Chapitre 13

Surveiller Le Louvre pendant les heures d'ouverture uniquement facilita un peu le travail. Toutefois, le musée restait gigantesque, tout comme la tâche à accomplir. Après réflexion, l'équipe nouvellement formée décida de se séparer par groupes de deux. Tandis que la commissaire chapeautait l'opération, Diana s'installa dans un véhicule devant l'entrée avec le lieutenant Kaplan, l'inspecteur Motta retrouva sa coéquipière Zora sur le parvis du musée, alors que Peter et Neal arpentaient les travées de l'institution. Cette dernière option avait soulevé beaucoup d'interrogations. Les policiers français étaient peu enclins à laisser un voleur se promener au milieu d'œuvres d'art d'une valeur inestimable. Ils finirent par se laisser convaincre par l'argument de Peter selon lequel Neal était le mieux placé pour repérer un confrère.

La première journée n'apporta aucun nouvel élément à l'enquête. Les duos contraints de surveiller le musée de l'extérieur s'ennuyèrent à mourir. Seuls Diana et Kaplan firent exception. Si la conversation fut lente à démarrer, la jeune femme finit par partager de nombreux souvenirs de ses années new-yorkaises. Elle raconta l'arrestation de Neal, son évasion, sa deuxième arrestation et son travail au sein du FBI. Le lieutenant s'étonna que le Bureau ait passé un tel accord avec un criminel.

- Neal n'est pas un criminel comme les autres, expliqua-t-elle. Il est incroyablement intelligent et totalement non violent. Il est aussi incroyablement fidèle envers les personnes auxquelles il tient.

- Vous lui faites confiance?

- Pas en ce qui concerne mon compte en banque, mais pour ce qui est de surveiller mes arrières, sans aucun doute.

- Mais comment pouvez-vous être sûre qu'il est innocent?

- Neal a été suspecté d'un nombre impressionnant de vols d'œuvre d'art. Personne n'a jamais rien pu prouver. Il n'aurait pas commis l'erreur d'attirer les soupçons sur lui de la sorte.

Pendant que les autres s'ennuyaient, Peter et Neal se promenaient dans Le Louvre, d'une salle à l'autre. L'escroc semblait ne s'intéresser qu'aux œuvres, et surtout pas à celle qu'ils étaient censés surveiller. L'agent finit par s'impatienter.

- Neal, nous ne sommes pas là pour faire du tourisme, souffla-t-il. Nous avons un travail à accomplir.

- C'est exactement ce que je suis en train de faire, répondit son ami en levant les yeux au ciel.

- Vraiment? On ne dirait pas!

- Peter, nous recherchons quelqu'un qui veut voler un tableau ici. Nous ne voulons pas qu'il nous repère. Donc, j'agis exactement comme j'agirais si je souhaitais moi-même emporter une œuvre. S'il me voit, il pensera qu'il a éveillé ma curiosité, pas que je tente de le faire arrêter.

- Et tu as remarqué quelque chose?

- Sur le voleur, non. Par contre, il devra être rapide. Les gardes ne restent jamais éloignés d'une pièce plus de 3 minutes. Leur tournée semble aléatoire au premier regard, mais elle ne l'est pas. Ils circulent selon un plan préétabli qui permet d'éviter les lieux sans surveillance. Même s'il n'y en a pas partout, les caméras sont installées stratégiquement. Il est impossible de les éviter toutes. Une fois son forfait accompli, le voleur devra se fondre dans la masse et ne rien laisser paraître. De plus, il devra quitter les lieux avant que quiconque ne s'aperçoive de la disparition du tableau, sans quoi les portes seront fermées et les visiteurs fouillés un à un, quel que soit le temps que ça prend.

Peter était impressionné. Même retiré des affaires, Neal n'avait rien perdu de sa redoutable efficacité.

- Ça te manque?

La question surprit Neal. Il prit une seconde pour réfléchir avant de répondre.

- Voler, non. Travailler avec toi, oui. J'avais le frisson sans risquer la prison. Et..., il hésita, ma vie avait un sens.

L'annonce de la fermeture du musée vint interrompre la discussion. Toute l'équipe se retrouva au commissariat pour un débriefing déprimant. La journée n'avait servi à rien.

