Bonjour à tous :)

Désolée pour le temps infini que ça a mis à arriver, mais voici enfin la suite ! (et le plus ironique c'est qu'après tout ce temps de pause, j'ai écrit ce chapitre en deux jours !)

Bon, jusqu'ici cette histoire était très centrée sur la romance, mais j'ajoute ici pas mal d'autres éléments qui ont mûri dans ma tête pendant toute cette absence. J'ai besoin de mettre mes personnages à l'épreuve, et voir où tout ça les mène :)

L'instant musical : La Fin de la société telle que nous la connaissons (on n'a pas idée d'avoir un nom de groupe aussi long) avec Par la racine et son rythme lancinant, c'était parfait pour ce chapitre :) Et quand j'en avais marre d'écouter ça en boucle, c'était l'OST de Fate/Stay Night :)

Comme toujours, enjoy !


CHAPITRE QUATORZE : Le maître des âmes errantes – Partie 1

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

- Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Charles Baudelaire, Spleen

I

Nnoitra ignorait pourquoi il était revenu à la vie.

Si toutefois on pouvait parler de vie. Son âme n'avait pas été détruite par le redoutable Kenpachi, c'était tout ce qu'il savait. Il était parti en colère – il avait toujours été furieux, depuis aussi longtemps qu'il s'en rappelle. Mais au moins, il avait eu la satisfaction de mourir en guerrier. Son âme avait voyagé à travers le Hueco Mundo, jusqu'à ce qu'elle perçoive une sorte de vibration sourde, une déchirure dans l'espace et le temps qui l'avait attirée inexorablement. Dans son esprit, ça ressemblait à une faille dans le ciel nocturne du Hueco Mundo, un interstice de lumière, une bouche entrouverte sur la notion la plus éloignée au monde de sa nature : l'espoir. La bouche dans le ciel murmurait des mots d'espoir. Et son âme s'y était précipitée avec un enthousiasme et une passion si intenses que ces émotions le ramenèrent sans mal au désespoir familier.

Il ne pouvait en être autrement. Nnoitra était un aspect bien plus qu'une personne, une émotion bien plus qu'une conscience, un concept bien plus qu'un être de chair et de sang. Pourtant, il avait une âme lui aussi, et cette âme fut aspirée dans un monde encore plus triste que celui dans lequel il avait vu le jour.

Le désespoir apporte une forme de sérénité, même dans la rage, quelque chose de dur et de compact comme une certitude. Mais les souffrances qu'endurent les humains génèrent un tourment permanent, jamais assouvi, jamais complet, toujours renouvelé, toujours assoiffé. Alors, quand l'âme de Nnoitra passa dans le monde des humains, il y trouva certes la lumière, mais dans une cacophonie de couleurs, il y trouva certes l'espoir, mais dans un chaos d'émotions contradictoires et si puissantes que ce qu'elles formaient ensemble avait quelque chose de bien plus terrifiant que les plaines désolées et la vie d'errance affamée des esprits du Hueco Mundo.

Il détesta aussitôt ce monde, et se rua vers un lieu imbibé d'un halo de désespoir pur où il pensa trouver le repos. En ces lieux s'était produit quelque chose d'horrible. La mort avait frappé de façon arbitraire, par la main d'un fanatique, et des gens venus profiter du soleil et de la musique par un bel après-midi d'été avaient été fauchés pour la gloire des convictions de l'auteur du massacre. Les âmes s'attardaient ici, enchaînées sur le lieu de leur mort brutale par la colère, la terreur ou la tristesse. Les trois émotions ensemble formaient une chape de désespoir si concentré que l'âme de Nnoitra le trouva presque palpable.

Il se mêla aux âmes en peine et les dévora les unes après les autres. Peu à peu, il se sentit davantage exister, nourri par les âmes, et peu à peu, son corps spirituel se renforça, jusqu'à ce qu'il devienne une entité cohérente et visible aux yeux des morts et des shinigamis. Les âmes continuaient d'affluer, attirées par lui, répondant à l'appel muet, la pulsation inaudible de son chagrin abyssal répondant à celui d'innombrables êtres aux destins brisés. Chaque jour, il devenait plus fort, chaque jour, sa volonté se durcissait. Il drainerait les couleurs de ce monde, mélangerait ces nuances compliquées et vertigineuses, unifierait le chaos autour d'un seul aspect de l'existence, le sien. Le désespoir est solide, et ce monde n'était que du vent. Il ne pouvait supporter son impermanence, ces fluctuations qui interdisent le repos. Car si le désespoir ne manquait pas en ce monde, il était sans cesse éclipsé, puis renouvelé, par d'autres émotions.

