L'ombre de Dol Guldur
Chapitre 14 : Les Nains, l'Elfe et l'enfant
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Rùmil gisait sur le sol, dans une pièce froide où brûlait une unique torche. Il entendit la porte s'ouvrir, et quelqu'un allumer un feu. Lorsque les flammes crépitèrent non loin de lui et qu'il sentit son visage rougir sous l'effet de la chaleur, la porte se referma et il fut à nouveau seul. Il entendait encore les cris des orcs au loin, qui le réveillaient par intermittence. Le froid de la pièce s'atténuait, et l'elfe parvint enfin à s'endormir. Il fut à nouveau réveillé un peu plus tard : quelqu'un tranchait ses liens. Il s'obligea à ne pas bouger, et dès que le nain eut fini de le délivrer, il se laissa tomber sur le dos en sentant tous ses muscles se détendre peu à peu. Néanmoins, il n'eut pas la force de parler ni d'ouvrir les yeux, et sombra encore une fois dans un lourd sommeil sans rêves.Les nains le nourrirent et lui donnèrent à boire, et tant que durèrent les combats nul ne lui posa de question. On pansa sommairement ses blessures et on lui noua un tissu autour de la tête pour maintenir ses yeux fermés ; à intervalles réguliers, quelqu'un entrait dans la pièce et alimentait le petit feu qu'il entendait crépiter. Mais Rùmil, au fur et à mesure qu'il reprenait ses forces, se tourmentait pour les autres elfes prisonniers : les nains ne comprenaient pas l'elfique, et lui-même était encore trop étourdi pour se rappeler leur langage. Il ne put donc savoir si les guerriers les avaient aussi trouvés et libérés, ou s'ils gisaient encore dans l'un des cachots tenu par les gobelins. Peut-être avaient-ils été tués ou emmenés quelque part où nul ne pourrait jamais les retrouver…
Encore une fois, la porte s'ouvrit. Des pas s'approchèrent de Rùmil.
Le nain le regarda un instant, guerrier blessé, à la merci de son peuple… Ils avaient sauvé l'elfe parce que lui aussi était un ennemi des orcs, mais s'ils ne l'avaient pas trouvé par hasard, il serait sans doute mort. Il s'approcha du corps étendu sur le sol. L'elfe respirait calmement, presque entièrement caché sous les maigres couvertures. Le nain se baissa à sa hauteur et dégagea son visage. Le bandeau sur ses yeux était sale : il dénoua le tissu et l'ôta. Rùmil gémit sans pour autant se réveiller. Le nain profita de son sommeil pour nettoyer son visage, tout en pensant que c'était bien la première fois qu'un guerrier nain soignait un archer elfe… Mais peu des nains avaient été blessés, ils pouvaient donc accorder un peu de temps et de soins à cet inhabituel pensionnaire. L'eau chaude coula sur les paupières de Rùmil, lavant le sang et la poussière. Le nain reposa la cruche sur le sol et regarda attentivement les blessures… Une coupure profonde passait du front à la joue et avait touché l'œil droit. Probablement un coup d'épée, pensa le nain. L'autre œil était sain, seule une croûte de sang séché avait empêché l'elfe de l'ouvrir. Il la nettoya avec l'eau et du tissu, puis replaça le bandeau pour cacher l'œil mort. Enfin, le nain se releva, ajouta une bûche dans le feu, et quitta la pièce.
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Au plus profond de la forêt de Fondcombe, non loin de la cité des Elfes, un petit garçon caché dans l'ombres des arbres menait par la bride un grand cheval bai. L'enfant s'arrêta, jeta un regard derrière lui, puis grimpa en selle. Il parut songeur un instant, se retournant encore plusieurs fois tout en passant les doigts dans les crins rugueux de sa monture, puis prit une profonde inspiration et redressa les épaules. D'un mot, il fit bondir sa monture et il partit au galop sur le sentier. Fermement agrippé à la crinière du cheval et penché en avant pour éviter les branches, il répéta quelques mots elfiques au creux de l'oreille de sa monture : le cheval redressa la tête et accéléra, évitant sans peine les racines et les souches qui jonchaient son chemin. L'enfant était ballotté sans ménagement, mais ne lâchait jamais prise.Il avait quitté le sentier de Fondcombe depuis quelques minutes seulement, et tâchait de sortir du bois le plus rapidement possible avant que l'on s'aperçoive de son absence.
Estel, enfant des hommes et des elfes.
Le cheval était trop grand pour lui et il le maîtrisait à peine, mais il avait pris le premier qu'il avait trouvé dans les écuries. Pas le temps de chercher. Il l'avait sellé rapidement et était sorti de la cité au pas, disant aux gardes qu'il allait se promener.
Elladan et Legolas n'étaient toujours pas revenus à Imladris, et il ne pouvait supporter de ne plus les voir : il avait parlé à Elrohir de son intention de partir les chercher, mais celui-ci l'en avait dissuadé. Pourtant il avait encore réfléchi, tourné et retourné dans sa tête ses idées héroïques. Et puis, ce matin, il avait pris son poignard, rempli une sacoche de nourriture et d'une couverture, et avait quitté Fondcombe.
