Un supplément d'âme.
Bon, quelques crêpes à distribuer : Astérie, Na, Cérulane, Rémi, Pacha et LaPaumée.
Mille mercis à mes indéfectibles relectrices : Alixe, Dina et Fée...
Et puis les droits de propriété à la multimilliardaire qui prête ses jouets...
Spéciale dédicace à Pacha8 qui a fait un caprice... à l'encontre de tous mes principes éducatifs, je cède !
14. In Stellis Memoriam
(Tonks)
Ce n'est pas une foule, non, mais c'est un début. Neuf mômes de quatre à quinze ans. Et aucun ne serait là sans la discussion houleuse qui avait eu lieu peine quinze jours auparavant dans le même salon du 12 Square Grimmaurd, l'ex-demeure londonienne des Black, le siège de la Fondation de leur dernier descendant connu : Sirius.
Ça avait été une bataille mémorable. Quand je les avais vus tous, quinze adultes et une petite dizaine d'enfants, assis autour de Remus, j'avais pensé que nous n'avions aucune chance. Le plus jeune avait quatre ans, et sa mère le tenait serré dans ses bras comme si elle craignait qu'un autre monstre vienne le mordre et lui dérober l'humanité qui lui restait. Iris et Kane avaient essayé de l'intéresser à leurs jeux sans succès. Jamais elle ne serait venue si Welldone, un médicomage de Sainte-Mangouste qui avait accepté de bosser avec la fondation, ne l'avait pas accompagnée aujourd'hui. Mais je doutais sincèrement que la mère soit prête à accepter l'aide de qui que ce soit. En particulier de loups-garous. C'est le père de l'enfant qui l'avait mordu ; il lui avait toujours caché sa condition.
Les plus âgés, deux frères, auraient pu (dû) se trouver à Poudlard. Pour leurs parents, tous les deux Cracmols, ils étaient la preuve vivante que rien de bon ne pouvait jamais venir du monde magique – la mère me l'avait dit exactement en ces termes. Aucun des deux n'avait jamais touché de baguette de leur vie, et je me demandais s'il était sérieux d'y remédier. Est-ce qu'on peut maîtriser sa magie quand on a quinze ans comme l'aîné ?
"Est-ce qu'il n'est pas pire de le laisser à la merci de n'importe quelle explosion de magie incontrôlée ? Imagine quels dégâts il pourrait causer loin de toute pleine lune !" m'avait rétorqué Remus avec toute la passion et la fougue qu'il savait mettre dans ce genre de conversation. Évidemment, je n'avais rien trouver à y opposer. Et puis, j'en étais venu à penser que les parents auraient été presque aussi perdus et amers si leurs enfants avaient simplement présenté des pouvoirs magiques.
Les autres étaient des cas moins terribles – comme quoi, il y a toujours une graduation même dans l'horreur : une autre fratrie, trois garçons et une fille. Mais même pour les familles aimantes, suffisamment informées et pleine de bonne volonté envers leurs enfants, parler d'adhérer à un programme collectif d'instruction était un sacré engagement.
Et s'ils sont là aujourd'hui, c'est que Remus, mon Remus, à lui seul, incarne la possibilité d'une alternative à la relégation. Et lui, souvent si modeste, ose pour une fois assumer l'intégralité de ce qu'il avait accompli :
"Ce qui manque à vos enfants, ce n'est pas la puissance magique, c'est le droit d'apprendre à s'en servir ; ce n'est pas un traitement pour mieux vivre leur transformation, c'est l'accès aux traitements existants ; ce dont ils ont besoin c'est d'un espace adapté où grandir", il explique de sa voix douce aux parents rassemblés.
"Moi, j'ai eu la chance qu'Albus Dumbledore ferme les yeux sur ma condition", il continue. "Un sorcier m'a fait confiance. Et regardez, ai-je à rougir de ma vie aujourd'hui ? Je suis directeur de Poudlard, je suis marié, j'ai des enfants. Ce que je veux, c'est répéter cette chance – rendre ce qui m'a été donné. Pas une fois, mais autant de fois que ce sera nécessaire. Grâce à mon nom, et à l'argent que m'a confié Sirius Black, j'ai les moyens de le faire."
J'aime qu'il soit si fort, si courageux et si sensible en même temps. J'aime qu'il soit capable de ne jamais oublier Sirius dans des moments pareils. Et, je le sens, tous ici ont envie de le croire, au moins un peu, de transformer la malédiction en espoir. Les enfants jettent des regards dérobés à leurs parents, attendant visiblement une confirmation ou une fin claire du rêve. Et les parents, eux, ils hésitent. Ils reviennent de trop loin pour se laisser convaincre trop vite :
"Mais, vous êtes sûr que le Ministère vous laissera faire ?" demande le père d'une fillette de neuf ans qui ne lâche pas la main de sa mère.
