Chapitre quatorze

J'émergeai difficilement du brouillard qui m'enveloppait, ma tête me torturant comme si je sortais d'un épisode de choléra. Durant un bref moment de désorientation, je me retrouvai dans les déserts d'Afghanistan, luttant contre la maladie alors que je venais tout juste de sauver mon bataillon. Je me souvenais peu de cette période, mis à part que les morts avaient été trop nombreux avant que le véhicule d'approvisionnement n'arrive avec des médicaments. Je m'assis, le front moite de transpiration, avant de réaliser que des murs sombres m'entouraient et non pas un paysage de soleil et de poussière.

Je tentai de me redressai, seulement pour découvrir que mes muscles étaient flasques et ne répondaient pas. Depuis combien de temps étais-je ici ? Quelques minutes ? Des heures ? Plusieurs jours ? Il y avait un gros trou noire dans ma mémoire. Comment étais-je arrivé ici ? Mes pensées étaient aussi lentes que les membres de mon corps, mais je me souvins de la découverte de Ben, la rencontre avec McEiver, la bataille de Whitechapel et une partie de la discussion qui en avait suivi. Après cela, les événements sont flous et incertains. Je me rappelais vaguement avoir marché dans une rue bondée. Puis...plus rien.

« Ah Docteur, vous êtes réveillé. Excellent. »

Je n'avais pas entendu la porte s'ouvrir, et cela me troublait profondément. Je n'avais pas les capacités d'observation de Holmes, mais j'avais été soldat, et je n'étais pas mauvais. Holmes était une des rares personnes à pouvoir me surprendre. Le pure accent d'Oxford, brisa mes pensées comme de la glace, m'indiquant que je n'étais plus seul.

Levant les yeux, j'aperçus un homme qui aurait pu être plus grand, s'il n'y avait pas eu ces épaules voûtées qui lui donnaient l'apparence d'un bossu. Cet effet était d'autant plus accentué par une tête très large posée sur un cou décharné. Ses yeux enfoncés brillaient avec une intelligence terrifiante. J'essayai de les comparer au regard gris et vif de Holmes, mais ceux là ne dégageaient aucune chaleur, aucune compassion. Holmes, dans toute sa représentation de machine à calcul, demeurait encore un être humain accessible. Intimidant, peut-être, mais chez qui émanait de la chaleur et de la compassion. Aucune de ces choses n'existait dans les yeux bleus glacés de mon interlocuteur.

« Je craignais que nous vous ayons administré trop de sédatif » poursuivit le nouveau venu en s'éloignant de la porte. Il l'avait refermée aussi silencieusement qu'il l'avait ouvert. Il n'y avait eu aucun bruit de serrure. L'homme se mouvait vers moi, en agitant sa tête d'avant en arrière, de manière presque hypnotique. Je me mis en tête l'idée d'une souris confrontée à un serpent, et il va sans dire que j'étais la souris. « Souffrez-vous d'effets indésirables ? »

« Pas plus que d'avoir été endormi et enlevé. » répondis-je avec autant de calme que je le pouvais. « Professeur James Moriarty, je présume ? » Ça ne pouvait être que lui. Je n'avais jamais posé les yeux sur cet homme, mais Holmes m'en avait fait une description particulièrement détaillée. Il est rare qu'une personne ressemble à son image mentale, mais dans ce cas là, Moriarty correspondait parfaitement à l'image que je m'étais faite de lui. En revanche, je n'aurais jamais imaginé que les yeux d'un homme puissent être si froids...

Il eut un demi-sourire et reconnut mon identification avec un petit clin d'œil. « J'ai beaucoup entendu parlé de vous, Docteur Watson. Et bien sûr, j'ai lu vos articles colorés dans le journal Le Strand. Vous avez un certain talent pour l'écriture. Votre ami apprécie sans doute votre description enthousiaste de son travail. »

« Il le revendique souvent, en effet » répliquai-je. « Mais je ne prétend pas l'avoir vu mécontent »

Encore une fois, les lèvres de Moriarty s'étirèrent en un sourire mince. « Un homme comme Sherlock Holmes se nourrit de louanges. Sans elles, il n'y a rien. »

C'était évidemment faux. Holmes ne m'avait parlé que de ses affaires les plus intéressantes. Certes, cela lui faisait une bonne publicité et lui donnait une bonne réputation, mais je ne pouvais pas compter le nombre de fois où il avait laissé Scotland Yard ou une autre organisation récupérait les bénéfices d'une de ses affaires. Il n'était pas l'homme le plus modeste que j'avais rencontré, mais il était un limier comme je n'en avais jamais vu dans le monde. J'ouvris la bouche pour protester contre cette injustice, mais me rappelai à qui je parlais et fermai la bouche dans une protestation sourde. Le sourire glacial de Moriarty s'agrandit.

