Chapitre 14 : Voyage

Emma promena son doigt le long de la corde. Elle sentait les vibrations dans le fil en réaction à sa peau rugueuse. À part un peu d'usure à l'endroit où elle encochait les flèches, elle avait encore l'air en parfait état. C'était vrai, elle n'avait pas beaucoup chassé au printemps, un des avantages à avoir habité chez Einar et Hildegarde et à avoir profité des repas servis tout prêts à table, et en conséquence elle n'avait pas beaucoup usé son arc. C'était parfait, ainsi elle estimait que la corde, la partie la plus chère et la plus sensible de tout l'équipement, tiendrait encore tout l'hiver.

Satisfaite, elle reposa l'arme sur ses genoux et passa ses mains sur le bois courbe. Elle n'avait pas à dire, pensait-elle avec nostalgie, cet instrument lui avait rendu bien des services. Elle se souvenait encore de ses débuts, quand Henry lui apprenait ou quelques semaines après qu'il l'ait laissée seule avec ce cadeau sur les bras. Elle se rappelait comment elle s'était débattue avec l'arc trop long, trop grand, comment elle était crispée quand elle essayait de trouver un moyen de tout tenir en place et de lever bien haut son coude et de tirer assez fort sur la corde. Depuis, elle avait grandi jusqu'à ce que l'arc lui paraisse être juste à la bonne taille et jusqu'à ce qu'elle ne sente plus son poids sur son bras quand elle restait de longues minutes armée et aux aguets alors qu'elle chassait des lièvres.

Vraiment, encocher une flèche et tirer étaient devenus des gestes tellement naturels et inconscients pour elle, elle ne pensait pas assez souvent à tout ce qu'elle devait à cet arc. Ses doigts continuaient leur inspection. L'extrémité de la lanière de cuir qu'elle avait entourée sur le manche, là où elle l'empoignait, s'était défaite. Tendrement, presque, elle la remit sous les autres torsades. Elle aurait peut-être dû remercier Henry, la veille, pour son cadeau. Il n'avait sans doute pas soupçonné, au moment où il le lui avait donné, à quel point ça allait lui être utile. Elle soupira alors qu'elle renversait sa tête en arrière pour s'appuyer sur son dossier chaud. Ils avaient parlé brièvement du tir à l'arc, la nuit dernière, mais le sujet de la conversation s'en était vite éloigné. La couleur du ciel entre les branches, d'un orangé déjà bien avancé, poussa ses songes un instant de côté. Elle ne s'était pas rendue compte que tant de temps était passé.

– Toothless, appela-t-elle.

Elle passa son bras derrière elle et alla secouer son épaule. Il lui répondit par un souffle d'air chaud.

– Il est temps de repartir, mon grand. Je croyais que tu étais impatient.

Il ouvrit un œil, regarda le ciel et hocha légèrement la tête. Emma se leva. Elle posa l'arc à côte de son carcan qu'elle venait de nettoyer et prit une vue d'ensemble de leur campement. Il n'y avait pas grand-chose à ranger, ils avaient à peine défait leurs sacs la veille. Pendant que Toothless se levait derrière elle et allait piétiner les braises du feu qu'elle avait allumé aux petites heures du matin pour se réchauffer, elle alla ramasser ses quelques vêtements mis à sécher sur des branches et commença à les plier.

Bientôt, elle était repartie dans ses rêveries. Elle pensait à ce qu'Henry devait être en train de faire en ce moment. Avait-il encore du travail ? Ou bien se tenait-il devant l'auberge des trois mâts en repensant à la soirée qu'ils avaient passée ? Peut-être qu'il était plutôt allé s'assoir juste au-dessus de la proue, la 'meilleure place' comme il lui avait dit, et qu'il pensait, comme elle, à ce qu'elle devait être en train de faire, et si elle était déjà repartie, et si elle était déjà loin. Elle soupira, plus douloureusement cette fois. Pour la centième fois de la journée, elle se rejoua la scène.

Elle se souvenait du moment, c'était de longues minutes après qu'ils aient prononcé leurs dernière paroles. Henry s'endormais. Ses yeux étaient fermés, sa tête était penchée en avant et ses mèches désordonnées tombaient sur ses paupières. Elle, elle avait eu envie de partir. La nuit touchait à sa fin, elle le sentait, même si le ciel ne s'était pas encore éclaircit, et elle voulait retourner auprès de Toothless. Elle avait essayé de se lever, très silencieusement. Elle n'avait pas voulu le réveiller, elle avait voulu le laisser là pour que, peut-être, il soit tiré du sommeil doucement par le soleil qui se lève. Mais dès qu'elle avait bougé sa main pour venir s'appuyer sur les planches à côté de sa cuisse et se pousser debout, il avait relevé la tête et s'était tourné vers elle.

– Tu t'en vas ?

Elle s'était arrêtée, accroupie à côté de lui.

– Oui, avait-elle chuchoté d'une voix apaisante comme à un enfant qu'on rassure pour qu'il se calme et se rendorme tout de suite. La nuit est finie. Toi aussi tu devrais aller te coucher, tu allais t'endormir.

Il s'était frotté les yeux.

– Non, tu ne peux pas partir déjà. On a encore plein de choses à se dire.

Elle avait pincé ses lèvres, un peu coupable. C'était vrai, elle avait à peine eut le temps d'apprendre ce que lui il avait fait ces dernières années, elle avait été trop occupée à parler d'elle. Mais un élan la poussait. Pendant les deux dernières semaines en France, elle avait pris un rythme et maintenant une seule soirée à rester au même endroit, à ne pas bouger, à ne pas voir les terres grises ou bleutées défiler sous elle, à ne pas s'endormir en calculant dans sa tête combien elle s'était rapproché du nord, une seule soirée restée à terre l'avait rendue étrangement agitée. C'était pire à mesure que les heures du petit matin, celles où elle et Toothless avançaient le plus d'habitude, se rapprochaient. Elle avait eu besoin de retourner auprès de son dragon, c'était leur heure.

– Je suis désolée, Henry, je dois y aller.

– Mais tu seras là demain, n'est-ce pas ? avait-il persisté. Demain soir on se retrouvera comme ce soir ! Au même endroit, à la même heure !

Elle avait secoué la tête.

– Non, je serai repartie demain. Il faut que j'avance, Henry. J'ai pris la décision de retourner à mon village, je ne trainerais pas en chemin.

– Mais…

Il avait eu l'air un peu perdu.

– Quand est-ce que je te reverrais alors ?

Elle avait haussé les épaules.

– Je ne sais pas. Le hasard nous as déjà placés sur la même route deux fois, peut-être qu'il le refera une troisième fois.

– Je ne fais pas confiance au hasard, avait-il contré en secouant la tête. Je trouverais un moyen de revenir te voir à Berk. Je convaincrai mon oncle de reprendre le commerce avec le Nord, je me fiche de ce qu'il peut me dire sur l'état de l'océan au-delà des îles Shetland…

Sa détermination l'avait fait rire.

– Non. Vous étiez perdus la première fois que vous avez débarqué sur Berk, vous ne retrouverez pas le chemin. Plutôt, c'est moi qui reviendrais te voir, un jour, dans un port d'Angleterre, peut-être.

Elle lui avait souri mais il était resté sérieux et grave.

– C'est un au revoir, alors ?

– Oui. Au revoir, Henry.

– Au revoir, Emma.

Et sur un dernier hochement de tête, elle s'était relevée et elle était passée sous la voile baissée qui séparait ce petit coin à la proue du reste du navire. Elle était repartie, d'un pas léger, inspirant à plein poumons l'air frais et clair de la partie la plus désertée de la nuit, celle où même les plus récalcitrants avaient succombé mais où même les plus zélés n'avaient pas encore réussit à se lever.

Bien sûr, ils n'étaient pas repartis la veille. Quand Emma était revenue à leur campement, après avoir cherché son chemin entre les arbres dans le noir complet, Toothless était réveillé et il l'attendait mais l'heure propice était passée et ils n'auraient de toute façon pas pu tout remballer dans cette noirceur, cela aurait plus ressemblé à une fuite précipitée qu'à un envol. Toothless s'était contenté de faire une place à Emma à ses côtés et elle était venue s'y allonger sans un mot. Elle ne s'était endormie que des heures plus tard quand la lumière diffuse éclairait les feuilles plus hautes et les dissociaient les unes des autres parmi la masse vert sombre.