"Je n'ai jamais caché au Ministère les actions de la fondation. Le programme envers les lycanthropes n'est pas notre seule action, vous le savez. Nous finançons un orphelinat pour des enfants nés moldus qui ont perdu leurs parents et ont des dispositions magiques. Nous accordons des bourses d'études. Nous donnons aussi des bourses de recherche dans divers domaines..."
"Mais là, c'est presque une école dont vous parlez ?" l'interrompt un autre père.
"C'est le nom qui vous gêne ?" questionne très doucement Remus.
"Je ne sais pas, mais j'ai peur... J'ai peur qu'on attire un peu trop tôt et trop intensément l'attention de la communauté magique..."
Parce que toute la question est là. Le regard de la communauté magique. Ce jugement sans appel. Son nom sur le registre maudit. Un contrôle mensuel à vie. Une fin de non recevoir partout.
"Imaginez ce que des gens comme Skeeter feraient d'une telle information !" renchérit une mère. "Le lendemain vous auriez une foule en colère devant cette maison !"
Cette maison est incartable, nous pourrions leur opposer, mais nous nous sommes, Remus, Welldone et moi, attendus en préparant cette réunion à ce que ces inquiétudes sortent. Et nous avions tous les trois convenus qu'il valait mieux qu'elles soient exprimées.
"Sans compter que nous, nous ne pourrions plus aller nulle part !" ajoute une autre, et son fils assis à côté d'elle pique du nez de honte.
Remus va leur répondre – je me demandais bien quoi – quand une autre intervient d'une voix plus posée :
"Bien sûr, on sait votre combat et vos appuis, professeur Lupin. Grâce à vous, nos enfants pourront sans doute se marier, s'ils trouvent quelqu'un qui les acceptent comme ils sont..."
Je ne peux pas m'empêcher de sourire. Mon mariage est le premier mariage officiel d'un lycanthrope et d'une sorcière britanniques, un truc inscrit dans les livres d'histoire, un tournant dans ma vie mais aussi un évènement qui change l'avenir possible de ces neuf enfants rassemblés. C'est presque terrifiant. Mais l'effort de médiation de cette femme est très vite perdu, lorsque la mère d'un petit-garçon de quatre ans demande d'une voix étranglée :
"Et mordre leur propre enfant à la première occasion ?"
Un brouhaha s'installe immédiatement. La plupart pour la plaindre, d'autres pour affirmer qu'il ne faut pas se cacher la vérité, et les moins nombreux pour protester qu'il ne faut pas généraliser ni dans un sens ni dans l'autre.
"Et bien non, au contraire, et je suis content que vous abordiez le sujet aussi directement, Sarah", réussit à s'imposer Remus. "Je pense que la seule façon de rendre ce genre de drames impossibles, c'est d'éduquer les enfants garous, c'est de ne rien leur cacher de leur condition, des risques et de leurs devoirs."
Tous se sont tus, pensifs. Certains hochent la tête, d'autres soupirent. On est bien au cœur du problème. Est-ce que l'éducation peut permettre de dompter la nature ? Des générations de sorciers ont répondu que non. Et nous, nous prétendons le contraire.
"Après, bien sûr, il faut les faire accepter par la société et il faudra sans doute à un moment affronter la presse et l'opinion publique", continue de plaider Remus à haute voix. C'est son rêve, son ambition la plus personnelle, et je le sais. C'est sa victoire ultime sur sa malédiction - et, il me l'a répété suffisamment de fois, qu'il l'accomplisse grâce et au nom de Sirius n'est pas une mince satisfaction. "Comme si nous continuions, tu vois. Comme si nous relevions encore ensemble des défis !"
Je ne peux m'empêcher de le trouver beau quand il met toute son énergie à les convaincre d'envisager ce que beaucoup appelleraient une gentille utopie.
"Mais je pense que ce n'est pas notre premier combat. Il faut d'abord, ensemble, imaginer quelle éducation nous voulons pour vos enfants, que nous leur donnions confiance en eux... ensuite nous trouverons la force d'aller plus loin..."
"En fait, vous voulez dire qu'il ne faut pas en parler ?"
"Je dis qu'il ne s'agit pas dans un premier temps de mettre une annonce dans la Gazette. La Fondation vous a approchés les uns après les autres, vos enfants ont rencontré des médicomages, des instructeurs...", il désigna Welldone assis au milieu d'eux puis les trois jeunes sorciers qui se tenaient au fond de la salle à côté de moi. "Surtout, vous avez pu vous rencontrer les uns et les autres et découvrir que vous n'étiez pas seuls dans votre calvaire... Ce que je propose, c'est d'aller un peu plus loin... d'imaginer un cursus adapté à chacun de vos enfants, pas obligatoirement tous les jours, mais qui leur donne la possibilité de rencontrer d'autres enfants comme eux... d'apprendre, de jouer, de grandir..."