Cela devait cesser.

Son désespoir n'avait jamais fait souffrir Nnoitra, puisqu'il ne connaissait que lui. Et la découverte de la complexité des tourments humains fut la pire épreuve qu'il avait jamais endurée. Il savait qu'il devait y mettre fin, autant pour lui que pour eux. Ce n'était pas de la compassion, mais une simple conviction.

Le désespoir ne souffre pas la nuance.

Il sentit les shinigamis venir, et se demanda si eux aussi avaient été attirés ici par l'émotion pure de ces lieux. Il s'attarda sur leur reitasu, les yeux clos, et les reconnut un à un. Il avait déjà senti leur présence dans le Hueco Mundo, et l'un d'entre eux avait été responsable de sa 'mort'. Lentement, il souleva ses paupières alourdies. Il avait passé tellement de temps ici, immobile, flottant au-dessus des eaux, appelant sans relâche les âmes tourmentées à lui. Il en avait tant à dévorer qu'il prenait désormais son temps, et pendant des jours, des semaines, des mois, hollows et âmes humaines erraient autour de lui dans ces jardins autrefois heureux.

Non, décida-t-il en observant les quatre shinigamis, ce n'était pas le désespoir qui les avait attirés ici, seulement leur devoir. Puis, sa sérénité fut troublée par une désagréable surprise : Grimmjow était là aussi. Le désespoir naît de la lucidité et de la connaissance, mais la fureur de Grimmjow n'était qu'une force aveugle de destruction. Il le méprisait.

« Tiens donc, comme on se retrouve, murmura Grimmjow en l'observant, un éclat sauvage dans les yeux.

— Si vous vous attendez à un combat contre moi... Vous allez être déçus. Vous êtes cernés. Des dizaines de hollows me défendront. Et même si vous les tuez tous... vous ne pourrez pas m'atteindre.

— Ah ! Comme si ça allait nous impressionner ! » s'écria Kenpachi, aussitôt approuvé par Yachiru.

Byakuya se tourna vers son lieutenant.

« Renji, retourne à la Soul Society. Si Nnoitra est en vie, il n'est peut-être pas le seul. Et si d'autres espadas sont revenues à la vie en ce monde, les conséquences pourraient s'avérer désastreuses. Yamamoto-sama doit être informé au plus vite.

— Capitaine, ça peut bien attendre qu'on en ait terminé ici, non ? Vous aurez besoin de toute l'aide possible, j'ai l'impression.

— Et moi, j'avais l'impression que je venais de te donner un ordre. »

Leurs regards se croisèrent. Les yeux de Byakuya étaient calmes et clairs comme un crépuscule, patients, presque compréhensifs. Renji avait bien envie de continuer à argumenter mais la tranquillité du regard de son capitaine le refroidit.

« Bon... Très bien... Mais je vous préviens, je reviens tout de suite après ! »

Byakuya fit un un infime geste de la main qui semblait signifier qu'il s'en moquait. Kenpachi les regarda tous les deux en fronçant les sourcils, mais son attention fut rapidement attirée par les hollows qui se regroupaient autour d'eux. Ça annonçait une sacrée bataille.

« Dépêche-toi, Renji », dit Byakuya sans élever la voix.

L'intéressé hocha la tête et quitta les lieux avant que les esprits ne lui boquent totalement le chemin.

Yachiru avait grimpé dans un arbre pour mieux observer la scène, et quelques instants plus tard, l'air se mit à vibrer et à trembler, mais sans produire le moindre son, tandis que les reiatsus des capitaines de la sixième et de la onzième se déployaient. Les âmes qui n'étaient pas encore transformées en hollows reculèrent à l'unisson, épouvantées, et regagnèrent les coins sombres et misérables du quartier abandonné.

Les hollows, qui avaient perçu les intentions vindicatives des shinigamis, se préparèrent au combat. Nnoitra ne bougeait pas, observant la scène les yeux mi-clos, offrant une image presque sereine. Il savait que Grimmjow et les deux shinigamis ne pouvaient pas l'atteindre. Le désespoir qui régnait ici était trop pur pour leurs lames. Leurs armes ne pourraient briser son cocon protecteur. Son énergie spirituelle était un bouclier, un mur infranchissable. Le désespoir est compact et dur comme une certitude, et ses adversaires ne tarderaient pas à apprendre cette vérité inéluctable.

