Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.

Chapitre 13

En descendant les escaliers menant aux cachots, Emilie essayait de calmer un peu son appréhension. Le deuxième cours de Potions s'était mieux passé que celui de lundi, même si Snape ne l'avait pas lâchée des yeux. Le professeur paraissait s'être un peu calmé, ou alors il s'était rendu compte de l'effet désastreux de son comportement de lundi dernier (non qu'Emilie crût beaucoup aux miracles). Ce soir, la jeune fille priait de toutes ses forces pour que la leçon se déroule aussi bien que les autres fois.

La semaine avait été éprouvante, avant tout parce qu'autour d'elle les professeurs semblaient être devenus complètement fous. Snape était un cas à part, mais Flitwick avec ses airs inquisiteurs et malicieux avait réussi à alarmer la Française autant que la chauve-souris des cachots. McGonagall avait été égale à elle-même, mais il fallait admettre qu'elle avait fait l'effort de reconnaître les progrès d'Emilie en la traitant pour la première fois, à ce qu'il lui semblait, comme tous les autres élèves. Curieusement, c'était surtout Chourave qui lui avait mis du baume au cœur en lui souriant avec bienveillance pendant tout le cours et en la félicitant à part pour les progrès qu'elle faisait. Quel dommage qu'elle enseignât la Botanique ! Au moins, songea Emilie avec un petit sourire au coin et un air satisfait, ce serait un terrain sur lequel Snape ne pourrait pas la prendre en défaut…

La porte s'ouvrit juste après qu'elle eut cogné. Comme d'habitude, la table à laquelle elle devait travailler comportait un chaudron et une série d'ingrédients. Emilie salua Snape qui avait l'air encore plus impénétrable que d'habitude, si c'était possible, mais, à son grand soulagement, elle ne vit sur son visage aucune colère. Ayant posé son sac, attaché comme à son habitude les grandes manches de sa robe et ses cheveux, sans pour autant remarquer la lueur d'amusement que cela provoquait dans les yeux de Snape, elle se tourna vers le professeur en attendant ses instructions.

« Je vous ai préparé une série d'ingrédients, plus nombreux et plus complexes que ceux que nous avons vus jusqu'à présent. J'aimerais que vous commenciez par identifier ceux que vous connaissez en exposant leurs principales propriétés. »

Emilie se mit au travail, raisonnant à haute voix ainsi qu'elle avait appris à le faire. Elle ne put tout reconnaître et Snape prit le relais pour les nouveaux ingrédients, tandis qu'elle notait les indications sur un parchemin.

« Maintenant que vous savez précisément ce que vous avez sous les yeux, avez-vous une idée du type de potion que nous étudierons ce soir ? »

Emilie regarda Snape un instant en se mordant la lèvre inférieure. Un je-ne-sais-quoi la mettait en garde, comme s'il y avait eu un autre enjeu à ce cours. Snape n'était pas comme d'habitude. Le changement n'était pas évident, mais maintenant qu'Emilie connaissait mieux le professeur, elle remarquait sur le champ des altérations qui, dans le cas d'un homme aussi contrôlé que le Maître des Potions, étaient énormes. Il semblait anxieux et l'observait de façon plus insistante qu'à l'accoutumée comme s'il s'attendait à une réaction particulière de sa part. Elle se concentra sur les éléments posés sur la table et entreprit de chercher les connexions possibles.

« Le sisymbre, la sauge, et la valériane peuvent servir dans diverses potions médicinales. Le jobarbille et le nelifluène, aliés au foie de Horglup sont utilisés dans des potions dites « de contrainte », c'est-à-dire obligeant la personne les buvant à effectuer une action particulière. Elle frissonna un peu : cela doit faire partie des ingrédients de potions comme le Veritaserum, professeur ?

-En effet. Continuez.

-Le valficus medicinalis est un antispasmodique. Emilie réfléchit un peu et ajouta : mais il peut peut-être faire office de stabilisateur ?

-C'est exact.