La même organisation fut mise en place le lendemain. Cette fois, Neal et Peter restèrent plus près de la cible présumée du voleur. Plus de deux heures après l'ouverture au public, l'agent entendit son ami jurer dans sa barbe.

- Neal? Qu'est-ce qui se passe?

L'escroc ne l'écoutait pas. Il traversa la foule en vitesse, tout en prenant soin de semer son coéquipier. Resté seul au milieu du Louvre, Peter s'empressa d'appeler Diana.

- Neal vient de disparaître dans la foule. Il a vu quelque chose, mais je ne sais pas quoi.

- Qu'est-ce qu'on fait?

- Soyez vigilants. Prévenez les autres et ouvrez l'œil! Je vais tenter de le retrouver.

Pendant que Diana résumait la situation au lieutenant Kaplan et que celui-ci prévenait Motta et Zora, Peter se mit à chercher activement son ami. Il ne pouvait pas prévenir la sécurité. Un brouhaha s'ensuivrait qui ruinerait toutes les chances de réussite de leur opération. Plus d'une heure plus tard, il dut se rendre à l'évidence: Neal s'était fait la belle. Il rappela Diana et proposa de réunir les troupes au commissariat.

Les policiers français, commissaire en tête, étaient très en colère. Ils étaient persuadés que l'escroc s'était servi d'eux pour disparaître, qu'il n'avait jamais voulu voler quoi que ce soit au Louvre, et que tout ça n'avait été qu'une ruse pour gagner du temps et s'enfuir. Diana ne savait que penser. Elle se demandait ce qui aurait pu pousser Neal à disparaître de la sorte. Quant à Peter, il était dépité. Il ne croyait pas que son ami les eut trahis. Enfin, il ne le croyait pas vraiment. Mais il s'inquiétait aussi pour sa femme et son fils, qui devaient atterrir dans quelques heures à peine. Comment pourrait-il expliquer qu'il avait perdu à nouveau le jeune homme?

- Je suis sûr que Neal va réapparaître avec de nouveaux éléments pour l'enquête, finit-il par affirmer, même s'il n'était qu'à moitié convaincu. En attendant, je vais aller me préparer pour accueillir mon épouse.

Il tourna les talons et quitta le commissariat sans attendre la réaction des autres. Un taxi le ramena jusqu'à l'hôtel particulier de Neal. En ouvrant la porte, Peter entendit des voix. Difficile de faire autrement, la dispute était violente.

- Je n'arrive pas à croire que tu aies fait ça! Disparaître sans laisser de traces et me laisser croire que tu étais mort, je peux le comprendre. Abandonner L'Agent, et Madame L'Agent sans nouvelles, je peux vivre avec. Mais recommencer à voler sans moi? T'attaquer aux musées que nous avions rêvé de cambrioler sans moi? C'est une trahison pure et simple!

Peter n'en revenait pas. Il traversa le rez-de-chaussée en trombe jusqu'au salon. Neal et Mozzie se tenaient face à face, se regardant en chiens de faïence.

- Je n'ai rien volé du tout, Moz. Tout ça, c'est du passé. Qu'est-ce que tu faisais au Louvre? Tu as voulu t'y attaquer?

- Jamais, tu m'entends, jamais. J'ai un certain sens de l'honneur, moi. Je ne trahirais pas le souvenir de notre amitié pour des œuvres d'art, quelles qu'elles soient!

- Je te répète que je n'ai rien trahi du tout. Je n'ai pas volé ces œuvres. Je suis innocent.

- Qui, alors? À part toi et moi, personne sur terre n'est capable de mener à bien des coups pareils. Et qui aurait pu savoir quelles œuvres nous rêvions de voler avant que tu ne te retrouves en prison?

Peter était abasourdi. Neal ne lui avait pas parlé des plans qu'il avait mis sur pied avec Mozzie. Il ne put s'empêcher d'intervenir.

- Vous aviez prévu ces coups? Neal, pourquoi ne m'as-tu rien dit? C'était capital pour l'enquête.

Le silence retomba sur la pièce. Mozzie tourna lentement son regard vers l'agent, puis vers son ancien complice. La compréhension se dessina lentement sur son visage.

- Tu as cru que c'était moi. Tu as pensé que j'avais décidé de passer à l'action et tu as eu peur que je finisse en prison. Tu me protégeais.

