Hop, voilà le dernier chapitre ! Il est fort long, mais je ne voyais pas vraiment où le couper et vous avez déjà été très patients. Je souhaitais tous vous remercier de vos messages, de vos lectures, de votre enthousiasme et de votre fidélité lors de la publication de mes chapitres. C'est vous qui m'avez motivée à continuer et à essayer de ne pas vous décevoir. J'espère y parvenir.

Ce chapitre est, comme vous l'avez sûrement constaté, suivi d'un épilogue, je ne pouvais décemment pas les laisser comme cela !

D'ailleurs, j'avoue m'être un peu attachée à mes personnages, repris ou inventés, et ne pas avoir envie de les abandonner de suite. D'où ce petit recueuil de chapitres indépendants, dont j'ai déjà publié le premier sous le titre de « Les morceaux du puzzle ». J'ai déjà des idées de chapitres, bien sûr, mais surtout, surtout, si certains d'entre vous ont des suggestions à faire, des idées de scènes qu'ils souhaiteraient que j'écrive, que ce soit dans le passé, le présent ou le futur de mon histoire, dites-le ! Envoyez-moi un mp, je recevrai avec bienveillance toutes vos suggestions. Bien évidemment, toutes ne m'inspireront peut-être pas, mais qu'importe, faites m'en part tout de même !

Un énorme merci à Lazouglou, qui m'a fidèlement et rapidement relue tout au long de la parution de ces chapitres !

Une dernière fois, merci à tous de m'avoir lue, et j'espère sincèrement que la fin sera à la hauteur de vos attentes.

Même si la parution de mon chapitre va certainement sembler complètement dérisoire par rapport à la parution, hier, des scans du chapitre 81... ;-)


- Euh... Haruhi ?

Ranka entra précautionneusement. Une musique entrainante semblait venir du fond de la suite et il se dirigea dans cette direction, non sans craindre de faire irruption à un moment inopportun. Il doutait d'être capable d'assister à une étreinte romantique entre sa fille et... l'autre crétin, même s'il avait tout fait pour que cela arrive, enfin. Il répéta, d'une voix plus forte :

- Haruhi ? C'est toi ?

- Ranka ! Entrez donc !

Les voix qui venaient de répondre, parfaitement synchronisées et reconnaissables, n'étaient définitivement pas celle de sa fille. Ranka fronça les sourcils et entra dans l'immense chambre : chacun des jumeaux était allongé confortablement sur les deux lits doubles, et l'écran plat devant eux faisait défiler les derniers clips à la mode. Hikaru et Kaoru levèrent la tête avec un large sourire et Ranka demanda, surpris :

- Haruhi n'est pas là ? Et Tamaki ?

- Haruhi et Kusagi ont rompu, Haruhi est partie chercher Tamaki.

- Par contre, non, nous n'avons pas vu ce dernier.

- Ah bon ? s'étonna Ranka. Quand je l'ai quitté, il venait ici pour enfin se déclarer à ma fille !

Le sourire des jumeaux s'élargit encore et ils conclurent :

- Ils ont du se retrouver en chemin alors ! Parfait !

- Et vous deux, qu'est-ce que vous faites là ?

- Nous nous octroyons une petite pause, déclara Kaoru.

- De toutes façons, renchérit Hikaru, le mariage est annulé, les deux autres vont se tomber dans les bras, et Kyoya a tout le reste en main.

- Ranka, on a commencé à attaquer le bar, cela vous dirait de nous accompagner ? On a bien le temps de les rejoindre !

Le père d'Haruhi pesa le pour et le contre un quart de seconde, puis faisant signe de la main à Kaoru de se pousser un peu, il se laissa tomber à côté de lui sur le lit et gémit de bien-être à la fermeté parfaite du matelas. Hikaru, se penchant vers eux depuis l'autre lit, tendit au père d'Haruhi un verre de Vodka avec une légère pointe de liqueur de violette.

Les trois hommes se recalèrent sur leurs oreillers respectifs et, leur verre à la main, se plongèrent dans la contemplation de l'écran de télévision.


- Haruhi !

La jeune femme suspendit son pas et se tourna vers la voix féminine qui l'appelait. Elle découvrit Maia qui entrait dans l'hôtel, tenant la main de Miku dans la sienne. L'ex fiancée soupira et rejoignit l'épouse de Mori, sans prêter la moindre attention aux regards sidérés des clients de l'hôtel qui suivaient des yeux cette étrange mariée.

- Haruhi, mais que fais-tu ici ? demanda Maia, stupéfaite.

- Tu es belle ! s'exclama avec admiration Miku qui dévorait du regard la superbe robe d'Haruhi.

-Je cherche Tamaki. Le mariage est annulé.

Maia ne chercha même pas à dissimuler sa joie et son visage s'illumina d'un immense sourire. Elle sortit son portable de son sac à main et composa un numéro :

- Je vais l'appeler et te le passer.

- Merci, répondit Haruhi tout en souriant à Miku.

La petite fille haussa les sourcils et demanda :

- Pourquoi toi coupé tes cheveux ?

- Parce que... Parce que je les préfère ainsi, en fait, répondit doucement Haruhi.

Maia raccrocha et composa un autre numéro :

- Tamaki est sur répondeur, j'appelle Takashi... Takashi, c'est moi ! Je suis avec Miku, nous venons d'arriver à l'hôtel, et je viens de tomber dans le hall sur Haruhi qui cherche Tamaki, saurais-tu... ah... d'accord.

Elle raccrocha à nouveau et dit à Haruhi qui la regardait :

- Ils ne savent pas où il est. Takashi va essayer de joindre Kyoya. Je pense que...

- Mademoiselle Fujioka ?

Les deux femmes tournèrent la tête et découvrirent trois hommes en costume sombre. L'un d'eux s'était avancé et, devant le signe d'acquiescement d'Haruhi, s'inclina brièvement avant d'annoncer avec calme :

- Mademoiselle, il faudrait que vous retourniez à votre suite.

- Pardon ? demanda Haruhi en fronçant les sourcils. Mais pourquoi donc ?

- Nous avons ordre de vous y raccompagner, et d'attendre avec vous l'heure de la cérémonie. Nous vous conduirons personnellement à la chapelle.

- Mais il n'y aura pas de mariage, le mariage a été annulé.

- Il y a eu un contre-ordre. Le mariage va bien avoir lieu, Mademoiselle, ne vous inquiétez de rien. Veuillez seulement nous suivre, s'il vous plaît.

Les yeux bleus inquiets de Maia allaient du visage fermé d'Haruhi à celui, froid et décidé, de l'homme. L'épouse de Mori, instinctivement, jeta un coup d'œil à sa fille qui se trouvait toujours près d'Haruhi et observait la scène sans comprendre. La soi-disant fiancée répéta calmement :

- Je viens de discuter avec Monsieur Kusagi, le mariage est annulé, vous dis-je.

- Nos ordres ne viennent pas de lui, mais de Madame sa mère. Et nos ordres sont très clairs.

Une sueur froide coula le long de l'échine d'Haruhi, même si elle se demanda un instant ce que ces hommes pourraient faire si elle refusait de les suivre : l'entraîner de force ? Là, dans le hall de l'hôtel ? L'idée paraissait ridicule, et pourtant les trois hommes, semblant lire dans les pensées de d'Haruhi, firent un pas en avant et le premier tendit la main, attrapant le bras d'Haruhi avec une douceur ferme.

- Mademoiselle, s'il vous plaît. Nous ne souhaitons pas causer de scandale, mais...

- Méchant !

Tous baissèrent les yeux vers la minuscule petite fille qui venait d'asséner à l'homme un magistral coup de pied dans le tibia, lui arrachant un cri de douleur. Par réflexe, il repoussa l'enfant d'un geste brusque : Miku partit en arrière et, après avoir vainement tenter de récupérer son équilibre, tomba lourdement sur les fesses.

Elle se mit à pleurer, mais le son de son premier sanglot fut étouffé par le hurlement de douleur du garde du corps.

Sans que quiconque dans la salle ait vu quoi que ce fût, l'homme se trouvait à présent à genoux, la tête penchée jusqu'au sol, le bras tordu dans le dos par une clé imparable. Celle qui le maintenait ainsi était une jeune femme menue, vêtue d'une superbe petite robe de soirée couleur pervenche, mais dont le regard bleu acier ne cilla pas lorsqu'elle dit sèchement :

- Personne ne touche à ma fille. Jamais.

Quelques secondes de totale stupéfaction plus tard, les deux acolytes s'élancèrent pour venir en l'aide à leur camarade. Haruhi, abasourdie, entendit juste Maia lui demander calmement :

- Haruhi, tu peux t'occuper de Miku un instant s'il te plait ?

La jeune avocate acquiesça fébrilement et rejoignit la fillette qui ne pleurait plus mais, assise par terre sur le marbre du hall, observait sa mère avec des yeux brillants d'admiration. Haruhi suivit son regard et, bouche bée, observa avec quelle stupéfiante technique Maia se défit en quelques instants des deux mastodontes.

Sans même enlever ses chaussures à talon.

