Chapitre 6 : Une petite envie de meurtre

Le lendemain matin, je me suis réveillée avec la gueule de bois. Evra m'a apporté le petit déjeuner au lit (au hamac).

- Debout, debout, Miss Fire, Nous avons du pain sur la planche aujourd'hui, annonce le garçon-serpent.

Je grogne doucement, me retournant sur mon oreiller.

- Cinq minutes..., marmonné-je.

- Allez Lily, il faut se lever. On doit nourrir les petits hommes et aider les autres à mettre en place le chapiteau. On joue ce soir !

- Quoi ?! m'exclamé-je, me redressant subitement.

- Ça fait deux heures que tous le monde est déjà debout, il est 11h30.

- Et tu ne m'a pas réveillé ?!

- Je voulais que tu reposes, tu en avais besoin. Tu as l'air si fatiguée en ce moment...

Je vois très bien de quoi il parle... Il parle de ma santé.

- Evra..., commencé-je.

- Non, t'inquiète. Tiens, regarde. Je t'ai apporté le petit déj', sinon il n'aurait plus eu pour toi. Menu du jour : bol de lait au miel, tranches d'orange avec des cookies et pépites de chocolat.

- Evra, t'es trop gentil, le remercié-je.

- À votre service, Princesse, s'incline-t-il ôtant un chapeau imaginaire.

Nous rions et je m'empresse de manger mon festin. Après avoir terminé mon bol de lait, mon ami vert reprend les couverts et sort de la tente pour le laisser un peu d'intimité. Nous avons séparé la tente par une large toile de lin afin que je n'envahisse pas l'espace d'Evra. Ainsi nous respectons chacun nos intimités.

Je me lève de mon hamac et me dirige vers mon petit coin où j'ai posé mes nouvelles affaires. Je me fais une rapide toilette de chat, puis saisis mon peigne offert par Sandrine, et me coiffe en me regardant dans mon petit miroir en bois d'acajou, cadeau d'Alexander. Ne voulant pas déjà abîmer la robe de gitane tout juste offerte par Truska, je remets ma robe noire d'enterrement et sors de la tente.

Après avoir nourri les petits hommes Evra et moi avions eu du travail pendant toute la journée. Ça me gênait un peu que tout le monde m'avait préparé une fête juste avant la première représentation. Mais mon ami serpent m'a assuré que ça ne les dérangés pas du tout et qu'au contraire, les anniversaires, ça leur offert des vacances.

Vers 14h, Sam nous a rejoint et de nouveau, s'est porté volontaire pour nous aider. Il n'arrêtait pas de dire qu'il a adoré mon anniversaire et surtout mon interprétation de Malagueña. Tout le monde était actif sur le terrain. Pas un seul n'eu le temps de souffler. Enfin, deux heures après le couché du soleil, tout était fini. Tout était prêt.

Il ne manque plus que le public.

- Ah ! On a fait du bon travail ! soupire d'aise Evra, essuyant la sueur sur son front.

- Tu m'étonnes, commenté-je, fière de notre boulot moi aussi.

- Merci encore beaucoup pour ton aide Sam.

- De rien, vous savez ça sert à ça les amis, sourit le bambin.

- Bon, maintenant, il faut qu'on aille se préparer. Il va bientôt être 20h, il faut que tu rentres chez toi, dit le garçon-serpent à l'adresse du garçonnet.

- Oh non ! Pas déjà. Je ne peux pas rester encore un peu ?

- C'est qu'on a tellement de chose à faire Sam, et cela concerne nos numéros. Je crains que tu ne puisses pas vraiment nous aider.

- Juste un peu pour rester un peu plus ensemble, supplie-t-il.

- On peut pas, et tes parents vont être inquiets, reviens demain matin.

- Mais demain matin, vous serez crevez !

- Sam...

Le bambin se renfrogne, gonflant des joues. Sentant que la conversation devient tendue, une idée me traverse l'esprit.