Emma s'agenouilla à côté de sa deuxième besace et s'appuya de tout son poids pour y faire entrer son vieux pantalon de rechange. Elle ne savait pas comment elle s'était débrouillée, rien ne rentrait. Pourtant il y avait de la place pour tout, elle le savait ! Toothless vint appuyer sa large tête plate sur le sac pendant qu'Emma se débattait avec les boucles de la fermeture.

– Merci, mon grand.

Elle le caressa sous les oreilles tout en s'appuyant sur son front pour se relever.

Ce soir, ils repartiraient sans regrets et sans regarder en arrière. Ce n'était pas la fin d'une étape mais le début d'un tout nouveau tronçon de route. Après s'être réveillé, au point culminant du soleil, Emma s'était bien dit qu'elle pourrait retourner en ville, qu'elle pourrait aller trouver Henry sur le port et lui dire qu'elle n'était pas encore partie et qu'ils avaient quelques heures devant eux. Puis elle avait chassé l'idée. Qu'est-ce que ça leur apporterait ? Il valait mieux rester sur leur au revoir en demi-teinte mais plein d'espoir et elle, elle avait bien plus envie de passer ses quelques heures de soleil allongée dans l'herbe à ressortir ses vieilles cartes usée, presque effacées, de l'Angleterre, celles qui dormaient au fond d'une poche de son sac depuis un an, et tracer avec ses doigts le chemin qui les mèneraient jusqu'à Marlborough, Gloucester, l'ouest de Midlands et enfin le pied de la chaîne de Pennines.

– Tout est prêt ? lança-t-elle en se tournant vers Toothless.

Elle fit l'inventaire sur ses doigts. Elle portait son arc, son carcan et un petit sac en bandoulière rempli de nourriture, Toothless portait les deux autres sacs, sa selle et son harnais solidement fixés. Ils n'avaient quasiment rien avec eux de toute façon, il aurait été difficile d'oublier quelque chose.

– On est tout bon ! s'exclama-t-elle et Toothless célébra le moment en tirant son cou en avant pour produire un petit gazouillement aigu.

– En chemin, mauvaise troupe ! dit Emma avec un grand geste du bras en avant.

Toothless partit en bondissant sur les buissons et Emma la suivit avec le sourire. Ils allaient marcher un peu pour s'éloigner de la ville, et aussi pour attendre que les étoiles se lèvent. Puis, quand il ferait assez noir, ils sortiraient de la forêt et Emma sauterait en selle. Elle glisserait ses pieds dans les pédales, elle calerait sa besace derrière elle. Et ainsi, avec leurs forces unies, chacun d'eux se sentirait décuplé, plus puissant, plus complet. Ils se pencheraient, banderaient leurs muscles pour se préparer au décollage et enfin, ce serait le début des choses sérieuses.

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Les voies romaines, beiges et bien entretenues au milieu du paysage sauvage, les vieux temples érigés sur les sources d'eaux aux bienfaits révérés tout au long de leur route au-dessus des paysages calcaires et, surtout, les kilomètres et les kilomètres de forêts de hêtre et de chêne, fraiches et denses : Emma et Toothless traversèrent les Lowlands du sud au nord dans un élan exalté. Ils avaient repris le rythme. C'était un rythme un peu moins soutenu que celui qu'ils avaient pris en France, la faute en était en partie aux magnifiques paysages qui attiraient leurs regards vers le bas et à Emma qui voulait s'arrêter pour cueillir les myrtilles tardives aux abords des bois pendant que Toothless se roulait dans les parterres de fleurs entre les troncs lisses, mais ils avançaient. Toutes les nuits, Emma montait en selle, tous les matins, elle s'endormait épuisée par le grand air. Tous les midis, elle se réveillait dépaysée et la tête dans les nuages, vers les prochains kilomètres, et tous les soirs, avec impatience, elle jetait ses sacs intouchés sur le dos de Toothless et l'entrainait toujours plus avant.

Il y avait quelque chose dans ce rythme du voyage. Ils passaient des heures à faire la même chose, c'est-à-dire planer, chercher le bon courant d'air, ou mettre un pied devant l'autre, et certains auraient pu appeler cela monotone mais cela ne l'était pas. C'était simple, sans aucun doute, mais étrangement satisfaisant. Laissés des heures en silence, avec la seule compagnie de leurs pensées, Emma avait pourtant l'impression que sa tête était plus vide quand elle voyageait. C'était peut-être le mouvement qui l'empêchait de rester fixée trop longtemps sur un seul problème ou bien les objectifs sur lesquels elle pouvait toujours se reposer quand elle s'enfonçait trop profondément sous la surface. Plusieurs fois par nuit, et le jour aussi, elle ressortait sa carte, juste pour le plaisir de voir où ils en étaient et de dessiner des petites croix là où ils étaient passés. Le croisement de la route de Portsmouth avec celle de Bath, le sommet de la colline de Mount Traven, et, dans quelques kilomètres, le petit village de Cocketreel. Ainsi, elle avait toujours quelque chose à faire mais c'était des objectifs simples, des objectifs qu'elle était sûre de réussir simplement en levant le camp au crépuscule.

Le chemin était rendu d'autant plus agréable par le temps radieux. Après avoir essuyé quelques jours de pluie au tout début, comme un message de bienvenu attentionné de la part du climat anglais, un magnifique soleil automnal s'était levé et avait brillé sur eux pendant plus d'une semaine. Le temps hésitait encore entre les deux versants, d'un côté la douceur des soirées et des nuits d'été accompagnée d'une brise tiède aux parfums lourds et de l'autre côté la fraicheur des matins hivernaux et la rosée brillante et bleutée sur les pelouses, mais il n'allait pas tarder à se décider pour un côté de la balance et Emma ne pouvait que regretter qu'alors ils seraient déjà trop au Nord pour pouvoir assister au spectacle de ces immenses forêts tournant progressivement à l'orangé puis au rouge.

En effet, à peine étaient-ils entrés dans la deuxième moitié du mois de septembre, Emma traça fièrement une croix plus large que les autres en plein milieu du Derbyshire. L'imprécision de son marquage n'était pas juste de la paresse, elle ne savait réellement pas où ils se trouvaient exactement. Les régions commençaient à devenir de plus en plus désertiques, et elle ne ressentait pas vraiment le besoin de faire quelques passages bas pour essayer de lire les panneaux plantés sur les talus entre deux champs ou de mettre pied à terre pour aller déchiffrer les bornes romaines à moitié cachées par les mauvaises herbes, tout ce qu'elle avait besoin de savoir c'était que droit devant elle elle commençait à voir apparaitre les reliefs des Pennines, sa voie royale qui la mènerait jusqu'à la porte de l'Ecosse.

Elle reposa son crayon avec un grand sourire et roula sur le dos pour faire face à Toothless qui faisait tranquillement sa toilette à côté d'elle.

– Qu'est-ce que tu en dis, mon grand ? demanda-t-elle. On dors la nuit complète ici et on repart demain matin, de jour ?

Toothless lécha sa patte avant sur tout son long avant de relever le museau, il eut l'air de considérer sa proposition un instant puis il vint renifler ses cheveux et lui donna aussi un grand coup de langue, sur tout le côté du visage, en déposant une bonne dose de salive sur ses cheveux.

– Pouah ! Toothless ! sursauta Emma.

Elle se releva en chancelant. Elle porta sa main à ses cheveux et la retira couverte du liquide visqueux et transparent.

– C'est bon j'ai compris ! rouspéta-t-elle. Je vais me laver !

Elle se releva et Toothless donna un coup de patte pour essayer de la rattraper et lui donner sa toilette lui-même, mais elle lui échappa en riant. Elle se pencha pour saisir rapidement un bout de drap usé dans son sac et une chemise de rechange avant de partir d'un pas sautillant en quête d'une source d'eau.

Elle était décidée. Ils avaient marché toute cette après-midi et ils n'avaient croisé aucune autre habitation que quelques cahuttes de bergers, abandonnées en cette saison. La région était suffisamment déserte. À partir de maintenant, plus besoin de se tapir sans arrêt dans les bois ou dans l'ombre d'un rocher, demain ils rejoindraient le monde du soleil, sa lumière et sa chaleur.