Le silence revint à nouveau alors que les trois hommes gisaient à présent par terre en gémissant, et Miku battit des mains fébrilement :

- Bravo maman !

- Merci ma chérie, répondit Maia tout en disciplinant les quelques mèches de cheveux qui étaient sorties de son chignon. Mais ton père dirait surement que je n'ai pas assez tenté de régler le conflit par la discussion.

Haruhi, abasourdie comme toutes les autres personnes qui se trouvaient dans le hall, regarda Miku bondir dans les bras de sa mère qui la reçut en riant.


- Madame Kusagi, je vous en supplie ! hurla Tamaki en se redressant à nouveau du canapé.

Et, à nouveau, la poigne d'un des deux hommes qui l'avaient intercepté dans l'ascenseur le força à se rassoir. Dans le fauteuil face à lui, Yoko Kusagi détourna le regard et se mordit la lèvre :

- N'insistez pas. Je suis navrée, sincèrement, mais mon fils aime Haruhi, et il l'épousera.

- Mais si...

Le blond fut coupé dans son élan par la soudaine ouverture de la porte et l'apparition d'Arima. Yoko et Tamaki se levèrent immédiatement, ce dernier s'écriant avec véhémence :

- Monsieur Kusagi ! Je vous en prie ! Votre mère...

- Je m'en charge, Monsieur Suoh, répondit doucement Arima.

Tamaki ouvrit la bouche mais aperçut alors Kyoya qui venait d'entrer à son tour, d'un pas calme et mesuré.

- Kyoya ! gémit-il en se précipitant vers son meilleur ami. Ils m'ont enlevé ! Tu te rends compte ! Sauve-moi !

Le troisième fils Ootori se raidit alors que Tamaki l'attrapait par les épaules pour le serrer contre lui. Kyoya se dégagea rudement, remit ses lunettes en place, et jaugea du regard la situation. Arima avait rejoint sa mère et l'enserrant contre lui, lui parlait à voix basse :

- … pas de ça. Si elle ne m'aime pas, alors je ne veux pas de ce mariage. Je veux ce que mon père et toi avez eu, je ne veux pas... d'une mascarade. Haruhi serait malheureuse, et moi aussi.

- Je suis désolée mon chéri... J'aurais tellement voulu...

- Je sais, merci mère.

Tamaki, ne prêtant attention à rien, mais soudain rassuré par la présence de Kyoya à ses côtés, se tourna à son tour vers Arima, prit une pause avantageuse et déclama d'une voix grandiloquente :

- Monsieur Kusagi, je vous provoque en duel ! Jamais je ne renoncerai à celle que j'aime, jamais vous ne séparerez deux âmes que le destin a unies par delà les océans et par-delà des décennies de solitude, dans cette vie et dans toutes les autres ! Monsieur Ootori sera mon témoin, je vous laisse le choix des armes !

Un silence consterné accueillit ces propos.

Arima et sa mère observaient avec des yeux ronds le grand jeune homme blond qui se tenait au milieu de la pièce, brandissant vers l'avocat une sublime rose rouge d'un air menaçant.

L'ancien fiancé d'Haruhi se tourna alors lentement vers Kyoya et demanda d'une voix blanche :

- Monsieur Ootori... Pardonnez-moi mais... Vous êtes réellement certain que cet... individu...

Kyoya soupira profondément, se massa l'arrête du nez et répondit d'un ton emprunt de lassitude :

- Aussi ahurissant que cela puisse sembler en cet instant, oui, Monsieur Kusagi, je suis absolument certain que cet... individu, pour reprendre votre terme plein de justesse, sera à même de rendre Mademoiselle Fujioka heureuse.

Tamaki cligna des yeux sans sembler comprendre. Arima soupira à son tour et, passant son bras autour des épaules de sa mère, se tourna vers lui :

- Monsieur Suoh, je me range à l'avis de monsieur Ootori. Je vous laisse Haruhi, pour que vous fassiez son bonheur. Maintenant laissez-nous, je vous prie.

Tamaki se redressa et acquiesça en silence, ses grands yeux bleus brillants d'une tristesse sincère pour cet homme dont il se sentait tout à coup si proche. Il entrouvrit les lèvres pour répondre, pour expliquer, pour tâcher d'alléger sa peine qu'il comprenait si bien... mais ne dit rien. Choisissant, pour une fois, le parti de la sobriété, il s'inclina profondément et murmura d'une voix étranglée par l'émotion :

- Merci.

Puis il se détourna et rejoignit Kyoya à la porte du salon, avant que la voix de l'avocat ne le rappelle :

- Monsieur Suoh !

Tamaki se tourna à nouveau, pour attraper au vol un petit jeu de clés qu'Arima venait de lui lancer. L'avocat avala difficilement sa salive et expliqua d'une voix blanche :

- Ce sont les clés de l'appartement d'Haruhi. Rendez-les lui ou... gardez-les. Adieu.

Tamaki acquiesça, puis lui et Kyoya sortirent du salon. Le brun consulta immédiatement l'écran de son portable et annonça :

- Haruhi est dans le hall avec Maia.

- Alors allons-y, répondit simplement Tamaki.


La minute de totale stupéfaction passée, un autre homme surgit que Haruhi reconnut immédiatement comme étant le directeur de l'hôtel. Il s'avança vers les deux femmes, battant l'air de ses bras, rouge de colère :

- Mais c'est intolérable ! Comment osez-vous vous battre dans mon établissement ! Où vous croyez-vous !

- Monsieur, coupa Haruhi froidement, ces hommes se sont montrés agressifs envers moi sous vos yeux et ceux des membres de votre personnel, sans que quiconque à part mon amie ici présente n'ait songé à réagir.

Le directeur se raidit un instant, mal à l'aise, mais s'apprêtait néanmoins à répliquer quand deux mains fines se posèrent simultanément sur ses épaules. Il tourna vivement la tête et rencontra le magnifique regard charbonneux d'Alayna Hitachin qui lui sourit et murmura :

- Monsieur, auriez-vous un problème ?

- Pouvons-nous vous être utiles en quoi que ce soit ?

Sursautant à ce second murmure chaud à son oreille, le directeur se trouva face à Kayla qui battit des cils avec une moue délicieuse. Les deux jeunes femmes resserrèrent délicatement leurs doigts manucurés sur l'épaule de l'homme et s'en approchèrent encore un peu plus. Déstabilisé par les regards envoutants de ces deux sublimes créatures, le directeur baissa les yeux. Et découvrit l'opulence des deux décolletés des robes de soirée de jumelles. Les sourires de celles-ci s'élargirent alors que le pauvre homme, toujours aussi rouge bien que toute sa colère soit instantanément retombée, tentait vainement de bafouiller quelque chose. Kayla et Alayna échangèrent un regard amusé et la première s'écria soudain :

- Ma chérie, voyons ! Fais un peu attention ! Ta broche !

Le directeur suivit du regard la main gracieuse de Kayla qui glissa sur la poitrine de sa jumelle au prétexte de remettre en place une broche de diamant déjà parfaitement positionnée. L'homme fit entendre un couinement quand les doigts de la jeune femme caressèrent la peau nue offerte et qu'Alayna, fermant à demi les paupières, soupira d'aise à ce contact. D'une voix rauque, elle demanda :

- Alors, Monsieur le Directeur, y a-t-il quoi que ce soit que ma sœur et moi puissions faire pour vous ?

Le directeur ouvrit la bouche et la referma plusieurs fois, comme un poisson cherchant l'air, rouge et congestionné. Puis, soudain, il porta la main à son nez et s'éloigna en courant, espérant dissimuler à son personnel amusé les gouttes de sang qui s'en échappaient.

Maia pouffa de rire et Haruhi cligna des yeux avant de déclarer :

- Eh bien... On peut dire que les jumeaux et vous, vous vous êtes bien trouvés...

Les deux sœurs se tournèrent vers elle avec un regard fier et sourirent magnifiquement, avant de s'exclamer :

- Et maintenant, Haruhi, va rejoindre Tamaki !

- Il est au premier, dans les salons, m'a dit Takashi ! ajouta Maia en brandissant son portable.

- Allez ! crièrent de concert les trois femmes.

Haruhi acquiesça et, prenant à deux mains le tissu de sa jupe, partit une dernière fois vers les ascenseurs. Derrière elle, les voix émues des jumelles retentirent :

- Elle lui court après en robe de mariée ! Comme c'est romantique !

Haruhi se figea.

« Elle lui court après... »

Un souvenir, fugace. Un des larges couloirs d'Ouran, éclairé par la lune, un soir de Noël... Une lycéenne en larmes, un jeune homme qui s'élance derrière elle. Le profil de Tamaki, se découpant sur la pâleur de la nuit, son sourire doux et sa voix, calme et sereine :

« L'important, c'est qu'il lui courre après... »

Elle, dans la calèche, s'élançant après lui pour qu'il ne parte pas, pour qu'il ne les laisse pas, pour qu'il ne la laisse pas, elle.

Elle lui avait déjà couru après, jadis.

Mais... et lui ? Lui, quand avait-il tenté de la retenir ?