Il n'a fait que répéter ce qu'il prêche depuis des années, et pourtant le silence prend soudain une autre qualité. Je repense à l'opinion de Carley sur la capacité de convaincre de Remus, de ne pas lâcher, de répondre point par point inlassablement... Certains sont des sprinters, Remus est un coureur de fond.
"Pas une école ?" répète un père, plus perplexe que déçu.
"Vous oubliez qu'il n'existe pas d'école magique avant Poudlard, avant que les enfants n'aient onze ans ; nous n'avons pas besoin de l'accord du Ministère pour mettre en commun nos ressources pour éduquer nos enfants. C'est un domaine où il n'existe aucune règlementation. "
Et l'ex-Auror pourrait témoigner. Un vide juridique total qui ne s'explique que parce que personne n'a jamais envisagé que des "créatures" puissent l'exploiter. Autant sans doute imaginer des elfes allant d'eux-mêmes s'acheter des vêtements ! Sans compter que la non-intervention du Ministère dans l'éducation des jeunes sorciers avant leur onze ans reste le principal frein au travail des sorcières - et je ne suis pas la plus à plaindre avec mes parents disponibles, des elfes trop contents de courir après mes deux louveteaux et un mari qui prend le temps de m'aider. Certaines familles envoient même leurs enfants dans des écoles moldues, faute de solution alternative.
"Nos enfants ? ", intervient le père de l'autre fratrie – un garçon et une fille, étonnamment maigres même pour des garous.
"Mes enfants sont là", dit Remus en montrant nos deux crapules qui se roulent dans la poussière dans un coin de la salle, "les deux plus jeunes", il précise, sans doute inutilement. "Je ne vois pas pourquoi ils ne viendraient pas se joindre aux vôtres quand les activités sont adaptées à eux..."
"Ils apprendraient quoi ?" demande une maman qui n'avait encore rien dit.
"D'abord à connaître leur maladie, à vivre avec, à savoir ce qu'ils peuvent faire, quand et comment... Ensuite, ils apprendraient qu'ils ont des pouvoirs magiques, qu'ils peuvent s'en servir, qu'ils doivent apprendre à les maîtriser..."
"Mais... pourquoi faire ? Ne le prenez pas mal, professeur, mais vous savez bien combien votre propre carrière est... une exception... Si Albus Dumbledore... enfin..."
"Je sais. Comme je l'ai dit et comme je le répète, je veux offrir la même chance à vos enfants..."
Remus se tait soudain et je sens son hésitation. Comme son regard se pose sur moi, je le soutiens en espérant qu'il y trouve la force dont il avait besoin. Il se lâche d'un coup :
"Je ne peux pas vous promettre qu'ils entreront tous à Poudlard... Je ne vous mentirais pas en vous disant qu'il suffira qu'ils en aient les capacités. Vous savez comme moi que si la législation a fait des progrès, les réticences restent fortes. Mais je vous promets de me battre pour chacun d'entre eux qui aura fait ici la preuve de sa capacité à contrôler ses pouvoirs - qui aura ainsi fait plus qu'aucun des enfants sorciers qui entrent à Poudlard. Pour chacun d'eux, je me battrai. Je m'y engage."
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"C'était super", je promets à Remus. On se fait face dans le carrosse qui nous ramène une fois de plus à Poudlard, chacun écrasé par un môme endormi.
"C'était un début", il répond las mais souriant. On avait organisé trois groupes. Un, dans lequel j'avais assisté Merwyna, avec les moins de six ans. On avait fait des jeux, de la peinture magique, chanté des chansons. Kane et Iris avaient adoré. Un deuxième groupe avec Michael et le Dr Welldone avaient fait des choses comparables avec les moins de onze ans. Le dernier groupe, le plus difficile à gérer quelque part, avait travaillé avec Remus et Thaddeus.
"On aurait dû amener Cyrus et Harry aussi", je remarque à haute voix.
"Tu ne crois pas qu'il faut y aller doucement ?", il murmure.
Je sais qu'il n'arrive toujours pas à croire à sa demi-victoire. Tous les parents, même Sarah, ont accepté de venir un week-end sur deux à la Fondation pour développer des groupes et des enseignements personnalisés avec leurs enfants. Ceux qui sont sorciers ont même accepté de transmettre leurs connaissances aux plus âgés. Un tabou fondamental a été brisé.
"Quoi ? Que tu sois le père de deux garçons aussi talentueux ne joue pas en ta faveur ?", je me moque doucement. Je sais qu'il est des victoires trop terribles à porter comme des étendards.