Emma s'imaginait déjà ce que ça allait être alors qu'elle remontait la petite colline au sommet de laquelle ils avaient déposés leurs affaires pour la nuit. La petite butte, surmontée d'un vieux chêne aux branches basses et larges, était éclairée de plein fouet dans la lumière incandescente du soleil descendant qui allait bientôt passer derrière une colline à l'ouest. Emma arriva au sommet et elle vit Toothless qui se roulait dans l'herbe un peu plus bas, ronronnant sous la caresse des rayons sur ses écailles. Elle le regarda un instant, heureuse pour lui, puis, trop aveuglée par la lumière à l'ouest, elle se tourna vers le Nord. Au loin, elle distinguait encore l'ombre grise des sommets, un impact accidenté dans ces paysages verts et vallonnés. Elle passa ses doigts, enveloppés dans le bout de drap, entre ses mèches sombres pour les sécher. Une petite brise se leva, elle glissa sur sous ses cheveux mouillés, contrastant avec la tiédeur des rayons du soleil sur son dos, et la fit frissonner. Elle sourit de plaisir.

La traversée des Pennines, à l'aller, était un des passages qui était resté le plus clairement gravé dans sa mémoire. Elle en gardait des souvenirs d'une grande liberté. C'était, quoi ? Neuf mois, dix mois après son départ ? C'était l'époque où elle avait commencé à oublier ce qui avait eu lieu à Berk. Ainsi seule au milieu de paysages qui lui rappelaient la nudité des plus hauts plateaux dans les îles de l'archipel où elle était née, elle avait commencé à voir ce voyage non plus comme l'exil dans lequel elle avait été forcée mais aussi comme la grande aventure qu'elle avait toujours rêvée d'entreprendre, un jour. Quand elle avait descendu le massif pour la première fois, c'était le printemps, une toute nouvelle année qui commençait. Les massifs de bruyère commençaient à fleurir, les ruisseaux étaient gonflés par les eaux qui descendaient des sommets encore enneigés. La vie était douce et pleine de possibilités.

Elle se détourna. Seul un petit croissant rouge sang subsistait encore au-dessus des reliefs et Toothless revenait lui aussi pour préparer sa nuit. Emma étala son épaisse cape entre les racines du chêne pour se faire une couche plus confortable. Le vent souffla plus fort. Il n'allait pas tarder à faire froid.

Mais il y avait un autre aspect à sa traversée des Pennines. Le début de son voyage, c'était aussi le début des doutes. Forcément ! À l'époque elle était encore si jeune, elle ne savait pas ce que son futur allait apporter. Elle ne se voyait pas encore passer des mois et des mois seule, à tracer son propre chemin, sans solution de sécurité si jamais quelque chose se passait mal. Elle avait peur du futur, elle avait peur du moindre faux pas et des conséquences. Il suffisait qu'elle y pense, il y avait tant de choses qui auraient pu arriver. Elle aurait pu tomber gravement malade, elle aurait pu se blesser – qui sait ? – se casser une jambe. Elle aurait pu se faire voler toutes ses maigres possessions, son arc, ses quelques pièces. Pire : Toothless aurait pu tomber malade et alors elle aurait vraiment été complètement désemparée.

À l'époque, elle avait l'impression qu'elle ne pourrait gérer aucun problème. Elle avait l'impression qu'elle ne connaissait qu'une toute petite tranche de tout l'espace des possibles du quotidien : la tranche du milieu, la moyenne, quand tout se déroulait bien et qu'on avait qu'à se faire porter. Et elle avait déjà assez de mal à rester à flot, quelques fois, quand tout était normal. Il y avait constamment des choses à penser, tout gérer, tout le temps. Il y avait toujours des réserves de viande à faire et à conserver, des provisions à manger avant qu'elles ne pourrissent au fond de son sac. Il fallait aussi qu'elle entretienne constamment le matériel de vol de Toothless. Seule au milieu de nulle part, elle n'avait plus accès aux outils, ni ne possédait l'argent, pour les réparer ou les remplacer. Il suffisait d'une toute petite déchirure dans la gaine de cuir huilée qui les protégeaient, un tout petit peu de rouille qui se forme dans les rouages fins cachés derrière pour que ça commence à gripper puis à casser. Et au milieu de tout ça il fallait encore maintenir un cap, ne pas se perdre, tout ça sans aucune carte.

Pendant longtemps ça avait été dur. Et puis la vie et le temps avait fait leur travail. Elle avait grandi. Emma s'allongea et Toothless vint la recouvrir avec une aile chaude. Elle réarrangea la besace qu'elle avait placée sous sa tête pour se faire un coussin confortable. Elle se blottit, bien au chaud. Elle avait essuyé maints problèmes, ceux qu'elle redoutait tant. Elle avait connu des périodes d'abattement, de découragement. Elle avait eu des altercations avec la population locale qui, souvent, était plus qu'inhospitalière. Elle avait rencontré des hommes aussi qui, tout au contraire, avaient été bien trop hospitaliers. Elle s'était endurcie. Elle s'était coupé les cheveux, elle avait travaillé sur sa maîtrise de l'anglais, elle avait cultivé son anonymat. Elle avait réalisé que la réalité n'était pas aussi éphémère et fragile qu'elle l'avait cru, que tout son monde n'allait pas s'effondrer au moindre écart qu'elle faisait dans ses habitudes. Et surtout, Emma avait appris que c'était dans les situations où l'on en a vraiment besoin que l'on développe des ressources de forces insoupçonnées.

« Je n'ai plus rien à craindre », pensait-elle. Et c'est cette certitude qui la rendait heureuse et tranquille alors qu'elle s'endormait, pour le premier soir depuis longtemps, à la belle étoile. Le ciel, par-delà les ombres noires et tortueuses des branches du chêne qui commençaient à se dénuder, était d'un bleu transparent, presque turquoise, et lumineux. Aucun nuage ne faisait obstruction aux derniers rayons verts du soleil qui jaillissaient depuis le point d'horizon, dont la cicatrice, dans le ciel dégagé, ne s'était pas encore refermée. Emma s'endormit, pensant au chemin devant elle et à rien d'autre.

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Très tôt le matin suivant, Emma fit ses derniers pas. Ils avancèrent jusqu'au bout de la colline, là où commençait la pente. Alors Emma sauta sur le dos de Toothless et avec l'élan qu'ils s'étaient donnés ils glissèrent en douceur dans les airs. À partir de là, leur routine changea radicalement.

Ils planèrent un bon moment à basse altitude, survolant les brumes bleutées qui flottaient lourdement au-dessus du sol qui n'avait pas encore reçu la caresse chaude du soleil. Jusqu'à ce qu'ils atteignent l'entrée de la chaîne de montagne fatiguée et érodée. De larges vallées s'ouvraient soudain au milieu des reliefs jusque-là bosselés. Toothless glissa humblement entre les deux massifs qui marquaient l'ouverture de la plus large et alla frôler de l'aile le cours d'eau qui coulait en son centre. Puis il appela Emma avec un petit cri. Elle le comprit. Elle rajouta de la tension dans l'aileron, Toothless bomba son torse, il souleva ses deux puissantes ailes noires, il les abattit dans un grand souffle et ils s'élevèrent.

Un minuscule point noir sur la lande grise et brune, ils prirent de la vitesse. Ils remontèrent le rebord ouest de la cuvette jusqu'à déborder dans le ciel clair mais nuageux qui recouvrait comme un couvercle oppressant le paysage morne. Doucement, ils se laissèrent basculer sur le côté. Le vent, léger mais insistant, se prit dans les ailes de Toothless. Alors ils décrochèrent. Ils partirent dans un grand arc de cercle. L'air gonfla la cape d'Emma. Elle serra les jambes et réajusta sa position dans la selle. Puis elle se pencha en avant, tout près de Toothless. C'était parti !