Tandis que Grimmjow s'approchait de Nnoitra, Kenpachi et Byakuya se placèrent dos à dos, observant les hollows qui se rassemblaient autour d'eux. Le capitaine de la onzième bouillonnait d'impatience, celui de la sixième planifiait conscencieusement ses prochains mouvements. Ils s'élancèrent en même temps, et le massacre commença.

Postée sur son arbre, Yachiru observa les deux styles complètement opposés mais également dévastateurs des deux capitaines. Byakuya était difficile à suivre, et seul son œil exercé permettait à la lieutenante de déceler ses mouvements, trop rapides pour un être normal. Il abattit les premiers hollows dans une suite d'éclats de lumière rosée comme celle de l'aube, semant des pétales sur l'herbe morte du jardin. De l'autre côté, Kenpachi ne se déplaçait pas aussi vite, mais chacun de ses mouvements avaient une portée et une force plus importante, fauchant plusieurs ennemis à la fois. Sa puissance était telle que la plupart des hollows ne parvenaient même pas à bloquer ses coups. Et chaque fois qu'une attaque touchait, la victime était brisée, écrasée, anéantie sans espoir de continuer le combat.

Au bout de quelques minutes, Yachiru sentit l'atmosphère changer : elle s'épaissit et se concentra, et des vagues noires et glaciales se répandirent en cercles concentriques dans les jardins comme les remous d'un étang dans lequel on a jeté une pierre. La lieutenante fronça les sourcils et observa Nnoitra, qui n'avait pas bougé, ses traits toujours immobiles dans sa terrible sérénité. Elle n'était pas certaine de comprendre la nature de ce pouvoir-là, qui semblait pénétrer en toute chose pour les saturer et les plier à sa volonté. Elle-même se sentit soudain curieusement faible. La peur commença à monter, et elle vérifia que Kenpachi allait bien : elle avait l'impression qu'il l'avait abandonnée, qu'il l'avait laissée toute seule. Il avait pourtant promis... Elle ne voulait pas rester toute seule, ça non ! Il n'y avait que lui pour la comprendre, et vice versa ! Ils devaient rester ensemble ! Mais le capitaine continuait à se battre, invaincu, alors pourquoi éprouvait-elle cette drôle de sensation ? Lui ne semblait pas sensible à ce changement, et chaque ennemi terrassé attisait davantage sa fureur de vaincre. Alors... que se passait-il ?

Yachiru reporta son attention sur Grimmjow, et vit le hollow furieux qui tentait désespérément d'atteindre Nnoitra, mais semblait retenu par un filet invisible. Il avait beau se débattre, il n'arrivait pas à avancer, et toute sa fureur n'y faisait rien.

Lentement, Yachiru se tourna vers Byakuya. Elle écarquilla les yeux. Le capitaine de la sixième, debout au milieu des restes de hollows, ne bougeait plus, tandis qu'il regardait approcher un hollow massif aux six bras armés de faux aiguisées. Son reiatsu avait changé... Non, pas changé, se corrigea Yachiru. En fait, elle ne le sentait plus du tout.

« Kenchan ! cria-t-elle. Protège Byakkun ! »

Un imperceptible sourire étira les lèvres de Nnoitra quand il vit le désespoir submerger Byakuya. Les shinigamis étaient des victimes toutes trouvées. Eux savaient à quel point la vie était vaine. Ils savaient qu'après un bref passage sur Terre, les âmes retournent à la Soul Society, qui n'est rien d'autre qu'un reflet de leur vie terrestre. Pas de paradis, pas de récompense, pas de repos. Non, seulement une autre vie après la vie. Une vie gouvernée par les shinigamis, et nombre d'entre eux avaient conscience de l'injustice et de l'absurdité de ce système. Ils continuaient à guider les âmes d'un monde en l'autre, à réguler un équilibre fragile, et tout cela pour quoi ? Pour rien. Le cycle recommençait. Les shinigamis n'étaient pas des dieux de la mort, mais de simples pions soumis à une volonté aveugle. Ils se targuaient d'être plus civilisés, mais leurs cœurs étaient aussi vides que ceux des hollows.

Pour Kenpachi, cela prendrait plus de temps. Mais le désespoir a toujours raison, en fin de compte. Lorsqu'il réaliserait la vacuité de son existence, quand il comprendrait que sa vie n'avait d'autre but que de trouver un adversaire à sa mesure, et qu'après ça, seule la mort serait digne d'intérêt, Kenpachi préférerait en finir dès aujourd'hui. Pourquoi mener une si longue existence pleine d'ennui en attendant un seul moment d'extase ? Non. Lui aussi se rendrait au désespoir.

