Salut les lecteurs ! Etant donné que demain je pars user mes semelles sur les sentiers des Açores, je vous poste ce chapitre un peu en avance. J'espère qu'il vous plaira autant que les précédents (par contre, je demande un peu de patience pour les suivants, les semaines à venir vont être quelque peu chaotiques).
XIII. Où l'on s'Évade en Catastrophe et l'On Voyage
Alors qu'elle se trouvait dans les caves à la recherche de provisions pour ses camarades emprisonnés, Billa surprit une conversation entre deux gardes.
- Il faudra renvoyer ces barriques au plus vite vers le Lac, disait l'un d'eux. Les Dorwinrim n'ont pas une réserve de bois infinie.
- Et nous ne voulons pas être privés de leur excellent vin, n'est-ce pas ? répliqua l'autre, certainement avec un large sourire d'après le ton de sa voix. Le roi a peut-être un caractère difficile, mais il faut reconnaître qu'il a un goût excellent dans ce domaine.
Billa se retint de se frotter les mains. Il lui fallait juste compter les tonneaux pour s'assurer qu'il y en aurait suffisamment pour tout le monde. Elle attendit que les deux elfes fussent retournés s'asseoir pour s'avancer en silence et vérifier la quantité de futailles qu'ils allaient retourner aux humains du lac. Il y en avait près d'une vingtaine. C'était parfait pour l'idée qui venait de prendre racine dans sa tête. Quand elle en fit part à Thorïn, il en accepta le principe, mais ne jura pas que toute sa compagnie accepterait d'être fourrée dans des tonneaux sales pour faire une balade le long d'une rivière qui, d'après ses souvenirs, n'avait rien d'un long fleuve tranquille. Cependant, s'il en leur donnait l'ordre, même les plus réticents finiraient bien par s'y résoudre. Il ne restait plus qu'à trouver une occasion, et une fois encore, Billa put remercier le dieu des voleurs pour la grâce qu'il lui faisait.
Tandis qu'elle inspectait encore une fois les caves pour peaufiner son plan d'évasion, elle dénicha une bouteille qui avait été ouverte dans le dernier lot acheminé au palais, sans doute pour vérifier la qualité de la marchandise. Billa en versa quelques gouttes au fond du verre posé à côté, et goûta le vin. Le goût sucré et fruité lui tapissa la langue, puis elle sentit le sang lui monter au visage, et desserra en hâte le nœud de son foulard.
Oh sacrebleu, il est fort, celui-là ! C'est pas le genre de vin qu'on boit à la pinte !
Une idée lui vint à l'esprit tandis qu'elle reposait son verre. Elle avait vu les gardes et l'échanson de Thranduil se servir sans vergogne dans la réserve de leur maître. Pourquoi ne pas retourner cette habitude contre eux ? D'ordinaire les elfes ne prenaient que du vin de qualité moyenne, laissant les précieux crus de Dorwinion monter intacts jusqu'à la table du roi, mais si quelqu'un s'amusait à intervertir les contenus de certaines bouteilles, eh bien… ce ne serait pas vraiment la faute des gardes, n'est-ce pas ? S'assurant que personne ne s'aventurait dans le cellier, elle récupéra la bouteille à moitié vide qui traînait sur la table de l'échanson au milieu des dominos de son jeu favori, ainsi qu'une autre, abandonnée au pied d'un tabouret. Le vin ordinaire fut transvasé dans la bouteille supplémentaire puis, armée d'un entonnoir, Billa entreprit de remplir celle de l'échanson avec le fameux cru importé de Dorwinion, avant de la remettre sur la table en se haussant sur la pointe des pieds. Quant à la piquette habituelle des gardes, la Hobbite l'emporta jusqu'à la rivière souterraine qui courait sous les cachots (quel endroit insalubre, vraiment!) et y vida son contenu. La suite se produisit assez vite. Les deux compères revinrent à leur table en commentant narquoisement la pompe de la fête qui se déroulait dans les étages, puis reprirent leur partie tout en vidant un verre après l'autre. Billa se retint de se frotter les mains.