Alors qu'ils virevoltaient dans les turbulences en altitude, montaient en piqué le long des petites saillies verticales, glissaient dans les vallées par un côté pour remonter le long de l'autre, Emma se demandait comment cela se pouvait que cela faisait plus d'un an qu'elle n'avait pas vu de tels paysages. Ils étaient si familiers, elle n'en avait pas oublié un seul détail. Les retrouver ne gonflait pas son cœur parce qu'ils lui avaient manqué mais, justement, parce qu'au fond de son âme, ils ne l'avaient jamais quittée.

Et comment aurait-elle pu les oublier ? Si les paysages du sud de l'Angleterre étaient jolis, le temps cléments et les fleurs odorantes, ceci était leur vrai royaume ! Avec son herbe rase et sèche, ses pierres calcaires dentelées et rêches et la bruyère, seule dame élégante – bien que d'une élégante discrète – dans ces terres qui se préoccupaient plus de se préparer à la dureté de l'hiver que de s'embellir une dernière fois pour fêter dignement le départ de l'été. Ils avaient définitivement quitté le sud, et Emma ne pouvait que s'en réjouir.

Gagnés par la nostalgie et ivres des possibilités offertes par le terrain, ils volèrent du matin au coucher du soleil, quasiment. Pareil le lendemain, et le surlendemain. Et les choses ne faisaient que s'améliorer. Les reliefs au niveau du Derbyshire n'étaient que des vaguelettes allant mourir sur les plaines du sud comparées à ce qui les attendait plus au Nord. Emma savait que les régions en face d'eux allaient devenir toujours plus désertes, surtout à l'approche de l'hiver, toujours plus accidentées et reculées. Chaque jour les sommets gagnaient quelques mètres, les vallées s'amincissaient et les reliefs karstiques prenaient un caractère plus découpé et abrupte.

Leur rythme placide de voyage en fut complètement bouleversé. Dorénavant, ils ne partaient plus le matin pour une destination. Au bout de quelques jours, Emma avait complètement oublié ses cartes, elle n'essayait plus de calculer les distances qu'ils parcouraient, elle ne pensait plus à l'arrivée en partant le matin. Dorénavant, ils ne volaient plus que pour l'exercice que ça leur procurait. Ils ne pensaient qu'aux mouvements du vol, et si l'air serait bon ce jour-là. Les courants seraient-ils doux et porteurs ou bien tourmentés et énervés ? Les paysages seraient-ils assez vertigineux pour leur donner cette impression d'apesanteur de la chute ? Le vent serait-il assez frais pour qu'ils l'inspirent à plein poumon et le sentent pénétrer jusqu'à leurs veines ? Ils ne vivaient plus que de cette liberté, tout le reste était oublié. Tant et si bien que quand ils regagnaient la terre ferme le soir, quand ils s'installaient sur un promontoire rocheux, face aux nuages gris qui s'avançaient, menaçants, vers eux et qu'Emma fermait les yeux, elle avait encore l'impression de sentir les deux puissantes ailes qui battaient à ses côtés. Son corps était balloté par les impulsions rythmiques et, dans son sommeil, elle penchait instinctivement son buste en avant, contre le vent. Elle cherchait dans les courants d'air les fils qui pressaient lourdement sur ses os pour s'aligner parfaitement dans le chemin de moindre résistance.

Il est aisé de s'imaginer que, dans ces conditions, ils ne faisaient pas beaucoup de chemin. La vue, au loin, d'une région qui leur semblait propice aux acrobaties pouvait aisément les faire dévier de leur route pendant plusieurs jours. Il leur arrivait même fréquemment, quand ils découvraient un terrain de jeu particulièrement intéressant, de s'arrêter. Emma les déchargeait de leurs affaires et ils repartaient, tout léger, pour enchaîner les vrilles, les chassés, à droite, à gauche, les passages rasant à une vitesse inimaginable qui pliait et arrachait plusieurs branches aux buissons secs qu'ils frôlaient. Ils traversaient le paysage à toute allure, une fois, encore, et encore ! De plus en plus vite ! Jusqu'à ce qu'ils maitrisent parfaitement le parcours, la moindre bosse ou colonne de pierre et qu'ils puissent le sillonner sans perdre une seule once de leur vitesse. Après plusieurs heures à ce régime, Emma transpirait sous sa cape et ils dérivaient jusqu'à un des multiples ruisseaux qui naissaient dans la région pour qu'elle puisse se désaltérer et asperger son visage de l'eau glacée.

À force de ces larges embardés à l'est et à l'ouest, la mi-octobe était passée et ils atteignaient à peine le mur d'Hadrien. Quand Emma vit le trait incongru au milieu du paysage sauvage, elle arrêta Toothless. Ils se posèrent et elle alla inspecter les pierres. Elle mit un certain temps à reconnaitre de quoi il s'agissait, en grande partie parce que, selon sa notion, ils se trouvaient bien plus au Nord que ça. Elle avait complètement oublié qu'elle avait passé ce mur à l'aller. Elle avait depuis longtemps perdu la carte dessinée au crayon avec laquelle l'adolescente peu organisée qu'elle était alors s'était dirigé. Mais en ressortant ses cartes plus récentes et en les étalant maladroitement dans les herbes hautes, elle vit que le mur y était en effet marqué comme ligne séparant grossièrement l'Ecosse et l'Angleterre. Cela les plaçait à peine à la moitié des Pennines.

Quand elle réalisa cela, Emma, bien qu'à contrecœur, se décida à reprendre un cap plus stricte. Bien qu'ayant encore moins d'idée de la date précise que de là où ils se trouvaient, elle sentait clairement le mordant hivernal dans l'air. Les cerfs qu'elle apercevait de loin prenaient leur pelage épais d'hiver et les lièvres qu'elle chassait passaient d'une robe brune à blanche, anticipant l'arrivée de la neige. Il était fort possible qu'ils approchent du mois de Novembre et si elle avait fait autant d'erreur dans son estimation de la date que dans celle de leur localisation, il se pourrait même qu'il soit bien plus tard que cela.

Emma savait depuis le début qu'elle ne pourrait pas échapper à l'hiver avant d'arriver à sa destination, il lui faudrait ralentir sa progression à un moment ou à un autre et attendre que les temps les plus rudes passent avant de reprendre sa route, mais elle ne pouvait pas passer les mois les plus froids dans les montagnes. Pour commencer, elle avait passé son dernier hiver dans le Kent, au bord de la mer, là où les températures passaient rarement en dessous de zéro et elle manquait cruellement de vêtements adaptés ou même de gants assez chauds pour subir un hiver plusieurs centaines de kilomètres plus au Nord. D'ailleurs, cela commençait déjà à être gênant. L'exercice et sa cape maintenait en général sa poitrine au chaud mais elle ne pouvait pas en dire autant du bout de ses doigts rouges et engourdis. Se nourrir allait aussi devenir de plus en plus difficile à mesure que les températures baissaient. Actuellement, elle se nourrissait quasi-exclusivement des lièvres arctiques mais avec l'hiver ils allaient se réfugier sous terre et allaient être de plus en plus dur à débusquer. Toothless pourrait bien l'aider à chasser quelques cerfs de temps en temps et à eux deux ils arriveraient peut-être à manger toute la viande sans rien gaspiller mais ils ne pourraient certainement pas avaler un tel festin tous les jours et elle n'avait pas envie de s'embêter à fumer la viande et à la transporter. Non, le plus simple serait de s'établir pas trop loin d'une petite ville pour qu'elle aille y acheter des fournitures et peut-être travailler un peu pour s'acheter à manger, même si l'hiver n'était pas une saison idéale pour se faire embaucher.

Emma se releva et rangea ses cartes tant bien que mal avec le vent qui soufflait le papier dans tous les sens et renvoyaient sans cesse ses mèches dans ses yeux.

– Allez, viens. Il faut qu'on avance ! dit-elle à Toothless qui s'éloignait le long du mur pour le renifler.

Elle remonta en selle, attacha sa cape solidement devant elle et ils repartirent. Cette fois, plus aucuns détours. Oh, ils avaient encore le temps de bien s'amuser en chemin mais désormais, tous les amusements étaient strictement limités à ce qui se trouvait dans l'axe Nord-Sud, et plus (trop) de pauses ! Ainsi ils survolèrent la deuxième moitié des Pennines plus de deux fois plus vite et avant une quinzaine, ils faisaient irruption, à l'est, sur les hauteurs d'Edinburg.