Il en irait de même pour Grimmjow. Son ancien compagnon d'arme incarnait la colère, mais celle-ci est vulnérable au désespoir comme le feu l'est à l'eau. Nnoitra était un océan, Grimmjow, un simple feu de forêt. Le désespoir ne se jugule pas, ne se comprend pas, ne s'apprivoise pas. Même le feu peut être contenu. Pas l'océan. Et en plus, avec sa nouvelle vie humaine, sa minable parodie d'existence, Grimmjow était devenu faible. Nnoitra l'avait tout de suite senti. Ce monde avait déteint sur lui, nuancé ses émotions, complexifié sa personnalité. Il n'était plus cette force de la nature qu'il avait été, implacable, sauvage, indomptable. Son énergie semblable autrefois à un cri de rage s'était dispersée, modelée, elle était devenue comme une mélodie subtile. Il n'aurait aucun mal à le briser.

Nnoitra avait déjà gagné la bataille. Il l'avait gagnée depuis le moment où il était passé en ce monde.

II

Dans la salle de classe, on n'entendait que le grattement des crayons sur les feuilles de contrôle et le tic-tac en sourdine de l'horloge dont l'aiguille s'acheminait péniblement vers la fin de l'heure de cours. Ichigo avait cessé depuis longtemps de prêter attention à son polycopié et rêvassait, le menton dans la main, le regard perdu dans la cour du lycée où il observait vaguement les allées et venues des élèves. Depuis ce matin, il avait un mauvais pressentiment. Il ne percevait rien d'étrange en ville, pas de concentration de hollows particulière. Mais Grimmjow et les autres n'étaient pas à Karakura... Où étaient-ils, d'ailleurs ? Il n'avait même pas eu le temps de demander. Est-ce qu'il s'inquiétait pour rien ? Après tout, avec Kenpachi, Byakuya et Renji en renfort, il n'avait pas à s'en faire. Alors pourquoi n'était-il pas tranquille ?

Et soudain, sans prévenir, un sentiment glacé aussi affûté qu'une lame plongea dans son cœur. Il en oublia de respirer quelques secondes, saisi par le choc. La douleur était si vive qu'elle lui en donna la nausée, et ses organes lui semblèrent tout à coup changés en plomb, des poids morts dans sa poitrine. Seuls les battements de son cœur qui pulsait dans ses oreilles lui prouvaient qu'il ne venait pas de mourir. Un atroce sentiment de panique lui contracta les tripes. Quelque chose était en train de se passer, et ça concernait Grimmjow. Il ignorait pourquoi, mais il n'avait aucun doute là-dessus. Il se ressaisit et se leva d'un mouvement brusque qui renversa sa chaise.

« Un problème, M. Kurosaki ? »

Ichigo ignora sa professeure, attrapa son sac et se dépêcha de quitter les lieux. Il courut jusqu'à la boutique d'Urahara sans s'arrêter, et arriva à moitié mort en crachant ses poumons. Il s'effondra devant la porte d'entrée, tentant vainement de reprendre son souffle. La porte coulissa et Urahara passa la tête à l'extérieur.

« Tiens donc, Ichigo ? Un petit problème ? »

Ça faisait deux fois qu'on lui posait la même question, et bien qu'il soit plus facile de donner une réponse précise à Urahara qu'à sa professeure, il n'était tout de même pas certain de savoir quoi dire.

« Je dois trouver Grimmjow, articula-t-il. Vous devez savoir où il est, non ? Il est passé vous confier son gigai ?

— En effet, mais qu'est-ce qui presse autant ?

— Urahara, s'il vous plaît, je n'ai pas le temps. J'ai senti... Je sais pas ce que j'ai senti, mais je crois qu'il est en danger.

— Mh, intéressant. Ça doit être la partie hollow en toi qui a répondu... Tu savais que tous les hollows partagent une connexion spirituelle ? Même si, en général, ils n'en ont pas conscience... Et puis il faut dire que Grimmjow est un hollow très évolué... Il est d'ailleurs possible que les liens entre vous renforcent cette connexion. C'est...

— Je vous ai dis que j'avais pas le temps, bordel ! l'interrompit Ichigo en se relevant. J'ai besoin de votre aide, tout de suite ! »

Urahara le regarda plus attentivement.

« Qu'est-ce que tu as senti, au juste ?

— Comme si... comme si on m'avait tué. »

Urahara hocha la tête en se frottant le menton. Au bout de ce qui sembla une éternité à Ichigo, qui rassemblait son souffle pour pouvoir de nouveau l'engueuler, Urahara déclara :

« Très bien. Je vais t'ouvrir un portail. Je viens avec toi. Tout cela a éveillé ma curiosité.

