disparut avec notre commande. Je me rassis, bouillant de rage. J'aurais tout donné pour lui planter une de ces fourchettes en argent dans la joue pour qu'il sente l'effet que cela faisait, d'être défiguré à jamais. Mais il avait raison, il n'y avait pas que moi, dans cette histoire. Comme s'il avait lu dans mon esprit, il me fit un demi-sourire.
- Et si nous commencions par être honnête, l'un envers l'autre, hmm?
Je bus mon verre d'un trait et m'en resservi un autre, à ras bord. Mifroid resta de marbre alors que je m'allumais une cigarette et lui expliquai, à contrecœur, les vraies circonstances de ma rencontre avec les Chagny et la lettre que j'avais reçue du soi-disant Fantôme de l'Opéra. Je résumai brièvement la disparition de l'enfant, ma trouvaille chez Mazzola et ma confrontation avec le Vicomte en omettant tous les autres détails. Avait-il réellement besoin de savoir qu'on avait retrouvé un autre corps et que je m'étais fait avoir par la bonne? Satisfait, il finit par déposer son cigare dans le cendrier et se recula dans sa chaise en me lançant un regard navré.
- Et vous l'avez cru?! Vous avez cru de Chagny?! Votre père ne vous a t-il donc rien appris? Qu'un bon policier ne se laisse pas avoir par les sentiments? Nom de dieu, Mathilde, le plaidoyer de votre cher mari ne vous ne vous a pas suffit?
Il soupira et se pinça l'arête du nez. En grinçant des dents, je voulus défendre mon jugement mais il m'arrêta en secoua la tête et vida son verre.
- Vous ne l'avez pas vu, au procès, alors qu'on lui décrivait l'état des douze victimes de l'incendie et l'état dans lequel on a retrouvé son frère, dans les fondations du Palais Garnier. Non Mathilde. Raoul de Chagny a tué ce gosse. Comme il a tué son propre frère.
Il tira une bouffée de son cigare et l'écrasa dans le cendrier, à moitié consumé. Il avait perdu son sourire ringard et regardait les gens diner avec morosité.
- L'animosité qui régnait entre les deux frères n'était un secret pour personne, à Paris. Certes, le nouveau Comte a fait tout ce qu'il a pu pour son jeune demi-frère…
Je fronçai les sourcils.
- Demi-frère?
Mifroid me jeta un regard appuyé et répondit d'un ton cassant.
- Je ne suis pas assis à cette table pour vous donner un cours de généalogie de l'aristocratie française, ma chère. Le vieux Comte s'est marié deux fois. Philippe-Georges-Marie est né d'une première union avec Éléonore de Girval, la fille d'un baron. Une femme solide qui savait gérer les affaires. Le Vieux a tout laissé à la ruine, à sa mort. Raoul est né vingt ans plus tard d'une autre union, avec la petite-fille du Duc d'Orléans, une jeune créature fragile et blonde qui est morte en couches à la naissance du garçon.
« Les principaux sujets de verbiage du jeune Vicomte se résumaient aux bateaux, à la mer et au fait qu'il accusait son frère ainé de lui avoir volé le titre qui lui revenait de droit, dû à son lignage. Quel petit crétin, vraiment! Il n'avait aucune conscience des responsabilités dues son rang. »
Il secoua la tête. Je dus attendre qu'il découpe ses foutues côtelettes de veau avant qu'il ne reprenne son discours, en mastiquant. Je n'avais pas touché à mon assiette et j'attendais, la cigarette à la main qu'il continue.
« Mais tout a réellement dégénéré lorsque cette fille est arrivée dans le décor.»
