Ce chapitre m'a pris la tête, j'y ai passé un temps infini, et je ne suis plus capable d'avoir un avis objectif sur la question, donc je le poste. Deux avertissements : 1) bien que je ne pense pas que la scène soit vraiment angst, il y a quand même des références aux tendances "suicidaires" de Spock (je vous avais prévenu que ça allait devenir moins fun) et 2) les explications sur le passé de Spock et l'OC que j'ai imaginé sont complètement non-canon, évidemment (et assez mélodramatiques, j'en ai peur). J'espère ne pas vous perdre en route à cause de ces deux choses.
Un grand merci à Sentinelle pour ses explications sur la médecine asiatique et sa relecture de la fin du chapitre !
Chapitre 10 ter – Confessions
- Je pense qu'il vaudrait mieux que vous alliez à l'infirmerie.
McCoy s'attendait bien à un refus, une protestation, une fin de non-recevoir, mais certainement pas au regard alarmé qui passa dans les yeux du premier officier.
- Non, dit-il simplement en se raidissant imperceptiblement.
D'accord. Ça n'allait pas être facile.
D'un autre côté, depuis quand Spock lui rendait-il les choses faciles ?
De toute façon, il n'avait ni l'envie ni l'énergie de traîner le premier officier jusqu'à l'infirmerie, aussi se contenta-t-il de le guider jusqu'à son lit. Spock se laissa faire, non sans jeter de fréquents coups d'œil méfiants au médecin, comme si ce dernier allait profiter d'une seconde d'inattention pour l'assassiner. Sans rien dire, McCoy alla chercher deux oreillers supplémentaires pour surélever la tête du malade et lui permettre de respirer plus facilement, puis il l'installa de son mieux (tout en pensant que si quiconque apprenait qu'il avait… bordé le commandant de l'Enterprise dans son lit, il lui faudrait immédiatement le mettre sous sédatif, et ce jusqu'à ce qu'il ait trouvé le moyen d'effacer sa mémoire). Pendant tout ce temps, Spock resta silencieux et parfaitement immobile, mais ses yeux suivaient les moindres mouvements du médecin.
Ce dernier hésita un instant, puis traîna la chaise de bureau et l'installa près du lit du Vulcain, qui poussa un soupir presque imperceptible – soupir que Bones, en s'affalant sur la chaise, interpréta, à tort peut-être, comme du soulagement.
- Quel est le problème ? demanda-t-il tout en sortant de nouveau son tricordeur. Vous pensiez que j'allais partir et vous laisser ? C'est mal me connaître. Vous devriez pourtant savoir qu'il est très difficile de se débarrasser de moi ! Je suis plutôt du genre crampon.
Spock ne répondit rien, mais le médecin vit très nettement ses épaules se relâcher, sa mâchoire se détendre, et il comprit qu'il avait vu juste.
Il jeta un coup d'œil subreptice sur son tricordeur, qui venait d'afficher les constantes du patient, et resta un instant figé sur le « 37,7°C » qui semblait le narguer. 37,7°C ? Merde. La température du Vulcain n'avait pas bougé d'un dixième de degré malgré les antipyrétiques administrés – le médecin vérifia rapidement l'heure – près de cinquante minutes auparavant. Normalement, le cocktail de médicaments qu'il avait préparé pour Spock aurait dû commencer à faire effet – et pourtant, le malade ne donnait pas, ne serait-ce que vaguement, l'impression d'aller mieux.
Il se força à chasser la panique et à réfléchir logiquement. (Après tout, quoi qu'en pensât le premier officier, il était médecin, et les médecins étaient des scientifiques, utilisant des raisonnements inductifs et déductifs.) La seule et unique fois où il avait vu Spock fiévreux, le problème était circonscrit, localisé, et le système immunitaire du Vulcain avait immédiatement localisé l'infection et lutté contre elle, en se concentrant uniquement sur l'endroit où elle avait pris place. La fièvre n'avait été que la réaction humaine à ce problème, et Spock avait été capable de la tenir pour négligeable, comme il était capable de mettre de côté la douleur. Aujourd'hui, cependant, le problème était différent : le virus s'était installé dans tout le corps du malade, et le côté vulcain de Spock, qui n'était pas programmé pour lutter contre une infection généralisée (puisque le virus aurait dû être neutralisé avant d'avoir le temps de prendre ses aises), ne savait pas comment réagir, parce qu'il ignorait où concentrer ses efforts. Son « autre moitié » avait donc pris le relais, réagissant de façon typiquement humaine, en augmentant la température du corps et en submergeant totalement sa partie vulcaine.
