Hyde me conduisit à mon travail. Il y en avait pour une bonne heure de voiture d'après Google Maps. Le chanteur n'était jamais venu dans le coin, quant à moi, je n'avais jamais fait le trajet en voiture si bien que nous dûmes imprimer l'itinéraire. Hyde prit tant bien que mal la bonne direction et fort heureusement j'avais passé assez de temps à trainer aux alentours durant mes pauses déjeuner pour pouvoir reconnaitre le coin une fois dans Chiba. Je rangeai la feuille pliée en quatre dans la boite à gants.

- Et là, je vais où ?

- Tout droit. Tu traces jusqu'à ce que je te dise "à gauche".

- Pas compliqué, au moins...

- Quand j'ai commencé et que je cherchais à tuer le temps entre midi et deux, j'allais me balader et en suivant la route je suis tombée sur des snacks, et même sur une grande surface, où j'allais manger. À force j'ai mémorisé, histoire de pas me tromper sur le chemin du retour ; ce qui m'est arrivé plus d'une fois.

- T'as pas peur quand il fait nuit ?

- Si, parfois, mais la gare n'est pas trop loin. Tourne à gauche à la prochaine. Là, après le terrain vague.

Hyde ralentit, laissa passer une décapotable qui roulait un peu trop vite puis prit la route juste assez large pour ne laisser passer qu'une voiture et éventuellement une moto.

- C'est là ? demanda le chanteur en me montrant une propriété sur la droite.

- Non, il faut encore tourner à gauche. Mais laisse-moi ici, le chemin qui mène au centre doit être boueux, vu l'humidité qui est tombée cette nuit.

J'avais remarqué ça en voyant les voitures semblables à des dessous de couvercles de marmites.

- C'est pas grave.

- Tu tournes à gauche, encore, à la prochaine. Il y a un parking si tu veux, tu pourras faire demi-tour sans problème. Par contre c'est bourré de trous, donc vas-y molo.

Nous passâmes devant une autre propriété, pleine de mauvaises herbes et qui semblait à l'abandon mais qui se trouvait en fait être un chenil.

- C'est vraiment sauvage par ici. Et t'as vraiment pas peur ?

Je me mordis le dos de la main pour ne pas rire. Hyde me demanda ce que j'avais. J'attendis de me calmer pour lui répondre.

- Tu t'inquiètes pour moi, à croire que t'es mon père !

Le chanteur prit un virage assez serré puis s'engagea sur le chemin qui était, en théorie, seulement terreux, puis roula au pas.

- J'ai un enfant, je te rappelle, donc je réagirais pareil s'il s'agissait de mon fils.

Il marquait un gros point. Je lui fis remarquer qu'il ne s'était jamais fait autant de soucis pour moi auparavant.

- On était constamment ensemble, petite maline. Et là, tu es loin de tout. J'ai même pas vu la gare.

- Normal, elle était pas sur notre route. Parking à ta...

- ... gauche. J'ai vu, Alex.

Hyde se gara près d'un paddock où deux poulains bais d'un an chacun, Eiji et Kyô, qui étaient aussi des demis-frères, s'amusaient à se courser. Je consultai mon portable : on était un peu en avance. J'allais malgré tout sortir mais Hyde m'arrêta. Il s'était tourné vers le siège passager où j'étais installée, le coude droit sur le volant.

- Alex, tu as réfléchi à notre discution d'hier ? À propos de toi et de Yukki.

J'avais toujours les yeux rivés sur les poulains qui maintenant se donnaient des coups de sabots.

- Franchement, non. A part me convaincre qu'on se serrait pas contenté de discuter s'il avait été à ta place, j'ai pensé à rien. J'étais trop crevée pour ça. Et avant que tu me poses la question, si tu avais l'intention de le faire, je ne vais pas plus y réfléchir aujourd'hui.

- Tu comptes le fuir longtemps ?

- J'en sais rien... A force de vivre avec les chevaux j'ai fini par adopter leur moyen de défense.

- Sauf que tu n'es pas une des leurs, et qu'un jour ou l'autre, tu devras faire face.

J'ouvris la portière avec un soupir.

- Si j'avais su qu'on allait bloquer sur le sujet, je ne serais pas venue te voir.