"Disons que je pense qu'il y a un moment où trop de faveurs nuit à la crédibilité de l'ensemble. Ils ne deviendront pas tous directeur de Poudlard... et tous n'adopteront pas des gamins aussi hors du commun...", il argumente. "Je ne sais même pas si les grands pourront tous avoir une baguette..."
L'arrêt du carrosse coupe court à sa réflexion circulaire sur les limites de son action et il s'extrait le premier, Kane sur l'épaule. Je vis avec un chéri qui doute, je le sais depuis longtemps. Tant que ses doutes ne l'empêchent pas d'agir, j'imagine qu'il n'y a rien à y redire. Ou alors il fallait succomber durablement au charme superficiel des jeunes sorciers légers et inconséquents que j'avais fréquentés avant lui, hein ? Ça me fait sourire alors que je sors du carrosse à sa suite, Iris, lourde de sommeil, dans les bras.
"Ne me dites pas que vous les portez comme ça depuis ce matin", commente Severus en arrivant à notre rencontre. Il est le seul qui nous a vus partir à l'aube, les jumeaux effectivement endormis dans nos bras.
"Tu sais bien qu'ils ont beaucoup trop besoin de courir et de se rouler par terre pour rester sur nos genoux plus de cinq minutes", lui répond légèrement Remus.
On dirait Harry et Cyrus quelque part - encore que je ne saurais pas dire qui est le plus raisonnable ou le plus fou des deux. J'ai mis longtemps à connaître Rogue - il faut dire que lui ne tenait absolument pas à me connaître ! Mais maintenant, je sais qu'il peut être d'une drôlerie incroyable, d'une fantaisie inégalée ou d'une gentillesse confondante - ces qualités manifestes étant très exactement équilibrées par une gravité sentencieuse, une maniaquerie sourcilleuse et une aigreur corrosive. Je ne sais toujours pas exactement ce qu'il sait de moi... mais je pense qu'il a appris à me tolérer.
"Oui, je devrais me réjouir que vous les ayez amenés à la limite de leur énergie", il continue dans son rôle de sarcastique national numéro un.
"Tu as besoin de moi ?", comprend immédiatement Remus, et déjà je pressens que si 'quelque chose' - la définition de ce quelque chose étant très large - s'est produit en son absence, il va se le reprocher durablement.
"En fait, je n'ai pas réellement dîné, et je me disais que vous prendriez peut-être une collation avec moi...", le rassure immédiatement son adjoint, en détournant les yeux, preuve supplémentaire que ses intentions sont bénignes.
"Nous ?" je lâche étourdiment - toujours laisser Remus gérer un Severus prévenant.
"Avec plaisir Severus", se hâte d'affirmer d'ailleurs mon époux, avant que son adjoint ne me fasse remarquer comme j'ai pu être blessante en me traînant dans la boue. "On dépose ces deux-là dans leur lit et on est chez toi."
"Un honneur, M. le directeur", conclut Severus en tournant immédiatement les talons. Vous n'alliez quand même pas croire qu'il aurait porté Iris à ma place, non plus ?
Une fois nos deux louveteaux dans leur lit respectif et Linky trop contente d'être de garde dans le salon, on se dépêche de rejoindre les appartements du sous-directeur de Poudlard, de l'ex-Maître des potions, de l'actuel enseignant de Défense, de l'ex-Mangemort... Et je ne peux m'empêcher de me demander qui nous allons exactement rencontrer.
"Tu crois qu'il veut nous parler de quoi ?"
Remus sourit : "Je vois que tu ne sembles pas acheter comptant son envie de compagnie pour son repas vespéral !"
"Disons que je ne me résouds pas à penser que cela puisse être son seul motif" - moi aussi je peux parler haute-sphère, quand je veux !
"Je te l'accorde", continue Remus sur le même ton et en passant son bras rassurant autour de mes épaules.
"Tu crois qu'il a des trucs à nous dire sur les garçons ?" - j'envisage à haute voix. Severus a sa propre façon de concevoir son rôle auprès d'eux. Il est assez distant, bien sûr, mais toujours disponible. Il a des facultés d'observations qui vous donnent l'impression que vous êtes un parent amateur, mais il n'en fait pas systématiquement étalage, un peu comme s'il considérait qu'il peut les couvrir sur certaines choses, ou qu'il y a des choses que nous n'avons pas à savoir. Il est par contre toujours là pour eux - même si ces derniers n'en abusent absolument pas.
"C'est assez probable", me répond calmement l'homme que j'aime. "Encore que je n'emploierais pas un pluriel..."
"Cyrus ?"
"Tout le monde veut me parler de Cyrus", il confirme, la mâchoire insensiblement plus serrée. "Rien que vendredi, Ash m'a dit qu'elle le trouvait fatigué, Minerva, intenable et Prudence, ailleurs... Ce qui me paraît un bon résumé du Cyrus que nous avons en ce moment..."