-Le crin de licorne, l'antimoine et l'essence de blagola rosa ont en commun le fait qu'ils sont considérés comme des agents purificateurs.

-Oui, approuva Snape qui reprit le cours de la leçon de son ton doctoral : j'ai voulu vous montrer aujourd'hui une potion complexe, du type de celles que l'on aborde uniquement lors d'un apprentissage. Dans l'ensemble, vous ne vous êtes pas trop trompée en analysant les ingrédients et vous avez trouvé quelques éléments directeurs qui ont pu vous mettre sur la piste d'une potion dite « de révélation ». Le Veritaserum, que vous avez cité, fait partie de cette série, bien qu'il puisse aussi, bien entendu, être considéré comme appartenant à la catégorie des potions « de contrainte ». Les potions de ce type, outre le fait qu'elles sont extrêmement difficiles à mener à bien, sont strictement contrôlées par le Ministère et seul un Maître a le droit de les faire, dans des circonstances bien précises. »

Emilie écoutait attentivement, courbée sur son parchemin et n'eut pas le temps de poser la question qui lui brûlait les lèvres.

« Oui, mademoiselle Marlier, poursuivit Snape, les bras croisés sur sa poitrine : cette leçon rentre dans le cadre toléré par le Ministère, tant que nous détruisons la potion à la fin du cours. Les potions de révélation servent à révéler, à prouver, éventuellement à contraindre. Elles s'emploient sur des sujets vivants, comme pour le Veritaserum ou sur des éléments issus du corps humain, généralement, du sang. Oui, mademoiselle ? interrogea le professeur en levant un sourcil.

-Est-ce que les potions utilisant du sang humain n'appartiennent pas toutes à la Magie noire ? demanda Emilie d'un air un peu inquiet.

-Non, répondit Snape d'un ton sec. Très peu d'entre elles relèvent vraiment de la Magie noire, mais pour la plupart des gens, le simple fait d'employer du sang humain suffit à classer une potion dans cette catégorie. En réalité, affirma le Maître des Potions : ne rentrent dans la Magie noire que les potions employant du sang humain arraché contre le gré de la personne, sous la torture ou dans un processus meurtrier. Ce n'est évidemment pas le cas de la potion qui nous occupe ce soir. »

Snape brandit sa baguette en direction d'un étroit pan de mur laissé vide d'étagères et qui se couvrit immédiatement d'instructions.

« Pour illustrer les potions de révélation, j'ai choisi l'une des plus courantes, la potion de paternité. Vos instructions sont à gauche et pendant ce temps là je préparerai les ingrédients les plus délicats. Quand vous aurez terminé, nous passerons à la cuisson. »

La demi-heure qui suivit fut employée à couper, émincer, broyer plus ou moins finement les ingrédients placés sur la table. Snape travaillait de son côté avec une dextérité admirable, s'arrêtant régulièrement pour contrôler le travail d'Emilie et lui faire recommencer ce qu'il jugeait approximatif. Quand ils eurent terminé, Snape alluma le feu sous le chaudron et guida Emilie, la relayant à intervalles réguliers. La potion était terriblement complexe et sa fiabilité dépendait à la fois de la perfection de la préparation des ingrédients et de la minutie de la cuisson.

Au bout d'une autre demi-heure, Snape arrêta le feu, prit une dague, releva l'une de ses manches et entailla légèrement la paume de sa main. Trois gouttes de sang coulèrent dans le chaudron, s'incorporant au reste de la potion qui prit une teinte cuivrée.

« L'ajout du sang se fait à la fin, après avoir stoppé la cuisson. Comme vous pouvez le remarquer, le liquide prend une teinte brun-roux. La teinte ne change pas en cas de résultat négatif. »

Snape se tourna vers Emilie et lui fit signe de poser sa plume.