C'est bien, c'est bien. Continuez comme ça, mes gaillards. Allez, encore une petite coupe, ça peut pas faire de mal…
Une petite coupe après l'autre, le vin fruité fit son effet et quelques heures plus tard les deux elfes dormaient comme des souches sur leur table, complètement inconscients. A petits pas pressés, Billa récupéra un tabouret pour décrocher les clés suspendues à un anneau scellé dans le mur, puis elle repartit au trot vers les cellules. L'ouverture des portes lui prit plus de temps qu'elle ne l'imaginait, car chaque serrure avait une forme différente de la précédente et Billa perdit beaucoup de temps à retrouver la bonne clé à chacune des portes. Mais avec un peu de patience, elle parvint à libérer tout son petit monde. Lorsque les premiers Nains sortis de leurs cellules voulurent monter vers les étages, elle fut obligée d'élever la voix pour les empêcher de faire une bêtise et se jeter à nouveau dans la gueule du loup.
- Il faut descendre. J'ai trouvé de quoi filer discrètement, et sans passer devant le moindre garde.
- Allez, grommela Thorïn. Suivez-la, et plus vite que ça.
Ils dévalèrent les marches en toute hâte, se retenant de justesse les uns les autres pour ne pas finir dans la rivière après avoir dégringolé plusieurs volées d'escaliers. Enfin ils se faufilèrent dans le cellier, longeant les rangées de barriques jusqu'à parvenir devant la table où les deux elfes, toujours complètement cuits, ronflaient de concert. La troupe passa devant eux sur la pointe des pieds et se trouva devant une pile de tonneaux posés sur une trappe, attendant d'être renvoyés au-dehors.
- Vous ne voulez pas qu'on monte là-dedans, tout de même ? s'offusqua Gloín.
- Vous voyez un autre moyen de sortir d'ici ? répliqua sèchement Billa.
- Monte, ordonna Thorïn, ou on te laisse avec les elfes.
Cet argument eut le mérite de régler la situation en un clin d'oeil. Toujours en protestant que c'était une folie totale, le Nain rouquin entra bon gré mal gré dans une des barriques. Pendant ce temps, Billa récupéra la chapka de Bofur, qui s'était esquivée pendant que son propriétaire tentait de trouver une cachette à sa taille, et la rendit au marchand de jouets.
- Merci, p'tite sœur, lui souffla Bofur avant de se glisser dans un tonneau.
Bombur eut toutes les peines du monde à rentrer dans le sien, de même qu'Oín, dont les articulations raidies par l'âge refusaient de coopérer avec une position plutôt acrobatique. Kíli avait l'air de trouver tout cela fort amusant, tandis que son frère s'installait de la façon la plus rationnelle possible, demandant à Bifur de lui passer de la paille pour se caler dans son tonneau. Enfin, après bien des grognements, quelques bleus et beaucoup de jurons, tous les Nains furent installés dans leurs barriques.
- Et vous ? demanda Nori.
- Eh bien je saute juste derrière vous, évidemment. Il reste encore des tonneaux vides, indiqua Billa. Bon, maintenant, soyez gentils, et oubliez de respirer pendant une minute environ.
- Pard…
Le reste du mot se perdit dans le roulement des tonneaux qui dévalaient le pan incliné de la trappe quand Billa actionna le levier placé à côté. Elle sauta les pieds en avant en priant pour que l'accès ne se referme pas avant qu'elle soit passée, s'il vous plaît, Valar, s'il vous…
Plouf !
Aargh ! Valar qu'elle est froide !
Pataugeant comme un petit chien dans la rivière, elle aperçut devant elle les Nains qui maintenaient tant bien que mal leurs tonneaux dans le courant. Elle pagaya encore quelques mètres avant que la poigne conjointe de Fili et Dori ne la dépose dans une barrique vide, qui oscillait dangereusement sous ses pieds.