Le raisonnement se tenait, et expliquait en partie le fait que Spock fût terrassé par une fièvre contre laquelle, en temps normal, il aurait pu lutter relativement facilement. Il n'expliquait en revanche absolument pas pour quelle raison les antipyrétiques ne faisaient pas effet, et ne proposait pas de solution au problème.
Merci, la logique. Franchement, si c'est à ça que ça sert…
- Spock, je… je ne sais pas quoi faire, avoua Leonard en fermant les yeux, découragé. Rien n'a l'air de fonctionner sur vous, à part ce que je vous ai donné pour le mal de tête. Je suis… je nage un peu.
- Vous semblez inquiet, fit remarquer Spock (et il semblait presque surpris par ce constat, cet imbécile). Puis-je vous demander pour quelle raison ?
McCoy leva un sourcil dans une imitation acceptable du premier officier.
- Vous vous rendez compte qu'une température à presque 38°C malgré des antipyrétiques n'a rien d'anodin pour un Vulcain ? Votre fièvre est trop élevée, elle dure trop longtemps, elle vous affecte trop. Je ne sais pas quels peuvent être les risques, notamment au niveau cérébral.
- J'ai survécu à une fièvre de 39,7°C. Sans séquelles. Ne vous inquiétez pas.
Le médecin se mordit les lèvres.
- Non, rectifia-t-il, vous n'avez jamais atteint cette température. Ce n'est pas possible.
- Les guérisseurs n'y croyaient pas non plus – et pourtant, je vous assure que c'est vrai. J'ai passé une semaine dans le coma, mais j'ai survécu.
- Vous délirez, soupira Bones qui se voyait revenu au point de départ et cherchait désespérément une solution qui, probablement, n'existait pas. Vous n'avez jamais…
Il s'interrompit brusquement. Les guérisseurs ?
- Vous voulez dire… sur Vulcain ?
- Oui.
McCoy se redressa instantanément, sens professionnels en alerte. Il savait depuis longtemps que Spock lui cachait beaucoup de choses sur ses antécédents médicaux – mais il n'avait jamais rien lâché, malgré la ténacité dont le médecin avait fait preuve à de multiples reprises. Ce n'était pas de sa part une curiosité malsaine ou déplacée, mais le besoin professionnel d'en savoir davantage. Un détail sur les particularités anatomiques du premier officier pouvait peut-être lui sauver la vie dans un moment critique. Si Bones savait exactement quel geste faire, quelle technique médicale utiliser, quel médicament administrer…
- Vous m'avez dit, pas plus tard qu'hier, que vous n'aviez jamais été malade auparavant. Ni sur Vulcain, ni ailleurs. Alors, que s'est-il passé ? Vous avez eu un accident ? Vous avez été blessé ?
Sa conscience lui reprochait de soutirer des informations à un patient de façon aussi peu professionnelle, en profitant d'un moment de faiblesse de son patient – mais son intuition lui soufflait que ce que Spock s'apprêtait à lui raconter était plus important que ses scrupules. Le moment était venu d'enfin jeter un coup d'œil dans le dossier médical vulcain du commandant de l'Enterprise.
- Il y a eu… un accident en effet. Je n'ai cependant pas été blessé physiquement.
Le ton de Spock changea légèrement. C'était subtil, presque imperceptible, mais, pour un médecin entraîné comme l'était McCoy, l'inflexion était évidente. Le psychologue qui dormait en lui depuis des années (après tout, il avait longuement hésité entre cette spécialité et la chirurgie, et avait obtenu un diplôme dans ces deux disciplines) se réveilla soudain.
- Physiquement ? répéta-t-il d'une voix qu'il s'efforça de rendre neutre. Cela signifie-t-il que vous avez été blessé… mentalement ?
Il n'osa pas dire émotionnellement, mais il savait que Spock comprendrait le sous-entendu. Le Vulcain paraissait parfaitement calme, mais Leonard voyait distinctement trembler, au fond de ses yeux, un désespoir tellement intense qu'il en eut le souffle coupé. Il n'était pas certain que son patient fût totalement lucide, ni même qu'il le reconnût, mais il eut l'impression qu'une fenêtre s'était brusquement ouverte sur l'inconscient de Spock, cette masse sombre de sentiments qu'il avait cherché à enterrer sous des couches et des couches de discipline, de méditation, d'impassibilité, d'idéal vulcain.