« Donnez-moi votre main. »

Emilie se figea, le regard fixé sur la main tendue de Snape. Elle finit par lui tendre la main, paume ouverte. Snape donna un léger coup de dague sur la main de la jeune fille et la pressa au-dessus du chaudron, murmurant rapidement un sort pour fermer la blessure. Emilie avait l'impression de ne plus pouvoir respirer, les mains agrippées à la table, scrutant comme hypnotisée la potion qui vira lentement au bleu pâle.

Quelques minutes après, Snape trouva enfin le courage de relever la tête et de regarder Emilie. Elle semblait incapable de détacher son regard de la potion qu'elle contemplait les yeux fixes et sans ciller, et son visage curieusement inexpressif était encore plus pâle que d'habitude. Lui-même n'arrivait pas à ouvrir la bouche. Prenant une forte inspiration, il s'écarta du chaudron et sentit brusquement les yeux de sa fille fixés sur lui.

« Depuis combien de temps ? demanda Emilie d'une voix atone.

-J'en ai eu la confirmation la semaine dernière, mais seule la réalisation de cette potion permettait d'être sûr. » Il avait parlé si bas qu'il n'était pas sûr qu'elle eut entendu.

Snape rassembla son courage, essuya subrepticement ses mains moites sur sa robe et leva les yeux, son visage en partie caché par de longues mèches de cheveux retombant devant ses joues et sur son front. Emilie avait l'air perdu de quelqu'un venant de subir un énorme choc.

« Vous savez depuis le début, pourquoi…

-Non, je ne savais rien, corrigea-t-il, la voix un peu rauque. C'est la stricte vérité et je peux le répéter sous Veritaserum. J'ignorais tout de ton existence : ta mère et moi nous sommes séparés avant que tu naisses, mais elle ne m'a jamais rien dit. »

Emilie cria presque, le visage assombri par la colère :

« Comment aurait-elle pu contacter un sorcier ?

-Elle pouvait me trouver, et elle savait ce que j'étais », répondit calmement Snape.

Emilie eut l'air encore plus choquée, les épaules soudainement affaissées, les paupières battant furieusement pour s'empêcher de pleurer :

« Moi, elle ne m'a rien dit ! J'ai su par hasard, pour la sorcellerie ! »

Snape s'assit brutalement, épuisé, posa ses coudes sur le bureau et prit son visage entre ses mains, rejetant ses cheveux en arrière.

« Em-Emilie, pour une fois il sembla hésiter et avoir du mal à articuler : j'ai l'intention de faire en sorte que cette situation soit réglée au plus vite. Si tout se passe comme je le souhaite, je pourrais te reconnaître officiellement la semaine prochaine. »

Pétrifiée par l'énormité de la chose, Emilie le regarda sans rien dire pendant quelques instants, baissa les yeux et finit par murmurer d'un ton amer, la bouche pincée avec dédain, dans un mélange de français et d'anglais :

« Merci, mais ce n'est pas la peine. Je veux dire, vous n'aviez pas l'intention de… enfin, normalement vous ne devriez... non, je veux dire que je n'aurais pas dû naître. Vous n'avez rien besoin de changer.

-Regarde-moi », soupira Snape.

Emilie leva les yeux mais tout était flou, car elle pleurait.

« Si j'avais su à l'époque, je t'aurais reconnue sans la moindre hésitation. Je connais mes responsabilités. Je ne sais pas pourquoi ta mère n'a rien dit, mais ça ne change rien à ce que j'ai décidé.

-Merci, mais vous n'êtes pas obligé, répéta-t-elle en reniflant.

-Si, Emilie, coupa Snape : et ma décision est prise. »

Snape se leva et tendit un mouchoir à sa fille, puis posa enfin la question qui lui brûlait les lèvres depuis des jours :

« Pourquoi es-tu sous la tutelle de ta grand-mère ? »

Emilie renifla de plus belle, fit une grimace, haussa les épaules et dit d'un ton moqueur, mais avec une hargne non dissimulée :

« Ma mère est partie.

-Partie ? Morte ? demanda précipitamment Snape.