- En route, dit Thorïn en relâchant sa prise sur la berge, laissant la file de tonneaux dériver au fil de l'eau.
Ils glissèrent le long d'un tunnel sinueux passant sous des étages de passerelles de pierre ou de bois, puis un petit saut de la rivière les projeta à l'air libre… où deux plantons qui montaient la garde devant l'une des portes du palais les aperçurent et sonnèrent l'alarme. Thorïn jura et toute la troupe tenta d'accélérer l'allure, mais ils n'avaient même pas un bâton pour faire avancer les tonneaux plus vite. Et quant aux armes… ils n'iraient pas bien loin avec les quelques couteaux que Billa avait réussi à récupérer. Une trompe résonna derrière eux et quand la Hobbite jeta de nouveau un regard vers l'avant, elle vit le mur d'enceinte du domaine, la grille qui laissait passer la rivière… qui se refermait.
- Non, non, non !
En dépit de tous ses efforts, Thorïn buta rudement contre les barreaux de métal, le reste de la troupe restant bloqué avec lui du mauvais côté du piège. Et au-dessus d'eux, les gardes de Thranduil descendaient les marches menant au bord de l'eau sans se presser : leurs proies étaient prises. Puis l'un des soldats bascula en avant et tomba la tête la première au milieu des barriques, une flèche de fer noir plantée entre les épaules.
- Les orcs ! aboya Dwalin.
En un clin d'œil, le chemin de ronde au-dessus de la grille fut envahi par une bande d'éclaireurs, et devint le théâtre d'un furieux combat entre les elfes et les troupes d'Azog. Profitant de la confusion, Kili sauta sur la berge et entreprit de rejoindre le levier qui permettait d'ouvrir le passage vers l'extérieur de l'enceinte. Depuis le fond de sa barrique, Billa ne vit pas se qui se passait, mais elle entendit quelqu'un crier, Thorïn hurler le nom de son neveu, puis la grille s'ouvrit de nouveau, laissant filer les tonneaux tandis que le combat entre elfes et orcs faisait toujours rage au-dessus de leurs têtes.
Au-delà de la grille, la rivière dégringolait une pente raide pour se changer en torrent, et il devint impossible de contrôler leurs embarcations de fortune. A quelque chose malheur était bon, cependant : plus vite ils s'éloigneraient des orcs, mieux ce serait. Mais les créatures ne l'entendaient pas de cette oreille, pas plus que les elfes, et une partie de chasse à trois s'engagea bientôt le long des rapides. A demi-noyés par les trombes d'eau qui les submergeaient régulièrement, les Nains parvinrent malgré tout à récupérer quelques-unes des armes de jet que les orcs lançaient contre eux. Quant aux elfes, leur mission n'avait plus rien d'une simple capture, puisqu'il tiraient aussi bien sur les tonneaux en pleine course que sur les orcs. (Au passage d'un rapide, il est bien possible que Thorïn ait abattu un ennemi qui menaçait de planter son couteau dans le dos du prince elfe, mais jusqu'à son dernier souffle, le Nain jurerait toujours que c'était un pur effet de l'imagination débordante de ses camarades).
Billa ne vit pas grand-chose de la chaotique descente de la rivière, tapie au fond de sa barrique, claquant des dents et priant tous les Valar (oui, tous) pour arriver au bout de la course en un seul morceau. Elle devait être bleue et violette des épaules jusqu'aux pieds, en tout cas, si la fréquence à laquelle elle heurtait les parois de son véhicule était une indication. Elle entendit les beuglements des orcs s'éteindre peu à peu et osa risquer un œil par-dessus le rebord des planches. Rien devant à part les Nains et de l'eau. Rien derrière non plus. En ayant fini avec les orcs, les elfes semblaient avoir abandonné la poursuite, peu désireux de quitter les frontières de leur domaine.
