13. DISPARITIONS

"Douze ?" John s'étonne, les yeux théâtralement écarquillés. Ni Mycroft, ni moi ne faisons cas de sa réaction. Ce qui ne semble pas le décourager plus que ça, d'ailleurs. Mon frère passe devant son imposant bureau et me tend un dossier.

"Tous ont suffit un cursus de Bactériologie ou de Microbiologie dans l'une des Universités que tu as listé." Il saisit une feuille et parcourent des yeux quelques informations.

"Comme quoi je ne suis pas si inutile que tu le prétends..."

Mycroft esquisse ce fameux sourire en coin. Celui que je déteste. J'ai souvent envie de lui jeter la première chose qui me passe sous la main pour arrêter ça au plus vite. Stylo, chaise, n'importe quoi. Même John ferait l'affaire - bien que, entendons-nous, je ne le range pas dans le case n'importe quoi. Il est petit mais serait un bon projectile, j'en suis certain. Peut-être trop fragile. Je risquerai de lui briser quelque chose et de le réduire au silence de nouveau. Pour l'amour de Dieu, tout mais pas ça. Malgré sa colère fulgurante après l'histoire de mon tableau de déduction, des secrets et de Sherlock tu me déçois, tu n'es qu'un enfant prétentieux et égoïste, il avait finit par rapidement redevenir le John habituel. Celui avec qui j'aime cohabiter, enquêter. Ce John maladroit, râleur, stupide, incapable de se trouver une petite-amie correcte, bordélique, nul en cuisine, qui tape à l'ordinateur avec deux doigts, susceptible. Ce John là. Mon John. "Serais-tu vexé, cher frère ?"

"Il y a bien longtemps que je ne fais plus cas de ton opinion me concernant, cher frère."

"S'il vous plait, est ce qu'on pourrait se concentrer sur quelque chose d'un petit peu plus important que vos égos respectifs ? Comme sur des terroristes disparus, par exemple."

L'envie de sourire me prend, pourtant je réprimande cet accès d'humanité. Voir John tenir tête à Mycroft et s'interposer dans nos querelles est toujours satisfaisant à observer. Cependant, comme il le souligne lui-même, là n'est pas l'important. Nous devons nous recentrer sur ces disparitions.

"Cinq sont déclarés disparus, les autres décédés, tout cela en l'espace de trois ans." Mycroft reprend le court de la discussion comme si rien n'était venu la troubler.

"Et bien entendu, tu n'y crois pas."

"Pas un instant."

Un léger silence s'installe. Je sens le regard de mon ami et colocataire osciller entre mon visage et celui de mon frère. Certes, ces différentes disparitions sont suspectes mais peut-on pour autant en conclure qu'il s'agit là des fameux Riders ? Voilà trois mois qu'ils ne se sont pas montré, qu'ils ont disparus de tout radars. "Je suppose que tu as leurs noms ?"

"Dans le dossier." Mycroft désigne du menton, l'amas de feuille que je consulte distraitement. Beaucoup de chiffre, d'anagrammes, de données. J'aurais besoin de silence pour assimiler cela efficacement. "Mais je doute que l'on puisse en tirer grand chose. Je dois avouer qu'ils ont fait les choses proprement. Incendie, accident de travail, suicide, kidnapping, fuite inexpliquée à l'étranger, crise cardiaque."

"Différents pays et classes sociales, je suppose. Ce sera complexe à relier."

"Complexe mais pas impossible."

Second silence. Mes yeux se perdent dans un paragraphe plus intéressant que les autres. Je ferme le dossier en en faisant claquer les pages et m'adresse à John, à ma droite.

"Je ferai au plus vite. John. Prends tes affaires, on y va."

Comme le fidèle compagnon qu'il est, John ne pose aucune question et me suis jusqu'à l'extérieur du bâtiment où nous arrêtons un taxi. Je sens son regard peser sur moi. Il attend des explications, une théorie, quelque chose. Il attend ce qui fait de moi Sherlock Holmes. Une déduction. Je lui accorde une brève oeillade et John comprend que je ne pourrai l'éblouir cette fois-ci. Il fut un temps où je craignais de le décevoir en avouant ainsi n'avoir aucune piste mais il est plus intelligent qu'il n'en a l'air. Il a parfaitement conscience que je ne suis pas le sur-homme qu'il décrit dans son blog à l'eau de rose. Que je ne comprend pas tout d'un seul regard. Je déduis une foule de détails, cependant il reste bien des choses auxquelles je suis étranger. L'amour, la compassion, la beauté, pour n'en citer que quelques unes.