-Non, partie. Quand j'avais cinq ans, elle est partie. Elle n'est pas revenue, Emilie enchaîna d'une petite voix chevrotante et haut perchée, malgré son ton sarcastique : à un moment, j'ai demandé si elle était morte, mais on m'a dit que non, elle était partie. Elle voulait refaire sa vie, je suppose. Sans moi, évidemment », la jeune fille cligna des yeux plusieurs fois d'un air ennuyé en essayant d'arrêter les larmes, mais sans succès.

Snape se leva, choqué, le visage soudain déformé par la rage, s'approcha d'Emilie, lui saisit les bras d'une poigne de fer et demanda à voix basse :

« Est-ce-que j'ai bien compris ? Tu veux dire qu'elle a abandonné une petite fille de cinq ans sans la moindre raison valable ? »

Devant l'air effrayé de la jeune fille, Snape relâcha la pression et s'écarta soudain, la colère laissant place à un masque dur et froid :

« Nous devrions pouvoir régler cette affaire la semaine prochaine au Ministère de la Magie. Il y a des choses qu'il faudra que je t'explique, mais je te demande instamment ne pas souffler mot de tout cela à quiconque, sous aucun prétexte, avant que je ne t'en donne l'autorisation. Pas un mot, Emilie, ni à Gabelli, ni à ta grand-mère, ni à Flitwick, à personne, tu comprends ? pressa-t-il en haussant le ton. Il faut que nous prétendions quelques jours encore être ce que nous paraissions avant d'avoir eu cette explication. Il est de la plus haute importance que personne ne se doute de quoi que ce soit. »

Emilie hocha la tête, les yeux rivés au sol, si fatiguée qu'elle se demanda comment elle pouvait encore tenir debout. Snape la regarda un instant, releva son visage en plaçant le bout de son index sous son menton :

« Le choc est aussi immense pour toi que pour moi, mais je ne changerai pas ma décision. »

En se détournant pour gagner la porte, il ajouta dans un souffle, si bas qu'il était persuadé qu'elle n'entendrait pas :

« Quoi qu'il arrive, je ne te laisserai pas. »

ooooo

« Albus.

-Que se passe-t-il, Severus ? »

Dumbledore avait immédiatement deviné que quelque chose de grave s'était produit en recevant le Patronus de Snape à onze heures du soir. Jamais Snape n'utilisait ce moyen de communication, préférant confier une missive au Réseau de poudre de cheminette ou venir lui-même à son bureau en cas de convocation par Voldemort.

Snape resta debout, redressé de toute sa hauteur devant Dumbledore et le fixa de ses yeux si sombres qu'ils paraissaient noirs en déclarant d'une voix solennelle :

« Albus, je viens, pour la première fois, vous demander votre aide. »

Le sentiment d'une catastrophe imminente s'installa dans l'esprit du vieux sorcier qui renonça à s'asseoir et fit signe à Snape de continuer, remarquant le visage épuisé mais déterminé du Maître de Potions.

« Le pourquoi du comment ne vous regarde pas, continua Snape avec fermeté et d'un ton monocorde. J'ai besoin que vous interveniez, le plus tôt possible, auprès d'une personne sûre du Ministère de la Magie et que vous lui demandiez de préparer une reconnaissance de paternité. »

Dumbledore, muet de stupéfaction, continua de regarder Snape qui poursuivit en déroulant les grands axes d'un plan qu'il avait à l'évidence bien muri.

« Il faut que tout soit réglé cette semaine, mais personne, ni dans l'Ordre du Phœnix, ni évidemment dans les rangs du Seigneur des Ténèbres, ne doit savoir que j'ai fait cette demande. Dès que tout sera prêt, Emilie Marlier et moi viendrons au Ministère, effectuerons le test et signerons tout ce qu'il faudra. J'exige aussi la garde d'Emilie, ajouta-t-il après coup.

-Comment… commença Dumbledore en se demandant s'il était bien éveillé ou s'il s'agissait d'un cauchemar.