- Le courant ralentit, indiqua la voix de Thorïn devant elle. Il faut regagner la rive avant que les orcs ne reviennent.
La troupe pagaya tant bien que mal vers la berge, et quelques malchanceux comme Ori et Bombur, durent être aidés pour parvenir à s'extraire de leur petit bateau improvisé. Kíli se traîna sur la rive en boitant, se tenant la jambe et grimaçant de plus belle. Pourtant, lorsque Bofur lui proposa son aide, le jeune Nain balaya la suggestion d'un « Ça va, c'est rien » qui ne convainquit personne.
- Bandez cette blessure, avant que les autres ne nous rattrapent, ordonna Thorïn.
Oín n'avait presque plus rien, excepté quelques rouleaux de tissu dans les poches de son pantalon qui, après la forêt et le bain forcé, n'avaient plus forcément la propreté désirée. Mais il serait forcé de faire avec pour permettre au garçon de pouvoir marcher un peu sans se vider de son sang.
- Vous avez deux minutes ! aboya Thorïn.
Elle ne comprenait plus rien. Un instant c'était le plus aimable et le plus attentionné des hommes, et l'instant d'après, il ne montrait plus que froideur et obstination. Et plus on se rapprochait du but, plus ce comportement fluctuant était marqué. Elle n'eut pas le temps de se pencher outre mesure sur ce nouveau problème, car Ori interrompit ses réflexions – et les activités de tout le monde – en émettant un glapissement de frayeur. La haute silhouette d'un homme se dressait sur le talus au-dessus de la berge. Fíli se baissa immédiatement pour ramasser une pierre…
Le caillou vola hors de la main de Fili, qui resta figé par la surprise. Pendant cet intervalle, l'archer inconnu avait déjà encoché une autre flèche et visait le jeune Nain.
- Recommencez, et ce sera la dernière chose que vous ferez, menaça l'homme.
Il était, si Billa n'avait pas les yeux embués par l'eau des rapides, plus grand que la moyenne des humains auxquels elle était habituée, les cheveux noirs noués en une queue-de-cheval serrée et le menton ornée d'un fin collier de barbe. Ses habits avaient connu des jours meilleurs, d'après le peu qu'elle voyait dépasser de sous son épais manteau de peau.
- Qui êtes-vous ?
- Nous sommes... nous faisions partie d'un groupe de marchands, expliqua Balin, en route vers les Monts de Fer depuis les Montagnes Bleues. Nous avons été attaqués par des orcs juste à la sortie des Monts Brumeux, et comme vous le voyez, ils ne nous ont pas laissé grand-chose.
L'homme eut une petite grimace de compassion, bien que Billa ne fût pas tout à fait certaine qu'il eût totalement gobé leur histoire.
- Je vois ça... Par contre, ajouta-t-il d'un ton plus malicieux, je connais ce genre de tonneaux, vu que je les transporte régulièrement. Auriez-vous eu d'autres ennuis avec les elfes ?
- Nous avons été obligés d'entrer dans leur forêt pour échapper aux orcs, répondit Balin, ce qui n'était après tout que la vérité. Nous manquions de vivre et nous n'avions pas non plus de carte. Apparemment, même dans ces conditions, cela constitue une offense capitale, et ils nous ont détenus quelques jours... avant que nous leur faussions compagnie. Nous sommes à présent bien démunis et nous serions fort heureux si vous pouviez nous aider… par exemple si nous pouvions louer des places à bord du bateau que je vois là-bas...
Le batelier, puisque c'était là son métier, hocha la tête avec un demi-sourire. Qu'il crût ou non à leur histoire, il semblait prêt à coopérer. Profitant de l'inattention de l'humain, Billa continua à le scruter en détail. L'arc qu'il portait lui parut de très belle facture - certainement d'un prix très supérieur aux économies que le batelier pouvait se faire en transportant des tonneaux vides. Cependant elle garda ses réflexion pour elle. Inutile d'attirer l'attention du batelier ou d'éveiller ses soupçons. Ils n'étaient que de simples voyageurs, surtout pas des combattants, et tutti quanti.