— Votre... » s'étrangla Ichigo, qui ne voyait pas en quoi tout ça avait de l'intérêt. De l'inquiétude, oui, un sentiment d'urgence, certainement, mais de la curiosité ! Décidément, Urahara resterait zen jusqu'à la fin du monde.

Mais enfin, ce n'était pas le moment d'en débattre avec lui. Il abandonna son corps humain et se sentit aussitôt mieux en retrouvant sa forme de shinigami. Cette forme, il l'avait délibérément choisie parce qu'elle lui donnait le pouvoir de protéger autrui. Le pouvoir de se battre. C'étaient beaucoup de responsabilités, et au début, il avait refusé le cadeau de Rukia, encore et encore. Mais maintenant, il ne pouvait plus s'en passer. Sa vocation de shinigami donnait tout son sens à sa vie. Grâce à ça, il se sentait utile, et même s'il savait que l'injustice ferait toujours partie de ce monde, il avait au moins les moyens d'agir, à son niveau. Et maintenant, c'était Grimmjow qu'il devait protéger.

III

Comment ? Comment de telles atrocités sont-elles permises ? Ai-je failli ? À quoi servons-nous, nous shinigamis ? Comment avons-nous pu laisser tant d'âmes se perdre ?

Byakuya ne pouvait plus bouger. Il avait commencé le combat quelques minutes auparavant avec son calme et sa maîtrise habituelles. Tout se déroulait comme prévu. Et puis, il avait senti quelque chose d'étrange s'éveiller en lui, comme un remous glacé remontant des profondeurs de son esprit. Puis, il avait senti quelque chose s'accrocher à son âme. Comme une substance noire, poisseuse et froide, qui aurait pénétré l'intérieur de son être, souillé son énergie spirituelle. Il avait cherché à la repousser, puis, il avait prêté attention aux murmures qui naissaient à l'intérieur de son crâne. Cette sensation atroce avait une voix, et elle lui parlait de ce monde, des hollows, de lui-même. Elle l'invitait à cesser le combat, et à réfléchir.

Le cœur glacé, il regarda autour de lui. Tous ces hollows. Des âmes corrompues par la souffrance. Des âmes que personne n'avait guidées après leur mort. Tant de douleur...

« Je suis désolé, dit-il à voix haute. Je ne mérite pas votre clémence. »

Ses doigts se déserrèrent sur la poignée de son zanpakuto, puis le lâchèrent.

Il pensa à Rukia, et son esprit le ramena à la Soul Society. Un monde hiérarchisé qu'il n'avait jamais remis en question. Contrairement à Rukia et Renji, il était né privilégié. Il avait toujours pensé qu'il devait en être ainsi. Qu'une inégalité naturelle justifiait la hiérarchie sociale. Et pourtant, les personnes les plus importantes de sa vie, Hisana, Rukia, Renji, venaient toutes du Rukongai. Que se serait-il passé s'il n'avait pas épousé Hisana, si Rukia et Renji n'étaient pas parvenus à intégrer l'académie des shinigamis ? Quelle sorte de vie auraient-ils menés dans les bas quartiers de la Soul Society, jusqu'à ce que leurs âmes retournent sur Terre pour un nouveau cycle d'existence ?

C'était injuste.

Terriblement injuste.

Et il n'avait jamais rien fait, se contentant d'accomplir froidement son devoir, aveugle à la souffrance, dénué de compassion. Et pourtant, son cœur était capable d'éprouver ce sentiment, et maintenant, il l'écrasait tout entier. Toute sa vie de rigueur... n'avait servi qu'à maintenir des apparences. Il regardait ce hollow face à lui et se rappelait qu'il avait été un être vivant. Que c'était sa propre souffrance qui l'avait façonné ainsi. Byakuya était un shinigami, et sa fonction celle d'un gardien, gardien de l'équilibre de ce monde. Mais cela suffisait-il ? Devaient-ils vraiment se contenter de guider les âmes, sans se soucier de leur devenir, pourvu que l'équilibre soit respecté ? Tous ces esprits qui avaient été des gens, ne leur avait-il pas fait défaut ? Tous ces gens qui survivaient difficilement dans la Soul Society, existait-il une bonne raison pour qu'ils n'aient pas droit à la même vie que lui ?

Il était impardonnable. Il savait désormais que faire son devoir n'excuse pas l'ignominie.

« Je suis désolé », répéta-t-il, autant à l'intention des hollows qui refermaient le cercle autour de lui qu'à Rukia, Renji, et même à Hisana, où qu'elle se trouve aujourd'hui.