-Il n'y a pas trente-six manières, Albus, rétorqua Snape d'un air mauvais, les bras croisés.

-Severus, la mère d'Emilie, que lui est-il arrivé ? »

Snape regarda le vieillard un instant sans comprendre, puis se pencha vers lui en posant ses mains sur le bureau qui les séparait et cracha :

« Qu'allez vous supposer ? Non, Albus, ne craignez rien de ce côté. En revanche, que penseriez-vous d'une femme qui abandonne une petite fille de cinq ans ? demanda-t-il sur un ton qui se voulait sarcastique mais d'une voix qui tremblait presque de colère.

-Pourquoi n'as-tu rien dit ?

-Parce que je ne savais rien ! cria Snape laissant enfin libre court à sa rage. Quoi que vous pensiez de moi, je n'aurais pas laissé sa mère la déclarer de « père inconnu » ! »

Dumbledore soupira et s'assit en baissant la tête, deux doigts sur ses tempes.

« Albus, reprit Snape plus calmement, il faut agir sans attendre.

-Tom…

-Oui. On va encore m'accuser d'aimer des Moldues et de m'abaisser à avoir des relations avec elles. Laissez-moi jouer cette partie, Albus : je plaiderai que vous avez eu des soupçons, fait des vérifications et m'avez forcé à reconnaître ma fille.

-Cela risque de la mettre en danger.

-Elle y est déjà, soupira le Maître des Potions : et c'est pour cela qu'il faut agir. Pensez-vous que personne ne devinera jamais ? Flitwick sait. Quand les autres professeurs auront-ils des doutes ? À quand le jour où un brillant élève lancera la rumeur d'une fille illégitime du Mangemort ? »

Snape continua en faisant les cent pas :

« Notre seul atout est de prendre l'offensive. Vous me forcez à reconnaître Emilie, et je vais me trainer aux pieds du Seigneur des Ténèbres sous les quolibets de Malefoy et consorts en relatant dans quelles circonstances obscures fut conçue cette gamine et en jurant vengeance contre vous. Il réfléchit un temps et conclut avec cynisme : qui sait ? Cette histoire pourrait même nous servir… »

Dumbledore se releva en s'appuyant sur le bord du bureau, épuisé, mais ne dit rien.

« Albus, je vous en prie, contactez tout de suite quelqu'un, plaida Snape. Il faut faire cette reconnaissance le plus vite possible et faire transférer la garde d'Emilie.

-Elle est sous la garde de sa grand-mère, je crois, selon la loi française.

-Emilie Snape est à moitié anglaise et possède un père. Nous pouvons à ce titre plaider pour le transfert de sa garde, j'imagine.

-Je doute que…

-Peu importe, faites tout ce qu'il est possible de faire. »

Dumbledore caressa sa longue barbe et alla vers Snape, ses yeux remplis de tristesse.

« Que sait Emilie ?

-Presque tout, soupira le Maître des Potions. Je lui expliquerai moi-même notre cause, mais je vous demande humblement de ne pas vous mêler de cela, Albus. Il humecta ses lèvres comme si les mots avaient du mal à les franchir et ajouta : s'il-vous-plaît. »

ooooo

Emilie ne sut jamais comment elle avait fini par arriver à la tour de Serdaigle, à saluer ses camarades encore debout en ayant l'air normale et atteindre l'ancienne salle commune. Heureusement, la pièce était vide et Emilie s'empressa de la fermer derrière elle et d'y placer un sortilège de Silencio pour faire bonne mesure avant de se jeter dans l'un des divans, la tête renversée sur le dossier.

La réelle portée de la révélation que venait de lui faire Snape commençait tout juste à l'atteindre, mais Emilie restait tétanisée. Pendant des années, elle avait rêvé de savoir, s'imaginant divers scénarios plus rocambolesques les uns que les autres, tout se terminant bien dans des larmes de joie ou au contraire dans un rejet catégorique exercé par une Emilie vengeresse et d'une éloquence à faire pâlir Phèdre. A présent, elle ne ressentait rien de tout ça. En fait, elle ne savait même pas si elle ressentait vraiment quelque chose.