- Vous aimeriez que je vous fasse traverser le lac ?
- Eh bien, dit Dori, au moins nous amener à Esgaroth, afin que nous puissions nous retaper un peu avant de finir notre voyage.
- Nous avons de quoi payer, précisa immédiatement Balin, qui se tourna vers ses camarades.
Tout de suite, les Nains commencèrent à vider leurs poches et à passer l'argent à leur trésorier. Gloin se fit tirer l'oreille, mais il accepta lui aussi de payer sa part.
- Et voilà, dit Balin en tendant les pièces. A propos, j'oubliais : Balin, à votre service. Enfin, quand ce sera possible.
- Je m'appelle Bard, dit l'homme en leur jetant un regard curieux. Vous êtes combien ?
- Quatorze, indiqua Thorïn d'un ton un peu sec – la seule chose qui restait sèche sur sa personne, d'ailleurs.
Bard fit un rapide calcul qui dut lui plaire, car il leur fit signe de le suivre et de monter à bord. Billa se laissa tomber sur le pont avec soulagement ; ses jambes ne la portaient plus. Le batelier ouvrit des yeux ronds en l'apercevant.
- Vous emmenez des enfants avec vous ? Qui est le père de ce garçon ? questionna-t-il, visiblement atterré.
Un éclat de rire lui répondit.
- Je vous assure que Maître Sacquet est un adulte à part entière, corrigea Thorïn sans relever l'erreur de genre commise par Bard. Il nous accompagne dans le but de trouver de nouveaux marchés pour les produits de son petit pays.
- Et vous vendez quoi, Monsieur Sacquet ? demanda le batelier avec intérêt. - Des fruits et des légumes, avant tout autre chose. De la laine, du lin et du chanvre aussi, répondit Billa entre deux - fausses - quintes de toux.
Bard hocha la tête avec approbation, se disant que cela vaudrait la peine de présenter toute la bande à certaines de ses connaissances. Les amarres larguées, il orienta sa barge dans le courant, et laissa le bateau descendre tranquillement la rivière. Ses passagers s'installèrent le long du bastingage pour se reposer ou profiter du paysage.
- Besoin d'un coup de main ? demanda malgré tout Dori, toujours l'incarnation de la politesse.
- Non merci, répondit Bard en inclinant la tête. Avec le courant, ça suffira. Puis le batelier refit silence et se concentra sur sa navigation. Peu à peu, le flot ralentit, la rivière s'élargit et finit par déboucher sur un lac immense, couvert d'un brouillard si épais qu'on n'en distinguait pas la rive opposée.
- Esgaroth n'est accessible que par bateau ? demanda Billa en se penchant par-dessus le bastingage.
- Non, une chaussée a été construite depuis la rive la plus proche, détailla Bard. Mais elle est juste assez large pour un chariot et c'est vrai, le plus gros du trafic se fait sur l'eau. A ce sujet, évitez de passer par-dessus bord, elle est froide.
Billa lui jeta un regard noir avant de se rasseoir sur le pont. Le batelier émit un petit rire, puis donna un léger coup de barre à droite et éloigna la barge de l'embouchure de la rivière. Pendant un long moment il n'y eut plus aucun bruit à bord mis à part le glissement des rames dans l'eau. Puis quelqu'un émit une exclamation étouffée et toutes les têtes se tournèrent pour apercevoir les ruines d'une cité émerger du brouillard. Il y avait eu une ville sur le Lac avant Esgaroth, lui apprit Balin, mais celle-ci avait dû péricliter après la chute de Dale et la mort ou la fuite de la plupart des habitants. Ils passèrent en silence le long de piliers de pierre couverts de mousse. Puis la brume se leva un peu et ils découvrirent Esgaroth.