Quand Emma aperçut les cheminées et les fumées de la grande ville, elle fut surprise. Elle n'avait pas pensé qu'ils allaient arriver si près. Heureusement, le soleil se couchait et en contournant par l'est, ils se fondirent dans le ciel bleu sombre et les quelques nuages gris qui flottaient par-là. Emma baissa le regard sur les rues éclairées et le magnifique château qui s'élevait sur les hauteurs.

Elle avait passé son tout premier hiver à Edinburgh, et même si son séjour ici avait été moins mouvementé que celui à Brême, elle en gardait beaucoup de souvenirs. En vérité, Edinburgh avait été la première grande ville qu'elle avait osé visiter. Elle se rappelait encore si bien à quel point elle était apeurée et timide à l'époque, elle osait à peine se mêler à la population.

Elle était arrivée là quelques mois après avoir quitté Berk. Tout le début de son voyage, sa traversée de l'Islande, les multiples îles sur le chemin et les interminables étendues de mer à survoler, tout était resté trouble et confus – c'était passé si vite ! Elle avait été dans la fuite, pressée de s'éloigner de Berk, le plus loin possible, le plus vite possible – mais elle se souvenait d'Edinburgh.

Elle était arrivée là en même temps que les premiers nuages lourds de neige. Elle avait vu se profiler les longs mois d'hiver, ceux qu'elle passait d'habitude enfermée chez elle, ceux pendant lesquels tout le village de Berk se repliait sur lui-même, se serrait les coudes pour attendre que la mauvaise saison passe et elle s'était brusquement rendue compte que son voyage n'était pas une fuite. Elle était exilée. Exilée. Plus rien ne l'attendait derrière elle. Elle n'avait pas le droit de revenir. Mais cela voulait aussi dire qu'elle avait une vie à reconstruire et tout son temps devant elle.

Alors elle s'était installée. Elle avait même réussit à se faire embaucher par un forgeron en lui promettant de lui graver des ornementations avec des motifs d'inspiration viking, comme un de ses clients le lui avait demandé, mais il lui faisait tellement peur, elle était partie au bout de trois semaines. Pour le reste de l'hiver, elle était retournée habiter dans les bois. Ca n'avait pas été facile. Il lui avait fallu se nourrir elle-même et si elle maîtrisait assez bien le tir à l'arc pour survivre sans problème en été, elle n'avait pas anticipé la rareté des proies dès les premiers coups de froids (ce n'était pourtant pas faute d'avoir entendu, pendant toute son enfance, son père s'inquiéter des provisions à faire avant l'hiver). Elle se rappelait de certaines longues soirées glaciales, blottie entre les ailes de Toothless, à grelotter alors que son ventre grondait et que le dragon la regardait bizarrement. Toothless était toujours mieux arrivé à se nourrir qu'elle. Quand elle était occupée ailleurs, il partait chasser seul et avec son odorat il n'avait aucuns problèmes pour débusquer ses proies, même sous terre et sous la neige, et cet hiver-là, après quelques soirées qu'elle avait passées affamées, Toothless s'était mis à lui rapporter quelques poissons qu'il avait trouvés elle ne savait comment au large ou bien des lapins avec leur gorge tranchée. Et si elle ne dormait plus à Edinburgh, elle était restée suffisamment à proximité pour y retourner régulièrement.

La ville la fascinait autant qu'elle l'effrayait. À l'époque, elle n'avait pas encore son poignard, elle ne subirait ses attaques les plus violentes que bien plus tard en arrivant en Angleterre, mais elle avait déjà fait assez de rencontres pour savoir qu'elle n'était généralement pas la bienvenue, même sur des terres encore si proches de chez elle et de sa culture. Alors chaque matin avant de se rendre à Edinburgh, elle se préparait comme si elle s'apprêtait à partir pour une mission hautement délicate et dangereuse, elle enfilait les vêtements qui la couvraient le plus, salissait ses cheveux pour atténuer leur couleur tape-à-l'œil, préparait ses manières à l'avance pour se fondre le plus complètement dans la populace. Peut-être qu'elle avait eu peur pour rien ou peut-être que ces précautions avaient justement été efficaces car elle n'avait jamais rencontré de problèmes en arpentant les rues escarpée autour de la forteresse et, à ce jour, elle gardait encore un souvenir merveilleux des décorations et des lumières qui avaient été installée partout dans la ville pour fêter Noël, une fête chrétienne dont elle se savait alors encore rien.

Mais cette fois, Emma se détourna. Ils n'avaient pas besoin de s'arrêter dans une ville si importante. Et puis, en redescendant dans les vallées, les températures étaient redevenues un peu plus clémentes, ils avaient encore plusieurs semaines avant les premières chutes de neige, il aurait été idiot de s'arrêter si tôt. Elle s'appuya sur l'avant de la selle, tendit l'aileron, Toothless donna un coup de queue et ils glissèrent au-dessus de la ville, à haute altitude pour ne pas être vus, plein ouest vers le soleil couchant. Ils avaient encore quelques heures à voler avant qu'ils ne soient fatigués.

Dans les jours qui suivirent, il leur fallu reprendre leur existence nocturne. L'Ecosse n'était pas un pays très hospitalier, très peu de régions y pouvaient être agréablement habitées et la bande étroite de terre entre l'estuaire du Clyde et celui du Forth, celle qu'ils devaient à présent traverser, en était une. La densité des habitations, comparée aux Pennines où ils n'avaient pas croisé une seule âme humaine en un mois et demi, était impressionnante et, selon Emma, oppressante. Ils ne pouvaient même plus profiter de la journée pour avancer à pieds, sans cesse ils croisaient des chemins parcourus par tous les paysans du coin et des charrettes remplies à ras-bord. Quand le petit matin arrivait, Emma faisait tourner Toothless pendant des heures selon des chemins sinueux, au ras des arbres, pour trouver un coin isolé où passer la journée. Elle avait l'impression qu'aucun lopin de terre dans cette maudite région n'était vraiment sûr, vraiment libre pour elle et Toothless.

Emma avait vaguement conscience qu'elle n'avait aucune raison d'être autant sur les nerfs. Elle savait gérer cette situation, elle savait se protéger et se cacher. Les Ecossais n'étaient pas plus méchants ou plus hostiles que n'importe où ailleurs. Et même, ayant du sang celte et presque scandinave, ils étaient sans doute bien mieux disposés à son égard que tous les autres peuples qu'elle avait rencontrés. Mais elle ne pouvait pas se défaire de ce sentiment latent d'anxiété. Tout ce qu'elle voulait, c'était dépasser la ville de Dundee le plus vite possible pour quitter cette civilisation envahissante.

Mais ils n'arrivaient pas à avancer aussi vite qu'avant. Ils n'avançaient plus le jour, certes, mais en volant à peine une demie-heure de plus chaque nuit, ils auraient dû facilement compenser ce retard, cependant les nuits à basse altitude étaient plus froides que les journées qu'elle avait passées au-dessus des plus hauts sommets et Emma était obligée d'arrêter Toothless régulièrement pour réchauffer ses doigts complètement engourdis et même parfois allumer un feu rapidement tant son corps était transit.

Elle savait que tout ce dont elle avait besoin, c'était des vêtements chauds, mais elle était étrangement réticente à rentrer dans les villages qu'ils croisaient pour aller en acheter. Celui-là était trop petit pour avoir ce qu'elle cherchait, un autre était fermé par une enceinte et ne laissait surement pas entrer n'importe qui, beaucoup, elle en était persuadée, n'étaient que des villages paysans et n'avaient aucun magasins. Alors elle persévérait, elle enroulait des bandes de tissus autour de ses doigts et essayait d'avancer. Mais finalement, quand elle se rendit compte, qu'après quatre jours, ils dépassaient à peine l'estuaire du Forth, elle se décida. Elle était ridicule. Si elle continuait comme ça, en Janvier ils y seraient encore ! C'était juste le fait de traverser ces terres familières, cela faisait remonter toutes les peurs et les douleurs de son adolescence, mais il n'y avait aucune raisons qu'elle ait peur de ces petits villages et des gens qui les habitaient. Elle avait dépassé cela depuis bien longtemps.