Faites confiance à un Slytherin pour vous surprendre ! Plus elle repensait à ce qui c'était passé depuis son arrivée à Poudlard, plus il semblait à la jeune fille qu'elle aurait dû comprendre bien avant. Bien sûr, la phrase du Choixpeau ! Et était-elle aveugle et idiote au point de ne pas voir la ressemblance criante entre Snape et elle ? Pourquoi n'avait-elle jamais été terrorisée par Snape (enfin, moins que les autres) ? Était-ce vraiment dû au fait qu'elle était trop âgée pour être impressionnée par ses attitudes et ses paroles ? N'était-ce pas plutôt parce qu'elle avait vite vu clair dans le rôle qu'il semblait jouer et qu'elle possédait un goût du sarcasme proche du sien ? Pourquoi était-elle si douée pour les Potions ? Était-ce le « sang » qui avait parlé pendant tout ce temps là ?

La jeune fille finit par demander à un Elfe de lui apporter un thé, ne se sentant pas encore capable d'aller chercher ses propres ustensiles dans son dortoir où, à cette heure, elle était sûre de croiser plusieurs camarades. Le liquide brûlant apaisa un peu ses inquiétudes et après avoir été déposer sa tasse sur une table, Emilie s'assit sur une chaise et ramena ses genoux sous le menton, reprenant le cours de ses pensées. Ainsi, à l'en croire, il n'avait rien su. Tous les deux finalement avaient vécu dans l'ignorance jusqu'à ces derniers jours. Emilie avait tenté à plusieurs reprises d'en savoir plus, ne serait-ce que pour pouvoir répondre quelque chose quand les enfants de l'école lui posaient des questions sur son père. Comme elle avait détesté ces débuts d'années où la maîtresse leur faisait remplir une fiche avec « profession du père » et « profession de la mère » ! Tout ce qu'elle avait pu apprendre était qu'il était anglais. Elle n'avait pas un nom ni une photo. Pourtant, un examen patient de son visage avait toujours livré la même réponse : elle ne ressemblait pas à sa mère, ses traits étaient ceux de son père. Et celui-ci enseignait les Potions à Poudlard.

Emilie sentit l'hystérie la gagner. Qu'allait-il se passer ? Comment tout le monde allait prendre la nouvelle ? Elle allait changer de nom et tout le monde saurait ! Curieusement, l'idée de perdre le nom de Marlier ne lui posait pas de problèmes existentiels : il ne s'agissait pour elle que d'un nom par défaut, n'ayant pas un père à qui se rattacher. Non, c'était un soulagement, au contraire, car elle serait ainsi comme les autres. Emilie n'éprouvait pas non plus de gêne particulière à l'idée de s'appeler Snape.

« Emilie Snape. »

Emilie répéta plusieurs fois son nom à haute voix, en murmurant, malgré le Silencio. Non, ce n'était pas si difficile. Bizarre, mais pas difficile. En revanche, la réaction des autres élèves allait être terrible car si une chose unissait tout le monde ici (à part les Slytherins) c'était la haine que chacun vouait à Snape. Emilie savait qu'elle risquait d'être associée à son père dans ce rejet et se mit à pleurer à l'idée qu'Ann, Belinda et Lucrezia refuseraient de lui adresser la parole ou encore qu'Alessandro lui tournerait le dos. Oh non ! Peut-être pas, après tout c'était un Slytherin ! Elle allait vraisemblablement être exclue du petit groupe d'amateurs de musique qui s'était formé autour de Flitwick. Broyant du noir, Emilie perdit tout sens des proportions et passa de longs moments à s'apitoyer sur elle-même, continuant de pleurer, son cerveau lui fournissant des scenarii plus catastrophiques les uns que les autres. Comment pourrait-elle repartir de zéro, se refaire de nouveaux amis ? Si tant est que qui que ce soit daigne lui parler désormais…

Elle en vint à se demander si le jeu en valait réellement la chandelle : désirait-elle avoir un père, au moins en nom, si cela signifiait se retrouver seule, isolée face à des centaines d'élèves qui la mépriseraient ? Elle se rappela soudain que refuser n'était pas une option. Pourrait-elle annoncer elle-même la nouvelle à ses amis avant qu'elle ne fasse le tour du château ?

