Dans la matinée du lendemain Élisabeth prépara un panier garni de fruits et de biscuits, avec des œufs d'oie qu'elle avait fait cuire. Il préférait ces œufs-là, ses gros doigts ayant du mal à écaler les œufs de poule sans en écraser le contenu. Elle enveloppa le tout dans un torchon blanc et posa par dessus les vêtements de corps que la domestique Jeanne qui s'occupait de la lingerie lui avait fournis, afin qu'il puisse se changer. Élisabeth déposa le panier sur un petit guéridon, près de l'entrée. Après le déjeuner elle demanda à Victor: - Tu m'accompagneras cet après-midi? - J'ai du travail à la vigne, répondit-il, se défilant. Elle comprit qu'il s'agissait d'un prétexte et qu'il n'avait pas envie de lui rendre visite. - Alors j'irai seule, dit-elle d'un ton déterminé, où perçait cependant un net reproche.

Henry Clerval se proposa alors de la conduire à Genève et de l'attendre pendant la visite, ce qu'elle accepta avec reconnaissance.

Ils montèrent tous deux dans la carriole, Élisabeth avait posé le panier à ses pieds, et ils partirent en devisant.

A mi-chemin ils furent surpris par l'orage qui menaçait depuis une heure. Ils entendirent les grondements du tonnerre et la pluie qui se déversait autour d'eux et martelait la capote de la carriole. Élisabeth, prévoyante, avait revêtu une capeline par-dessus sa robe jaune pâle. La chaleur et une humidité ambiante lui avait fait pressentir cet orage. Heureusement il fut bref. De la terre chauffée par le soleil d'août une brume de vapeur tiède montait et envahissait les creux des vallons. Le ciel restait pommelé de lambeaux de nuages et ne laissait passer que de rares rayons de soleil. La pluie cependant continuait d'abreuver la terre assoiffée. Ils pensaient tous deux au refus de Victor, qu'ils comprenaient bien. Sa relation avec sa créature était toujours très ambiguë et ils l'avaient remarqué, c'était si évident. Qu'aurait-il bien pu lui dire?Élisabeth tenait dans sa main le permis de visite permanent qu'elle devait présenter à l'entrée de la prison. Henry la prévint que le contenu de son panier serait vérifié, pour voir s'il ne contenait pas d'objets interdits, comme des armes par exemple. Ce qui la fit vaguement sourire. Deux pensées contradictoires se heurtaient dans son esprit, elle ne pouvait supporter l'idée qu'il fut enfermé mais elle en revenait toujours inlassablement à la raison de cet enfermement.

Ils arrivèrent à Genève sous une pluie encore vigoureuse. Les rues étaient désertées de leurs passants qui étaient soit rentrés chez eux soit réfugiés dans quelque taverne y boire un pichet de vin en attendant la fin de l'orage.

La carriole s'arrêta près de la prison. Élisabeth en descendit. Et Clerval lui dit qu'il l'attendrait autant qu'il le faudrait. Il jeta une bâche de cuir sur le pauvre cheval qui frissonnait sous le martèlement de la pluie.

A l'intérieur Élisabeth présenta son document et un gardien vérifia comme prévu le contenu de son panier. Puis l'un d'eux la mena par un couloir jusqu'à une porte qu'il ouvrit. Elle donnait sur une pièce oblongue, le parloir des visiteurs. S'y trouvait une longue table et un banc la flanquait de chaque côté. Le gardien vint s'asseoir à un bout, de façon à voir les deux côtés de la table en bois brut. Deux autres attendaient à l'extérieur. Une petite fenêtre, haut placée, munie de barreaux peu espacés, éclairait l'ensemble d'une pâle lumière. Élisabeth ôta sa capeline, s'assit sur le banc et déposa le panier à ses côtés. Le gardien lui jetait d'étranges regards mais elle feignait de l'ignorer. Peu après la porte se rouvrit et on fit entrer la créature.

Lorsqu'on l'avait à nouveau fait sortir de sa cellule, il s'était attendu à ce que ce soit Maître Aimery qui venait le revoir mais lorsqu'il l'aperçut il ne put réprimer un grand sourire qu'il tenta de masquer avec sa main. Elle était vêtue d'une robe jaune pâle ornée de dentelles qui évoquait la couleur du sable. La lumière qui descendait sur elle faisait miroiter sa chevelure blonde. Elle était venue le voir, lui, malgré tout ce qu'elle avait appris. Elle représentait pour lui le rayon de soleil qui avait traversé l'obscur nuage de son enfermement et sa présence semblait réchauffer la pièce. Abasourdi il vint s'asseoir en face d'elle. Sa présence ranimait en lui le souvenir de sa forme étendue, évanouie, lorsqu'il l'avait tant peinée par son aveu. - Élisabeth... Fort troublée, elle ne savait que dire. Elle savait qu'ils n'auraient pas beaucoup de temps mais l'un comme l'autre ne savait comment entamer la conversation.

Elle était venue ! Ce que Victor n'avait pas fait, personne d'autre non plus ne l'aurait fait. Mais elle, si. Il ne restait qu'elle pour le faire. Ses premières phrases marquaient l'objet de son inquiétude:

- Comment vas-tu? Elle croisa un instant l'éclat triste et terne de ses yeux délavés, qu'il détourna rapidement.

- Je vais bien. Il y eut un léger silence. Elle lui demanda:

- Es-tu bien traité?

- Oui, je ne suis pas mal traité.

- Manges-tu à ta faim?

- Je reçois une ration normale mais pour moi c'est un peu juste...