Ses genoux se dérobèrent et il heurta durement le sol.

« Je ne veux plus... vivre ainsi. »

Il ferma les yeux et attendit la mort. Il ne l'avait jamais désirée, et ni même envisagée d'une autre façon que comme l'aboutissement inéluctable de toute forme d'existence. Sa famille, sa place en ce monde, ses responsabilités et ses devoirs l'avaient toujours liés étroitement à la vie, et jamais il n'avait cherché à s'en dédouaner. Mais aujourd'hui, tout cela lui semblait terriblement futile. Face à la souffrance qui rongeait ce monde, le sien et celui des humains, le devoir, l'honneur, même l'amour – tout paraissait égoïste et arrogant.

Il sentit soudain une bourrasque dans son dos, chargée d'une énergie spirituelle électrique, éclatante, presque douloureuse. Kenpachi... Le capitaine de la onzième l'attrapa sans ménagement et le jeta littéralement hors de la zone de combat. Il heurta un mur de plein fouet et s'écroula au sol, inconscient du sang qui coulait de sa pommette fendue par l'impact. Sa main droite était également en sang, ses doigts inutiles. Mais rien de tout cela n'avait d'importance. Ce combat n'était plus le sien. Péniblement, il se redressa et s'adossa contre le mur, regardant sans le voir Kenpachi continuer d'écraser leurs ennemis, et il replongea dans ses pensées.

Il se rappela alors qu'il avait déjà éprouvé le désir d'en finir. Quand il avait compris qu'il avait failli à Rukia. Quand il avait compris que sa vie entière n'était qu'une monumentale erreur. La part de lui qui refusait de cesser le combat le força à se souvenir. Il avait déjà éprouvé ce désir, alors qu'est-ce qui l'avait fait changer ?

La combativité d'un autre, réalisa-t-il. Quelqu'un qui était plus fort que lui, parce qu'il refusait de céder au désespoir quoi qu'il arrive. Ichigo avait dit qu'à sa place, si la loi faisait du mal à ceux qu'il aimait, alors il aurait combattu la loi. N'était-ce pas, encore aujourd'hui, ce qu'il devait vraiment faire ?

Un bruit attira son attention sur sa droite. Il tourna la tête et reconnut une silhouette familière. Évidemment. Ichigo arrivait toujours au moment où l'espoir disparaissait. Non que ce soit suffisant pour lui... Ichigo était jeune. Il n'avait pas encore connu le poids des années. Le poids des expériences passées, les fantômes des regrets et des remords. Sa force était intacte. Celle de Byakuya... ne l'était plus.

Ichigo tourna la tête vers lui.

« Byakuya. Ça va ? »

Le capitaine de la sixième hocha la tête.

« Ne t'occupe pas de moi. »

Ichigo acquiesça et fonça vers les lieux de la bataille. Vers Nnoitra, et Grimmjow qui lui faisait face, comme paralysé. Ensuite, quelqu'un d'autre s'approcha de lui. Urahara.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? » demanda le scientifique.

Byakuya ne répondit pas.

« Hmm... Ton reiatsu est tout embrouillé. Ou plutôt comme... empoisonné. L'énergie spirituelle qu'il y a ici... Oh ! Je vois ! Elle est en train d'absorber la tienne ! C'est un problème... Je vais devoir te faire sortir d'ici. »

Byakuya n'écouta pas un traître mot. Ce que pouvait avoir à dire Urahara l'indifférait au plus haut point. Seuls les derniers mots parvinrent jusqu'à sa conscience.

« Non », dit-il distinctement, mais sans hausser la voix. Urahara fit un pas dans sa direction, et Byakuya ajouta : « Si tu me touches, je te tue. »

De toute façon, il en avait acquis la quasi certitude : aucun d'entre eux ne pouvait vaincre Nnoitra. Autre certitude : le minuscule doute qui subsistait en lui à ce sujet ne tarderait pas à disparaître.

IV

« Mais qu'est-ce qui se passe, bon sang ? » grogna Ichigo entre ses dents.

Il n'en croyait pas ses yeux : devant lui, il y avait Nnoitra, ce foutu espada encore plus arrogant que la moyenne dans le petit groupe charmant des suiveurs d'Aizen. Le hollow ne bougeait pas, et pourtant, une puissante aura émanait de lui, quelque chose de presque palpable qui semblait agir autour de lui sans qu'il ait besoin de bouger le petit doigt. Non loin de là, Kenpachi livrait un combat furieux contre des dizaines de hollows dont le nombre ne semblait pas vouloir diminuer. Et face à lui, près de Nnoitra, Grimmjow paraissait pétrifié. Ichigo s'apprêtait à s'élancer dans sa direction quand Yachiru se matérialisa devant lui.