"Et tu ne me dis rien !", je m'insurge.
"Tu ne savais pas ?", il rétorque.
"Pas que ses profs se plaignaient !"
"Je vois. Tu fais partie de ses parents qui pensent que les profs ne voient rien par définition ?"
Comme nous savons l'un comme l'autre que ce n'est pas le cas, je ne réponds rien. De toute façon, nous arrivons devant la porte de Severus et il n'est plus temps de se lancer dans des supputations. Il nous accueille simplement, ni trop raide ni trop amical. Rien qui ne m'en apprenne plus sur ce qu'il a en tête. Comme ma patience n'est pas à la hauteur du bonhomme, je décide de passer à l'attaque dès que nous avons passé les préliminaires du choix de la boisson et de la distribution des assiettes :
"Tu as vu les garçons aujourd'hui ?", je questionne. Le sourire amusé de Remus m'apprend qu'il s'attendait davantage que moi à ce que je m'y prenne de cette façon. Pour lui, irrémédiablement, je suis une Auror qui veut des faits et des réponses.
"Non", me répond Severus en posant son verre. "Juste de loin."
J'aurais pensé qu'en notre absence, ils seraient allés prendre le thé avec Severus - c'est souvent ce qu'ils faisaient plus jeunes. L'alternative étant qu'ils rendent visite à Hagrid. Mais ils ont aussi beaucoup grandi ces derniers temps.
"Ils avaient peut-être beaucoup de devoirs", je commente plus prudemment que précédemment. La réaction de Severus m'a en effet indiqué que je suis peut-être tombée de toute ma hauteur dans le piège grossier qu'il me tendait.
"Un septième et un sixième années ont beaucoup de devoirs", il acquiesce, "Ils peuvent s'ils le veulent y passer tout leur week-end. Je me rappelle que moi-même je préférais approfondir mes cours plutôt que d'aller baguenauder dehors ou à Pré-au-lard. Mais l'âge m'a appris que ce n'était pas la seule façon de devenir savant, sage et avisé..."
Severus parle rarement de lui, encore plus rarement de sa jeunesse. Et ici encore, je ne suis pas sûre que ce soit réellement de lui qu'il soit en train de nous parler. Comme je sais être humble devant trop de subtilité, je me tourne ouvertement vers Remus qui ne m'a pas attendue pour demander :
"Ils faisaient quoi ?"
"Rien de répréhensible", commence Severus. "A priori", il précise. " Il n'est pas interdit de se promener dans le parc le dimanche, même à la tombée de la nuit. On pourrait leur reprocher d'être allés un peu plus loin que les limites autorisées. Mais je n'ai jamais été pour une application aveugle des règlements et, dans le cas d'espèce, je ne pense pas qu'avec leurs capacités respectives et leur connaissance des lieux, de sa faune et de sa flore, ils aient encourus le moindre risque."
"Ils sont revenus ?" je m'inquiète vraiment cette fois.
"Peu de temps avant vous."
Remus hausse les épaules et se penche en avant vers son adjoint :
"J'ai demandé, avant la rentrée, à Harry de veiller sur Cyrus", il lui apprend. "Marauder est une façon d'oublier des petits nouveaux trop présents ou des petites amies légèrement inconstantes..."
"Evidemment. Marauder t'a toujours semblé une réponse naturelle et efficace à un nombre inattendu de problèmes", constate Severus, même pas réellement sarcastique.
"Mais tu penses que ça ne l'est pas ?" je m'enquiers.
C'est très rare ce qui se passe, Severus me regarde brusquement comme si j'étais intelligente
"Je ne sais pas si ça suffira", il commence pensif. "Nous ne reviendrons pas sur le jeune Nero et ses mystères" - Je crois que Remus comme moi avons immédiatement envie de lui poser des questions sur le "jeune Nero", mais il ne nous en laisse pas le temps : "Je m'interroge plutôt sur la nature de cette promenade dominicale - quel que soit le motif stupide qu'ils ont pu lui assigner pour la justifier. Peut-elle réellement être une proposition de Harry ? Même sous le couvert d'une licence que tu lui aurais donné, le pousserait-il ainsi à jouer avec les règles de Poudlard ?"
Au ton avec lequel il pose ces questions, je me rends compte qu'il s'inquiète réellement des garçons, plus que du jeune Malefoy. Ça me donne envie de sourire, j'ai envie de le rassurer mais il reprend :
"Cyrus pratique lui-même beaucoup la diversion en ce moment."
"Il ne travaille pas ?", je demande mais c'est une affirmation, ou plutôt un regret, dans ma bouche.
Severus hausse les épaules.