"Est ce qu'au moins tu vas venir dîner ?" Cette voix me parvient comme une écho à des kilomètres. Je suis un instant tenté de l'ignorer mais jetais partialement que si je ne montre pas un signe de vie, John va répéter - deux, peut-être même trois fois - avant de venir imposer à ma vue son pull beige trop grand et délavé. Alors pour m'éviter cette perte de temps, je lève la main vers lui pour lui signifier que non, je ne toucherai pas à l'amas de viande réchauffé au micro-onde qu'il compte me faire ingurgiter. Ma main reste ainsi un moment, en l'air, paume vers mon ami. Je ne l'abaisse qu'au son du discret soupire de John. Bientôt, ses pas quittent le salon pour atteindre la cuisine. Je replace ma main de l'autre coté du dossier afin de maintenir en place les dizaines de pages qu'il contient. En une après-midi, j'ai lu chaque mot, chaque phrase, chaque chiffre six fois. Et rien. Rien ne sort du lot, rien n'est anormal. Bien entendu, des milliers de gens meurent chaque jours au Royaume Uni - d'après mes recherches en moyenne 1 400 par jour en comptant l'Ecosse - cependant les cursus dont il est question sont complexes et ne comptent que peu d'étudiants. Un taux aussi haut et ce en seulement trois ans est suspect mais également jamais vu. "Je suppose que tu as déjà vérifier mais..." John consulte le journal du jour, tout en guidant négligemment sa fourchette jusqu'à sa bouche. Celle-ci s'immobilise à mi-parcour. Nos regards se croisent et John semble surpris de me voir l'écouter du premier coup. Après un moment de silence presque imperceptible, il reprend. "Ils ont forcément quelque chose en commun, non ?"

"Oui, leur cursus scolaire."

"Non mais hormis ça. Ils ne viennent pas du même pays, ont étudié dans différentes universités, ils doivent forcément se retrouver sur un point. Ne serait-ce qu'un sport, une passion, n'importe quoi." Bien-sûr que oui, c'est plus qu'évident et la nature de ce point commun est précisément ce sur quoi je travaille depuis que nous sommes rentrés. Je ferme bruyamment le dossier avant de le poser sur le bureau. Mains jointes sous mon menton, je fais les cent pas. Comme un soldat bien dressé, John laisse tomber son repas et me rejoint dans le salon. Il sait me décoder, il sait qu'est venu le temps de la réflexion à voix haute. Celle qui me permettra de construire ma pensée et celle qui lui permettra de rattraper son retard.

"Que font des garçons à l'université, John ?"

"Qu-Quoi ?" Mon colocataire m'accorde ce regard teinté d'incompréhension. Comme si je venais de dire quelque chose de stupide, de méchant ou de totalement décalé. Ce qui n'était évidemment pas le cas. A la longue, il devient fatiguant de devoir expliquer l'origine de toutes mes phrases, le pourquoi du comment j'en viens à poser cette question. Si le monde pouvait seulement réfléchir avant de parler, on gagnerait un temps précieux. Peu importe.

Je lui lance à mon tour un regard, cette fois emprunt d'exaspération. "Tu m'as bien entendu. A part étudier, que font d'ennuyants et normaux étudiants ?"

"Tu as été à l'université, tu dois le savoir."

"J'ai tenu trois mois et douze jours en Criminologie avant de comprendre que j'en savais déjà plus que l'enseignant. Ma connaissance en ce domaine est limitée." Je prends place devant la fenêtre et observe les voiture passer, les mains dans le dos. "Qui plus est, je ne suis ni normal, ni ennuyeux."

"Normal, certes, mais ennuyeux..." Je tourne violemment la tête en direction de John qui se contente d'arborer un sourire niais, accoudé à son fauteuil. "Plus sérieusement, la vie étudiante se limite plus ou moins à boire et séduire les filles". Je lèche le plafond des yeux. Evidemment. J'ignore comment je ne l'avais pas vu venir. "Après tout dépend de leur âge, je suppose." Intéressant. Très intéressant, même. Tu vois John, quand tu veux...

Je quite mon observatoire et récupère le dossier d'une main que je consulte en marchant. "Trente ans de moyenne." J'interroge mon ami du regard. Alors, que font les étudiants de trente ans, John ? Que faisais-tu à trente ans ?

"Dans ce cas ils sont peut-être un peu plus sage. Cela n'empêche que pour tenir le choc durant d'aussi longues et difficiles études, il faut un passe-temps, une occupation qui te fasse décrocher. Sinon, tu sombres." Je prends quelques instants pour songer à ce que vient de dire John. Il a surement raison...

"Tu as leur dernière adresse connue ?" Cette phrase me tire de mes pensées. Pourquoi demande-t-il cela ? Soudain, je prends conscience de l'effet que cela produit, de ne pas suivre le fil de la réflexion. Et je dois avouer que ce n'est pas des plus agréables. C'est encore plus humiliant lorsque c'est John qui est à l'origine de ce sentiment. Avec Mycroft, cela était devenu presque habituel, quoi que toujours aussi irritant, mais avec John... Il n'allait pas falloir que cela devienne récurrent. "Leur adresse IP nous conduira peut-être à... des blogs, forums ou sites internet qu'ils pourraient avoir en commun."

Je ne peux empêcher de sauter brusquement sur place. "John. Tu n'es peut-être pas ce que l'on appelle une lumière mais pour ce qui est de la transmettre, tu es imbattable !"