Le hall de l'aéroport de Narita, bruissant de cris, de bruits, du grondement des avions sur les pistes. Elle, toute seule, au milieu de tous ces gens qui se disaient au revoir, qui se promettaient de se téléphoner, de s'écrire, de rentrer pour Noël... Haruhi n'avait pas voulu que son père vienne. Mais, son billet à la main, elle s'était retournée une dernière fois avant de passer le portique. Espérant entendre hurler son prénom. Espérant le voir courir à perdre haleine vers elle, pour l'empêcher de partir, pour l'empêcher de les quitter, pour l'empêcher de le quitter.

Mais le hall était resté vide de centaines de visages qui n'étaient pas le sien. Et, ce jour-là, Haruhi avait passé le portique de sécurité le regard brouillé par les larmes.

Il ne lui avait jamais couru après.

Une immense lassitude étreignit soudain la frêle jeune femme qui relâcha le tissu de sa robe et resta immobile, les yeux dans le vide, au milieu du hall.

- Haruhi ?

C'était la voix inquiète de Maia, quelque part derrière elle, loin. Haruhi l'entendit à peine alors que, avec des gestes lents, elle se tournait vers l'entrée du hall et se remettait à marcher, vers les portes de l'hôtel cette fois.

- Haruhi ! cria Alayna.

- Où vas-tu ? renchérit Kayla.

Sans se détourner, sans les regarder, Haruhi s'arrêta un instant et déclara d'une voix éteinte :

- Je rentre chez moi. Je suis fatiguée. Laissez-moi. Je vous en prie, laissez-moi.

- Mais Haruhi ! Tu ne peux pas partir ainsi !

- Tu... Ta robe ! Tu n'as rien ! Prends mon étole, attends que...

Les jumelles s'étaient avancées vivement mais Haruhi tourna la tête vers elles et elles s'immobilisèrent, transpercées par la peine insondable qui brillait dans les immenses yeux bruns de la jeune femme. Clouées sur place, elles virent Haruhi passer les portes de verre de l'hôtel, rester un instant immobile dans l'air glacial du dehors, puis s'avancer entre les voitures stationnées et disparaître dans la foule.

Kayla sortit fébrilement son portable mais elle posait à peine son doigt sur l'écran qu'un cri retentissait derrière elle :

- Haruhi ! Où est Haruhi ?

Maia, Kayla et Alayna se retournèrent pour voir Tamaki et Kyoya sortir des ascenseurs ; le blond se dirigea vers elles au pas de course tout en balayant le hall d'un regard inquiet. Les jumelles répondirent dans un souffle :

- Elle vient de partir à l'instant.

Les deux hommes écarquillèrent les yeux, visiblement surpris, et Tamaki répéta :

- Partir ? Mais comment ? Avec qui ?

- Seule, à pieds.

- Elle a dit qu'elle voulait rentrer chez elle.

- Elle semblait... épuisée.

Maia, Miku toujours blottie contre elle, vit Kyoya froncer les sourcils et anticipa la question :

- Nous avons tenté de l'en dissuader mais... ce n'était pas possible. Juste pas possible.

- Je vois, murmura Tamaki.

- Elle n'arrivera jamais jusque chez elle, déclara Kyoya. Elle est en robe de mariée, il fait un froid glacial et nous sommes à vingt bonnes minutes de marche de son appartement.

- Alors il faut la rattraper, répondit simplement Tamaki.

- Elle vient juste de partir, ajouta Kayla.

- Oui, quelques secondes avant que vous arriviez. Elle ne doit pas être allée bien loin !

Les deux hommes acquiescèrent puis, après avoir échangé un regard entendu, s'élancèrent à leur tour dans les rues de Tokyo.


Le froid l'avait immédiatement enveloppée, saisie à la gorge et, un bref instant, Haruhi avait vacillé au sortir de l'hôtel. Elle cligna des yeux, dernière personne dans toute la capitale japonaise à découvrir qu'il s'était enfin mis à neiger, la veille. Des flocons tourbillonnaient dans l'air glacé avant de se perdre dans la foule compacte du centre ville de Tokyo. La morsure du froid sur sa gorge nue la poussa en avant, à rechercher plus que jamais la chaleur de son appartement, le calme au milieu de cette multitude de visages. Sans vraiment réfléchir, estimant au jugé la direction à prendre, elle se fraya un chemin parmi la foule qui arpentait le trottoir et accéléra. Quelques mètres plus loin, sans savoir pourquoi, elle se mit à courir maladroitement.

Rapidement, elle ne sentit plus ses pieds, ses petites chaussures à talon disparaissant dans la boue glacée qui couvrait l'asphalte. Elle heurtait des gens, était heurtée à son tour. Elle entendait des cris d'indignation, de surprise, marmonnait une excuse sans se retourner, puis bientôt ne fit plus attention à rien. Elle se sentit tirée en arrière, avant de réaliser que sa jupe s'était accrochée à la fermeture de la mallette d'un passant ; l'homme poussa un cri rageur, Haruhi tira de son côté, le tissu céda et la jeune femme s'en fut, sa jambe gauche découverte jusqu'au genou.

La douleur lancinante de son crâne était revenue, plus intense que jamais, ravivée par le froid qui bleuissait ses lèvres ; et pourtant une pensée étrange traversa son esprit embué et elle sourit avec amertume : il aurait adoré. Une scène pareille, il aurait adoré. Une jeune mariée dans sa robe immaculée, courant sous la neige, fuyant un mariage quelques minutes avant l'heure fatidique... Le comble du romantisme. Tamaki Suoh aurait adoré.

Mais voilà, la réalité était tout autre, Haruhi le savait, l'avait toujours su, et en faisait une fois de plus la cruelle expérience. Sa robe était tout sauf immaculée, elle était déchirée, couverte de cette boue sombre et froide que devenait la neige lorsqu'elle tombait sur une grande ville. La mariée n'était pas belle, la mariée était trop mince, trop pâle, les lèvres bleues, les joues à présent couvertes de traînées du maquillage que les jumeaux avaient mis tant de soin à lui appliquer. Elle avait mal, la moindre parcelle de son être hurlait d'épuisement. La neige non plus n'était pas belle ; la neige était froide, elle s'insinuait dans l'échancrure de son décolleté, glissait dans son dos ses aiguillons glacés, couvrait ses cils d'une opacité lourde. Personne ne s'effaçait devant elle, les gens la croisaient sans la voir, la bousculaient sans s'excuser, meurtrissaient ses pieds fins de leurs lourdes chaussures d'hiver. Elle avançait de plus en plus difficilement, poupée de chiffon livrée à la mouvance de la foule. Heurtée par une épaule, elle trébucha, se rattrapa à une devanture, la repoussa inconsciemment et s'élança à nouveau. Les voitures s'arrêtèrent sur la chaussée adjacente, Haruhi se laissa porter par le flot et traversa également, sans même savoir pourquoi. Elle faillit à nouveau tomber, agrippa par réflexe un manteau dont le propriétaire poussa un cri outré. Repoussée, elle trébucha une fois de plus.

Les deux hommes avaient pris la direction de l'appartement d'Haruhi et, les sens en alerte, fendaient la foule sans presque prendre le temps de s'excuser auprès de ceux qu'ils bousculaient sans vergogne. Kyoya perçut soudain une exclamation à sa droite « si, je te jure, on aurait dit une mariée... » Il hurla à Tamaki la direction et ils repartirent en courant, suivant le flot, attentifs aux remarques des passants. Ce fut Tamaki qui, horrifié, vit un homme arracher d'un coup sec un lambeau de tissu blanc taché, qui était pris dans sa mallette. Se précipitant, il l'attrapa par les épaules, le suppliant de lui dire ce qui s'était passé. L'homme effrayé répondit à toute allure qu'il ne savait pas, c'était par là-bas, il s'était accroché à quelqu'un mais...

Tamaki et Kyoya étaient déjà repartis. Les murmures se faisaient plus fréquents, les gens qui se demandaient s'ils avaient bien vu, si c'était bien une mariée, qu'elle était complètement folle, qu'elle ne les avait pas entendus, qu'elle...

Tamaki avançait aussi vite qu'il pouvait, suivi de peu par Kyoya qui avait sorti son portable et appelait son chauffeur. Le brun tourna machinalement la tête sur le côté et se figea ; il faillit hurler à Tamaki de s'arrêter mais celui-ci avait déjà repéré la jeune fille au loin, dans le flot de piétons qui traversait la chaussée, et s'élança comme un fou.

Haruhi se prit un coup de coude et, un instant, eut le souffle coupé. Sa vue se brouilla et elle leva instinctivement le visage vers le ciel dans une vaine tentative de trouver l'air qui lui manquait. Tout était gris autour d'elle, le ciel, les immeubles, les visages des gens, la neige elle-même qui tombait toujours en flocons sales et désordonnés. Bousculée à nouveau elle sentit son corps glisser vers l'arrière, tâcha de retrouver l'équilibre, tournoya un instant. Tout basculait peu à peu dans l'obscurité, lentement, inexorablement. Un hurlement résonna par-delà les bruits qui martelaient son crâne, mais loin, si loin.