"Il n'a pas réellement besoin de travailler... sauf s'il voulait être le meilleur de sa classe ou contenter son Papa", il ajoute avec une pointe de perfidie.
L'année dernière, la suite imprévue de ses dix jours d'expulsion et de l'interdiction de sortir de l'enceinte de Poudlard jusqu'à la fin de l'année, avait été des résultats exceptionnels, pour Cyrus comme pour un cinquième année. Il avait donc pu choisir un grand nombre de matières en sixième année et avait semblé avoir plus ou moins trouvé des raisons personnelles à travailler. Nous avions tous mis le manque visible de concentration de Cyrus sur ses études depuis la rentrée sur le compte de l'arrivée de Nero Malefoy. Nous pensions que, le temps passant, il allait au moins se remettre à faire le minimum. Il semblait bien que nous nous étions trompés. Remus va pourtant le défendre, je le lis dans le geste de sa main - mais son adjoint le connaît sans doute autant que moi :
"Nous savons tous à quel point il pourrait être un sorcier exceptionnel et qu'il se contente d'être plutôt bon", Severus précise un peu plus raide. "Je n'ignore pas plus que toi, Remus, tu mets cela sur le compte d'un manque de maturité et je ne vais pas m'épuiser à essayer de te faire voir les choses autrement."
Remus va une nouvelle fois prendre la parole mais Severus reprend :
"Mon propos est ailleurs. Nous sommes habitués à ce qu'il en fasse le minimum. Nous sommes aussi habitués à ce qu'il puisse semer le désordre par des blagues enfantines ou des propos insolents. Donc d'une certaine façon, rien dans son comportement n'est inhabituel", il explique, et sa mansuétude objective me fait presque frissonner. "Sauf que les fois précédentes, il faisait cela pour s'amuser, pour tester les limites parfois, mais pour le plaisir de rire avant tout", rappelle Severus, et quelque chose dans sa voix indique un mélange d'incompréhension et d'envie envers le fait d'aimer autant rire.. "Là, j'ai cette impression tenace qu'il fait ça pour que personne ne se rende compte qu'il n'a aucune envie d'être léger ou inconséquent. Bien au contraire."
"De la provocation pure ?" je propose, sincèrement désolée.
"Non", affirme Severus. "Un masque."
Et tu t'y connais en termes de masques, je ne peux m'empêcher de penser.
"Est-ce que tu peux me donner un exemple ?", souffle Remus brisant le silence qui s'est imposé dans le petit salon.
Severus se tourne à son tour vers le feu, comme s'il lui offrait une Pensine où trier ses souvenirs.
"Mardi dernier... nous abordions la faculté des créatures du mal à élaborer des stratégies basées sur les faiblesses des sorciers - vous savez tous les deux combien le sorcier moyen, s'estimant supérieur à toute créature, tend de ce fait à les penser stupides et sans malice...", il explique avec un rictus dédaigneux pour le commun des sorciers. Il y a des choses sans doute que quelqu'un comme Severus ne pourra jamais dépasser.
Remus et moi acquiesçons néanmoins de concert – le sorcier moyen peut en effet se révéler tout aussi hautain avec les créatures que le professeur Rogue avec le sorcier moyen...
"La promotion actuelle de sixième année ne fait aucunement exception", il ajoute, et j'ai envie de rire en voyant son dédain s'approfondir sur son visage. "Comme personne ne proposait rien - et je vous ferais grâce des inepties paranoïaques de Luna Lovegood ! -, j'ai osé espérer que Cyrus accepterait de montrer ce qu'il sait", il explique, et ça ressemble presque à un aveu dans sa bouche. "C'était, je vous l'accorde, une manoeuvre désespérée", il ajoute, prenant les devants d'une éventuelle moquerie que je n'aurais pourtant jamais osé faire, "mais j'essayais de me retenir de leur coller à tous la question par écrit notée - d'abord parce que M. le directeur ici présent m'aurait encore reproché de céder à la facilité si l'information était parvenue à ses oreilles ! Ensuite parce que j'avais des projets de potions pour les soirées à venir et que je ne souhaitais pas, égoïstement me coller des heures de corrections inutiles !"
Il s'est étonnamment animé en racontant ça. Remus a souri légèrement en étant cité. Et moi, comme à chaque fois, je suis fascinée de découvrir en Severus des sentiments tellement humains et ordinaires.
"Et que t'as-t-il répondu ?" le relance Remus avec (déjà) un sourire désabusé sur les lèvres.
Severus s'éclaircit la voix avant de répondre, comme s'il se demandait s'il allait aller jusqu'au bout de son récit :
"Que des créatures peuvent amener des Aurors à cesser durablement de mener leur noble tâche en les liant par un sentiment amoureux. Ce à quoi il a ajouté, dans l'hilarité générale que vous supposez justement, qu'il se demandait si ça tenait réellement de la magie noire... finalement. "
"Quoi ?!" je m'étrangle.