- Je t'ai apporté des fruits, des œufs durs, des biscuits ainsi que quelques grappes de ce raisin précoce que tu cultivais avec Victor. Et aussi quelques objets de toilette dont tu pourrais avoir besoin.

Un peu gênée elle lui tendit le panier qu'il prit et regarda à l'intérieur.

- S'il te faut quelque chose d'autre, je pourrai te le rapporter à ma prochaine visite. Elle veut donc bien revenir, pensa-t-il.

- Tu ne te sens pas trop à l'étroit dans ta cellule?

- C'était une cellule prévue pour plusieurs mais où je suis tout seul. J'ai pu mettre deux paillasses par terre pour pouvoir m'allonger. Comme à Belrive, pensa-t-il.

- Et comment passes-tu tes journées?

- Je les passe à réfléchir mais j'aimerai bien quelque chose à lire.

- Je t'apporterai un livre la prochaine fois. Il y eut un autre silence, puis elle demanda:

- Comment trouves-tu l'avocat? As-tu confiance en lui ? Il ne m'a pas repoussé, pensa-t-il, puis il dit:

- J'ai senti que je pouvais lui faire confiance, il m'a expliqué qu'il venait de la part de Victor et que je devais tout lui dire, sans rien omettre. Alors je lui ai tout raconté. Il changea de sujet:

- Comment ça se passe au domaine? J'avais laissé des travaux en cours. Est-ce que le vieux jardinier pourra les terminer ?

- Je pense qu'avec l'aide de Victor il devrait y parvenir.

- Je suppose que si Victor n'est pas venu c'est qu'il avait beaucoup à faire ?

- Mais moi je suis venue. Tu sais... beaucoup de gens s'occupent de toi: l'avocat, notre grand ami Henry Clerval que tu ne connais pas encore, et qui repart demain pour Ingolstadt chercher des éléments en ta faveur, et Victor. Tu vois que tu n'es pas tout seul. Elle l'avait senti anxieux et elle devait lui faire comprendre qu'on ne le délaissait pas, afin de le calmer.

A ce moment là le gardien regarda sa montre et dit:

- Terminé.

Tous deux se levèrent. Il fit un ballot des provisions apportées avec le torchon.

Le gardien remit la créature entre les mains des deux qui attendaient à l'extérieur et qui la ramenèrent dans sa cellule. Puis il ouvrit la porte par laquelle Élisabeth était entrée. Elle reprit son panier vide et sortit, sa capeline serrée autour d'elle.

Elle pensait: c'est étrange. Je m'étais habituée à lui. J'ai du mal à le considérer comme un assassin.

Il réagit mieux que je ne l'avais craint. Il aurait pu se révolter, et avec sa force... Ce qui prouve qu'il n'a pas un mauvais tempérament. Mais il pourrait le faire par la suite. C'est pourquoi il faut que quelqu'un vienne le voir régulièrement. C'est la première fois qu'il est enfermé si longtemps contre son gré. Henry, qui l'avait attendu patiemment lui demanda comment la visite s'était passée. Elle répondit qu'il avait été heureux de la voir mais qu'il paraissait triste. Elle lui dit aussi que lorsqu'elle lui avait montré ce qu'elle avait apporté pour lui il avait été ému et n'avait rien pu dire. Elle expliqua à Clerval que malgré tout elle avait souhaité qu'il rentre car le procès n'aurait pas lieu dans l'immédiat. S'il devait ensuite être condamné ce serait bien pour lui qu'il jouisse des derniers bons moments que la nature et le domaine pouvaient lui apporter.

Elle se sentait la seule à penser à cela. Pourquoi n'y avait-il qu'elle pour y penser? - Je ne suis pas certain qu'il puisse bénéficier d'une liberté provisoire dans l'attente du procès. Je n'aurai hélas pas le temps de poser la question à Maître Aimery avant de partir demain car je pars à l'aube avec la première diligence. Mais je ne crois vraiment pas que le juge accepterait. La seule chose que tu puisses faire pour l'apaiser est de lui rendre visite assez souvent.

- Je le ferai. Mais c'est parce que je sais bien que Victor ne désire pas le voir dans ces circonstances. Et ce qu'il ne fait pas moi je le fais. Tu imagines comme moi les réels motifs de son refus. Mais cette créature souffre... Et moi je rends visite à l'assassin de mon petit frère! Victor se rend-il compte de cela au moins? Il ne m'a rien dit.

- Nous arrivons, Élisabeth, laisses-lui l'occasion de t'en parler ou dis-le lui calmement. Si tu veux je te laisserai seule avec lui ce soir afin que tu puisse lui parler... je pourrai préparer mes affaires pour mon départ.

- Non, pas ce soir, pas la veille de ton départ. Je désire que cette dernière soirée se déroule paisiblement. Demain je lui en parlerai.

- Oui, tu as raison. Ils descendirent de la carriole.

Lorsqu'il revint dans sa cellule, il ouvrit le petit baluchon, en sortit de quoi se changer, ce qu'il fit avec un soupir d'aise, s'assit et regarda les fruits brillants et mûrs qu'Élisabeth avait apportés pour lui du domaine.

S'y trouvaient des grappes de ce raisin précoce, des prunes, quelques pommes. Et ces oeufs durs. Il prit une des prunes et la mangea. Elle avait un goût sucré et doux qui lui rappelait le jardin. Le soir, au moment de s'endormir, il repensa à l'avocat, à ce qu'elle lui avait dit de Clerval... Moi qui ai tant été persécuté par les hommes, je m'aperçois qu'ils ne sont pas tous pareils. Déjà, au domaine...