Haruhi !

Les visages autour d'elle disparaissaient un à un, le gris envahissant la moindre parcelle de l'univers avant de se fondre, soudain, en un noir opaque.

Épouvanté, Tamaki vit le corps de la jeune femme tourner sur lui-même avant de s'effondrer sur la chaussée. Sautant par-dessus la barrière de sécurité, il courut au milieu des voitures qui attendaient pour repartir et, arrivant enfin au niveau d'Haruhi, se précipita près d'elle. Les rares personnes qui s'étaient arrêtées écarquillèrent les yeux, stupéfaites de voir ce magnifique jeune homme tomber à genoux dans la boue et saisir, en larmes, le corps inerte de la jeune femme en robe de mariée qui venait de s'écrouler.

Tamaki saisit délicatement Haruhi, la pressant contre lui, terrifié de sentir sa peau glacée contre la sienne, répétant en boucle son prénom et la suppliant de revenir à elle. Une main ferme le détacha soudain d'Haruhi et il leva la tête, prêt à répliquer, mais découvrit Kyoya qui, l'ayant rejoint, avait à son tour mis un genou à terre et saisi le poignet de le jeune femme, cherchant son pouls du bout des doigts. Les gens autour d'eux s'agitaient, parlaient, mais aucun des deux hommes n'y prêta la moindre attention. Kyoya relâcha finalement doucement le bras de la jeune femme et acquiesça :

- Le pouls est rapide, mais régulier. Elle va bien, elle est seulement évanouie, avec peut-être un léger début d'hypothermie.

Tamaki acquiesça simplement, resserrant son étreinte, ses yeux bleus brillants d'inquiétude. A cet instant les bruits de klaxons qui retentissaient depuis un moment déjà redoublèrent et les deux hommes tournèrent la tête pour voir une somptueuse berline noire se frayer un chemin parmi les automobiles, avec un total mépris des règles de conduite les plus élémentaires. Kyoya sourit légèrement lorsque le véhicule s'arrêta non loin d'eux et que son chauffeur se précipita à l'extérieur, sans prêter la moindre attention aux injures des autres automobilistes. Le jeune homme se redressa et ordonna :

- Conduisez Monsieur Suoh et Mademoiselle Fujioka chez elle.

Tamaki s'était redressé, soulevant Haruhi dans ses bras, et regarda incrédule le chauffeur acquiescer et se précipiter pour leur ouvrir le portière. Il balbutia :

- Mais Kyoya... Ne faudrait-il pas mieux emmener Haruhi à l'hôpital ? Pour vérifier que...

- Tamaki, je te l'ai dit, elle va bien.

- Mais si elle a besoin de...

- Haruhi a besoin de dormir et de manger, coupa Kyoya avec un certain agacement. Occupe t-en.

- Mais je...

Le brun posa les mains sur les épaules de Tamaki et, fermement, le poussa dans la voiture avec son précieux fardeau. Il plongea ses yeux dans les siens et dit :

- Tamaki, j'en ai assez. Maintenant, débrouille-toi.

Sur ce, il claqua la portière et regarda le véhicule démarrer sous la neige et les exclamations outrées des passants. Puis, calmement, Kyoya Ootori épousseta son pantalon de costume trempé de neige sale et reprit à pieds la direction du Park Hyatt, un fin sourire aux lèvres.


Le cœur de Tamaki battait la chamade alors que la voiture se frayait un passage dans les rues encombrées de Tokyo vers l'appartement d'Haruhi. Il avait ôté sa veste de costume et en avait enveloppé le corps de la jeune femme qu'il tenait serrée contre lui, toujours inconsciente. Il ne se rendit compte qu'ils avaient atteint leur destination que lorsque le chauffeur de Kyoya ouvrit la portière et s'effaça pour les laisser sortir. Tamaki s'extirpa du véhicule et reprit la jeune femme dans ses bras, se précipitant dans l'immeuble de sa résidence. Étrangement, le portier qui venait de raccrocher le téléphone ne chercha pas à s'enquérir de la situation mais se précipita également pour leur ouvrir la porte et appeler l'ascenseur. Tamaki bredouilla un remerciement et allait lui demander comment entrer chez Haruhi quand il se souvint des clés que Monsieur Kusagi lui avait remises ; calant Haruhi contre lui, il parvint à sortir le petit trousseau de sa poche de pantalon à l'instant même où l'ascenseur s'ouvrait à l'étage de la jeune femme. Quelques secondes plus tard, la porte de l'appartement se refermait derrière eux et, soudain, Tamaki et Haruhi se retrouvèrent seuls.

Il se demanda ce qui était le plus urgent, et se dit que c'était d'ôter à Haruhi sa robe de mariée lourde de neige glacée, même si cette pensée lui fit monter le rouge aux joues. Il porta donc la jeune femme dans sa chambre, la déposa sur son lit, et tout en la soutenant d'une main défit rapidement de l'autre la fermeture du bustier et de la jupe avant de faire glisser les étoffes au sol. L'émotion qui aurait pu l'assaillir en cet instant disparut totalement sous l'effet de la panique : la peau d'Haruhi était glaciale, marbrée. Sans prêter en fait la moindre attention à la tenue de la jeune femme, Tamaki l'allongea sur le lit avant de relever sur elle l'épaisse couette en plumes. Il ouvrit fébrilement les placards de la chambre, avisa en hauteur une couette et une couverture supplémentaires et les étendit également sur le corps d'Haruhi. Il songea un instant à lui faire couler un bain chaud, mais se dit que le choc thermique serait trop violent. Il gagna cependant la salle de bain, humidifia une serviette de toilette avec de l'eau tiède et revint en frictionner les pieds menus d'Haruhi, les glissant à peine hors de la couette, se mordant la lèvre de les voir couverts de bleus dus aux chaussures des passants.

Lorsque la peau d'Haruhi commença à reprendre doucement des couleurs, Tamaki recala les jambes de l'avocate sous les chaudes épaisseurs du lit et soupira profondément, soudain épuisé à son tour, nerveusement et physiquement.

Ce ne fut qu'alors qu'il leva les yeux vers le visage pâle de la jeune femme endormie et qu'il réalisa qu'elle s'était coupée les cheveux. Tamaki sourit doucement, l'observa en silence quelques minutes, puis gagna la salle de bain. Rougissant à nouveau de s'immiscer ainsi dans l'intimité d'Haruhi, il ouvrit quelques placards, finissant par tomber sur ce qui semblait être un flacon de démaquillant bon marché dont il ne connaissait évidemment pas la marque. Il revint dans la chambre avec sa trouvaille et un peu de coton et, avec une délicatesse dont lui seul était capable, entreprit de nettoyer le visage d'Haruhi du lourd maquillage destiné à son mariage. Petit à petit, sous la caresse du coton, il retrouvait la jeune lycéenne entrée par mégarde dans sa vie, quelques dix ans plus tôt. La fatigue accentuait encore la finesse de son visage, la transparence de son teint diaphane, l'extrême délicatesse de ses traits. Tamaki glissa finalement ses doigts sur une joue de la jeune femme endormie, remettant une petite mèche de cheveux derrière son oreille, et sortit de la chambre. Alors seulement il gagna le salon et se laissa tomber sur le canapé. Dans la seconde qui suivit, il dormait profondément.

Une sonnerie insistante tira finalement Tamaki de son lourd sommeil et, se redressant sur son séant il mit quelques instants à réaliser où il se trouvait. Bondissant alors sur ses pieds, il chercha l'origine du bruit qui menaçait de réveiller Haruri et avisa l'interphone dont le voyant clignotait. Il enclencha le bouton d'appel et la voix du portier retentit, lui annonçant qu'il venait de faire monter plusieurs personnes à l'appartement. Tamaki écarquilla les yeux et s'apprêtait à demander qui quand la sonnette de la porte d'entrée retentit à son tour. Remerciant le portier, il alla ouvrir le battant et se figea, stupéfait. Devant lui se tenait Shima, aussi parfaitement digne qu'à l'accoutumée. Il balbutia :

- Shima ? Mais... Que faites-vous ici ?

- Rassurez-vous, nous ne vous importunerons pas longtemps, la santé de Mademoiselle Fujioka prime sur toute autre considération. Je me suis juste permis de vous faire porter quelques affaires, afin de vous éviter tout soucis d'ordre domestique.

- Hein ? dit bêtement Tamaki.

Shima soupira intérieurement et se contenta de s'effacer. Tamaki réalisa alors qu'elle était accompagnée de cinq membres du personnel du manoir, tous chargés de valises et sacs divers. Trop éberlué pour comprendre ce qui se passait, Tamaki se contenta de s'effacer à son tour pour les laisser entrer, Shima en tête. La gouvernante passa son regard acéré sur l'appartement et demanda simplement à Tamaki :

- Quelle porte mène à la chambre de Mademoiselle ?

- Euh... celle-ci, balbutia Tamaki en désignant le battant fermé.

- Merci Monsieur.

Alors Shima commença à donner des ordres :

- La chambre de Mademoiselle Fujioka se trouve ici. Mettez les affaires de Monsieur dans cette autre pièce. La salle de bain est par ici. Le reste à la cuisine, là-bas.