Et maintenant, il voulait dépasser le gué de Bruinen au plus vite, pour que les gardes ne retrouvent pas sa trace, et il demandait encore à sa monture d'accélérer. Il ne savait même pas où aller ! Son instinct le guidait, il était le fils des Elfes, noble guerrier de neuf ans...
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Rùmil sentit dans un demi-sommeil qu'on le soulevait de sa couche et qu'on le déposait sur une toile, qui lui sembla faite de cuir, et qui pliait étrangement sous son poids. Il se concentra un peu plus, parvint presque à s'éveiller, mais se rendormit sans avoir réussi à ouvrir les yeux. Il parvint à comprendre que les nains le portaient sur une civière.L'elfe reprit conscience quelques heures plus tard. Il était toujours allongé sur la civière et tressautait au rythme du pas des nains qui le portaient, mais n'ayant pas la force d'ouvrir ses yeux brûlants, il ne sut pas où ils l'emmenaient. Il resta ainsi un long moment, sans pensées, écoutant juste le martèlement des bottes des nains sur le sol de pierre et le crépitement des torches de résine. Il finit par se sentir mal et, la tête bourdonnante, se laissa retomber dans le sommeil.
Enfin, il sentit l'atmosphère changer autour de lui. Il ne pouvait deviner combien de temps avait duré le trajet, mais il était soulagé qu'il parvienne à son terme. Hélas, les nains marchèrent encore longtemps, et Rùmil dut se résoudre à abandonner tout espoir d'être enfin au calme. Il voulut ouvrir les yeux pour voir où ils allaient : peine perdue, on lui avait mis une sorte de cataplasme qui l'empêchait de bouger les paupières, mais qui avait au moins le mérite d'atténuer la douleur lancinante des blessures.
Faute de mieux, il se contenta d'écouter ce qui se passait autour de lui, mais les nains ne parlaient point ; alors, dans le silence à peine troublé par le pas des nains, la chanson de Nimrodel lui vint en tête, et il sourit. La musique dans son esprit apaisa son tourment, et il pensa avec amour à ses frères, là-bas en Lòrien.
Il était jadis une vierge elfique
Etoile brillant de jour
Son blanc manteau était d'or brodé
Ses chaussures gris d'argent.
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Une étoile était posée sur son front
Une lumière sur ses cheveux
Comme le soleil sur les rameaux
En Lorien la belle.
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Ses cheveux étaient longs et ses bras blancs;
Belle et libre était-elle;
Et dans le vent elle allait aussi légère
Que la feuille de tilleul.
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Au bord des cascades de la Nimrodel,
Près de l'eau claire et fraîche,
Sa voix tombait comme une chute d'argent
Dans la mare brillante.
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Où maintenant elle erre, nul ne le sait,
À la lumière du soleil ou dans l'ombre;
Car perdue fut jadis Nimrodel
Et dans les montagnes isolées.
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La nef elfique dans le havre gris
Sous le vent de la montagne
Bien des jours l'attendit
Au bord de la mer rugissante.
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Un vent nocturne dans les terres du Nord
Se leva, et haut il cria,
Et mena le navire des rives elfiques
Au travers des flots mouvants.
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Quand vint la terne aurore, la terre était perdue,
Les montagnes plongeaient grises
Au-delà des vagues gonflées qui lançaient
Leurs panaches d'écume aveuglante.
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Amroth vit la rive évanescente
A présent basse derrière la houle,
Et il maudit le perfide navire qui l'emportait
Loin de Nimrodel.
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Jadis il était un Roi Elfe
Un seigneur de l'arbre et des vallons
Quand d'or étaient les rameaux printaniers
Dans Lothlòrien la belle
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Du mât à la mer, on le vit s'élancer
Comme la flèche de la corde
Et plonger dans l'eau profonde
Comme la mouette en vol
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Le vent était dans ses cheveux flottants,
Sur lui brillait l'écume ;
De loin, ils le virent fort et beau
S'en aller, glissant tel un cygne.
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Mais de l'Ouest n'est venu aucun message
Et sur la Rive Citérieure
Nulle nouvelle n'ont plus jamais entendu
Les Elfes d'Amroth.