- Attends une minute, Sam, lui dis-je en m'élançant à toutes jambes.

Une minute plus tard (et pas une seconde de plus), je reviens, essoufflée, devant mes deux amis interloqués.

- Qu'est-ce qu'il y a, Lily ? me demande le bambin.

Reprenant mon souffle tout en m'appuyant sur mes genoux, je lui tends l'objet que je suis allée chercher :

- Tiens ! Prends-les !

Mon ami saisit les deux bouts de papiers que je tiens dans ma main et en les détaillant de plus près, son visage est tiraillé entre une expression de choc et d'euphorie totale.

- Ne me dis pas que c'est..., commence-t-il, murmurant.

- Deux billets pour le spectacle de ce soir. Un pour toi et un pour R.V.

Sam me bondit au cou, me serrant de toutes ses forces et m'embrasse sur la joue.

- Ouah ! Merci Lily !

- De rien, lui rendis-je son étreinte, lui caressant la tête. Par contre, on joue tard. Ça commence de onze heures jusqu'à une heure du matin. Tu pourras quand même venir ?

- Bien sûr. Je sortirai en cachette. Mes parents se couchent avec les poules : tous les soirs à neuf heures.

Le gamin regarde de nouveau les billets, n'en revenant toujours pas, les serrant entre ses doigts comme s'il avait peur de les voir échapper.

- Bon, faut que j'y ailles. Je vais retrouver R.V. À cette heure, il doit être au pub.

- D'accord alors à tout à l'heure.

Lorsqu'il s'éloigne, Evra m'interroge, intrigué :

- Tu les as eu où, les billets ?

- J'ai supplié M. Tall, lui avoué-je. Il a accepté parce qu'il nous a aidé. Ce n'est pas grave s'il assiste à la représentation, si ?

Mon ami vert fait une petite moue, pas certain de sa propre opinion.

- Non, c'est pas ça. Il nous aidé, donc c'est la moindre des choses. Et j'ai très envie qu'il voit mon numéro. C'est juste que j'espère qu'il ne lui arrivera rien, parce qu'il est un enfant. Il est encore plus jeune que nous d'eux...

- Je suis certaine que tout ira bien. Malgré son jeune âge, il est intelligent et avisé. Tout se passera bien. Même s'il est un peu capricieux et turbulent, il sait écouté et se tenir quand il faut.

- Mmmh... Je suppose que tu as raison... Bon moi, je dois faire un dernier échauffement. On se retrouve tout à l'heure.

- Oui, à plus.

Soudain, M. Crepsley s'approche de moi, enveloppé de son ample cape rouge. Son regard est sérieux.

- Suis-moi, Lily, m'ordonne-t-il.

Je lui obéis, ne prononçant mots. Nous entrons dans sa tente, éclairée par des lampes électriques. Retirant dans un grand geste sa cape, il révèle un costume de chauve-souris, digne de Dracula.

- Fais briller la cage de Mme Octa, commande-t-il. Après vas te changer et mets ta robe rouge. Tu iras voir Truska pour qu'elle te maquille.

- Pourquoi ? demandé-je, ne voyant pas où il voulait en venir.

- Tu m'accompagnes en piste.

Mes yeux s'écarquillent sous l'effet du choc.

- Vous voulez dire que je vais faire partie du numéro ? m'exclamé-je.

- Tu vas jouer de la flûte pendant que Mme Octa tisse sa toile dans ma bouche, dit le vampire, imperturbable à mon impulsion. Et avant cela, tu chanteras comme tu l'as fait hier. Nous allons répéter une chorégraphie avec Mme Octa une fois que tu serais prête.

Je ne suis pas sûre si je suis plus paniquée que débordante de joie. Moi ? Aller sur scène ? C'est... c'est...au-delà de mes rêves les plus fous ! Mais que vont penser les gens qui me regarderont ? Et si je me trompe ? Et si je fais tout foirer ? Et si je ne suis pas faite pour ça ? Tout s'embrouille dans mon esprit. Je ne sais plus où donner de la tête.