Tamaki vit deux hommes disparaître dans la pièce où se trouvait le piano avec d'énormes valises. L'un d'eux déplia une étrange malle qui s'avéra être un ravissant portant d'appoint en bois, et une servante s'empressa d'y suspendre des habits que Tamaki reconnut être les siens. Sa lourde trousse de toilette en cuir fut déposée dans la salle de bain. Éberlué, il se retourna vers le salon et y découvrit deux autres servantes qui avaient gagné la cuisine et remplissaient les placards, le frigo et le congélateur de très nombreuses boites diverses. Ce ballet ne dura que quelques minutes à peine, avant que les cinq domestiques ne passent devant Tamaki pour le saluer en souriant largement et ne disparaissent dans le couloir de l'étage. Shima reprit alors la parole et déclara :

- Le cuisinier vous a fait préparer différents plats, pour vous éviter d'avoir à vous préoccuper des repas. Vous les trouverez dans le frigo et le congélateur, chaque boite portant la description de son contenu et une notice détaillée de la façon de procéder pour préparer le dit plat.

Tamaki était trop stupéfait pour même songer à s'offusquer du manifeste manque total de confiance en ses capacités culinaires.

- Nous avons apporté quelques unes de vos affaires, votre nécessaire de toilettes, et j'y ai ajouté un certain nombre de vos partitions de piano. N'hésitez pas à nous contacter si vous avez besoin de quoi que ce soit. Je vous prie de transmettre nos salutations et nos souhaits de prompt rétablissement à Mademoiselle Fujioka. A bientôt, Monsieur.

La gouvernante s'inclina sobrement et, tournant les talons, sortit de l'appartement, laissant au beau milieu du salon un Tamaki bouche bée. Après quelques secondes d'immobilité, il s'élança vers la porte ; Shima et les cinq domestiques étaient sur le point de monter dans l'ascenseur lorsque Tamaki les héla. Ils tournèrent la tête et la gouvernante demanda :

- Oui, Monsieur ?

- Je... Merci Shima. Du fond du cœur, merci.

Alors, très brièvement, les lèvres pincées de la vieille gouvernante des Suoh se relevèrent en un rare sourire et elle hocha simplement la tête :

- C'est un plaisir, Monsieur.

Ils disparurent dans la cabine d'ascenseur et Tamaki, radieux, referma la porte de l'appartement. Jetant un coup d'œil à sa montre, il découvrit qu'il était huit heures du soir passé, et une pensée le frappa : elle ne s'était pas mariée. A cette heure, elle aurait du être à un autre, en pleine réception pour célébrer son union avec Arima Kusagi.

Mais Haruhi ne s'était pas mariée. Il était huit heures du soir, elle se trouvait chez elle, et il était celui qui veillait sur elle.

Tamaki gagna doucement la porte de la chambre et l'entrouvrit silencieusement. Haruhi dormait toujours, mais son sommeil n'était plus aussi léthargique qu'auparavant, elle respirait profondément et sereinement. Son teint et ses lèvres avaient récupéré une nuance rosée qui réjouit le coeur de Tamaki.

Il referma doucement le battant et retourna s'étendre sur le canapé, crispant ses paupières sur des larmes de joie, cédant à nouveau à l'appel impérieux du sommeil.


Des crêpes.

Ce n'était pourtant pas compliqué !

Enfin, cela ne semblait pas compliqué quand sa mère, jadis, les préparait pour lui le dimanche matin.

Oui, Shima avait fait apporter plein de choses, mais pas de crêpes. Des galettes, des pancakes... Mais pas de crêpes. Pas de vraies crêpes françaises.

Or depuis que le message de Kyoya avait réveillé Tamaki pour lui rappeler qu'Haruhi devait non seulement dormir, mais aussi manger, il s'était mis en tête de faire des crêpes françaises.

Françaises...

Odile ! Odile savait ! Odile l'aiderait !

Négligeant totalement le fait qu'il était à peine sept heures du matin, Tamaki chercha fébrilement son numéro dans son répertoire, pour ne tomber que sur sa messagerie. Il se mordit la lèvre, contrarié, et décida d'appeler Honey : celui-ci saurait peut-être si Odile avait un numéro de téléphone fixe, et le lui donnerait.

La voix déjà joyeuse, bien qu'encore un peu endormie, du jeune champion de karaté retentit à la troisième sonnerie :

- Tamaki ?

- Ah ! Honey ! J'ai besoin de toi !

- En quoi puis-je t'aider ? Il y a un problème ? Je croyais que tu étais chez Haruhi.

- J'y suis, et elle dort toujours. Mais je veux lui préparer le meilleur petit déjeuner qu'elle ait jamais mangé, et pour cela je veux lui préparer des crêpes ! Françaises !

Il y eut un silence, puis Honey demanda simplement :

- Toi ?

- Oui ! Pour Haruhi, je suis prêt à tout, je suis persuadé que pour elle je serai capable de transcender mes dons culinaires pour surpasser les meilleurs chefs de la planète !

- Je n'en doute pas Tamaki ! répondit Honey d'un ton enjoué, mais où pointait une très légère nuance d'impatience que Tamaki ne perçut pas.

- Seulement voilà, je n'ai pas la recette, des crêpes. Alors je me disais que Odile...

- Tu veux que je te la passe, c'est ça ?

- Voilà ! Je n'en ai que pour deux minutes ! Je te le jure !

- D'accord. A bientôt Tamaki, prends bien soin de notre Haruhi !

- Compte sur moi !

Tamaki attendit quelques instants, puis la voix d'Odile retentit à son tour :

- Monsieur Suoh ? En quoi puis-je vous aider ?

- Ah ! Odile ! Ma cuisinière française préférée ! Vous seule pouvez me sauver de la terrible anxiété où m'a plongé la perspective de préparer pour Haruhi un déjeuner digne d'elle !

- Ah ?

- Je veux lui faire des crêpes ! Des vraies ! Françaises ! Bien rondes, et légères, éventuellement avec cette petite nuance d'orange qui...

- Monsieur Suoh ?

- Oui Odile ?

- Pardonnez-moi de vous interrompre, mais je pense que le mieux serait que vous me décriviez de quels aliments et de quels ustensiles vous disposez chez Mademoiselle Fujioka, afin que je puisse juger si cette entreprise est réalisable.

- A cœur vaillant rien d'impossible ! cita Tamaki.

- Oui Monsieur. Cependant...

- Oui oui, je vais dans la cuisine, je vais vous dire ! Ah, un cours de cuisine par téléphone, quelle aventure!

Odile ne répondit rien mais attendit patiemment, en réprimant un bâillement, qu'il aille dans la cuisine et commence à égrainer la description du contenu des placards.

Lorsqu'ils raccrochèrent, près d'une demi-heure plus tard, Tamaki était extatique : il avait trouvé la majeure partie du nécessaire à la confection des crêpes, et l'ingéniosité culinaire d'Odile avait réussi à palier aux quelques manques. Tous les ingrédients et ustensiles étaient disposés devant lui, il avait en main une description extrêmement détaillée de la recette que venait de lui dicter Odile, et Haruhi dormait toujours. Il aurait même tout le temps d'aller se doucher pendant que la pâte... euh... ah oui, lèverait !


- Tu sais, si tu voulais me faire sortir de ma chambre, il suffisait de venir frapper à la porte. Il n'était pas nécessaire de tenter de m'enfumer comme un renard dans son terrier.

Tamaki manqua de faire tomber au sol sa louche de pâte à crêpes en se retournant vivement. Haruhi, le regard encore ensommeillé mais les sourcils déjà froncés, se tenait à la porte de sa chambre, les jambes nues sous un très ample t-shirt bardé d'inscriptions en anglais. Le jeune homme cligna des yeux, sa louche dans une main et la poêle dans l'autre, et bredouilla :

- T'enfumer ? Mais comment cela ?

Haruhi soupira et se contenta de lever un doigt vers le plafond. Tamaki leva les yeux et découvrit avec horreur la nappe de fumée grisâtre qui s'était peu à peu répandue dans l'appartement. Il s'écria, paniqué :

- Haruhi ! Un incendie ! Vite, il faut appeler les...

- Crétin.

Coupé net dans son élan par le calme et la remarque acerbe de la jeune femme, il se tut et, bouche bée, la suivit du regard quand elle gagna à son tour la cuisine. Elle le poussa doucement mais fermement de son chemin, coupa le gaz des plaques et, enclenchant un bouton, mit en route la hotte électrique. Haruhi, sans un mot, prit ensuite la poêle brulante des mains de Tamaki pour la mettre dans l'évier et y faire couler un jet d'eau froide qui libéra un nuage de fumée blanche. Enfin elle ressortit dans le salon et ouvrit en grand la baie vitrée, non sans réprimer un frisson quand l'air glacé pénétra dans la pièce. Alors seulement Haruhi se retourna vers Tamaki et sourit :

- De ce que j'ai pu voir, tu as du déjà faire plus d'une trentaine de... Enfin je suppose que ce sont des crêpes. En tous cas, pour nous deux cela devrait suffire. Bon, je vais prendre une douche. Tu n'as qu'à mettre le couvert en attendant. Et referme les fenêtres quand la fumée se sera dissipée, qu'on ne meure pas de froid.