Ah… oui, voyons… comment dire ça ?

Ça y est, elle était folle. Emilie commença à faire les cent pas autour de la pièce en slalomant entre les sièges. Peut-être devrait-elle retourner dans les cachots et demander une solution calmante ? Après tout, c'était un cas de force majeure, non ? Soudain, l'idée de se trouver devant Snape (euh… son père) mit Emilie mal à l'aise. Que pourraient-ils se dire ? Ils ne se connaissaient même pas ! Emilie lui était reconnaissante de vouloir rendre les choses « correctes » et avait été très émue de l'entendre dire qu'il ne l'abandonnerait pas, mais passée l'excitation du moment, elle ne ressentait plus qu'une immense gêne. Si près du but, elle avait envie de fuir.

Épuisée, l'esprit en ébullition, incapable de se concentrer sur une chose à la fois, Emilie finit par somnoler sur un sofa jusqu'au petit matin.

ooooo

Severus Snape avala sans se poser de question une bonne mesure de potion de sommeil sans rêve. Il savait qu'il ne pourrait jamais dormir autrement après une telle épreuve.

La potion avait été un plan brillant, le seul moyen qu'il avait trouvé pour faire comprendre la situation à Emilie sans avoir à parler. Le Maître des Potions était capable de bien des choses, y compris de mentir à un Seigneur des Ténèbres et d'achever un homme par un Avada Kedavra, mais il se savait incapable de parler honnêtement de lui-même ou de ses sentiments. Il n'aurait jamais pu expliquer à cette gamine qu'il était son père, et de cette façon, il avait procédé comme s'il délivrait un cours et laissé la potion agir. La discussion avec Dumbledore s'était déroulée selon ses plans, mais il savait que le directeur le convoquerait sans tarder, certainement dès le lendemain, pour essayer de savoir le maximum de choses sur les circonstances ayant mené à la naissance de sa fille. Snape grimaça : le vieillard savait sans doute que ce serait peine perdue mais il fallait toujours qu'il tente d'arracher des confessions. Dumbledore avait porté la compassion à de véritables sommets, mais comment pourrait-il comprendre ce qui avait poussé le Slytherin à établir une relation avec une femme quand aucun des deux partenaires n'avait été amoureux ?

Snape ferma les yeux : il n'arrivait toujours pas à se faire à l'idée qu'il avait une fille. Que celle-ci lui ressemblait. Qu'elle était, selon cette maxime d'une sensiblerie répugnante, « sa chair et son sang ». Chaque pensée tournant autour de sa fille le renvoyait vers la mère de celle-ci. Que c'était-il passé ? Il se souvenait d'elle comme d'une femme confiante dans son avenir et ses possibilités professionnelles, à des années lumières de ses propres préoccupations. Pourquoi avoir pris le risque d'avoir un enfant, de l'élever seule, pour décider de l'abandonner à l'âge de cinq ans ? Snape sentit la colère s'emparer de nouveau de lui. Emilie en voulait à sa mère, c'était évident. Elle avait exprimé de la gratitude quand il lui avait indiqué sa volonté de la légitimer, mais il n'osait espérer qu'elle l'accepte un jour véritablement comme son père. D'ailleurs, comment pourrait-il imaginer élever un enfant ? Pour la centième fois il pensa fuir, mais un simple coup d'œil jeté à sa chambre spartiate dans les cachots le ramena à la réalité.

Une merveilleuse chose que les potions : une dose de potion de sommeil sans rêves réalisée par un maître prenait effet en trente minutes exactement.