- Mais que voulez-vous que je chante au juste ?

- Tu choisiras par toi-même, tranche M. Crepsley. Arrange-toi avec le DJ.

Il a les sourcils froncés, ce qui renforce son regard déjà perçant. Cela me rend nerveuse et pas à l'aise du tout.

- On manque d'assistant en ce moment, ajoute-il, jetant un coup d'œil vers moi. Tu as une mise affreuse, mais il faudra faire avec.

Je me regarde dans le miroir posé juste à côté de moi. Il a raison...je fais peur à voir.

- Voilà ce qui arrive quand on refuse de boire du sang, me fait-il la morale. Tu le sais, pourtant.

C'est pas vrai. Il ne va quand même pas remettre ça maintenant.

- Si tu crois que tu peux t'en tirer rien quand buvant du sang animal, tu te trompes ! Un jour viendra où...

- C'est bon, je sais, le coupé-je, détourant la tête. Changeons de sujet.

Crepsley soupire, ne sachant plus quoi faire.

- C'est pour toi que je te dis ça, Lily...

- Je sais ! haussé-je le ton. Je le sais bien...

Nous ne disons plus rien. C'est comme si tous les mots se sont envolés. Mon maître se dirige vers la sortie, soulevant le pan de la toile à l'entrée.

- Prépare-toi seulement à..., commence-t-il avant de s'arrêter. Oh et puis laisse tomber.

Je le regarde, ne trouvant même plus la force de me demander ce qu'il a voulu me dire.


Truska a encore une fois fait des merveilles. Avec le maquillage plus insistant que celui d'hier soir, c'est à peine si on remarque que j'ai une sale mine. Elle a ajouté des paillètes dorées sur ma peau, donnant l'illusion que j'étincelle. En plus des roses dans mes cheveux, elle a mis un faux roncier qui entoure mes épaules en passant par mon cou. Une réussite. Seulement, j'ai peur que ça dégouline. Je ne sais pas le nombre de serviettes que j'ai utilisé tellement je transpire de sueur. Je suis si nerveuse. J'ai choisie la chanson, j'en ai parler avec le DJ, il a la version instrumental, mais maintenant c'est presque si je parvienne à me souvenir des paroles. Je suis allée répéter avec Crepsley et Octa, mais je m'en mêle les pieds, faisant rager un vampire roux dégénéré qui ne cessait de me sermonner. Nous avons perdu trop de temps, il allait falloir s'en contenter.

Enfin sonne onze heures.

Le spectacle a commencé à cette heure pile.

Comme à leur habitude, c'est le Loup-Garou qui a ouvert le bal. Pendant que chacun passe les uns après les autres, les artistes attendent et se concentrent dans les coulisses. Tapis derrière le rideau, je contemple l'immense scène centrale sur laquelle mes amis et moi allons jouer. Je suis comme toujours enchantée par le numéro de mes partenaires. Mais ce qui m'impressionne le plus c'est le public, plein à craquer ! Tous ces gens... En pleine campagne ! C'est incroyable. Comment aurais-je pu imaginer un jour que je ferais partie de ce théâtre ?

Evra revient en courant dans les coulisses, ramenant l'éclat des applaudissements avec lui.

- Alors, Lily ? J'étais comment ? me demande-il.

- Génial ! Tu as été super ! le complimenté-je.

- Merci et t'inquiète pas, ça va aller pour toi aussi.

- Tu parles..., marmonné-je. C'est à peine si je tiens debout.

Soudain, Truska passe devant nous et me dit quelque chose dans sa langue natale avec un doux regard.

- Elle te dit bonne chance, traduit le garcon-serpent. Et de ne pas te laisser démonter.

- Ça va être à nous, annonce Crepsley, s'approchant de nous deux.