Sur ce, elle disparut dans la salle de bain, laissant Tamaki seul, les yeux écarquillés, sa louche à la main, au milieu de la cuisine.

Lorsque la jeune avocate revint, l'appartement avait en effet repris forme humaine. Tamaki s'était empressé de nettoyer (avec le savon pour les mains) les ustensiles de cuisine et avait frotté (avec le produit pour les vitres) le plan de travail et les plaques de cuisson. Il avait disposé sur le kotatsu différents mets, dont les crêpes carbonisées qui trônaient fièrement en pile dans une assiette. Très appliqué, il versait l'eau bouillante dans la théière et Haruhi prit bien soin de ne pas tout de suite révéler sa présence, de peur qu'il ne se brûle au troisième degré en sursautant. Adossée à la porte de la salle de bain, elle le regarda donc s'affairer avec toute l'application et la bonne volonté dont il était capable, sortant mugs et couverts pendant que le thé infusait lentement. Estimant que le danger était passé, Haruhi se dirigea finalement vers Tamaki et dit :

- Vas-y, je vais porter la théière.

Il sembla à nouveau prendre conscience de la présence de la jeune femme, toujours uniquement vêtue de son t-shirt, rougit et acquiesça. Ils allèrent s'asseoir face à face derrière le kotatsu et, un instant, se regardèrent en silence par-dessus les victuailles.

Tamaki avait la gorge serrée, et même s'il avait trouvé quelque chose à dire il n'était pas certain qu'il serait parvenu à articuler quoi que ce fût. La scène lui semblait surréaliste, bien plus émouvante en fait que toutes celles qu'il avait imaginées ces dernières années, qui étaient toujours pleines de roses, de couchers de soleil et de battements de cils brillants de larmes. Il se trouvait simplement assis, face à Haruhi, chez elle, sur le point de partager son petit-déjeuner, et l'émotion qui l'étreignait était en fait bien au-delà de tout ce qu'il avait pensé pouvoir ressentir. Elle lui jeta un regard à la fois agacé et amusé : Tamaki était agenouillé derrière le kotatsu, les mains sur les genoux, parfaitement immobile, le visage écarlate, et la dévisageait avec un mélange d'ahurissement stupide et d'admiration touchante. Elle soupira :

- Bon, eh bien bonjour à toi aussi, merci de tes efforts pour nous avoir préparé ce petit déjeuner, et bon appétit.

Sur ce, elle s'empara d'une crêpe, l'estima potentiellement comestible et l'étala dans son assiette, se demandant soudain la marche à suivre pour la déguster. Son hésitation sembla ramener Tamaki à la vie et il s'empressa d''expliquer :

- C'est un peu comme pour les pancakes. Tu mets ce que tu veux dessus, moi j'adore avec du sucre en poudre ou de la confiture d'orange. Mais il n'y a pas, hélas de confiture d'orange. Ensuite, tu la roules, tu la soulèves avec les doigts, et tu croques dedans.

Haruhi acquiesça simplement et suivit ses conseils, saupoudrant la surface brunâtre de sucre, roulant le tout et la portant à sa bouche. Tamaki la regarda manger sa crêpe avec une anxiété risible et demanda d'une voix inquiète :

- Tu... Tu aimes ?

- Disons... Que c'est pas mal. Plus léger que les pancakes. Je suppose que, un peu moins cuit, cela doit être vraiment bon, en effet.

Incapable de saisir la nuance de moquerie dans les paroles de la jeune femme, Tamaki se recroquevilla derrière le kotatsu, mortifié, et gémit :

- Pardon, je... Je voulais les réussir mais... C'était la première fois que je faisais des crêpes moi-même et... Enfin... C'est vrai que celles de ma mère n'avaient pas cette couleur... Je suppose que...

- Celles de ta mère ? Coupa Haruhi.

Tamaki releva la tête et croisa le regard brun étrangement adouci d'Haruhi. Il répondit :

- Oui, c'est une recette que ma mère me faisait, en France, quand j'étais enfant. Tous les dimanches, quand elle était en forme, elle me préparait des crêpes pour mon petit-déjeuner.

Haruhi demeura immobile quelques instants, puis sourit :

- Je suis très honorée que tu m'en aies préparé. Et je suis certaine que la prochaine fois tu les réussiras parfaitement.

Tamaki acquiesça en souriant largement, avant que les propos d'Haruhi ne pénètrent son esprit : la prochaine fois... Haruhi pensait donc qu'il y aurait... une prochaine fois. Un autre petit-déjeuner, qu'il préparerait, pour elle. Un autre jour, un autre matin. Ensemble.

Haruhi sembla réaliser également ce qu'elle venait de dire, car elle baissa les yeux, s'emparant d'une deuxième crêpe d'une main légèrement tremblante. Tamaki, qui avait ouvert la bouche pour demander confirmation de ce qu'il avait cru comprendre, n'émit pas un son, la surprenante rougeur des joues d'Haruhi étant soudain la plus éloquente des réponses.

Ils continuèrent leur petit-déjeuner dans un silence relatif. Haruhi ayant remarqué les affaires de Tamaki, celui-ci expliqua qu'il avait été sommé par les autres de prendre soin d'elle, de surveiller qu'elle se repose et qu'elle s'alimente correctement. Il était d'ailleurs très fier de lui, car depuis le début de sa mission Haruhi avait dormi quasiment dix-sept heures d'affilée et finissait de déguster avec appétit le copieux petit-déjeuner. Elle sourit à nouveau, amusée par les démonstrations d'auto-satisfaction de Tamaki : celui-ci avait retrouvé toute sa verve habituelle et elle l'écoutait discourir sur ses talents de cuisinier, d'homme d'intérieur, d'infirmier... Il se proposait de s'auto-décerner pas moins qu'une médaille, en or 24 carats, bien sûr. Il se tut soudain, voyant Haruhi cligner des yeux tout en étouffant un bâillement. Interrompant sa diatribe, il demanda avec douceur :

- Veux-tu retourner dormir ? Tu sembles encore fatiguée.

- Oui, je pense que je vais retourner me coucher, au moins pour la fin de la matinée. Après tout, je n'ai plus de lune de miel de prévue et je suis au chômage, rien ne m'empêche de faire la grasse matinée, pour une fois.

La gorge de Tamaki se serra brièvement car il se sentait en partie responsable de cet état de fait. Haruhi lui lança cependant un regard qui l'arrêta et fronça les sourcils avant d'ajouter :

- Ne prends pas cet air de chien battu qui m'horripile. Tu ferais mieux de dormir également, tu as une sale tête.

Le jeune homme blêmit, horrifié, et se passa fébrilement les mains sur le visage :

- Une sale tête ? Moi ? Mais c'est impossible ! Mes traits fins et délicats ne marquent jamais, ma peau de pêche demeure toujours aussi...

- Tu as des poches sous les yeux et les traits tirés. Ne raconte pas n'importe quoi.

La seconde suivante, Tamaki était prostré dans un coin de la pièce et poussait des gémissements à fendre l'âme. Haruhi secoua la tête, entre amusement et consternation, puis passa son regard sur la pièce. Elle se leva, pour desservir le petit-déjeuner et demanda :

- D'ailleurs, où as-tu dormi cette nuit ?

Tamaki, bondissant avec un sourire radieux, s'empressa de l'aider à débarrasser et répondit simplement :

- Mais sur ton canapé ! J'ai fort bien dormi !

- Mon canapé ? Mais il devait être trop court, non ?

Le jeune homme leva une main à son front, tenant la théière de l'autre, et répondit d'un ton théâtral :

- A la seule pensée que j'étais devenu le preux chevalier auquel avait été confié la merveilleuse mission de veiller sur ton sommeil, toute considération bassement matérielle s'est immédiatement évanouie de mes préoccupations.

- Ouais, mais le canapé est trop court même pour un chevalier. Tu n'as qu'à venir dans mon lit.

- Hein ? demanda Tamaki, déconcerté. Mais et toi, où vas-tu dormir ?

- Dans mon lit aussi, imbécile. C'est un lit double, au cas où tu n'aurais pas remarqué.

La théière aurait heurté le sol si Haruhi ne l'avait rattrapée in extremis. Tamaki resta interdit, bouche bée, les joues écarlates, incapable de bouger, le regard vitreux. La jeune femme soupira et, sans plus se préoccuper de lui, acheva de ramener les affaires à la cuisine, nettoya rapidement le kotatsu et passa à la salle de bain. Lorsqu'elle ressortit, Tamaki se trouvait toujours dans la même position et elle soupira à nouveau avant d'annoncer :

- Bon, moi je retourne me coucher. Toi, tu fais comme tu veux. Si tu te décides à me rejoindre, t'as intérêt à le faire avant que je m'endorme, ou à ne pas me réveiller en te couchant. Salut.

