17.

La situation vue depuis l'autre côté de la barrière, le malaise n'en était que plus désagréable et Aldéran comprenait enfin ce que son père et son frère avaient pu ressentir durant les années où il avait accumulé les bêtises, de plus en plus graves.

- J'ai contresigné le procès-verbal de l'arrestation et celui de la déclaration de notre cadet. Je me suis porté garant de lui… mais ils ne veulent pas le laisser sortir de la pièce où ils l'ont isolé, et je ne comprends pas. J'ai été obligé de t'appeler !

- Là, il ne s'agit plus d'un larcin sur les lieux de sa scolarité, ou chez des amis quand Hoby était invité. La loi permet au commerçant de faire retenir son voleur quatre heures durant, qu'il soit majeur ou non, expliqua Aldéran.

- Mais, on est là, se récria Skyrone. Et Hoby a reçu une sacrée leçon, en plus de s'être fait prendre ! Tu peux faire quelque chose ?

- Je vais aller parler au Commissaire.

- Dis-lui que Hoby est prêt à aller s'excuser, et moi à dédommager le commerçant et ce même s'il a déjà récupéré ce que le gamin avait chapardé !

Aldéran fit la grimace.

- Je crois que le problème est là : Hoby ne veut pas faire amende honorable ! Ce serait bien dans son caractère et surtout dans la constante mauvaise humeur qu'il affiche ces derniers temps ! Je m'en charge.


Dans son rétroviseur intérieur, Skyrone pouvait voir Hoby qui boudait rageusement sur la banquette arrière. Le jeune homme aurait aimé pouvoir entamer immédiatement la discussion, mais le lieu ne s'y prêtait guère, il avait à conduire prudemment dans le trafic dense et surtout Aldéran devait être présent !

Dans son rétroviseur extérieur, il aperçut le véhicule de ce dernier qui était réapparu dans son sillage, obligé pour une fois de respecter les limites de vitesse, et qui se dirigeait lui aussi vers l'appartement, après avoir fait un détour pour aller chercher Eryna à la sortie du Lycée.


Afin de laisser les trois frères ensemble, Delly s'était installée dans la salle de jeux et d'éveil avec ses deux filles et Eryna.

Aldéran avait tenté de détendre l'atmosphère en servant du chocolat chaud et des tranches de cake mais le goinfre Hobby n'eut pas un geste vers la tasse ou le plateau.

Skyrone se décida alors à lancer la conversation.

- Pourquoi as-tu emporté cette console de jeux, Hoby ? Si tu la voulais, tu pouvais soit attendre que ton argent de poche soit suffisant, soit faire un petit boulot pour l'un de nous ou tes grands-parents, soit encore la demander en cadeau pour une occasion proche !

- C'était une édition collector, je la voulais tout de suite !

- Oui, je peux comprendre, ce sont des élans que nous ressentons tous, quel que soit l'âge, reprit Skyrone. Mais, après les larcins des derniers mois, ce passage à la vitesse supérieure si je puis dire nous inquiète, ton frère et moi ! Ces actes sont représentatifs du fait que tu es mal dans ta peau mais nous ne comprenons pas… qu'est-ce qui te dérange, qu'est-ce qui ne va pas bien, Hoby ? Si nous savons, on pourra t'aider et sans doute changer nos façons de faire ou d'agir envers toi ! Parle, sans crainte que nous nous fâchions, conclut-il du plus doucement qu'il put.

Hoby posa sur lui un regard un peu soulagé, avant de fusiller Aldéran de ses prunelles d'azur !

- Ca va… chuinta-t-il enfin.

- Il est évident que non, fit encore Skyrone. La kleptomanie, surtout chez un jeune garçon trahit un mal être profond, un besoin de contrôler quelque chose et qui indique que ton quotidien est pénible à gérer. J'espère que tu comprends ce que je veux dire ! Hoby, tu fais partie de la famille depuis plus d'un an, qu'y a-t-il que nous ayions mal fait pour que tu ne trouves pas ta place ? Tu es notre petit frère, tu ne dois jamais en douter et nous t'aimons comme si on te connaissait depuis toujours !

Hoby renifla, comme s'il allait fondre en larmes, s'agitant de fait dans le fauteuil, mais il se ressaisit soudain, simplement furieux !

- Pourquoi m'avoir adopté ? jeta-t-il alors. Je sais que c'était ton idée, que tu as tellement insisté… J'ai été ton cadeau d'anniversaire, Aldéran, c'est tout ! Mais je ne suis pas un jouet ou un toutou à qui on demande de faire le beau de temps en temps quand on se souvient de sa présence ! Moi, je n'ai jamais demandé à être de votre famille !