"Tu l'as mis en retenue ?" s'informe calmement (presque froidement) Remus.
Severus acquiesce.
"J'espérais avoir l'occasion de lui parler, mais il ne m'en a pas laissé l'occasion. Il s'est muré - comme je lui ai appris, vous me direz - derrière sa façade d'insolent professionnel et d'élève là pour s'amuser.
Que Severus manifeste des élans protecteurs envers Cyrus n'a rien de nouveau. Mais que ce dernier se lance en public à des commentaires sur notre vie privée, sur la condition de son père ou mes choix me choque un peu. Ça ne me paraît pas très naturel de sa part. Je fronce les sourcils et je cherche à comprendre ce que ça nous dit de l'état d'esprit de Cyrus.
"Et maintenant il nous cherche ? De nouveau, comme l'année dernière ?", je lance des hypothèses tout haut, comme elles me viennent. Remus hausse les épaules.
"Comme Severus, je ne crois pas que ça nous était adressé", il annonce. "Je ne pense pas d'ailleurs que l'année dernière, il ait réellement consciemment réfléchi à ce que je dirais qu'il ait amené une moto à Poudlard - avant évidemment que je le confronte sur la question et qu'il se soit rendu compte que je n'allais pas fermer les yeux", il rajoute.
"Je t'ai connu plus paranoïaque !"
Ça le fait rire ma remarque - même Severus sourit brièvement ! - mais juste après son visage est très sérieux pour dire :
"Dora, je t'accorde que Cyrus est déséquilibré par l'arrivée de Nero, mais justement, il n'est pas d'humeur à réellement aller vérifier que les limites ont changé. Je crois, un peu comme Severus, que c'est au contraire pour faire comme si tout allait bien..."
"Et donc tu penses que ça ne va pas du tout", je comprends avec inquiétude."Tu vas lui parler ?"
Il soupire.
"Tu dois lui parler", j'insiste.
"Il peut être si mature parfois et puis... Quand il avait choisi ses options en 5e année, j'avais réellement pensé qu'il avait trouvé pour quoi travailler, un but personnel à atteindre... pour lui-même... et puis, à cause de ce môme..."
"A cause de Ginny aussi", je remarque. A la mention de la plus jeune des Weasley, Severus lève les yeux au ciel.
"Il fout tout en l'air ?"
"Quelle qu'en soit la raison, Remus. C'est le moment de lui redire que tu ne le laisseras pas faire ! Tu sais bien qu'il en a besoin."
"Mais je ne serais pas toujours là !", il proteste.
"Mais il finira bien par ne plus te demander de le faire", je lui promets en doutant moi même un peu que ce soit vrai. Mais je l'espère tellement.
"Ok", il soupire en se renfonçant les bras croisés, l'air presque boudeur.
"Ou alors, tu organises un concours de blagues", j'ajoute pour le faire rire, et Severus me jette un regard bref mais totalement affolé.
"Tu as raison", Remus finit par décider, "Je vais lui parler... Et Cyrus doit venir au moins une fois voir ce qui se trame à la fondation... Il sera content d'aider, je crois... "
La mention de la Fondation produit un drôle d'effet sur Severus. Il semble se renfermer brusquement, perdant cette spontanéité qu'il nous offrait quelques secondes plus tôt. Je sais qu'il désapprouve un peu la "vie publique" de Remus comme il l'appelle, sa vie politique, ses engagements. Je crois qu'il voudrait qu'il se limite à Poudlard. Peut-être parce que lui-même semble incapable de s'en éloigner.
"Je dois ça à la mémoire qu'il porte...", ajoute Remus en le regardant comme s'il lui en demandait pardon.
"A la mémoire de l'étoile", je renchéris en l'appelant avec un surnom que nous n'osons plus utiliser devant lui maintenant qu'il est si haut de taille et si large d'épaules.
"Il est des étoiles qui se consument très vite", commente Severus en nous resservant en vin.
"Il en est d'autres sans lesquelles on ne peut écrire l'avenir", contre doucement Remus en lui tendant son verre.
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Le retour est rêveur. Remus me semble loin, à des années lumière de moi. Je ne sais pas s'il s'estime fautif mais je sais qu'il faut qu'il se sente actif pour dépasser ce sentiment.
"Tu vas lui parler quand ?" je demande doucement.
"Oh, te voilà bien remontée d'un coup contre lui !"
"Je ne suis pas remontée, Remus. Je suis inquiète. Cyrus a l'air dans un autre monde depuis la rentrée et maintenant, c'est Harry qui se met à le suivre dans des maraudes..."
"C'est ce que nous voulions", il me rappelle.