- Oui mais comme tu es venue, on en a discuté, et je sais que ça va cogiter.

Je fis volte-face vers Hyde.

- Tu crois que j'ai attendu de te revoir pour penser à Yukihiro ? J'essaie de le sortir de ma tête au maximum en bossant comme une malade, en me concentrant sur ce que je fais, mais quand je suis toute seule, ici ou chez moi, j'essaie à tout prix de penser à autre chose mais bien souvent je suis obligée de penser à lui. Il a toujours une place importante dans ma vie. Et ça n'a pas duré longtemps entre nous, c'est ça le pire !

- Ça a duré assez longtemps pour que tu ouvres les yeux. Je ne sais pas quand Yukki a commencé à sérieusement s'intéresser à toi, mais je sais que c'était et que c'est toujours du sérieux. Et on en avait déjà parlé : si tu as craqué, c'est qu'inconsciemment, tu l'aimais. Mais tu ne le savais pas. Ou du moins tu n'arrivais pas à le définir.

- Évidemment que c'est ça..., admis-je avec un haussement d'épaule.

- Et tu m'as dit hier que tu l'aimais encore.

- J'ai dit que je croyais !

- C'est pareil.

- Non c'est pas pareil !

- Mais si. Autrement pourquoi tu l'aurais toujours dans un coin de ta petite tête de mule ?

- Euh...

Et un nouveau point dans son camp. Mais bornée comme je l'étais, je ne voulais pas lui donner raison... ce que je fis malgré moi en prétextant que j'allais me mettre en retard si je ne filais pas de suite.

- Hypocrite ! ria Hyde tandis que je sortais du véhicule. Je lui dis au moins que je t'ai vue ? À défaut d'avoir des nouvelles de ta part.

- Hm...

Je m'accroupis, toujours la poignée de la portière dans la main.

- Tu peux éviter de lui dire qu'il me manque ?

- Tu lui diras toi, répondit le petit chanteur avec un petit sourire entendu.

- Ouais, dans deux mille ans.

- Tu le verras bien avant. J'en suis sûr.

- Crétin.

Sur ce mot en fait affectueux, je me redressai et fermai la porte avant de me rétracter pour te tapoter à la vitre que Hyde baissa.

- Je te rends tes fringues le plus vite possible.

- Ne t'en fais pas, y a pas de presse. Et maintenant que je te tiens, on se revoit quand ?

Je haussai les épaules en faisant une moue, signe que je n'en avais pas la moindre idée.

- T'es de repos quand ?

- Demain. Mais je vais glander chez moi. Enfin si tu veux passer, te gêne pas.

- Merci pour l'invitation, plaisanta Hyde.

- T'en as pas besoin, tu viens quand tu veux, maintenant que tu sais à peu près ce qui en est de ma nouvelle vie.

Après un salut de la main, je me dirigeai d'un pas pressé vers les vestiaires pour y déposer mon sac, puis allai voir le planning à l'extérieur, sur la porte d'un box qui était vide parce qu'en mauvais état. Journée classique : balayer la cour, débarrasser les caniveaux encombrés, changer les litières, et donner à manger aux animaux. Ryo me rejoignit quelques secondes plus tard, tandis que je me dirigeais dans l'abri de jardin où se trouvaient les outils dont on allait avoir besoin, comme les fourches, les râteaux et les pelles.

- On passera le balai quand on aura nettoyé les box, suggérai-je. Comme ça on enchainera avec les caniveaux.

Ryo n'émit pas d'objection - il commençait à attraper le coup - puis nous nous mîmes au travail. J'étais en train de m'occuper de Yuya, une jument pur-sang arabe gris pommelé, quand Hideyuki vint nous voir pour nous demander si l'un de nous se sentait de donner son repas à Hadès, un P.R.E.* noir avec quatre balzanes jusqu'aux genoux. Ryo, qui se trouvait dans la rangée de box de l'autre côté de la cour mais qui avait, à n'en pas douter, parfaitement entendu, fit la sourde oreille. Hadès n'avait pas une très bonne réputation. En fait, c'était un jeune cheval qui n'avait d'habitude qu'avec son propriétaire, et donc il était difficile à approcher. Je me dévouai quand même.

- Tanaka-san viendra dans l'après-midi, sûrement pour le faire travailler.