Mais, aussi loin qu'on les cache, aussi profond qu'on les enfouisse, les pulsions et les souvenirs refont toujours surface, Bones ne le savait que trop bien.
- Mes boucliers mentaux se sont effondrés brutalement, répondit le premier officier après une minute de silence, que le médecin se garda bien de rompre. Les guérisseurs pensent que ma moitié humaine a compensé comme elle a pu, avec la seule protection dont elle était capable, en haussant rapidement ma température jusqu'à son extrême limite.
- Ca me semble cohérent, acquiesça Bones, choisissant prudemment de mettre de côté la question de l'effondrement des boucliers (il ne savait même pas qu'une telle chose était possible). Comment êtes-vous sorti de votre coma ? La fièvre a fini par tomber toute seule ? Les guérisseurs ont fait quelque chose ? Nous pourrions utiliser la même technique maintenant pour faire baisser votre température.
- Je ne sais pas, répondit le Vulcain en toussant. Je ne me souviens pas de cette semaine.
McCoy se sentit de nouveau découragé. Il avait espéré… Il était prêt à n'importe quoi pour venir en aide à son patient. Si les guérisseurs avaient utilisé des médicaments qu'il ne connaissait pas, il contacterait la Nouvelle Vulcain pour essayer d'en obtenir la formule. S'ils avaient fait appel à une autre forme de médecine, ou à un rituel étrange, il les imiterait. S'ils étaient entrés dans son esprit… bien sûr, cela pouvait poser problème, mais il pouvait toujours demander de l'aide à un Vulcain, même s'il devait aller le chercher à l'autre bout de la galaxie et le traîner jusqu'au vaisseau par la peau des fesses. Ce qu'il voulait, c'était une réponse. N'importe laquelle. L'ignorance, l'impuissance le rendaient malade.
- Faites un effort, insista-t-il. Qu'avez-vous ressenti lorsque vous êtes revenu à vous ? Cela pourrait nous donner une indication sur la façon dont…
- J'avais mal au dos, l'interrompit Spock. Et je me souviens d'avoir éprouvé… une violente colère.
- Oh, commenta Bones très intelligemment (il ne s'attendait pas à cette dernière remarque – généralement, Spock n'avouait pas si facilement ses sentiments). Pourquoi ?
- Parce que… je ne souhaitais pas revenir.
Leonard se figea et un frisson glacé parcourut son corps.
- Pas revenir où ? demanda-t-il, espérant avoir mal compris.
- Je ne voulais pas me réveiller, explicita le Vulcain. Je ne voulais plus… vivre.
McCoy oublia momentanément le but premier de son interrogatoire. Il ne pouvait pas laisser passer un aveu pareil. Le médecin en chef avait déjà, à plusieurs reprises, soupçonné des tendances sinon suicidaires, du moins désespérées, chez le premier officier. Il savait que plusieurs Vulcains s'étaient donné la mort après la destruction de leur planète, et il avait pour cette raison surveillé Spock de très, très près, et ce malgré leurs dissensions fréquentes, lors de leurs premiers mois sur le vaisseau. Il y avait eu Adenia. Il y avait eu Ophiucus. Il y avait eu Nibiru. Il y avait eu San Francisco.* Autant de doutes semés dans l'esprit du psychologue qu'il était. Il avait même eu une petite conversation avec le Vulcain à ce propos – conversation que ce dernier avait poliment et habilement détournée, comme à son habitude lorsque le sujet abordé ne lui convenait pas.
- Pourquoi ? demanda doucement Bones.
Spock, dents serrées, se mura dans le silence. Il tremblait de la tête aux pieds.
Et, soudain, McCoy comprit.
Vous êtes venu vous occuper du corps ?
- Vous avez… perdu quelqu'un, murmura-t-il.
Ce n'était pas une question, juste un constat – et Spock pressa ses mains contre ses paupières, comme s'il avait eu le pouvoir, par ce geste, d'établir une barrière protectrice entre lui et une réalité insoutenable.
Elle est morte et je suis resté tout seul.
Bones en était arrivé à la conclusion logique que Spock parlait de sa mère, mais…
Et elle n'a jamais vu l'océan.
Amanda Grayson avait vécu sur Terre et était ensuite allée à San Francisco rendre visite à son fils à deux reprises, Bones le savait. Elle avait donc vu l'océan. La destruction de sa planète natale et la mort de sa mère avaient été évidemment un choc atroce pour Spock, mais il y avait eu autre chose. Avant. Quelque chose de plus lointain. Peut-être de plus viscéral. Est-ce qu'un deuil pouvait expliquer le soudain effondrement des barrières mentales d'un Vulcain ? McCoy l'ignorait, mais il imaginait que c'était ce qui était arrivé à Spock.
