En revenant chez lui, Sebastian se débarrassa de son jogging gris et se regarda longuement dans le miroir de la salle de bains.
Il avait un respectable mètre 85, une peau hâlée, le torse et les bras musclés, les cheveux blonds. Son visage était, selon lui, sans charme particulier : une mâchoire droite et carrée, des pommettes légèrement saillantes qui durcissaient encore la forme de son visage, des yeux verts qui donnaient l'impression d'être perçants à cause des épais sourcils qui les amplifiaient encore davantage, un nez droit, des lèvres fines. Tout sur son visage lui donnait un air dur. Il songea qu'il n'était peut-être pas désagréable à regarder (son expérience avec les femmes le confortaient dans cette idée), mais il ne faisait sûrement pas non plus partie des gens qui vous hypnotisent dès la première seconde où vous apercevez leur visage.
Deux grands yeux charbons lui vinrent en tête. Bon sang, était-il incapable de vivre sa vie plus de dix minutes sans penser à lui ?!
Il poussa un grognement et décida que ce soir-là, il devait se changer les idées. Complètement.
Une femme ? Mauvaise idée, le Big Boss le saurait tout de suite et il en entendrait parler pendant des siècles…
Un ciné ? Même problème, et puis ça le faisait déprimer d'aller au cinéma tout seul.
Une simple balade ? Non. Il avait assez vu la nature comme ça ce matin.
Un bar ? C'était déjà mieux comme idée. Il irait dans le bar qu'il avait fréquenté pendant deux ans, ces fameux deux ans de flottement entre l'armée et Jim. Il jouerait aux fléchettes et paierait ses verres avec ses paris, comme il l'avait fait avant la rencontre.
Le soir venu, il enfila son manteau de cuir brun (le même que celui qu'il portait quand il avait rencontré Jim, songea-t-il) et sortit, GSM, clés et portefeuille au fond de la poche.
Aussitôt la porte de son appartement ouverte, l'air glacé lui mordit la joue. Il serra les dents et verrouilla la porte derrière lui. Les mains meurtries dans les poches de sa veste, il s'aventura dans les rues londoniennes.
Le bar n'était pas très loin de chez lui, c'était d'ailleurs la principale raison qui l'avait poussé à le fréquenter. Et puis, il y avait là-bas une ambiance spéciale. Une ambiance qu'on ne voit plus dans les nouveaux bars ou cafés, quelque chose qui n'existe plus. Une mentalité, un mode de vie.
Oh, rien d'extraordinaire non plus, mais assez pour bien lui plaire.
« The Dotard ». Un nom qui donne envie, n'est-ce pas ? Il n'y avait pas beaucoup de gens qui comprenaient véritablement le sens de ce nom. Pour lui, c'était l'endroit qui ne vieillissait pas. L'endroit où le vieillard du village allait boire son café avec son journal, où les ouvriers de l'usine allaient terminer leur dure journée avec un verre et pourquoi pas une femme, où tout le monde joue aux cartes, aux dés et aux fléchettes,… L'endroit où le temps s'arrête, parce qu'encore aujourd'hui c'est cette mentalité qui est restée.
C'est en poussant la lourde porte de bois au hublot de verre sale qu'il fut enveloppé d'une douce chaleur réconfortante. Il la referma derrière lui puis s'avança vers le comptoir. Le barman essuyait un verre. Il essuyait toujours un verre, rendant hommage au cliché. À croire que les barmen n'avaient vraiment que ça comme occupation, dans les films comme dans la vraie vie.
Il n'avait jamais vraiment sympathisé avec cet homme, mais ils se situaient tous les deux très bien. Après tout, il était un client régulier depuis deux ans, un habitué.
- Bonsoir.
- Bonsoir. Une bière s'il vous plaît.
Le barman acquiesça d'un signe de tête et se retourna chercher une bouteille fraîche. De son côté, Sebastian s'accouda au bar et jeta un coup d'œil autour de lui. Aucun des visages présents ne lui était familier.
Ah si, l'éternel quinquagénaire mort soûl qui dormait à moitié sur sa table, dans un coin derrière les flippers. Il sortit son GSM : bah, il était encore tôt, les responsables du bar le mettraient dehors plus tard, quand ils fermeraient. Ce n'était pas le genre d'endroit où tout le monde se fait jeter pour tel ou tel critère, et puis cet homme aussi était un habitué. Comme lui.
Un petit coup sur la table haute du bar le fit tourner la tête. Le barman avait posé sur la table la bouteille en verre pleine et décapsulée, et un verre vide à côté. L'homme se pencha vers lui et le regarda droit dans les yeux :
- On a décalé les fléchettes pour avoir plus de place, elles sont un peu plus à votre droite.