Le départ d'Haruhi rappela Tamaki à la vie ; il lui courut après, toujours écarlate, et bafouilla :

- Mais enfin... Haruhi... C'est ton lit... Et...

- Et quoi, Tamaki ? demanda froidement la jeune femme en se retournant vers lui. Je suis chez moi, je suis une adulte responsable en possession de toutes ses facultés. Si mes propos te choquent, si vraiment tu me trouves si repoussante que cela, alors dors sur le canapé. Ou plutôt non, dans ce cas, va-t'en.

Le ton était ferme et décidé et Tamaki retrouva immédiatement tout son sérieux. Haruhi était une jeune femme indépendante, et fière. Il l'avait repoussée une fois, l'autre soir, bien malgré lui, parce que les circonstances l'exigeaient. Mais s'il la repoussait à nouveau, Tamaki savait d'instinct qu'elle ne lui pardonnerait plus – et qu'il ne se le pardonnerait jamais. Il sourit doucement et dit simplement:

- Je te rejoins dans une minute.

Haruhi acquiesça, mais il décela la légère rougeur de ses joues avant qu'elle ne se détourne et entre dans sa chambre. Tamaki passa à la salle de bain puis alla soigneusement éteindre leurs téléphones. Alors, le cœur battant la chamade, il ôta son jean, ne gardant que son caleçon et son t-shirt, et entra précautionneusement dans la chambre d'Haruhi. Elle n'avait pas pris la peine d'ouvrir les volets, si bien que la pièce était plongée dans la pénombre. Il referma la porte derrière lui et s'avança vers le lit où la jeune femme s'était assise. Elle demanda d'un ton qu'elle voulait détaché :

- Je n'ai jamais dormi avec quelqu'un, je ne sais pas si tu veux prendre un côté plutôt que l'autre, je m'en moque complètement.

La voix d'Haruhi avait très légèrement tremblé et il la vit se mordre la lèvre inférieure, manifestement mal à l'aise. Paradoxalement, cette soudaine timidité chez la jeune femme rendit à Tamaki tout son calme et sa sérénité. Il sourit et répondit d'une voix extrêmement douce :

- Je m'en moque aussi, Haruhi. Tu n'as qu'à te mettre du côté de la table de nuit où se trouvent tes photos.

Machinalement, alors qu'elle les connaissaient par cœur, Haruhi tourna la tête vers les dits cadres. Sa mère lui sourit et la jeune femme, lui rendant son sourire, murmura :

- Oui, faisons comme cela, c'est une bonne idée.

Submergée tout à coup par l'émotion, elle s'allongea rapidement sur le matelas, se blottissant sous la couette, pratiquement recroquevillée sur le côté, face à la fenêtre. Elle respira profondément pour s'empêcher de trembler alors que, derrière elle, le matelas se creusait du poids de Tamaki. Haruhi aurait voulu retrouver cette belle assurance que lui avait conférée le champagne de l'autre soir. Maintenant, elle se sentait gauche, timide, ridicule. Tout son être était concentré sur les mouvements de Tamaki qui se glissa sous la couette à son tour et, après un temps d'immobilité, se cala derrière elle, assez près pour qu'elle puisse sentir la présence rassurante de son corps, mais juste assez loin pour ne pas la toucher. Lorsqu'il parla à nouveau, son souffle chaud sur sa nuque fit frissonner la jeune femme :

- Haruhi, tu es certaine que tu ne veux pas que je retourne sur le canapé ?

Elle avala sa salive, hésita un instant à se tourner vers lui mais se contenta d'acquiescer dans l'oreiller et de murmurer à son tour :

- Oui, c'est... Je suis bien, là.

La respiration de Tamaki dans sa nuque se bloqua un bref instant avant de repartir, légèrement plus rapide. Une main vint délicatement se poser sur la taille de la jeune femme et la voix s'éleva à nouveau derrière Haruhi :

- Haruhi... Tu veux bien... Juste cela... Seulement pour...

La voix de Tamaki tremblait, tout comme le bout de ses doigts sur le tissu du long t-shirt d'Haruhi. La gorge trop serrée par l'émotion, Haruhi se mordit la lèvre, rassembla ses dernières forces, son ultime courage, et se décala sur le matelas, vers l'arrière. Quelques centimètres suffirent à la jeune femme pour se retrouver blottie contre Tamaki, pour épouser de son corps chaque courbe de celui du jeune homme, pour sentir la caresses de ses lèvres dans ses cheveux à présents courts et pour sourire du cri d'étonnement qu'il exhala dans un souffle à l'oreille d'Haruhi. Et celle-ci réalisa alors que toute son appréhension, toute sa gêne, avaient miraculeusement disparu pour laisser place à une merveilleuse, à une parfaite plénitude. Qu'elle retrouvait cette sensation du corps de Tamaki contre le sien, de sa chaleur, de son parfum, de tout ce que ce magnifique et unique jeune homme irradiait près d'elle.

Tamaki, après un bref instant de panique totale, sentit Haruhi se détendre tout à coup, se lover contre lui, s'abandonner à sa présence, et ses dernières défenses tombèrent. Il renonça à parler, à s'interroger, à agir et se contenta de ressentir. Il resserra son étreinte sur la taille de la jeune femme, l'enlaçant étroitement, et glissa son autre bras sous la tête d'Haruhi qui, sans un mot, se cala avec délectation sur cet oreiller improvisé.

Blottis dans les bras l'un de l'autre, souriants et heureux, ils s'endormirent.


Haruhi s'éveilla à nouveau, délicieusement reposée, lovée dans un cocon de chaleur et d'affection ; Tamaki et elle, épuisés, n'avaient pour ainsi dire par bougé dans leur sommeil. Haruhi réalisa seulement que la main de Tamaki avait glissé sous son t-shirt et était à présent sagement posée sur son ventre plat, les longs doigts fins de Tamaki dessinant machinalement de petits cercles sur la peau nue d'Haruhi. Cette dernière tourna la tête vers l'arrière, pour rencontrer le regard violacé du jeune homme qui lui sourit :

- Re-bonjour, Haruhi.

- Re-bonjour. Quelle heure est-il ?

- Un peu plus de onze heures. Nous avons dormi à peine trois heures.

- Ah.

Elle resta immobile, hésitant sur ce qu'elle était censée faire, puis d'un geste résolu se retourna pour se retrouver face à Tamaki, et se blottit à nouveau contre lui, glissant son visage au creux du cou du jeune homme qui cessa un instant de respirer. Haruhi sourit contre sa peau de sentir le pouls de Tamaki s'accélérer mais, finalement, il entoura la jeune fille de son bras libre et, sans sortir la main de sous son t-shirt, la glissa cette fois dans le dos d'Haruhi, le caressant doucement. Ils restèrent silencieux quelques minutes, profitant du simple plaisir d'être là, sans vraiment oser faire un pas de plus.

Puis Tamaki murmura dans les cheveux d'Haruhi :

- Merci.

- De quoi ? demanda-t-elle, surprise.

Le jeune homme tressaillit au contact des lèvres d'Haruhi dans son cou mais continua :

- Merci d'avoir agi ainsi il y a neuf ans. D'avoir tout quitté pour moi, pour nous. Je n'aurais jamais imaginé... que quiconque ferait une telle chose pour moi.

- Idiot, répondit Haruhi en souriant. Je connais plein de monde qui ferait cela pour toi, à commencer par tous tes amis du Host... Pardon, de Hc Inc.

- Ils pensent que tu as fait cela par amour. Ton père pense la même chose. Que tu m'aimes, moi, depuis tout ce temps.

Elle se figea, écarlate, stupéfaite qu'il ose dire cela, stupéfaite de l'entendre affirmer cela sans bégayer, sans trembler. Ironiquement, c'est elle qui se sentait à présent timide et peu sûre d'elle, alors que la voix de Tamaki était calme, posée, chaude. Instinctivement, elle se blottit encore davantage contre lui, cherchant en lui la force de répondre. Elle le sentit sourire et il murmura :

- Haruhi ?

- Ils ont raison. Ils ont toujours eu raison, et nous n'avons été que deux crétins toutes ces années.

Elle se détacha légèrement de Tamaki qui baissa la tête vers elle et croisa le regard amusé de la jeune fille qui enchaîna :

- Venant de toi, on pouvait s'y attendre, mais en ce qui me concerne je suis plutôt vexée.

Elle le vit écarquiller les yeux, elle vit trembler ses lèvres et sut d'instinct qu'il était sur le point de partir dans une tirade de jérémiades à n'en plus finir. Elle choisit d'étouffer dans l'œuf cette diatribe indigeste de la plus douce des manières et, fermant les yeux, embrassa Tamaki Suoh.

Après un moment de totale stupéfaction, il répondit à son baiser, enfouissant ses doigts dans les mèches courtes d'Haruhi et la resserrant encore plus étroitement contre lui. Séparant très brièvement leurs lèvres jointes, il murmura :

- Haruhi, je t'aime, je t'ai toujours aimée, je t'aimerai toute ma vie. Si tu savais comme je m'en veux d'avoir perdu toutes ces années, de t'avoir fait souffrir, de faire souffrir ton fiancé, je...