Alors une nuit, elle fit un peu de repérage et choisit un bourg pas trop grand mais qui avait l'air assez important pour avoir des magasins vendant des étoffes de qualité. Ils se posèrent pas loin pour dormir et, le lendemain, Emma s'y rendit d'un pas décidé. Mais dès qu'elle arriva en vue de la haute palissade de bois qui protégeait le village, sa détermination commençait déjà à faiblir. L'unique porte du village était grande ouverte et derrière, elle pouvait voir les confortables chaumières éclairées par le beau soleil d'hiver.

Cette bourgade, comme toutes les autres dans la région, ne ressemblait pas aux villes marchandes anglaises qui se démarquaient clairement des villages paysans par leurs maison cossues à plusieurs étages, bien collées les unes aux autres et alignées le long de rues bien droites et organisées. Cette bourgade-là, bien que plutôt importante et devant abriter plus de cents habitants, gardait le style d'un village, éparpillé et pourtant solidaire. À cette latitude, même les villes situées le long de la vallée sinueuse du Forth ne devaient pas, surtout dans les mois les plus rudes de l'hiver, connaître assez de passage pour se permettre de n'être que des points d'échange et de marchés, propres et présentables, alors les quelques établissement marchands amateurs (souvent pas plus qu'un vestibule sombre au rez-de-chaussée, à côté de l'étable) se mêlaient aux bâtiments de ferme, aux odeurs de bétail et vivaient au rythme des paysans comme les autres.

C'est exactement cette atmosphère qui frappa Emma quand elle pénétra dans le village, ignorée de tout le monde. Les portes étaient grande ouvertes, les femmes, sur leurs paliers, poussaient la poussière dehors à grands coup de balais. D'autres, dans les petites cours, étendaient du linge. Le long du large passage qui menait au cœur du village, des petits bancs avaient été installés le long des façades orientées sud et plusieurs personnes âgées, appuyées sur leurs cannes de bois tordus, prenaient le soleil et discutaient entre elles. Des hommes, précédés par des quelques chèvres qu'ils guidaient vers les champs à l'extérieur les interpellaient et une jeune fille blonde sortit pour venir placer un châle supplémentaire sur les épaules d'une vieille femme et lui glisser un petit pain.

Marchant silencieusement au milieu de cette scène, Emma se sentait mal-à-l'aise. Tout semblait avoir été arrangé pour dresser le tableau parfait du confort domestique et de la sécurité. Sauf qu'Emma n'avait rien à y faire. C'était bien trop privé. Elle remonta nerveusement sa capuche dans son cou, rentra les épaules et essaya de se faire la plus petite possible alors qu'elle accélérait le pas. Trois jeunes enfants, courant et criant, lui coupèrent brusquement le chemin. Elle les évita de justesse et tourna à droite dans un petit passage. Plus vite elle aurait trouvé ce qu'elle cherchait, plus vite elle pourrait repartir et laisser ces gens tranquilles.

À mesure qu'elle s'enfonçait dans le village, cependant, elle commença à attirer quelques regards. Des femmes portant des lourds paniers sur leurs hanches larges la suivaient des yeux, un homme assis sur le pas de sa porte, en train de tailler en bout de bois, arrêta son travail alors qu'elle passait devant lui. Ce n'étaient pas vraiment des regards hostiles, ils semblaient au contraire lui demander quelque chose, son prénom, qui elle était, ce qu'elle faisait là. Ce n'était pas un de ces endroits anonymes où on passe en coup de vent, ici on demandait, en échange de l'hospitalité, un bout d'histoire, un peu de soi. Mais Emma ne voulait pas leur mentir, elle n'était pas là pour rester et elle ne pouvait rien leur donner alors elle leur souriait faiblement et elle marchait un peu plus vite pour échapper à leur regards insistants.

Elle repassa trois fois devant un puis sur ce qui semblait être la place centrale du village, tout en s'efforçant d'avoir l'air occupée et de savoir ce qu'elle cherchait, avant de voir un vieux signe délavé qu'elle ne put déchiffrer car il était écrit en gaélique mais qui représentait ce qui avait l'air d'être une aiguille et d'un couteau. Elle s'approcha et pencha sa tête par l'ouverture. Elle donnait sur une pièce sombre qui sentait fortement le cuir. Elle distinguait un comptoir en bois massif tout au fond et quelques étagèrent sur lesquelles étaient posés des draps et des tapis de laine. De l'autre côté de la pièce étaient exposés divers outils, des couteaux comme l'indiquait la pancarte, mais aussi des marteaux, des haches, quelques bottes de cuir et des ceinture, le tout de fabrication assez grossière. Emma se dit que si elle ne trouvait pas ce qu'elle cherchait ici, elle pourrait tout aussi bien repartir.

– Bonjours, appela-t-elle faiblement, osant à peine faire un pas à l'intérieur. Excusez-moi. Il y a quelqu'un ?

Une commotion à l'extérieur lui répondit, les enfants qui l'avaient dépassée en courant tout-à-l'heure venaient de renverser une charrette remplie de navets. Les adultes autour d'eux avaient entendu le bruit et ils arrivaient, mécontents, pour les réprimander. À l'intérieur de la salle étouffante, toujours rien. Emma se demanda si elle ne devrait tout simplement pas repartir. Mais au moment où elle fit un pas vers la sortie une haute silhouette passa devant la porte et Emma sursauta.

Elle porta la main à son cœur. L'ombre massive était enveloppée d'une lourde cape de fourrure épaisse et hirsute et avançait à grands pas vers les trois pauvres enfants déjà en larmes. D'une voix profonde et rauque, elle leur ordonna de tous ramasser. Enfin, c'est ce qu'Emma déduit par le doigt autoritaire pointé sur la charrette et les trois enfants qui se précipitèrent sur navets éparpillés. L'homme avait parlé dans une langue qu'elle ne comprenait pas, sans doute du gaélique. L'ombre intimidante resta à les regarder un moment puis elle s'éloigna, laissant les enfants sur leurs genoux, les yeux rouges et les mentons tremblants.

Cachée dans la petite boutique désertée, Emma n'était pas forcément dans un meilleur état. De sa main encore posée sur sa poitrine, elle sentait son cœur battre la chamade. Elle ferma les yeux et prit une grande inspiration. Cette fois c'était sûr, c'était de la paranoïa. L'homme ne lui ressemblait même pas tant que ça. Oui, il y avait la fourrure, et la voix, mais la cape ne lui couvrait que les épaules, elle arrivait à peine à sa taille. Et puis il était bien trop petit. Et ses cheveux étaient bruns et sales et lui tombaient mollement sur les épaules, rien à voir avec la couleur flamboyante des siens, ni avec la petite tresse rigide sur la nuque qu'elle trouvait si ridicule quand elle était petite.

Quoi qu'il en soit, Emma décida de repartir. Cela avait clairement été une mauvaise idée de venir ici. Elle allait retourner auprès de Toothless, repenser à tout ça calmement. Et pour cette nuit, bah tant pis !, elle serrerait les dents et puis voilà. Elle trouverait des gants chauds ailleurs. Sans doute.

Elle jeta un coup d'œil par la porte pour s'assurer que l'homme à la fourrure était repartit et elle allait prendre ses jambes à son cou quand son petit cœur, déjà éprouvé, reçu un deuxième coup.

– Tu veux quelques chose, ma fille ? s'éleva une voix près de son coude.

Emma se retourna brusquement et manqua de justesse de frapper la petite vieille femme qui était apparue juste à côté d'elle en plein dans le visage. La femme ne bougea pas d'une once, elle la regarda calmement avec deux petits yeux bleus très clairs, cachés sous des lourdes paupières et des rides profondes. Emma ouvrit la bouche. Elle voulait lui dire qu'elle partait, qu'elle était désolée, qu'elle s'en allait sur le champ mais ces deux yeux étaient si insistants, si angéliques, si gentils, tout ce qu'elle réussit à dire fut :

– Oui.

La femme lui sourit. Un silence s'étendit, Emma n'osait toujours pas reprendre son souffle. Enfin, la vieille plissa son front déjà bien marqué.

– Et qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle. Ce que tu veux, je veux dire.