- Oui, murmura ce dernier d'une voix tremblante. Lors de l'accident. J'étais là. Le jour de mes seize ans. J'étais là, répéta-t-il, un peu plus fort.
Le médecin déglutit péniblement. « Le jour de mes seize ans » résonnait dans ses oreilles. La date de naissance du premier officier avait toujours été un sujet de plaisanterie à bord de l'Enterprise – il avait toujours refusé de la communiquer à qui que ce soit (Nyota était peut-être au courant, sans certitude). Les officiers supérieurs avaient parfois insisté auprès de Spock, un peu lourdement, pour qu'il la leur révèle. Il se contentait de dire non, poliment mais fermement. Rien dans son attitude n'avait jamais laissé entendre que cette date n'évoquait pas de bons souvenirs.
- Je suis désolé, Spock, vraiment désolé, murmura-t-il – et comme ces mots lui semblaient faibles et pauvres, incapables d'exprimer ce qu'il éprouvait en ce moment…
Le premier officier ouvrit brutalement les yeux et le fixa avec une intensité qui le mit mal à l'aise.
- Ce n'est pas logique. Vous n'avez pas à être désolé. Ce n'est pas de votre faute.
Merde. La légère insistance sur le « votre » amena McCoy à se demander à quel point la culpabilité du survivant avait eu son rôle à jouer dans le caractère de Spock et sa tendance à jouer les martyres. Il ne s'attendait certainement pas à cette conversation lorsqu'il avait demandé au Vulcain s'il avait été « blessé mentalement », et ces révélations fortuites amenaient avec elles leur lot de problèmes (comme s'ils n'en avaient pas suffisamment en ce moment !), si bien qu'il n'hésita pas un instant à poser la question logique qui s'imposait :
- Vous avez suivi une thérapie suite à ce traumatisme ?
- Il n'existe pas de tels traitements sur Vulcain. Nous avons… une autre façon de gérer la douleur.
Merde. Merde. Et merde.
Donc, pour résumer, Spock avait assisté, à l'âge de seize ans, à la mort d'une personne suffisamment proche de lui pour que ses boucliers mentaux s'effondrent totalement. Et personne n'avait jugé utile de l'emmener voir un psy. Personne n'avait pensé qu'il était à moitié humain et que, quelle que soit la façon dont les Vulcains « géraient la douleur », un adolescent avait besoin d'aide pour faire face à la perte et au deuil – pour se reconstruire, tout simplement.
- Saviez-vous que beaucoup de Vulcains se sont suicidés, après la destruction de la planète, parce qu'ils n'ont pas supporté la rupture brutale des liens mentaux qu'ils partageaient avec leurs proches ?
La façon dont Spock parlait à présent, de façon saccadée, inquiéta le médecin. Les mots semblaient se précipiter à l'extérieur, rauques et douloureux, comme s'il les avait trop longtemps contenus, et qu'ils n'attendaient, depuis des années, qu'une occasion pour sortir.
- Savez-vous pourquoi j'ai été moins affecté que la plupart d'entre eux ?
La voix du Vulcain était presque hystérique à présent. McCoy jura et jeta un coup d'œil au tricordeur.
- Parce que ça m'était déjà arrivé. Le jour de mes seize ans.
Rythme cardiaque 290 battements par minute. Pression sanguine 120/40. Température 38,1°C.
Bones fouilla en hâte dans son kit d'urgence, en sortit une seringue pour diminuer la pression sanguine et la vida d'un geste précis dans le bras du patient, puis, s'asseyant sur le bord du lit, il empoigna le premier officier par les épaules et le força à s'asseoir.
- Suivez ma respiration, intima-t-il en voyant que le Vulcain était (pour couronner le tout) en train d'hyperventiler. Concentrez-vous, Spock ! Vous pouvez faire mieux que ça. Inspirez… expirez. Voilà, c'est ça. Encore.
Le Vulcain agrippa les manches du médecin et resserra les doigts comme s'il s'agissait de son seul point d'ancrage dans la réalité. Leonard ne put s'empêcher de grimacer de douleur (Spock, même complètement abruti par la fièvre, avait une force largement supérieure à la sienne), mais il n'essaya pas de se soustraire à l'étreinte.