Oh non... Pas déjà...pas tout de suite... Je ne peux pas. Je sens mon souffle se bloquer dans mes poumons, mes muscles se paralyser.

- Tiens la chèvre, Lily, me commande mon maître. Tu la maintiendras au début du numéro. Claudine viendra la récupérer.

Je prends sans conscience la corde de la bête, trop concentrée sur moi-même pour essayer de me calmer.

- On y va, déclare le vampire.

Paniquée, je me tourne vers mon ami vert, cherchant le moindre secoure.

- Evra...je ne peux pas..., tremblé-je.

- Mais si, m'encourage-t-il. Vas-y !

Ne pouvant plus reculée, j'inspire à fond et me place à côté de Crepsley et le suis lorsque le rideau se lève.

- Et le numéro suivant en scène un duo fascinant accompagné d'une toute nouvelle jeune artiste épatante ! clame M. Tall en bon présentateur. J'ai l'honneur de vous présenter M. Crespely et sa savante araignée Mme Octa avec La Little Dancing Fire Girl !

Nous atteignons la piste. Toutes ces lumières, c'est éblouissant ! Heureusement mes yeux s'adaptent très vite. Mais... Peut-être aurait-il valu mieux que je reste aveugle. Tout le monde ! Déjà qu'en coulisses c'est impressionnant, mais là c'est dix fois pire !

- Mme Octa est une araignée unique en son genre, s'adresse M. Crepsley au public comme à la première fois où je l'ai rencontrée. À la fois particulière venimeuse et dotée d'une intelligence extraordinaire.

Soudain, je repère dans la vaste foule, deux spectateurs. Sam et R.V ! Ils sont là, tous les deux souriant à ma vue, Sam s'appuyant de tout sa longueur sur le dossier du siège avant. Ils ont l'air impressionné. Ça me rassure de les savoir ici. Crepsley continue, ouvrant la cage de Octa.

- ...Mais je vous laisse juger de son effroyable nature par-vous même, termine le vampire.

Dès que l'araignée sortit de sa cage, Crepsley porte aussitôt la flûte à ses lèvres et met à jouer. L'énorme insecte remue des pattes et se jette sur la pauvre chèvre. Je détourne le regard, je n'aime pas voir un animal se faire tuer sous mes yeux, même si je sais que je vais la manger plus tard. La bête s'écroule au sol, sous les stupéfactions du public.

- Comme vous pouvez le constater, cette araignée est bel et bien dangereuse, reprend le dresseur de l'insecte, pendant que Claudine traîne la carcasse hors de la piste. Il n'y a aucun trucage là-dedans. Un homme ne tiendrait pas une seconde. Et maintenant pour le numéro qui va suivre, je vous demande de ne rester tranquille.

Il me fait signe des yeux en s'écartant pour me laisser place. Je m'avance, d'un pas que j'espère déterminé, et me stabilise au centre, au beau milieu des lumières.

Mme Octa monte sur mon épaule sur l'ordre de M. Crespley. Et c'est le silence totale. Ça y est, j'ai le trac. Sam, R.V, tout le monde à les yeux rivés sur moi...

Un murmure parcours les spectateurs.

Mon cœur s'emballe. Je ne sais plus quoi faire.

Respire. Et ne pense à rien d'autre.

Doucement, je tape le sol de mon talon aiguille. Puis progressivement, je frappe avec plus de dynamisme tout en donnant un rythme.

C'est le signal.

La musique s'enclenche telle un coup d'éclair. Je frappe mes mains dans un autre rythme décalé mais en parfait accord avec le claquement de mes talons. Creplsey se remet à jouer de la flûte, s'harmonisant avec la musique provenant des enceintes. Maintenant, c'est mon tour. Porté par mon microphone caché par mon chignon embelli de roses, ma voix s'élève et résonne dans tout le chapiteau :

Es así que me has seducida

Los ojos en la luna

Y el corazón en los calcetines

O misterio profundo que decía "Hurga en mi" una fría fachada que quería cabrear

Je le sens. Le feu. Il est là. Dans ma poitrine. Et il envahit tout mon corps. Et comme ma voix il devient de plus en plus puissant. La vraie danse peut commencer...