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Estel avait déjà passé le gué de Bruinen sans difficulté, et il se dirigeait droit vers les Monts Brumeux en empruntant un étroit sentier de chasse. Il mena sa monture par les chemins de terre, puis monta au flanc des montagnes durant tout le jour, ne s'arrêtant que pour boire et se délasser les jambes. A neuf ans, il était déjà bien entraîné et résistant aux longues chevauchées. De plus, en ces jours de fin d'été, le soleil le réchauffait agréablement et lui permettait d'admirer les superbes paysages qui s'offraient à ses yeux étonnés. Déjà, au loin, Imladris disparaissait dans l'ombre alors qu'Estel était encore entouré de la tiède lueur dorée de la fin du jour. Il s'arrêta un instant pour contempler la Dernière Maison Simple des elfes. Des torches s'allumaient ici et là, faibles points de lumière entre les arbres et les statues de pierre. Le garçon sourit. Il était heureux à cet instant, et son père comprendrait sûrement qu'il était parti chercher son frère et son ami, et qu'il reviendrait sain et sauf avec eux. Il reprit sa route, continuant de monter le long de la montagne sur le chemin de pierre. Les animaux s'enfuyaient à son approche à mesure que tombait la nuit, mais les oiseaux continuaient à piailler gaiement dans les arbres au-dessus. Enfin, l'enfant s'arrêta, attacha son cheval à un arbre proche, puis s'allongea à terre enroulé dans sa couverture et s'endormit là, fatigué de sa longue chevauchée.Il s'éveilla avec l'aube, sa bonne humeur prenant le dessus sur le froid qu'il avait ressenti durant la nuit. Il avala un morceau de pain, but à une source claire qui s'échappait de la montagne, puis détacha le cheval et l'enfourcha hardiment. Il continua son chemin sur la montagne, grimpant encore jusqu'à atteindre la passe qu'il cherchait. Là, il pouvait passer de l'autre côté. Il se retourna sur sa selle et contempla la vallée de Fondcombe qui s'éveillait dans le froid du matin. L'air ici était si pur, si transparent ! L'enfant ne put empêcher un sourire de naître sur son visage, et se détourna pour descendre le versant Est des Monts Brumeux.
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Rùmil fut enfin déposé sur le sol, et ce mouvement l'éveilla ; on lui retira le cataplasme qu'il avait sur les yeux. Il cligna des paupières. Seul son œil gauche s'ouvrit, l'autre resta fermé. Un Nain apparut dans son champ de vision, penché au-dessus de lui, et l'aida à s'asseoir :- Votre œil est mort, Maître Elfe, mais nous vous avons sauvé. Hélas, nous ne pouvons prendre le risque de vous protéger plus longtemps, il est mal vu parmi nous de recueillir un Elfe, si blessé qu'il fût, et ennemi de nos ennemis.
Le Nain parlait en langue commune, et Rùmil le comprit. Il se leva de la civière, chancelant, puis s'inclina pour remercier les Nains. Ils lui donnèrent un sac de peau avec une gourde et du pain et un peu de viande, puis le quittèrent en lui disant qu'il se trouvait à l'est des Monts Brumeux et au Nord de la rivière Celebrant. Lorsqu'ils eurent disparu dans leur demeure de pierre, l'Elfe resta debout sans bouger, le sac à ses pieds, trop étonné pour réaliser qu'ils venaient de l'abandonner après l'avoir sauvé.
Il finit par reprendre ses esprits. Ses jambes et ses bras tremblaient, son ventre criait famine, alors il s'assit à terre pour dévorer le pain. Tout en mangeant, il reprenait peu à peu conscience de la réalité. Il sentait le soleil sur son visage, il voyait l'herbe et les feuilles se coucher sous le souffle du vent, il entendait les animaux qui couraient dans les rochers. Il était vivant. Sauvé par des Nains, mais vivant. Et libre. Loin des orcs et des gobelins qui l'avaient tenu enfermé. Il ne savait pas combien de temps s'était écoulé entre le jour où il avait été fait prisonnier et l'attaque des Nains, mais cette longue captivité lui avait fait perdre tout repère de temps et de lieu. Alors, il se leva, passa le sac sur son épaule, et s'en fut en tournant le dos aux portes cachées de la Moria.
Il marcha plusieurs heures dans les rochers, aux pieds des montagnes, avant d'atteindre la plaine où il s'accorda un peu de répit. Allongé dans l'herbe, savourant l'odeur de la terre, il resta là à contempler le ciel, et le temps passa sans qu'il s'ennuie. Perdu dans ses pensées, l'Elfe tentait de comprendre… S'il avait été enfermé dans la Moria et retenu par les gobelins, c'est que les Nains avaient été attaqués et vaincus. Or, les orcs n'avaient jamais réussi auparavant à pénétrer dans le royaume caché… Ils avaient sans douté été menés par un Nain traître à son peuple, ou par un prisonnier de guerre qu'ils avaient torturé pour qu'il les mène aux portes… Rùmil se secoua : peu importait le pourquoi du comment, tant qu'il était libre et vivant. Il saisit la gourde et la renifla : elle contenait de l'hydromel, qu'il but avidement. L'alcool des Nains changeait agréablement de l'immonde boisson des orcs, et Rùmil se retint de ne pas la boire en entier dès le premier jour. Il ne savait pas à quelle distance du Celebrant il se trouvait, et la Lòrien était peut-être loin. Il se leva et fit rapidement un tour d'horizon : s'il trouvait la rivière, il n'aurait plus qu'à la suivre pour retrouver le Bois Doré. Un scintillement attira son attention : il prit son sac, et s'en fut d'un bon pas, revigoré par l'hydromel.
Il était jadis une vierge elfique
Etoile brillant de jour
Son blanc manteau était d'or brodé
Ses chaussures gris d'argent.
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Une étoile était posée sur son front
Une lumière sur ses cheveux
Comme le soleil sur les rameaux
En Lorien la belle.