Mon chef, me laissant terminer de mettre de la paille propre dans le box de la jument arabe, s'occupa de nettoyer la litière d'Hadès, qui n'était pas si sale puisque son propriétaire était venu la veille. Il s'agissait surtout d'enlever le crottin de la paille. Les repas furent servis une fois la paille sale débarrassée des brouettes. Je pris sur moi pour ce qui était d'Hadès. Il ne fallait pas lui montrer que j'étais stressée.

- Heureusement que la mangeoire est près de la porte...

- Ne t'en fais pas, Alex. Ce cheval n'a que deux ans, il est encore un peu foufou.

- Ouais mais bon, c'est Hadès...

Hideyuki me passa un pot en plastique, rempli à ras-bord de granulés marron foncé. J'entrai prudemment, Hadès me donnant le dos. Si je lui faisais peur, j'étais bonne pour une ruade. Je passai la main sur la croupe du cheval pour le prévenir que j'étais là.

- Ne pense pas à lui, Alex.

- Et tu veux que pense à quoi ?

Je n'entendis pas la réponse de Hideyuki. Je pensais machinalement à Yukki, aux souvenirs que j'avais quand on travaillait ensemble... Moi qui avait dit à Hyde un peu plus tôt que je ne penserai pas à son ami de la journée... La première ration servie, j'en pris une deuxième dans la brouette pleine de nourriture. Hadès fit un demi-tour sur lui-même tandis que je fermais la porte du bas.

- Eh ben tu vois ? Hadès n'est pas plus mauvais qu'un autre. Il est juste très vif.

- J'ai pas pensé à lui, comme tu me l'as conseillé.

- Tu as pensé à lui ?

Si je m'étais attendue à ça...

- Comment tu le sais ?

Hideyuki s'adossa à la porte du box du P.R.E. qui mangeait tranquillement, comme la plupart de ses congénères qui avaient été servis avant lui.

- J'ai soixante-et-un ans, Alex. Tu te rends compte qu'on a pas loin de quarante ans d'écart ? C'est énorme. Et de ce fait, j'en ai vécu des choses. Et je sais qu'il est souvent difficile d'oublier quelqu'un qu'on aime... même si on fait celui ou celle qui a fini par passer à autre chose. Je suis passé par là, donc je peux me permettre d'en parler.

- Ouais mais toi, c'est pas pareil. Je veux dire, t'as jamais eu le béguin pour un...

- Non. Mais ça ne doit pas entrer en ligne de compte, Alex. Je sais que tu es lesbienne, mais au final, qu'est-ce que tu en as à faire ? Si un homme peut te rendre heureuse.

Comme je ne répondais pas, le visage vers le sol mais le regard dans le vague, Hideyuki me conseilla d'y réfléchir. Je lui promis de le faire.

- Mais avant ça, repris-je d'une voix exagérément enjouée, je dois nettoyer le bordel qu'on a mis.

Mon chef glissa, l'air de rien :

- Tu pourras toujours réfléchir à ça dans la grange.

Je ne relevai pas, allant chercher de quoi rendre la cour propre, avec mon collègue. Quand nous eûmes terminé, il était déjà onze heures trente. Il n'y avait plus rien à faire pour le moment, à part aller manger un morceau. Ryo partit voir un ami qui vivait non loin du centre équestre. J'allais me chercher un sandwich dans le premier fast-food en vue puis refis le chemin en sens inverse pour aller le consommer, comme l'avait deviné mon patron, dans la grange, mon quartier général. Les chiens y étaient aussi, ne dormant que d'un oeil pour se réveiller complètement à la senteur de la viande dans mon hamburger qui fut finalement pour eux. Je me contentai de mes frites, les mangeant comme un automate. Je pensais à ce que m'avaient dit Hyde et Hideyuki. Chacun à leur manière ils essayaient de m'ouvrir les yeux sur ce que j'étais en train de rater. Je m'emmerdais moi-même à toujours me poser des questions auxquelles je ne pourrais, de toutes façons, pas répondre. Peut-être valait-il mieux que je me laisse porter par le courant ? Mais, me connaissant, le penser était une chose, et le faire en était une autre.


P.R.E.* : Pure Race Espagnole