Mi Quijote

Le quiero a mi Quijote

Mi Quijote

Ay mi Quijote eh eh eh

Octa se déplace de long en large sur mon corps, mais je lui prête à peine attention. Mes pas enchaînés me font prendre tout l'espace. Je sens le public vibrer avec moi, complètement charmer par mes faits et gestes...

Es así que me has seducida

Ná dicen las estrellas

El corazón escondido en un pañuelo

Si tus viejos vaqueros amenazan de caer

Si siempre vagabundas no podré nunca luchar

Mon regard se fait plus ardent que des braises. Mes mouvements énergiques font par moments bondir l'araignée au-dessus de moi. Lorsqu'elle revient à moi, je la rattrape sur le dos de la main, coordonnant ce geste à ma danse...

Mi Quijote

Le quiero a mi Quijote

Mi Quijote

Ay mi Quijote

Ay ay ay ay ay ay ay ah ah ah ah Ahhhhhhhhhhhhhhhhhhhaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah

Je suis une étincelle qui scintille sous les projecteurs. Après une prestation flamboyante, je redeviens chandelle, subtile et envoûtante...

Es así que me puso nerviosa

Los ojos en la luna

Y el corazón escondido en un pañuelo

Si tus viejos vaqueros amenazan de caer

Si siempre vagabundas no podré nunca luchar

Maintenant je ne suis plus une étincelle. Je me transforme en flamme, plus grande, plus intense que je ne l'ai jamais été. Jusqu'à devenir incendie...

Mi Quijote

Le quiero a mi Quijote

Mi Quijote

Ay mi Quijote

Et telle un tourbillon de feu, je me mets à tourner aussi vite qu'une toupie sur mes petits talons aiguilles, plus vite, plus vite, ma voix allant toucher les cieux...

Ay ay ay ay ay ay ay ah ah ah ah Ahhhhhhhhhhhhhhhhhhhaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah

Mon ultime pose est claire, précise. Les bras grands ouverts, je m'offre au public qui me lance des tonnerres d'applaudissements, amplifiant mes oreilles. Combien de bravos ? Combien de sifflements ? Combien d'adoration ? Combien d'admiration ? Je ne saurais le dire. Tellement... Tellement...

Ils ont aimé... Ils m'aiment...

C'est grisant...

Priant de ne pas m'écrouler, je fais ma plus élégante révérence, ma respiration cherchant avec avidité de l'air. Mme Octa perchée sur le dos de ma main tendu, demeure bien sage. Quel étrange comportement. D'habitude, ça la rend nerveuse toute une agitation pareille. C'est alors que je découvre qu'elle avait tissé sa toile entre l'intérieur de mes bras et le prolongement de ma taille pendant ma succession de tours sur moi-même. Une toile si épaisse, si vaporeuse qu'on aurait dit une cape blanche de soie fantômeuse.

C'est splendide !

Comment Crepsley a-t-il réussit un tel miracle ?

Ooooh... La tête me tourne. Non reste éveillée, Lily ! Tu n'as pas terminé !

Le dresseur d'araignée s'avance au devant de la scène, levant la main pour apaiser les spectateurs.

- Vous en revoulez ? demande-t-il.

Le public confirme par des exclamations de joie.

- Cela tombe bien, car nous avons un dernier numéro pour vous, dit-il, subtil. Mais veuillez ne pas faire de bruit, s'il vous plaît, car il peut s'avérer dangereux. Un cri d'effroi et elle risquerait de s'en prendre à moi.

Lentement, je rends Mme Octa à M. Crepsley en la posant sur son avant-bras. Entre temps il me passe la flûte.