- Je ne pars pas, je reste là, dit-il calmement (parfois, il était lui-même étonné du sang-froid dont il parvenait à faire preuve dans des situations merdiques comme celle-là, alors qu'au fond de lui, il avait envie de hurler). Vous êtes en train de faire une crise de panique, et ça n'a rien de grave – mais ça ne passera pas si vous ne respirez pas.
Bones n'aurait su dire si le sens des mots parvenait à la conscience du premier officier, mais, petit à petit, sa respiration ralentit, son rythme cardiaque revint progressivement à la normale et ses doigts se décrispèrent sur les avant-bras du médecin. Ce dernier était déjà en train d'envisager la suite des opérations. Appeler l'infirmerie pour demander de l'aide, emmener Spock au bassin qui lui servait pour les soins des Ranniens, lui faire prendre un bain tiède – il ne voyait plus que cette solution pour faire baisser la fièvre. Après tout, il était un médecin de campagne. Du moins était-ce ce qu'il aurait dû devenir, après ses dix années d'études, si son divorce ne l'avait pas poussé à s'engager dans Starfleet, à tout laisser derrière lui, à essayer de recommencer. Il connaissait pas mal de remèdes de grand-mère. Lorsque les médicaments étaient inefficaces, il restait toujours d'autres possibilités…
Il s'immobilisa soudain. J'avais mal au dos, avait dit Spock lorsque Bones lui avait demandé ce qu'il avait ressenti à son réveil, sur Vulcain. Est-ce que, par hasard…
- Mettez-vous sur le ventre, ordonna-t-il au premier officier, qui cligna des yeux comme s'il ne comprenait pas la requête.
McCoy repoussa le malade en position allongée et lui arracha plutôt qu'il ne lui enleva son t-shirt (et tant pis pour l'éventuel contact télépathique, ils n'en étaient plus à ça près), puis il alla droit à la salle de bains chercher la deuxième serviette qui pendait près de la porte.
- Ça ne va pas spécialement être agréable, mais bon, c'est efficace.
Du moins, sur les humains, pensa-t-il en commençant à frotter doucement le dos du patient de haut en bas avec la serviette. Mais, s'il ne se trompait pas, c'était ainsi que les guérisseurs vulcains s'y étaient pris avec Spock. Après tout, les Vulcains étaient une espèce éminemment kinesthésique et l'emploi de massages dans leurs pratiques médicales ne semblait pas incongru.
Leonard était en quatrième année de médecine lorsqu'il avait rencontré le docteur Pham Ngoc Loan** – cela faisait donc… onze ans. Il revoyait cette extraordinaire vieille dame, toute menue mais pleine d'une énergie extraordinaire, lui expliquer sa conception de la médecine, sourire aux bêtises que le jeune homme qu'il était alors ne manquait pas de faire, et lui montrer, patiemment, des dizaines de fois s'il le fallait, le bon geste, jusqu'à ce qu'il fût capable de l'exécuter à son tour. Elle ne se contentait jamais des machines et des médicaments, ni pour établir un diagnostic, ni pour soigner ses patients – Bones avait été largement influencé par cette conception originale, dans un vingt-troisième siècle où la technique paraissait infaillible. Loan, tout comme lui, privilégiait l'humain. En revanche, il s'était montré à plusieurs reprises plus que dubitatif face à la médecine traditionnelle qu'elle employait parfois, lorsque les médicaments s'étaient avérés inefficaces, et n'avait pas toujours prêté attention à ce qu'elle lui avait expliqué.
Il le regrettait maintenant, et, fermant les yeux, essaya de rappeler à sa mémoire les gestes à effectuer, cette technique si particulières de frictions dorsales qui, selon la Vietnamienne, permettait de faire baisser la fièvre de manière significative. Il revoyait les vieilles mains usées passer et repasser sans faiblir le long de la colonne vertébrale du patient, appuyant sur certains points névralgiques… Il massa plus fort le dos du Vulcain, tombant dans une routine médicale qui ressemblait assez à un état second – cette sensation d'avoir trouvé le mouvement juste, la pression adéquate, le geste approprié…
Après quelques minutes de cet exercice, il était en nage – la chaleur infernale de la pièce n'aidait certainement pas, mais la technique était épuisante en elle-même, pour le médecin comme pour le patient. Spock avait gémi à plusieurs reprises, et même essayé de se dégager de la poigne du médecin, mais ce dernier avait réussi à le maintenir allongé.
- Température, 26°C, murmura-t-il en se passant une main sur le front.
