14.
La blonde seconde de l'Arcadia s'approcha de son capitaine qui était toujours songeur dans son grand fauteuil de bois aux coussins rouges.
- Dans deux jours, nous récupérons Clio. Elle sera beaucoup plus coulante envers toi et tu pourras ronchonner tout ton saoul avec elle !
- Je ne grogne pas, je me pose juste des questions…
- Tu es un père génial pour tes enfants, tu les adores inconditionnellement et tu leur offres les meilleures chances de départ dans la vie ! Alhannis grandit, s'affirme, et son propre caractère se forge. C'est un grand adolescent, il est évident qu'il ne peut qu'y avoir que quelques heurts entre vous. Il a de qui tenir !
- Est-ce que je n'ai pas accordé trop de place à un fils fantôme ? poursuivit Albator. J'ai fait une fixation sur lui, c'est évident pour tout le monde, mais était-ce une erreur ?
- Cela seul l'avenir le dira. Mais je comprends aussi les peurs et les colères d'Alhannis qui avait toujours eu l'exclusivité. Aussi, un inattendu cadet, un garçon de surcroît, c'est tout son jeune prestige d'aîné qui est remis en questions depuis six ans !
- J'ai pourtant essayé de ne pas en parler. C'étaient leurs vacances, ma longue escale, et c'est à eux trois que j'ai donné tout mon temps et tout mon amour, avec leur mère.
- Mais il y avait quelqu'un de plus entre eux et toi. Et là, c'est le voyage qui va tout déterminer. Alhannis est intelligent, intuitif, il l'a parfaitement compris – il a juste du mal à canaliser et à exprimer ses émotions hormis dans un registre extrême.
Le grand corsaire balafré eut soudain un grand sourire.
- Je trouve que tu prends très bien le relais généralement plus compatissant de Clio à mon égard !
- Si tu veux que je te botte les fesses, ça peut se faire aussi !
- Ah toi, quand il s'agit de me déculotter…
Kei devint rouge comme une tomate et battit en retraite. En dépit de sa propre vie sentimentale sur une station spatiale, son capitaine lui faisait toujours un effet bœuf.
Clio ayant réintégré le bord, Albator avait presque déserté la passerelle de son cuirassé pour se retrouver avec elle dans son appartement du château arrière.
- Et depuis le départ, tu as pu parler avec Alhannis ?
- Il a refusé de prendre mes communications…
- Ça va lui passer. Il a besoin de digérer ce qu'il sait déjà, tout ce qu'il s'est fait comme films dans sa tête, et ce qu'il redoute désormais de façon presque concrète.
- Je sais que maintenant il est trop tard, mais ai-je eu tort de vouloir connaître la vérité et me retrouver face à ce garçon ?
- Tu n'ignores pas la réponse.
- En effet… convint Albator observant d'un regard vague l'espace qui entourait son vaisseau. Dès lors, d'ici quelques semaines je saurai si ma fixation sur ce fils inconnu n'aura pas fait voler en éclats ma famille officielle… Toshiro ?
- La vérité sera connue, c'est le principal. Pour tous. Mais il y aura des conséquences, c'est inévitable, répondit son ami.
- Oui… Toshiro ?
- Je devine ta question. J'ai passé ta brève escale à réétudier soigneusement le peu que j'avais collecté durant ces années au sujet du fils de Léllanya. La description physique que tu m'avais faite de lui correspond au gringalet qui avait été vu de rares fois non loin d'elle. Et de la boîte noire de la Janae, un enfant du nom d'Alguérande Khurskonde était bien répertorié à bord. Ajoutes-y les rumeurs sur les quatre mois où la Reine des Pirates s'est cloîtrée dans sa demeure à la Cité, et tu auras tout mon dossier ! Je te le confirme à nouveau. En revanche, je vais percer tous ses pare-feux cette fois et tout sera en pleine lumière.
La voix de Toshiro marqua un temps d'arrêt.
- Tout, reprit-il sur un ton lourd de sens.
Clio tourna rapidement la tête vers leur ami commun qui ne broncha pas.
- Est-ce que tu réalises ce que ça implique… ?
Albator la foudroya du regard.
- Warius l'a insinué avec ses habituels gros sabots. Il a failli récolter mon poing dans la tronche pour ça ! aboya-t-il. Plus un mot, sur ce sujet précis, compris ?
- A propos de Warius, Marina et lui t'invitent à dîner sur le Karyu, reprit Toshiro.
- Tu veux bien ne pas détourner la discussion ? gronda Albator.
- Je gère l'Arcadia, toutes les données me parviennent en même temps, il arrive que je les dispatche dans le désordre. Warius attend ta réponse.
- J'irai.
Albator reprit sa place et se détendit en écoutant Clio jouer de sa harpe. Il ne tarda cependant pas à se relever pour aller chercher son violon noir et l'accompagner.
Dans sa chambre du Pensionnat, bien que son père soit parti depuis des jours et des jours, Alhannis ne décolérait pas, toute sa jeune rage portée vers quelqu'un qui n'était cependant pas son géniteur.
- Papa, je suis ton seul et unique fils. Je suis né pour veiller sur ma petite sœur et sur Pouchy. Personne ne s'introduira jamais entre nous ! Je le refuse. Et crois-moi, si jamais tu reviens un jour avec cet Alguérande, papa, je finirai bien par me débarrasser de lui, par n'importe quel moyen. Je peux te le jurer !