Le visage du vampire est neutre, mais sans savoir comment l'expliquer, j'y perçois comme un air d'appréhension.

- À toi de contrôler Mme Octa, maintenant, me glisse-t-il tout bas. Fais bien attention.

Je colle mes lèvres sur la flûte et joue. C'est une mélodie que j'ai répété plusieurs fois quand j'avais Octa à la maison. Je la connais par cœur. Jusqu'à là, tout se passe sans encombre.

Soudain, je me sens toute molle. Je manques de peu de chavirer. Heureusement, il semble que personne ne s'en soit rendu compte. Bon sang ! Il faut que je me reprennes ! Mais malgré tout le sang d'animal que j'ai bu avant le spectacle, je sens mes forces me quitter ! Et la danse que je viens d'effectuer en plus de toute émotion m'ont épuisé. Concentre-toi, Lily ! C'est toi qui contrôle Mme Octa maintenant ! Si tu te déconcentre, ça va finir comme la dernière fois ! Retour à la case cauchemar !

Une terrifiante image, la même qui avait pendant ses deux derniers mois hantée mes rêves, se frappe à moi. Un fracas qui résonne dans mon crâne avec une vibration d'horreur.

Lui... Étendu sur le sol... Les crocs de Mme Octa dans la chair de son cou...

Alors une idée horrible heurte mon esprit avec la force d'un camion de trois tonnes roulant à 150km/h.

Oui...

Exactement comme avant... Comment ai-je pu l'oublier ? C'est l'occasion rêvée d'accomplir se que je me suis toujours jurée...

Tuer M. Crepsley !

Oui... Il suffit d'un ordre... Un simple ordre à Mme Octa... Et le tour est joué...

Mme Octa arrive maintenant à la jubilaire du vampire. Là ! Elle est en position !

"Tue Crepsley", c'est aussi simple que cela...

J'ai déjà voulu le tuer, mais je n'ai jamais sérieusement réfléchi à un plan. Surtout pas depuis que nous sommes arrivés au Théâtre de la Lune. Je vois le sourire de mes amis, leur joie, leur simplicité. Evra, Sam, Truska, Hans, Claudine, R.V, M. Tall, tous les autres. Suis-je contente ? Suis-je heureuse d'être ici ?

Oui, mais il ne faut pas oublier que j'ai perdu mon humanité ! Mes amis ! Ma famille ! Tout ! Et à qui la faute ?

Octa se déplace sur le visage de son dresseur. Il ouvre la bouche. Elle tisse sa toile.

C'est le moment ou jamais ! Tue-le Lily ! Fais-le ! Même Crepsley ne pourra se défendre contre elle ! Tu l'occa...

Mais alors, un flot de souvenirs se déverse en moi. La fois où M. Crepsley m'a soulevée de mon cercueil pour me soigner. Sa main qui se voulait rassurante lorsqu'il m'a emmené. Sa touffe de cheveux en bataille lorsqu'il se levait le soir en baillant bruyamment. Nos chamailleries. Ses regards tendres par moment. Et si tristes parfois. Le jour où il m'a amenée au Théâtre de la Lune... À une nouvelle vie...

Si je suis en piste, c'est uniquement grâce à lui... J'ai toujours rêver de faire ça, de chanter et de danser. D'être plus féminine... Je l'ai acquit grâce à lui. Ce bel anniversaire que je n'ai jamais eu auparavant... Cette magnifique robe que je porte... Je n'aurais pas rencontré Evra et Sam sans lui. Il fait de son mieux pour être gentil avec moi...à sa façon.

Le moment est venu, Lily ! Tue-le !

Ce nouveau monde...il a sa beauté... Ces avantages...

Il t'as arraché à ton monde de lumière ! Tue-le !

J'ai fait de belles rencontres... Je suis heureuse...

Tu le détestes ! Il a t'as pris tout ce qui comptait à tes yeux ! Tue-le !

Il a fait beaucoup pour moi...