« Fais attention, Ichi ! Nnoitra-chan a de drôles de pouvoirs depuis qu'il est ressuscité. Tu ne sens pas ? »

Ichigo prit le temps de se concentrer. Cette énergie qui venait de Nnoitra... On aurait dit qu'elle s'accrochait à son âme comme les doigts froids et visqueux d'un noyé. Comme si elle cherchait à l'arracher à son contrôle. Et pour y parvenir, elle la faisait pourrir par son simple contact... Ichigo éprouva soudain ce qu'il avait toujours pensé qu'il éprouverait si les gens qu'il aimait venaient à mourir : un vide atroce, quelque chose capable de tout engloutir, jusqu'aux pensées les plus infimes. Nnoitra pouvait accomplir ça... par sa simple présence ?

Il serra les dents. Il ne devait pas laisser cette aura néfaste croître en lui, affirmer son pouvoir. Il disposait de ses propres ressources contre elle.

Son regard retourna sur Grimmjow... qui s'était remis à bouger ! Seulement, il avançait d'un pas lourd et maladroit, comme s'il était contraint, vers son ancien compagnon d'arme.

« Non... » murmura Ichigo.

Il dégaina son zanpakuto et fonça.

Il sentit la résistance au bout de quelques mètres. Toute la zone était baignée d'une atmosphère lourde et épaisse, mais dans le périmètre direct de Nnoitra, on avait l'impression de pénétrer dans une sorte de gelée compacte et étouffante. Soudain, il douta. Grimmjow continuait à avancer et il était presque à la portée de Nnoitra. Encore quelques instants, et celui-ci n'aurait qu'à tendre le bras pour toucher le hollow aux cheveux bleus. Et Ichigo avait la terrible intuition qu'il fallait à tout prix empêcher que ça se produise.

Et s'il n'y arrivait pas à temps ? Et s'il ne pouvait pas le sauver ?

Dans ce genre de situation, Ichigo ne doutait jamais. Il passait au mode pilote automatique et faisait ce qu'il avait à faire, avec du cœur, oui, mais en gommant les pensées et sentiments parasites. Il avait déjà eu peur au cours d'un combat, mais il n'avait jamais douté, parce qu'il ne s'était jamais laissé le choix entre la victoire et la défaite. Et pourtant, l'idée pernicieuse de l'échec ralentissait ses mouvements, épaississait encore l'air autour de lui. Il se sentait comme si Izuru lui avait donné plusieurs coups avec son maudit zanpakuto capable d'alourdir ses adversaires jusqu'à les clouer au sol. Il songea tout à coup que le pouvoir du shinigami ressemblait étrangement à celui de Nnoitra. Si le zanpakuto de Shûhei se nourrissait de sa peur, celui d'Izuru se nourrissait de sa tristesse. Celui d'Ichigo était pure volonté. Alors, il s'accrocha. Sa volonté pouvait fléchir tout ce qui l'entourait, et tout ce qu'il y avait en lui. Même le doute.

V

Kenpachi profita du creux de la vague dans ce déferlement perpétuel de hollows pour souffler un peu. Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas autant amusé, même s'il avait une étrange impression, comme un malaise diffus logé juste à la lisière de sa conscience. Quelque chose dans l'air le dérangeait, quelque chose qui semblait vouloir entrer à l'intérieur de lui, et qu'il percevait pour l'instant comme une sorte de chatouillement particulièrement agaçant.

Il regarda autour de lui pour évaluer la situation, et son visage s'éclaira en voyant le petit Kurosaki se ruer à l'assaut. Une tête brûlée comme il les aimait, celui-là... Et en plus, Grimmjow était complètement à l'ouest et avait probablement besoin de son aide... Comme Byakuya, là-bas... Qu'est-ce qu'il lui avait pris, à l'aristo ? Est-ce que c'était lié à ce truc bizarre qu'il sentait dans l'air ?

Tiens, et il y avait Urahara, aussi... Celui-ci se déplaça en shunpo jusqu'à lui et le regarda par-dessous le rebord de son bob.

« Bonjour, capitaine Zaraki. Tu sembles plutôt en forme, contrairement à ton collègue... »

Kenpachi haussa les épaules.

« Le reiatsu de Nnoitra absorbe le nôtre, peut-être l'as-tu senti ? » poursuivit le scientifique.