- Mais, je pensais que ça te plaisait… s'étrangla Aldéran qui ne s'était pas un instant attendu à être ainsi pointé du doigt, au propre comme au figuré ! On s'entendait bien, tous, Eryna t'adorait déjà ! Et puis, tu as rencontré nos parents, ils voulaient aussi que tu fasses partie de la famille. Comme si on aurait pu te laisser dans cet Orphelinat ! Hoby, nous t'avons tout donné, du mieux que nous le pouvions – peut-être parfois de façon maladroite, surtout me concernant, on dirait que des erreurs du passé soient héréditaires… Mais tu ne dois jamais douter de ta place parmi nous et de notre amour inconditionnel ! En quoi ai-je pu te donner l'impression de te négliger, en-dehors du fait que j'aie effectivement passé peu de temps avec toi ces dernières semaines, voire mois ?

- Je suis invisible, se plaignit encore le garçonnet. Toute l'attention, sur vous deux, sur papa et maman ou grand-père… Je n'existe pas, insista Hoby en secouant vigoureusement la tête. Les seuls moments où vous vous intéressez à moi c'est quand je fais une bêtise !

- Ce n'est pas une raison pour en commettre une, glissa Aldéran, bien conscient qu'il était le dernier à pouvoir faire une remarque à ce sujet !

- Hoby, il n'est pas nécessaire de se faire de grandes déclarations d'amour, de se couvrir de cadeaux ou d'être collé l'un à l'autre à longueur de temps, pour prouver que l'on tient aux autres, intervint à son tour Skyrone. C'est vrai que, par la force des choses, l'attention s'est assez focalisée sur tes aînés et nos parents, Hoby, mais cela n'a jamais signifié qu'on oubliait que tu étais là et évidemment pas qu'on ne t'aimait pas, que tu comptais moins !

- J'ai ramené de bons carnets de points de l'école, aucun de vous ne m'a félicité…

- Nous en sommes désolés, firent ses deux aînés. Nous reconnaissons ne pas t'avoir accordé toute l'attention méritée. Nous nous en excusons. Il n'est pas possible de revenir sur nos erreurs, notre manque de préoccupation, mais nous ne recommencerons pas. De ton côté, il te faut promettre de ne plus dérober d'objets !

- Vous avez dit ça à chaque fois que je me faisais pincer… Vous l'avez déjà oublié ! hurla presque le petit garçon secoué de fureur. Je ne vous crois plus, je vous déteste ! Je ne veux plus faire partie de votre famille, vous êtes trop méchants !

Et bondissant hors de son fauteuil, Hoby se précipita vers sa chambre quand il logeait à l'appartement.


Torko ayant réclamé sa promenade, Aldéran revint une bonne heure plus tard. Son aîné avait ouvert son ordinateur sur la table basse du salon rond et recevait en direct de son Labo des résultats de tests.

- Hoby ?

- Toujours dans sa chambre.

Aldéran fit la grimace.

- Je ne peux pas lui donner entièrement tort… On a eu tellement de soucis, divers, qu'on ne s'est guère occupé de lui ! Et, je comprends parfaitement comment il a trouvé dans ses larcins attirer notre attention… J'ai fait exactement la même chose, en plus grave, mais je ne me suis fait piquer que bien plus tard !

- Raison de plus pour ne pas laisser la situation s'aggraver avec notre cadet qui n'a d'ailleurs pas tes souffrances affectives d'alors et ton sentiment autodestructeur et malsain !

- Il m'a l'air assez remonté, ça va être ardu de le ramener à de bons sentiments, soupira Aldéran. Et je crains que ma présence ne fasse qu'aggraver les choses, bien qu'il me reproche justement de ne pas être assez auprès de lui !

- Oui, cela est assez paradoxal, admit Skyrone avec une mimique d'impuissance. Je pense qu'effectivement il vaudra mieux que tu ne sois pas trop près de Hoby, sauf s'il te réclame… Ca me donne d'ailleurs une idée ! Samedi, je devais l'emmener, avec Eryna à la Foire des Pyramides, mais ce serait une bonne idée si tu pouvais passer une journée avec eux !

- D'accord, sauf s'il me jette d'entrée… Là, je suppose qu'il reste ici et que tu le conduiras à l'école demain ?

- Oui, ce sera préférable.

- En ce cas, je rentre chez moi… A un de ces jours, Sky !

Récupérant ses affaires, Aldéran quitta l'appartement de son aîné pour regagner son duplex.


Après la dernière sortie du jour de Torko, Aldéran s'était préparé un repas sur le pouce et tout en étudiant sur son ordinateur les droits et devoirs d'un meneur d'Unité d'Intervention, il avait fait un sort à la salade froide.

Peu avant minuit, toujours pas fatigué, il s'était mis au piano, ne pouvant choisir une partition en particulier et il avait laissé l'inspiration le guider.

Le jeune homme ne ressentait rien en particulier, aucun sentiment pour sa fraîche rupture et la plus fraîche encore crise de préadolescence de son cadet !

« Je dois vraiment être anomal, moi… A moins que tout cela ne soit trop violent et que mon esprit ne refuse de s'attarder sur ces coups… PpFff, quels gâchis, alors que ça aurait dû tourner totalement dans le sens opposé, avec Ayvi et notre bébé… ».