À cause de lui, tu n'es plus humaine ! Tue-le !

Je lui suis reconnaissante...

C'est un monstre ! Un monstre qui t'as rendu stérile ! Tue-le !

En suis-je seulement capable ? Suis-je capable de...

... Tuer Crepsley ?

Se pourrait-il que j'ai appris...

Tue-le ! Tue-le ! Vas-y ! Tue-le ! Maintenant ! Fais-le ! Tue-le ! Tue-le ! Tue-le ! Tue-le ! Tue-le ! Tue-le ! TUE-LE ! TUE-LE ! TUE-LE ! TUE-LE !

... à aimer M. Crepsley ?

Mme Octa descends doucement avant de retourner dans sa cage, tenue dans la paume de son maître. Il referme la bouche, déglutit, avançant la toile.

Tout s'accompagnant de ma dernière note de musique.

- Délicieux ! clame mon mentor. Rien de mieux qu'une toile d'araignée fraîche. Elles sont très recherchées là d'où je viens.

Ébahis, la foule applaudit de nouveau. Crespley me saisit la main et nous saluons avec grâce et prestance. Les applaudissement redoublent.

Enfin nous repartons, laissant place à l'artiste suivant. Ni lui, ni moi ne parle.

Je ne peux pas.

Je ne peux pas tuer Crepsley. J'en suis incapable.

- Tu as songé me tuer pendant la représentation, n'est-ce pas ? lâche soudain le vampire.

Je relève brusquement la tête, pétrifiée. Il me dépasse, me tournant le dos, s'arrêtant.

- Comment avez-vous su que...?

- Cela n'aurait pas marcher, m'interompe-t-il, ignorant ma question. J'ai extrait presque tout le venin des crochets de Mme Octa avant d'entrer en piste. Elle s'est servit du reste pour tuer la chèvre.

À ses mots, mes membres se mettent à trembler.

- Alors... Ce n'était qu'un test ! Vous voulez savoir ce que j'allais faire ! m'écrié-je.

- Il fallait que je sois sûr, Lily. Tu refuses de boire du sang humain. Tu t'opposes au fait de devenir un jour une vampire. Je devais m'assurer de pouvoir te faire totalement confiance.

Mais alors... Depuis le début il...

- C'est pour cette raison que je t'ai choisie pour le numéro, ajoute-t-il d'une voix neutre. Je n'ai pas trouvé d'autres moyens...

Tout cette représentation, ce n'est pas pour mon talent, mais pour voir les réactions qu'il a fait ça ?!

- Et...et moi qui pensais que vous étiez gentil avec moi, grincé-je, la voix enroulée. Alors que vous étiez en train de me tester...

- C'est exacte.

C'est pire qu'une gifle. Pourquoi l'ai-je épargné ? Pourquoi n'ai-je pas ordonner à Mme Octa de le tuer quand il était encore temps ? Parce que j'en suis incapable. Et je crois que mon incapacité me met autant hors de moi que ma haine envers cet...homme.

- Vous savez quoi...? Je vous déteste !

Et sur ces mots, je m'enfuie, sentant les larmes venir. Je ne prête pas attention à Evra et Truska, venant me félicite pour ma premier représentation. Pas plus que je ne prête attention de les bousculer sur mon passage. Pas plus que le visage désolé de Crepsley, me regardant m'éloigner.

Je cours, cherchant la sortie des coulisses par derrière, là où on ne viendrait pas me trouver.

Jamais je ne boirai du sang humain ! Jamais !

Je me cache parmi les objets de la remise, m'écroulant par terre.

J'ai pensé que même si je ne buvais pas de sang humain et ne me conduisais pas comme une vampire. Je m'étais dit que ça pourrait aller...

Je n'arrive pas à le croire. Comment a-t-il pu me faire ça ?

Écrasée de honte et d'humiliation, j'enterre mon visage dans mes genoux, réduisant au silence les sanglots.