- Merci…
Preuve qu'il voyait très bien qui il était. Il posa l'argent sur le bar et but une gorgée de sa bière à même la bouteille. Fraîche. Ça faisait du bien. Il prit son verre et se dirigea donc vers les fléchettes.
Deux hommes y jouaient déjà. Il s'assit sur un des hauts sièges du bar près d'eux, tourné vers eux, pour avoir une bonne vue sur la cible. L'un des deux hommes, qui avait des mains plutôt potelées, prit une fléchette et se concentra pour viser tandis que l'autre, un grand mince au nez retroussé, regardait Sebastian de haut en bas avec un certain dédain.
La fléchette fila dans l'air et percuta violemment la cible, à environ 15 centimètres du centre. Le grand mince eut un petit rictus et s'avança à son tour devant la cible. Il prit une autre fléchette, plissa les yeux et la lança. Environ 5 centimètres.
Sebastian but tranquillement une gorgée de sa bière tandis que le grand mince affichait un sourire victorieux et narquois, empochant les quelques petites pièces que le potelé lui tendait. Le grand mince lança alors d'une voix nasillarde :
- Le tout, Gary, c'est de faire corps avec la fléchette.
Ledit Gary croisa les bras, déçu d'avoir perdu et commençant à être vexé, et se tourna vers Sebastian qui se retenait de ricaner (faire corps avec la fléchette, mais bien sûr…) :
- Tu veux essayer ? C'est à celui qui est le plus près du centre, on compte pas les points des zones.
Il jeta un coup d'œil au grand mince qui semblait contrarié d'avoir été coupé dans sa victoire, puis se redressa et remercia le pauvre Gary. Il prit une fléchette et à son tour se plaça devant la cible, à la distance que s'étaient imposée les deux autres. Le grand mince continuait de lui jeter un regard dédaigneux. Ça n'en serait que plus délectable une fois qu'il l'aurait battu.
Il soupesa rapidement la fléchette et la lança vers la cible sans même trop se concentrer.
En plein dans le mille.
Bah, la distance n'était vraiment pas assez grande pour que ça ait été un vrai défi.
Gary s'était mis à rire, probablement parce que la tête du grand mince était tout simplement hilarante après cette (légère, soyons francs) humiliation. Il eut la violente envie de rétorquer au grand mince que le tout, c'était de faire corps avec la fléchette, mais un reste d'humilité le retint. Mieux valait ne pas trop en faire. Gary proposa :
- Essaie de plus loin ! Je te paie un verre si tu y arrives d'ici.
Il prit une fléchette, s'éloigna, relança.
En plein dans le mille. Bis.
Au fur et à mesure qu'il recommençait, qu'il prenait des paris qu'il gagnait encore et encore, quelques autres clients s'approchaient pour assister au jeu voire participer.
Entre deux paris, il regagna le bar et profita de ses bières gagnées. La bouteille froide et humide entre ses doigts, il tourna la tête et remarqua une jeune femme. Une jolie jeune femme, assise seule quelques sièges plus loin. Et elle le regardait. Pas intensément, juste avec intérêt. Et un petit sourire.
Un sourire qu'il lui rendit. Elle jeta un petit coup d'œil à son portable puis se leva de son siège, et doucement le rejoignit :
- Salut ?
- Salut…
- Tu as l'air bon à ça, dit-elle avec un petit signe de tête en direction du jeu de fléchettes et des gens qui pariaient.
- Oui.
Ça ne servait à rien d'être modeste, Sebastian avait horreur de ça. Horreur des gens qui n'acceptent pas soit la réalité, soit un compliment, tout ça pour paraître humble. Oui, il était bon, point final.
La jeune femme parut un peu surprise de cette réponse, mais agréablement surprise. Elle lui fit un sourire sincère et appréciateur.
- Jane.
- Sebastian.
- Je crois que je vais t'embrasser, Sebastian.
- J'attends.
Elle eut un petit rire et approcha son visage du sien…
Elle était enjouée et goûtait la vanille. Elle embrassait bien.
Il allait passer une excellente soirée.
Bon, désolée de décevoir les amateurs de scènes explicites, mais pour ce chapitre j'ai eu du mal à trouver la motivation pour écrire la fin, même si j'avais l'idée, alors je ne me voyais pas détailler la nuit de notre Seb. Mais je suis sûre que vos esprits pervers se débrouilleront très bien pour imaginer la scène ;)
Et désolée à l'avance si j'ai encore du retard à l'avenir, c'est parce qu'en général je préfère m'abstenir plutôt que d'écrire quelque chose de mauvais (ou de juste passable comme ce chapitre-ci)...
N'hésitez pas à me dire votre point de vue sur la question, sur le rythme comme sur le contenu, des idées de scènes que vous verriez bien apparaître...
I O U 3