La fournaise retomba à un niveau acceptable et McCoy reprit ses frictions. Il se sentait lui-même apaisé par ce va-et-vient régulier, malgré la fatigue et les crampes qui commençaient à se faire sentir dans ses mains. Le corps de Spock se détendait progressivement sous ses doigts, et lorsque la sueur finit enfin par couler le long de la peau du Vulcain, il ne put s'empêcher de sourire victorieusement. La fièvre était – enfin – en train de baisser.
Le médecin, tout en essuyant le dos, les bras et les aisselles du Vulcain avec la serviette, remercia silencieusement la vieille Loan de tout son cœur.
- Docteur McCoy ? Que…
Le premier officier fut interrompu par une quinte de toux et, pendant qu'il reprenait haleine, Bones posa la serviette sur la table de nuit et poussa un soupir à mi-chemin entre le soulagement et l'épuisement. Sentant l'adrénaline refluer lentement, il ferma les yeux et se laissa retomber sur la chaise, tenté par une sieste immédiate. Il était trempé de sueur, de la racine des cheveux jusqu'au bout des doigts de pieds, et respirait avec difficulté.
Par un immense effort de volonté, il ouvrit les paupières pour voir Spock se redresser sur un coude et se retourner dans le lit. Il semblait surpris de voir le médecin dans ses quartiers, et Leonard réalisa que, depuis qu'il était entré dans la pièce, le Vulcain n'avait pas eu une minute de réelle lucidité.
Ce qui, en un sens, l'arrangeait, car il ne se sentait pas le courage d'expliquer l'heure et demie plus qu'éprouvante qu'il venait de passer au chevet de son patient, ni d'affronter les conséquences des révélations du premier officier. Du moins, pas maintenant. Il savait qu'il devrait, tôt ou tard, aborder le sujet avec Spock, mais pas maintenant.
- Que s'est-il… Que s'est-il passé ?
La voix du Vulcain était encore rauque, cassée par la toux, mais parfaitement lucide. McCoy se leva, essuya le torse du premier officier avec la serviette, et remonta les draps, trop fatigué pour aider le patient à remettre son t-shirt.
- Vous avez toujours froid ? demanda-t-il en guise de réponse.
Le malade secoua la tête négativement. Ses yeux se fermaient d'eux-mêmes, et Bones se dit qu'avec un peu de chance, Spock serait endormi avant d'avoir eu le temps de poser des questions sur ce qui s'était passé pendant la nuit.
- Bien. C'est bien. Vous vous sentez capable de boire un peu ? ajouta le médecin en lui tendant le verre d'eau posé sur la table.
Spock le prit sans un mot et le vida avec une légère grimace, pendant que McCoy reprenait son tricordeur et constatait avec soulagement qu'il indiquait 37,2°C. C'était mieux – encore très haut, bien trop haut pour Spock, mais incontestablement mieux.
- Maintenant, essayez de dormir. Si quelque chose ne va pas, n'importe quoi, appelez-moi, je vais rester un peu.
- Docteur, je vous suis reconnaissant de ce que vous avez fait pour moi, mais je vais bien maintenant. Vous pouvez retourner dans vos quartiers pour vous reposer.
Et voilà, le retour du vulcanisme (même si le mot n'existait pas, McCoy avait une définition toute prête : attitude paradoxale, à la fois logique et stupide) dans toute sa splendeur. Bones soupira pour la dix millième fois depuis le début de cette journée pourrie.
- Non, vous ne pouvez pas dire que vous allez « bien ». Parce que vous n'allez pas bien. Du tout. Et tant que votre température n'est pas descendue à 36°C, je ne pars pas d'ici, c'est clair ? Spock ? Spock ?
Il n'obtint pas de réponse. Le Vulcain s'était endormi, épuisé par le virus, la fièvre, le massage, ou les trois à la fois.
Espèce d'ingrat au sang vert.
* Les événements sur Adenia et Ophiucus sont complètement non-canons et n'existent que dans ma tête ; Nibiru est la planète que l'on voit au début de Into darkness (avec l'épisode du volcan, qui me pousse à penser que Spock a vraiment des tendances suicidaires, parce que franchement, ce plan est complètement insensé) ; et pour la référence à San Francisco, c'est à moitié dans ma tête à moitié canon (après tout, Spock va bel et bien courir après Khan et se battre avec lui - l'idée qu'il ne prévienne personne après avoir eu le crâne à moitié broyé est la partie non-canon).
** Loan veut dire "phénix" en vietnamien - outre qu'il s'agit du prénom d'une de mes plus proches amies, je trouvais ça approprié.