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Billa s'était attendue à quelque chose de plus grand et plus propre que le paysage qui se dévoilait à ses yeux. La cité était constituée de bâtiments hauts et étroits qui s'entassaient le long de canaux plus ou moins larges, et tout paraissait vieux, sale et de guingois, même à cette distance. Certains de ses voisins à Hobbitebourg auraient sans doute lâché des commentaires dédaigneux sur « ce trou boueux et visqueux », mais enfin, c'était là que vivait Bard et elle ne voulait pas le mettre de mauvaise humeur en donnant son avis sur sa ville natale. L'intérêt de bâtir au milieu du lac était lui malheureusement évident. En cas de sortie du dragon et d'incendie, les habitants avaient sous la main de quoi éteindre le sinistre. Mais la cité lacustre paraissait néanmoins bien petite par rapport à la ville de Dale telle que décrite par les Nains, et Billa se demanda avec un frisson quelles étaient les parts respectives des morts et des fuyards dans la diminution drastique qu'avait connue la population. Bard orienta soudain la barre de façon à ralentir son bateau.
- Autant vous le dire tout de suite, vous n'arriverez jamais à franchir la douane comme ça. Le bourgmestre fait… escorter tous les arrivants par ses gardes et les questionne lui-même. Si les réponses ne lui conviennent pas, les voyageurs peuvent finir en prison.
Les Nains et leur cambrioleuse échangèrent un regard atterré.
- Disons que deux ou trois d'entre vous pourraient passer sans mal, mais toute une troupe, ça va être une autre histoire. Qui est-ce qui baratine le mieux, parmi vous ?
Les yeux des Nains se portèrent immédiatement vers Billa, qui de son côté regardait Balin, lequel considérait plutôt Bofur.
- Bon… marmonna le batelier. Alors deux marchands et un garde, ça devrait le faire. Monsieur Sacquet, Maître… Balin, c'est bien ça ? Et pour faire le soldat…
Il hésitait visiblement entre Thorïn, Dwalin et Gloín. Celui-ci se risqua à lever presque timidement la main.
- Après tout, j'aurai pas besoin de parler beaucoup…
- Parfait, approuva Bard. Les autres, dans les tonneaux !
- Mais les gardes ne vont pas regarder dedans ? s'inquiéta Ori avant de grimper dans une caque.
- Bien sûr que si, et c'est pour ça que je vais les faire remplir. Votre argent va m'y aider. Allez !
En maugréant (après le trajet qu'ils avaient déjà fait dans ces maudits tonneaux, les Nains n'étaient pas pressés de remonter dedans), les futures victimes regagnèrent leur cachette.
- Les remplir avec quoi ? s'enquit Dori, mais personne ne lui répondit.
Bard réorienta sa barge et donna un coup de rame pour la faire avancer vers les premiers quais qui émergeaient de la brume. Billa, qui se tenait près des tonneaux, entendit quelqu'un cogner contre la paroi du sien. Elle pencha légèrement la tête et aperçut Fíli.
- Tu pourras nous dire ce qu'il fiche ? demanda le jeune Nain, toujours calé entre deux bottes de paille (humide et froide à présent, malheureusement).
- Ouais… une minute, il ne faut pas qu'il me remarque. Attends… il parle à un homme… il lui donne de l'argent…
- Pour quoi faire ?
- Minute ! Je crois que c'est un pêcheur, marmonna Billa du coin de la bouche. Il amène du poisson… oh ! Je suis vraiment navrée, les garçons…
- Mais pourq…
Le reste de sa phrase fut littéralement noyé sous un déluge de poissons, que Bard avait achetés avec leur argent et qu'il chargeait avec ses comparses dans les tonneaux encore à peu près intacts qu'il avait récupérés sur les berges de la rivière. Billa se tassa légèrement en entendant les jurons étouffés qui montaient de sous la masse luisante et visqueuse, tandis que Bard, un léger sourire flottant sous sa fine moustache, reprenait la barre pour diriger son navire sur les canaux. Billa vit bientôt une grille se profiler devant eux.