"Non, on voulait qu'ils soient légers... qu'ils courent les filles... qu'ils fassent exploser des bombabouses !"
"Sont un peu vieux pour les bombabouses, non ?", m'oppose Remus. "Et puis, Harry a l'air de continuer de recevoir des lettres moldues..."
"Oui b'en les lettres, c'est bien joli, mais ça remplace pas des câlins dans les placards !"
"Des câlins dans les placards ?" il s'amuse. Comme je suis un peu rassurée de voir la distance qu'il avait tissée entre nous fondre légèrement, je continue de faire le pitre :
"Merlin, Remus, tu as bien eu quinze ans ?!"
"Par procuration", il m'oppose très sobrement, même pas nostalgique. Et je me sens particulièrement crétine. Mais avant que je m'excuse, il ajoute :
"Je veux croire Cyrus capable de se ressaisir. Je veux croire en Harry. Laisse-moi encore une ou deux semaines. Si rien n'a bougé..."
"Ne parlons pas d'empirer !", je m'agace.
"Je te le promets, Dora ! S'il ne change pas de comportement, je lui parlerai. Peux-tu croire que je le laisserais faire n'importe quoi ?" il a l'air tellement soucieux de mon approbation que je ne peux que lui sourire.
"Je n'ai jamais pensé ça" , je murmure.
"Je dois ça aussi à Sirius, tu sais", il souffle.
"Quoi ?" je demande perplexe, du tour pris par la conversation.
"De ne pas le laisser faire n'importe quoi", il répète.
Comme mon incompréhension doit se lire sur mon visage malgré la quasi pénombre, il développe :
"Je n'ai pas toujours su, m'opposer, dire ce que je pensais, montrer ce que je savais... jouer mon rôle d'ami... Je ne ferai pas faux-bond à mes fils !" il conclut sur un ton qui est tellement une promesse que je ne trouve rien d'autre à dire ou faire que de lui prendre la main.
Quand nous arrivons chez nous, Linky regarde pétrifiée de méfiance une plume qui se balance dans l'air au dessus du bureau de Remus. Une plume de phoenix. Albus. Qu'il nous contacte me rassure tout autant que cela m'inquiète.
"Linky a empêché la plume de se poser", nous apprend l'elfe avec un air important.
Nous échangeons un sourire rapide.
"Merci Linky, mais ce n'est qu'un message", lui explique Remus.
"Il faut toujours se méfier des magies qu'on ne connaît pas", insiste l'elfe.
"Je connais la magie et son utilisateur", lui promet encore Remus.
"Maître Remus est très avisé et très puissant", lui accorde Linky, "Mais en son absence Linky devait faire attention !"
"Tout à fait Linky, tout à fait. Je préfère que tu te sois inquiétée pour rien que le contraire", j'ajoute.
À moitié rassurée, Linky laisse la plume se poser sur le bureau. Elle a l'air soudain très fatiguée et je me demande depuis combien de temps elle la bloque ainsi. Remus lui offre du chocolat qu'elle met plusieurs minutes à accepter ; il me semble que jamais elle ne va se décider à partir. Quand finalement, après nous avoir raconté une troisième fois l'apparition de la plume, elle se décide, j'ai un mal fou à attendre encore que Remus revienne de la chambre des jumeaux - il ne peut rien faire avant de s'être assuré qu'ils vont bien, je devrais pourtant le savoir. Quand il me voit collée au bureau, il sourit :
"Il ne fallait pas m'attendre !"
Sans me soucier de la moquerie tendre dans sa voix, je murmure l'incantation avec une voix nerveuse qui en dit long sur mes craintes et mes espérances. "Ta voix en dit beaucoup trop" me reprochait souvent Kingsley quand on s'entraînait au duel.
"Remus, Nymphadora, j'ai plusieurs nouvelles de Bulgarie", explique immédiatement la voix d'Albus. Et sa voix m'apaise. " Des pistes sérieuses. Je propose une réunion de l'Ordre jeudi soir à Poudlard pour en discuter et mettre au point un plan de bataille... Je viendrais tard. J'ai prévenu Maugrey et j'amènerai Arthur Weasley et son fils Bill -vous comprendrez pourquoi... Et je vous fais confiance pour trouver une manière discrète de faire venir Kingsley Shacklebolt..."
"Vous comprendrez pourquoi", je répète en levant les yeux au ciel. Albus ne changera jamais !
"M'étonnerait pas qu'il amène 'discrètement' le plan de bataille aussi", commente Remus derrière moi.
"Ça t'agace ?" je lui demande. Il m'enlace pour murmurer dans mes cheveux.
"Même pas."
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La suite s'appelle "Lisse comme l'esprit, lisse comme l'or..." ou les nouvelles missions de l'ordre.
C'est Remus qui raconte... Mais y'a encore du boulot !