– Ah, euh, oui, bien sûr ! bredouilla précipitamment Emma. Eh bien… c'est-à-dire… c'est-à-dire que je veux… des vêtements pour l'hiver ! C'est ça, des vêtements pour l'hiver ! Une cape et des gants bien chauds. Oui, surtout des gants bien chauds. Juste ça.

La femme haussa un peu les sourcils et ne répondit pas tout de suite. Ses deux petits yeux étaient dardés sur elle avec une intensité très déconcertante. Tant et si bien qu'Emma finit par lui faire un sourire maladroit.

– Mais si vous n'en vendez pas, c'est pas grave ! Je vais juste me remettre en chemin et…

– Oh non ! Oh non ! rit soudain la petite vieille. Je suis désolée, je ne voulais pas te faire peur. Ma fille me dit toujours que je regarde les gens avec trop d'insistance, que c'est dérangeant, et je lui dit « mais Maïwenn, j'y fais pas exprès, c'est que je m'intéresse aux autres, moi, j'y peux rien ! ». Mais viens donc ! Entre ! Entre ! Qu'est-ce que tu veux exactement ?

Et elle se lança dans un inventaire détaillé de tous les tissus qu'elle possédait en entrainant Emma à sa suite.

– Oh ! On peut faire de tout ici ! se vantait-elle avec la voix douce et fragile des vieilles femmes. J'ai pas beaucoup d'articles dans le magasin parce qu'il passe tellement peu de gens en ce moment et ce serait gâcher que de coudre des vêtements que les gens ne veulent pas, n'est-ce pas ? Mais je peux te faire ce que tu veux, dis-moi ! Il y a des peaux de mouton, pour faire des doublures bien chaudes, j'ai quelques peaux de lapin, très douces, pour les capuches, sinon des tissus de laine ordinaire. Ca dépend de l'argent que tu as, vraiment !

– Euh, je n'ai pas besoin de quelque chose de compliqué, répondit Emma, c'est juste… pour me tenir au chaud, rien d'autre. Pas la peine de faire sur-mesure, tout ce que vous avez m'ira.

Le sourire de la femme s'effaça un peu.

– Vraiment ? C'est qu'on a pas grand-chose, comme j'ai dit. Et puis ce serait prêt dans quelques jours, à peine.

– Je ne reste pas longtemps, insista Emma. Vraiment, je préfèrerais repartir avec mes articles aujourd'hui.

– Bon, dit la vieille, un peu déçue tout de même, on va voir ce qu'on peut faire. Viens ici. Tourne toi, allez tourne toi un peu, fais-moi voir ton dos. Oui, menue mais plutôt grande. Ca ne devrait pas être bien difficile. Je suppose que si une cape est tout ce que tu veux, tout peu t'aller, pas besoin de beaucoup de détails. Mais vraiment, tu es sûre ? Je travaille vite tu sais. J'ai l'air vielle et impotente comme ça – Ah ! Ne me regarde pas comme ça, je peux le voir dans ton regard, c'est ce que tu penses ! Les jeunes gens ils pensent toujours comme ça – mais mes doigts travaillent bien. Et puis ma fille ne me laisse plus rien faire d'autre ces derniers temps, soi-disant qu'après avoir pris cette mauvaise grippe l'année dernière je dois faire attention à ma santé, tu sais comment sont les enfants !

Puis elle regarda et Emma et se reprit en riant.

– Enfin, non, suis-je bête, tu ne sais pas ! Les enfants, quand c'est petit, ça peut rien faire sans sa mère ! Ça vous suce toute votre énergie pour les élever et puis dès qu'ils grandissent ils s'étonnent que vous ayez l'air usé comme ça. Ils vous laissent plus rien faire, comme si vous étiez en sucre ! Je leur ferais dire : si j'avais dû m'effondrer à la moindre difficulté, ça ferait longtemps que je serais plus là !

Puis elle regarda Emma qui se tenait en retrait, mal-à-l'aise.

– Enfin, pourquoi je te raconte ça ? Ca ne t'intéresse pas, n'est-ce pas ? Et puis, vraiment, je ne devrais pas parler de ma fille comme ça dans son dos (elle lança à Emma un regard plein de malice) elle n'aime pas ça. Elle, au moins, elle prend soin de moi, pas comme mon fils – la fierté de son père ! – qui est parti chercher fortune à des milles d'ici ! Allez, attends-moi ici, je vais aller voir derrière si j'ai pas quelque chose pour toi.

Emma hocha la tête et la vieille disparut à petits pas par une porte derrière le comptoir. Emma attendit quelques secondes, pour être sûre qu'elle était bien partie, puis elle soupira lourdement et passa ses mains dans les mèches qui s'échappaient de sa tresse. Elle sentait qu'elle était un peu pâle et sa bouche était sèche. Qu'est-ce qu'elle faisait encore là ? Mais qu'est-ce qu'elle faisait encore là ? Elle aurait dû partir. L'apparition de cet homme en fourrure et maintenant cette femme qui lui donnait des leçons sur la façon de prendre soin de ses parents âgés ? C'était fait exprès, ce n'était pas possible. Depuis le début elle avait bien senti qu'elle n'aurait jamais dû venir ici !

Elle tendit l'oreille. La boutique était de nouveau parfaitement silencieuse. Devait-elle partir maintenant ? Aurait-elle le temps de regagner la sortie du village avant que la vieille femme ne revienne et ne l'interpelle depuis le pas de sa porte ? Mais elle était si près du but. Elle était venue pour acheter des vêtements d'hiver et si elle reparait maintenant elle aurait tout à refaire. Il lui faudrait trouver un autre village, camper à proximité et qui sait si ils seraient aussi paisibles qu'ici ou bien quel mastodonte portant de la fourrure elle croiserait là-bas !

Elle baissa la tête et rit nerveusement. Elle était ridicule. Elle se faisait des histoires. Il fallait qu'elle reste. La femme allait bien dénicher quelque chose, elle prendrait ce qu'elle avait et bientôt elle serait de nouveau en chemin sans aucune obligation de pénétrer dans un autre village, de faire la conversation avec d'autres vieilles dames ou de se faire réprimander par d'autres géants portant de la fourrure. Jusqu'à ce qu'elle arrive à Berk. Mais ça c'était une autre histoire, chaque chose en son temps.

Emma attendit donc. Mais la vieille femme prenait son temps dans l'arrière-boutique et les secondes s'éternisaient. Emma tourna en rond nerveusement. Elle alla toucher les tapis du bout des doigts, souleva quelques marteaux pour vite les reposer. Surtout, elle surveillait la porte grande ouverte et les gens qui passaient devant. Quel autre fantôme de son passé allait brusquement surgir pour la tourmenter ? Un homme avec une jambe de bois ? Un jeune garçon blond armé d'une hache ? Finalement, rien de tout cela. La vieille revint portant des tissus plein les bras et Emma alla l'aider à les étaler sur le comptoir poussiéreux.

– Voilà ce que j'ai trouvé ! Vraiment, c'est des vieux articles et je pourrais te faire quelque chose de mieux maintenant… mais si tu insistes, voyons un peu !

Emma trouva les articles tout-à-fait adéquats. Elle avait plusieurs capes en laine noire et grise, solides et doublées de peaux de mouton à l'intérieur. C'était un peu plus compliqué pour les gants. Il y en avait une paire en peau de lapin, doublée de fourrure très douce à l'intérieur (une commande d'une femme noble d'un château pas loin, selon la vieille femme, qui n'était jamais venue les chercher). Ils étaient un peu chers mais Emma ne manquait pas d'argent. Elle n'avait quasiment pas dépensé ce qu'elle avait gagné chez Einar pendant deux mois. Par contre ils étaient un peu grands pour elle et la femme insistait qu'elle pouvait faire des retouches, cela ne lui prendrait qu'une soirée à peine. Emma dût argumenter avec elle pendant de longues minutes pour lui assurer que ça ne la dérangeait pas et qu'elle pourrait faire les reprises elle-même. À cela la vieille femme s'offensa carrément, Emma n'avait clairement pas des mains de couturière ! Elle ferait un bien meilleurs travail elle-même. « Gâcher des gants si jolis ! Quand même ! ». Emma finit pas la convaincre qu'ils n'étaient pas si grands que ça, au contraire, cela permettrait à l'air chaud de circuler.