- On arrive au poste de douane, indiqua le batelier. Laissez-moi m'occuper de la discussion et ne parlez que si on vous pose des questions. Chaque mot que vous prononcerez pourra être utilisé contre vous.
Billa échangea un regard soudain très inquiet avec Balin et Gloin, mais il était trop tard pour reculer : la barge s'engageait déjà dans le canal menant à la grille qui barrait l'accès au centre de la cité. Un homme à la barbe grise, la tête coiffée d'un chapeau de feutre informe, s'avança hors du petit bureau ouvert à tous les vents qui lui servait d'officine et salua Bard avec le sourire. -
Salut Percy ! répondit le batelier. - Oh oh, tu ramènes de la visite ? s'enquit le nommé Percy.
- Oui, ces messieurs ramènent leurs marchandises – ou ce qu'il en reste – dans les Monts de Fer et m'ont demandé de les transporter jusqu'ici, pour qu'ils puissent prévenir leurs compatriotes, et finir le voyage en sécurité.
- Y'a eu des problèmes ?
La question visant directement les Nains, Balin se chargea de répondre.
- Des orcs, mon bon monsieur, dit-il de sa voix la plus fatiguée. On peut dire qu'ils nous ont laissé les habits sur notre dos, et encore – tout juste.
- Et ce poisson ? Vous l'avez amené avec vous ? demanda une nouvelle voix, nettement plus désagréable que celle de Percy.
Son propriétaire était un petit homme contrefait aux épaules tordues, le front barré de sourcils si fournis qu'ils ne formaient qu'un seul gros trait noir. Ses habits sombres et sa mine soupçonneuse n'aidaient pas à composer un tableau bien sympathique.
- Mais bien sûr que nous l'avons amené, embraya aussitôt Billa en prenant son timbre le plus grave. Nous venons tout juste de l'acheter. Il faut bien que nous ramenions quelque chose de notre voyage pour compenser les pertes que nous avons subies.
Elle n'alla pas plus loin, sentant Balin lui donner une petite tape entre les épaules. Le casse-pieds les observa d'un œil torve, puis regarda les tonneaux de poissons, avant de se tourner à demi vers les soldats qui l'accompagnaient, et que la Hobbite n'avait pas encore aperçus, cachés par la pénombre de la cahute de Percy.
- Toujours aussi généreux, Bard, se contenta de persifler le personnage. Toujours prêt à te rendre populaire… Tes « invités » devront avoir quitté la ville demain soir en dernière extrémité, tu connais la loi.
- Rassure-toi, Alfrid, lança Bard en remontant à bord. Je ne compte pas leur imposer l'hospitalité du Maître.
Les voyageurs ricanèrent discrètement (pour ceux qui le pouvaient encore) à l'écoute de cette formulation, mais Alfrid ne parut pas remarquer l'insulte jetée par le batelier, et ordonna aux gardes de soulever la herse. Ceci fait, dans un grincement qui vrilla les oreilles sensibles de Billa, la barge reprit sa route, laissant le poste de contrôle et ses déplaisants fonctionnaires dans le brouillard.
Si de loin la cité avait une certaine allure, vue de près les choses prenaient une autre tournure. Le bois des bâtiments était gris et luisant d'humidité, toutes les brillantes couleurs autrefois peintes sur les planches écaillées et diluées par le goudron qu'on avait versé sur les toits et les murs pour les rendre étanches. Les pilotis qui supportaient les maisons avaient dû beaucoup s'enfoncer dans le fond du lac, car les planches frisaient la surface de l'eau. Par-dessus le tout flottait une odeur de moisissure et de poisson pas frais. Billa aurait bien fait la grimace, mais l'idée que le reste de ses camarade patientait sous des tas de poissons (fraîchement pêchés, ceux-là) lui fit passer toute envie de se plaindre.