Nouveau haussement d'épaules de la part de Kenpachi.

« Je sens juste un truc agaçant qui essaie de s'accrocher à moi, déclara-t-il platement, se fichant des conclusions savantes que pourrait en tirer Urahara.

— Hmm, intéressant... » murmura ce dernier. Puis, il se tourna vers Ichigo et Grimmjow. « Le jeune Kurosaki va avoir besoin de notre aide. Il n'arrivera pas tout seul à franchir la barrière de reiatsu de Nnoitra. Son énergie spirituelle s'est nourri de centaines d'humains fraîchement décédés. Il est plus puissant que jamais. Mais avec le peu d'emprise qu'il a sur toi et la puissance phénoménale de ton reiatsu... On peut peut-être briser la barrière. Sans quoi, il faudra demander des renforts à la Soul Society, et vite.

— Bon, t'as fini de bavasser ? grogna Kenpachi avec un geste agacé.

— Oui, merci, je venais de finir. Y allons-nous ?

— Ouais. De toute façon, ces hollows arrêtent pas d'arriver. Je commençais à m'ennuyer avec un seul type d'adversaire à cogner.

— Bien, acquiesça Urahara. Une dernière chose, Zaraki. Nous devons faire vite. Cet endroit est en train d'absorber notre reiatsu, et le capitaine Kuchiki est déjà en mauvais état. Si toute son énergie spirituelle est absorbée, ce sera la fin pour lui.

— Compris », grommela Kenpachi entre ses dents.

Puis, les deux shinigamis coururent prêter main-forte à Ichigo.

VI

D'abord, il y avait eu la fureur. Non pas la rage exaspérée qu'il éprouvait en permanence au contact des humains, mais quelque chose de plus pur, de plus sincère, qui lui rappela brutalement son existence au Hueco Mundo. La simple vue de Nnoitra avait réveillé les instincts naturels de leur espèce, la sauvagerie latente endormie dans ses veines.

Ironiquement, quand Ichigo l'avait convaincu de participer à cette mission pour qu'il puisse 'se défouler', il ne croyait pas si bien dire... C'était comme enfiler un vieux blouson qu'on adore mais dont on n'est plus certain qu'il nous va après les années passées. De la même façon, il s'habilla de sa rage comme d'un vieux cuir bardé de décorations métalliques, et avec cette cuirasse sur le torse, il se sentait redevenu lui-même, plus puissant. Il redevenait le Grimmjow qui avait décimé le Hueco Mundo, vaincu tant de ses semblables qu'il était devenu l'un des rares êtres pleinement conscients, intelligents de son monde, et avait acquis des pouvoirs redoutables qui l'avaient littéralement propulsé au sommet de la chaîne alimentaire.

C'était ça qu'il éprouvait tandis qu'il tentait d'accrocher le regard de Nnoitra sous ses paupières mi-closes dans une attitude de sérénité qui lui allait si mal. Ils s'entendaient bien, autrefois, si tant est qu'on peut dire que deux hollows puissent s'entendre. La fureur et le désespoir s'allient bien, même s'ils travaillent sans cesse à s'anéantir mutuellement. Mais quand ils se rejoignent, plus rien ne peut les vaincre.

Voir Nnoitra aussi paisible en face de lui, ça ressuscitait une ancienne rivalité, ça forçait à la surface de son épiderme des souvenirs palpitants, ça rappelait à lui la lumière brutale de la rage aveugle, et putain que c'était bon d'éprouver à nouveau ces sensations, sans crainte de ce qu'elles pourraient provoquer, sans chercher à les retenir d'aucune façon.

Puis, sa lumière brute se heurta aux filets noirs et gluants d'une immense toile d'araignée, avec Nnoitra et ses yeux mi-clos en son centre, attendant patiemment le moment de le dévorer. Plus il se débattait, plus la toile raffermissait son emprise sur son corps, et aussi sur son mental. Il se sentait drainé de son essence vitale, Nnoitra buvait tranquillement son énergie à travers son insupportable sourire comme une demi-lune flottant dans le vide. Jusqu'à ce que Grimmjow ne puisse plus faire le moindre mouvement.

Et pourtant, il n'était pas au bout de ses peines. Nnoitra s'était nourri de sa rage, et maintenant, il faisait jouer les fils de sa toile pour l'attirer à lui. Et Grimmjow avait beau chercher en lui sa fureur, celle-ci s'affaiblissait comme le souvenir d'un songe au matin. Jusqu'à ce que son esprit soit aussi vide que le monde dans lequel il était né.