– Bon, bon, bougeonna la vieille femme. C'est ton argent après tout.

Elle partit chercher de quoi faire un petit paquet dans un tiroir.

– Mais où vas-tu comme ça, jeune fille, pour avoir besoin de gants si chauds ? En cette saison, surtout ! Brigida m'a dit que les premières chutes de neige ne devraient pas tarder à arriver. Ce n'est plus le moment de quitter son chez-soi.

Emma, qui s'était tournée vers l'extérieur, revint vers elle.

– Tu n'es pas de la région, n'est-ce pas ? reprit la femme. Il ne me semble pas t'avoir déjà vue, et je me souviendrais d'une jeune fille aussi jolie.

Les questions n'étaient pas agressives. C'était juste de la curiosité. Emma lui sourit.

– Non, je ne suis pas d'ici.

La vieille attrapa un bout de ficelle. Par intermittence, elle levait son regard bleu perçant sur Emma qui se balançait d'une jambe sur l'autre, toujours aussi intimidée. Ses doigts travaillaient lentement. Enfin, la femme haussa ses épaules raides.

– Tu le dirais si tu avais des problèmes, n'est-ce pas ? On se connait pas mais on peut trouver de l'aide partout, si on en demande.

Emma rougit, touchée.

– Oh, non ! C'est très gentil mais je n'ai aucuns problèmes. Tout va bien. Tout va très bien !

Elle prit son paquet des mains de la femme.

– Je vous remercie beaucoup pour…

Elle leva le paquet.

– Merci beaucoup, je ne vais pas vous embêter plus longtemps.

Elle sortit les pièces de sa bourse et les donna à la femme. Elle ajouta peut-être un ou deux sous de plus, elle n'avait pas vraiment compté la somme. Puis elle chercha un moyen de prendre congé. Elle remercia une dernière fois, hocha la tête maladroitement et sortit enfin à toute vitesse.

La femme rangea distraitement les pièces dans la poche avant de son tablier et vint se placer sur le pas de sa porte pour suivre Emma du regard alors qu'elle partait à grandes enjambées vers la sortie du village. Elle fronça les sourcils quand la jeune fille sursauta et s'écarta de son chemin alors qu'elle croisait le vieux Fergus qui rentrait accompagné de son chien. La mystérieuse fille finit par disparaitre le long du chemin et elle rentra chez elle en secouant la tête. Il y avait toujours des gens qui avaient une vie compliquée, elle n'était pas là pour juger.

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Enfin bien emmitouflée, Emma put repartir de l'avant. Cependant, s'ils reprirent une bonne allure, le voyage, pour Emma, avait perdu son attrait. La tranquillité qu'il lui avait apporté au début, l'excitation qu'elle avait d'enfin arriver, tout ça avait brusquement disparut.

La visite de ce village écossais lui avait ouvert les yeux. Elle avait eu trop confiance en elle. Après toutes ces années à dépasser difficulté après difficulté, elle avait cru qu'elle pouvait tout affronter. Mais elle avait oublié quelque chose. À mesure qu'elle revenait sur les terres imprégnées de la douleur de son exil, ses anciens doutes et questionnements lui revenaient et elle réalisait qu'il y avait un problème qu'elle n'avait ni affronté ni dépassé. Elle ne savait toujours pas comment parler aux vikings. Elle n'avait toujours aucune idée de comment elle pourrait changer leur opinion et le cours de cette guerre.

Jusqu'ici, elle avait été attirée en avant par une promesse, celle de revenir chez elle, à un endroit où elle pouvait se faire une place. Elle avait été si aveuglée par cet espoir, elle avait oublié de pendre le temps de considérer ce qui se trouvait vraiment au bout de son chemin. Il n'y avait pas un foyer ou une famille. Tout ça restait encore à faire. Non, il y avait son père. Il y avait Berk. Il y avait une guerre. Et elle n'était pas prête, elle n'était pas du tout prête. Alors forcément, elle avait peur. Elle n'arrivait plus à se réjouir du rapprochement de sa destination. Chaque nouvelle croix tracée sur sa carte l'emplissait non plus d'excitation mais d'appréhension.

Heureusement, l'hiver arrivait. Il s'installait doucement sur les terres qu'elle survolait. Venant à sa rencontre depuis le Nord, il frôlait de ses doigts glacés les sommets des montagnes, les ruisseaux qui se gelaient, il exhalait son souffle blanc sur les villages et cristallisait les volutes épaisses de fumée qui s'échappaient des cheminées alors qu'en dessous, tout s'endormait.

Emma et Toothless dépassèrent finalement Dundee. Par un matin mordant, sous un ciel bas et uniformément blanc, ils s'élancèrent vers les reliefs sauvages des Cairngorms. Ils dépassaient à peine les premiers à-pic gris cendre quand Emma vit un petit flocon parfaitement figé et étoilé se poser sur sa manche noire. Elle leva la tête et sentit le picotement froid d'un second sur la pointe de son nez. Toothless tourna son museau vers elle et l'appela avec excitation.

Bientôt, la neige était partout autour d'eux. Elle virevoltait quand Toothless battait des ailes, fondait sur ses écailles noires et s'accrochait dans les cheveux d'Emma. Le dragon était aussi excité qu'un enfant. Il roula sur le ventre, glissa vers le bas, remonta en piqué, la bouche grande ouverte pour avaler tous ces petits nuages blancs. Finalement, Emma le convainc d'aller se poser. En longeant la paroi rocheuse d'un massif, elle vit à travers l'averse drue une ouverture noire. C'était un abri, un creux dans la paroi verticale juste assez grand pour que deux bêtes de la taille de Toothless y entrent.

Ils y atterrirent dans un grand soulèvement de neige et dès qu'elle fut descendue Toothless se mit à bondir dans tous les sens, impatient. Emma rit et se hâta de la décharger. À peine avait-elle détaché la dernière boucle de la selle qu'il s'élançait en avant dans le blizzard pour aller se rouler avec extase dans la neige qui s'accumulait rapidement au sol. Elle n'avait même pas eu le temps d'enclencher le mécanisme de son aileron pour qu'il puisse aller virevolter un peu tout seul. Peu importe, il serait bientôt de retour pour lui demander de le faire.

Restée seule, cachée aux regards de tous par le dense rideau blanc, Emma secoua la neige hors de sa capuche et retira ses gants. Elle examina le refuge. C'était un peu venteux, l'ouverture était trop large, mais avec un peu de travail ils pourraient fermer cette entrée béante et en faire un lieu confortable. Ce n'était pas humide et il y avait même un recoin, tout au fond, qui serait parfait pour y installer sa couche.

Emma s'assit sur une pierre posée là et sourit, apaisée. C'était parfait. Après tout, il était temps de faire une pause.


... ce chapitre est encore plus long que le précédent. Et moi qui essayait d'écrire un maximum en Avril pour prendre 1 ou 2 chapitre d'avance, il m'aura fallu un mois complet à pondre un truc aussi long ! J'aurais bien voulu couper ce chapitre en deux pour tricher un peu mais comme le rythme est assez lent je me suis dit qu'il fallait mieux que je poste tout d'un coup, pour qu'on finisse le plus vite possible cette période de voyages et qu'on passe aux choses sérieuse. Donc, le prochain chapitre sera sans doute assez long (mais peut-être un peu moins long quand même ?) mais à la fin, on sera enfin arrivé à Berk, promis !

Comme d'habitude, n'hésitez pas à me dire ce que vous pensez, sinon de ce chapitre qui n'a rien de vraiment remarquable, au moins de l'histoire en général jusqu'à ce point. C'est assez dur de savoir combien de personnes exactement lisent cette histoire. Il y en a qui commentent régulièrement, et je ne peux les remercier suffisamment, mais il y a des noms que je vois passer qui suivent cette histoire ou la mettent dans leurs favoris sans jamais que je n'entendent leur voix. Je sais qu'il y a des lecteurs qui commentent très peu, j'en ai fait partie dans ma période la plus timide, mais vraiment faux pas hésiter ! C'est très enrichissant pour moi d'avoir une idée des réactions que ce que j'écris peut produire, et j'insiste : que ce soit du positif ou du négatif !

Voilà, maintenant il faut que je parte travailler ! Bonne journée !