- Oui et non, Mozzie. J'ai cru que c'était toi au début, jusqu'à ce que la police fasse le lien avec moi. Je me suis dit que tu n'aurais jamais mis la police sur ma trace délibérément. Et quand Peter m'a dit qu'il t'avait donné des raisons de croire que j'étais vivant, j'ai pensé que… J'ai pensé que tu penserais que c'est moi qui avais commis ces vols. Te connaissant, j'étais sûr que tu viendrais.

La tension était retombée en quelques instants. Neal n'avait pas terminé.

- J'ai l'impression d'avoir passé ces derniers jours à m'excuser, mais apparemment, je n'en ai pas encore fini. Je suis désolé de t'avoir menti et d'être parti sans toi, Mozzie.

- «Il y a des circonstances où le mensonge est le plus sain des devoirs.» Eugène Labiche.

- Tu n'as pas perdu ton amour des citations.

- «C'est le travail des poètes d'avoir assez d'idées pour fournir une citation à toutes circonstances.»

- John Wyndham. Et ça nous évite d'exprimer nos sentiments.

L'embrassade qui s'ensuivit exprima les sentiments de chacun bien mieux que des mots. Après de longues secondes, Neal relâcha son étreinte et regarda ses deux amis.

- Si ce n'est ni toi ni moi, qui a bien pu mettre nos plans à exécution?

La question de Neal semblait flotter dans l'air. Sans réponse, lui et Mozzie restaient les deux seuls suspects pour les vols précédents. Le petit homme fut le premier à sortir de sa torpeur. Il se mit à arpenter le salon de long en large.

- J'ai beau me creuser la cervelle, je ne me souviens pas d'avoir parlé de ses plans à qui que ce soit.

- Et tu ne peux pas avoir oublié puisque tu es hypermnésique. La fuite vient de moi. J'en ai parlé.

- Avec qui? Tu avais décidé de faire ces coups sans moi?

Neal s'était assis sur le canapé. Il leva les yeux vers son ami et lui demanda de s'asseoir. Mozzie était beaucoup trop excité pour suivre son conseil.

- Alors, par qui avais-tu décidé de me remplacer? Un clone peut-être?

- J'en ai parlé à… Keller.

L'aveu fit l'effet d'une bombe. Mozzie cessa ses va-et-vient et vint s'installer à côté de son ami pendant que Peter se laissait choir sur le fauteuil. Neal reprit d'une voix mal assurée.

- C'était quand nous étions tous les deux avec les Panthers. Il parlait du bon vieux temps. Je devais lui faire croire que j'étais prêt à tout et que l'argent que nous nous apprêtions à leur voler allait servir à de grandes choses. Alors je lui ai parlé de nos plans dans les grands musées européens. Je ne craignais rien. Si mon plan marchait, Keller allait se retrouver derrière les barreaux. S'il ne marchait pas, j'allais probablement mourir. Il faut croire qu'il a trouvé un moyen pour sortir de prison plus vite que prévu.

À ces mots, Mozzie et Peter se jetèrent un regard surpris. Ils venaient de réaliser que, pris dans le tourment de sa fuite, Neal n'avait pas suivi tous les événements qui avaient suivi sa disparition. Il ne savait pas.

- Keller n'est jamais allé en prison, corrigea Peter.

Neal leva un regard surpris. Il ne comprenait pas. Il avait tout fait pour s'assurer que son pire ennemi, l'homme qui avait kidnappé tour à tour Peter et Élisabeth, n'échapperait pas à la justice. Devant son regard interrogateur, l'agent reprit la parole.

- Ce jour-là, quand tu es… quand tu es mort. Je l'ai pourchassé et je l'ai rattrapé. Il savait ce qu'il risquait si je l'arrêtais. Il a voulu me faire courir vers toi. Il m'a dit que tu n'en avais pas pour longtemps. Sur le moment, je n'ai pas compris. Et il avait un otage. Une jeune femme sur qui il braquait un revolver.

Il s'interrompit une seconde, plongé dans ses souvenirs. Quand il trouva les mots pour continuer, ce fut à mi-voix.

- Il a écarté cette pauvre femme et il a pointé son arme sur moi. Je n'ai eu qu'une seconde pour réagir. J'ai tiré. Je l'ai touché en plein front.

Peter releva la tête pour regarder son ami au fond des yeux.

- Matthew Keller est mort et enterré, Neal. Qui que soit le coupable, ce n'est pas lui.