- Ce qui est fait est fait, coupa-t-elle en posant un doigt sur les lèvres de Tamaki. Tout le monde ne peut pas être heureux tout le temps, Tamaki. Mais pour ce qui est de l'instant présent... Pensons à nous. Juste à nous. Et, à propos, je t'aime aussi.

Ils se regardèrent longuement, rayonnants de la même certitude, avant de joindre à nouveau leur souffle. Et cette fois Tamaki Suoh n'objecta plus rien lorsque Haruhi glissa ses mains fines contre la peau de son torse, avec timidité et avidité. Les heures suivantes glissèrent sur leurs peaux dénudées, sur les serments murmurés à mi voix, sur leurs corps arqués l'un contre l'autre, sur les baisers mouillés de larmes et sur la caresse de leurs lèvres et de leurs mains. Ils déjeunèrent cependant, sous l'insistance de Tamaki qui tenait trop à la santé de son amante pour lui permettre de sauter à nouveau un repas ; ils déjeunèrent au lit, lovés l'un contre l'autre, picorant ce qu'ils avaient à la hâte pris dans le frigo.

Et, pour la première fois de son existence, Haruhi négligea totalement le fait que la vaisselle sale restait encore sur le plateau posé par terre, près du lit, un long moment après la fin du repas.

Le soleil qui déclinait derrière les immeubles nimbait le bois du piano d'une aura dorée alors que, assis côte à côte sur le tabouret, Tamaki et Haruhi répétaient un quatre mains de Schubert, vêtus pour l'un d'un simple boxer blanc, pour l'autre d'une chemise de nuit en soie couleur pêche qu'elle avait finalement accepté de sortir de la garde-robe que les jumeaux lui avaient offerte. Quelques heures, un dîner (pris cette fois décemment autour du kotatsu) et un long bain plus tard, les deux jeunes gens s'endormirent à nouveau, dans les bras l'un de l'autre, épuisés physiquement et nerveusement, ivres de plaisir et de joie.


La sonnerie virulente et répétée de la porte d'entrée n'en fut que plus désagréable quand elle retentit le lendemain, en milieu de matinée. La première pensée de Tamaki, qu'il exprima avec un hurlement horrifié tout en cherchant son boxer dans les plis des draps, fut celle-ci :

- C'est ton père ! J'en suis sûre ! Il va me tuer ! Je suis mort ! Tant pis, je mourrai heureux, pratiquement dans les bras de celle que j'aime, et même si...

- Arrête de dire n'importe quoi. C'est mon père qui t'a poussé à te déclarer, si c'est pour te tuer deux jours après alors il est encore plus dingue que toi.

- Haruhi ! gémit Tamaki en regardant la jeune fille enfiler à la hâte son large t-shirt de football américain et sortir de la chambre.

Il la suivit, sans s'approcher néanmoins de l'entrée, observant, inquiet, le visage de la jeune femme quand elle se haussa sur la pointe des pieds pour jeter un coup d'œil par l'œilleton. Elle ne cilla pas, et Tamaki demanda d'une voix peu assurée :

- Alors ? C'est ton père ?

Haruhi se contenta de soupirer, avant d'ouvrir la porte :

- Non, c'est pire.

- Haruhi !

Le hurlement d'Honey fit tomber Tamaki à la renverse et c'est uniquement vêtu de son boxer, assis par terre à la porte de la chambre, qu'il vit entrer Honey, Mori, les jumeaux et Kyoya dans l'appartement. Hikaru lui jeta un coup d'œil froid alors que Kaoru secouait la tête d'un air affligé devant Haruhi :

- Un t-shirt de football américain. Quand je songe à toutes les nuisettes qu'on t'a faites sur mesure...

- Regardez, je nous ai apporté plein de croissants préparés exprès par Odile ! clama joyeusement Honey avant de filer à la cuisine, suivi par Mori.

Sans vraiment comprendre ce qui arrivait, quelques minutes plus tard, Haruhi et Tamaki se trouvèrent assis autour du kotatsu avec leurs cinq amis, devant des viennoiseries françaises et du thé fumant. Les jumeaux leur racontèrent leur gestion parfaite de l'annulation du mariage, la cuite monumentale qu'avait prise Ranka qu'ils avaient du raccompagner chez lui, la consternation du directeur du Park Hyatt. Le blond finit par demander :

- Euh... C'est gentil d'être passés mais... en fait, vous êtes ici pour...

- C'est plutôt à nous de te demander ce que tu fais ici, Tamaki, répondit calmement Kyoya en reposant sa tasse de thé d'un geste élégant.

Tamaki rougit furieusement et bredouilla :

- Mais... Enfin... Haruhi et moi... enfin... Tu m'as demandé... Alors... Et depuis... Aïe !

Il se massa le haut du crâne, endolori par le coup qu'il venait de recevoir de la part de sa compagne agacée qui grinça :

- Ce n'est pas ce que te demande Kyoya !

- Non, bien sûr que non, répondit calmement l'intéressé. Je faisais seulement référence au fait que nous sommes lundi, qu'il est plus de dix heures trente, et que tu avais des rendez-vous de prévus pour nos prochains contrats.

- Hein ?

La consternation la plus totale se lut sur les traits de Tamaki qui cligna plusieurs fois des yeux avant de balbutier :

- Mais... Je... Je pensais... Et puis la santé d'Haruhi...

- Tu parles ! La santé d'Haruhi ! Tu étais censé la faire se reposer, pas l'épuiser ! s'exclamèrent les jumeaux avant que la dite Haruhi ne les frappe à leur tour, écarlate.

- Ne t'inquiète pas, je plaisantais.

Pour le coup, tout le monde se tut et se tourna lentement vers le président de la société, le regardant comme s'il venait de dire une terrible insanité. Tamaki répéta, hébété :

- Tu... plaisantais, Kyoya ?

- Takashi, je crois que Kyoya doit être très malade, murmura Honey.

Mori acquiesça d'un air très inquiet. Kyoya continua cependant sans leur prêter attention :

- Il est évident que j'avais fait reporter tes rendez-vous de la semaine que tu peux donc passer aux côtés d'Haruhi...

- Oh, merci Kyoya ! S'exclama Tamaki.

- … et qui sera bien sûr déduite de ton salaire, comme le reste, continua le brun sans sourciller.

Après un temps d'arrêt, Tamaki demanda naïvement :

- Le reste ? Quel reste ?

Kyoya reprit une gorgée de thé, la savoura, reposa doucement sa tasse, remonta ses lunettes et répondit :

- Mais les frais pour l'annulation du mariage d'Haruhi et de Monsieur Kusagi. Il est bien évidemment exclu que les sommes engagées soient prises en charge par HC Inc. L'ensemble sera déduit de ton salaire. En plusieurs fois, étant donné l'importance du montant.

Tous les regards, fixés sur Kyoya, glissèrent lentement sur Tamaki, blême, dont les lèvres tremblaient. Il finit par hoqueter :

- Mais... Mais Kyoya... Mais comment... Comment vais-je survivre ?

Haruhi lui lança un regard noir et grommela :

- Ne dis pas de bêtises ! Comme si on pouvait appeler survivre s'acheter une décapotable par mois !

- Haruhi ! Ma chérie ! Nous allons devoir vivre comme des prolétaires ! Manger des sushis en promotion ! Partager un bol de soupe et utiliser les mêmes baguettes ! Nous vivrons d'amour et d'eau fraîche...

- Tu ne viens pas de mentionner des sushis et de la soupe ? objectèrent les jumeaux en raillant.

Tamaki les foudroya du regard et, saisissant Haruhi dans ses bras, la serrant à l'étouffer, continua d'une voix grandiloquente :

- ... Nous nous blottirons sous ton kotatsu ! Nous marcherons dans le froid pour nous rendre au supermarché et acheter des promotions ! Mais nous élèverons nos enfants avec tout notre amour, nous leur apprendrons à être forts, à récupérer les bons de réduction et à supporter de mettre les mêmes vêtements deux jours de suite, oh, mon amour, notre vie sera merveilleuse !

- Merveilleuse, parvint à grommeler une Haruhi au bord de l'asphyxie.

- Je jouerai du piano dans des bars de prolétaires et tu m'accompagneras, chantant notre amour dans une robe en lamé...

- Je croyais que Haruhi chantait très mal ? remarqua Honey.

- Oui, dit Mori.

Alors, à cet instant, Tamaki sembla prendre conscience de quelque chose, et sans lâcher Haruhi, se tut et tourna la tête vers le fin jeune homme blond qui engloutissait son quinzième croissant. Puis, avec une sincérité désarmante, il demanda :

- Tiens, Honey, il y a quelque chose que je n'ai pas compris... Pourquoi Odile était-elle chez toi hier matin, dimanche, à sept heures ?

Le dit Honey avala avec difficulté sa dernière bouchée sous l'intensité des six regards inquisiteurs qui venaient de se tourner lentement vers lui. En désespoir de cause, estimant que la fuite était impossible et se refusant à utiliser la force, il s'exclama d'une toute petite voix :

- Tamaki, t'es méchant !

FIN