« Que me voulez-vous ? » demandai-je. « Je ne sais rien qui pourrait vous être utile »

« Voilà l'affirmation la plus vraie que je n'ai jamais entendu » convint Moriarty, plutôt insultant. « Mais ce n'est pas de votre cerveau dont j'ai besoin, Docteur Watson. Plutôt de votre agréable compagnie. »

« Pour piéger Holmes ? » devinai-je. Après tout, c'était plus qu'évident. « Ridicule. Il ne se fera jamais prendre dans un piège aussi flagrant. »

« Et pourquoi pas ? Je pense différemment de vous. Le grand défaut de Sherlock Holmes est qu'il compte trop sur les autres. Il devient dépendant et cela cause ainsi sa faiblesse. Sa préoccupation pour vous, mon ami, le conduira à prendre les décisions les plus folles. Je n'ai pas ces faiblesses, ce qui explique pourquoi, mon bon docteur, je vais vaincre Sherlock Holmes malgré sa persistance fatigante à déjouer mes plans. » Le professeur commença à déambuler lentement autour de moi. « L'amitié, l'émotion...sont des faiblesses. Cela rend vulnérable. »

« Vous avez une vision sombre du monde » affirmai-je. « Je n'aimerais pas vous ressembler. »

« C'est parce que vous êtes un faible romantique. Je vais donner raison à votre ami, il évite les enchevêtrements avec les femmes, une des plus grandes faiblesses, mais il ne peut briser sa dépendance à...l'amitié. » Il ricana légèrement.

En ce qui concerne les femmes, eh bien, Holmes avait une très mauvaise opinion de l'amour, c'est vrai. En revanche, j'étais d'avis que, plutôt que de vouer une véritable haine à l'égard du sexe féminin, il ne pouvait s'imaginer entrer dans une profonde relation émotionnelle avec une femme qui n'avait pas son égal intellectuel. Dans son esprit une relation aussi inéquitable ne pourrait jamais prospérer. Surtout pour un homme comme mon ami. Il a jeté toute sa passion dans tout ce qu'il a accompli, et une romance destinée à dépérir ne serait que mortellement destructrice. Une femme qui n'arrivait pas à le suivre serait vouée à se diminuer en sa présence, et ça, pour Holmes, ce ne serait pas tolérable. Même dans notre amitié, il ne m'a jamais permis de revenir en arrière et de se contenter des choses telles qu'elles sont. Il m'a toujours poussé, poussé, me forçant à devenir meilleur. Il est un cadeau, pour ceux qui peuvent le supporter. Ceux qui viennent dans son cercle et refusent de changer, inévitablement se font asticoter et finissent par lui en vouloir. Lestrade a foulé cette ligne périlleuse à plusieurs reprises, même s'il était devenu meilleur à force de côtoyer Sherlock Holmes. Holmes ne parlait jamais de lui, mais je savais que son don, ou sa malédiction, tout dépend comment vous le voyez, avait apporté plus de souffrance dans sa vie qu'il se plaisait à l'admettre. En regardant Moriarty, je me suis soudain rendu compte que cet homme froid, peut-être même plus brillant que Holmes, ne pourrait jamais comprendre que c'est cette amitié qui soutenait mon ami. Il voyait ça comme une faiblesse, mais à mon avis c'était une force qu'il ne pourrait jamais comprendre tant qu'il prendrait le contrôle sur tout le monde.

Tout cela avait traversé mon esprit le temps d'un battement de cœur, suivi par la prise de conscience que, même s'il était fondamentalement et moralement répréhensible sur le caractère de Holmes, le sinistre professeur avait parfaitement raison sur un point : Holmes allait certainement essayer de me trouver et de me sauver, et de marcher ainsi droit dans un piège.

Non sûrement pas. Holmes est suffisamment intelligent pour savoir que c'est un piège, et il piégera Moriarty à son propre jeu.

Peut-être. L'incertitude était rédhibitoire. Holmes n'était pas parfait, je le connaissais que trop bien. Il avait été déjoué à plusieurs reprises, y compris par Moriarty, et déjà commis des erreurs stupides ou des décisions stupides. L'image que j'avais construite de Holmes dans le Strand était celle d'un homme qui se trompait rarement, et était pratiquement imbattable. Le fléau et le cauchemar de l'esprit criminel en somme. Cela avait bien servi son travail, et cette image n'avait fait que renforcer le confiance écrasante qui se dégageait de Holmes.

Mais il était aussi humain que moi, et tout aussi capable de bâcler certaines choses.

Ce n'était pas une révélation que je trouvais agréable. Même moi, qui le connaissait mieux que quiconque, avait oublié ses défauts. En regardant dans les yeux morts de son ennemi juré, je me suis à craindre que Moriarty avait justement misé sur cette fragilité humaine.

Dans ce cas, je ferais mieux de m'échapper dès que possible. J'eus la brusque impression que Moriarty me considérait à peine plus intelligent qu'un insecte qu'un enfant avait pris au piège dans une boite, impuissant et incapable de s'échapper. C'était une version un peu exagérée que j'avais écrite envers les lecteurs du Strand (je suppose que c'était en partie ma faute de donner une telle impression dans mes écrits...mais cela pourrait également être imputé à Conan Doyle qui les éditait).

« Holmes viendra à cet appât aussi sûrement qu'une abeille à un pot de miel » continua Moriarty avec une arrogance démesurée. « Et ainsi je ferais en sorte qu'il ne m'indispose plus. »

« Je suis surpris » dis-je benoîtement, « que vous le voyez comme une telle menace, compte tenu de la façon dont vous le considérez, cela ruine tous vos efforts, on dirait. »

Moriarty sembla trouver mon commentaire considérablement amusant, car il se mit à rire faisant remuer sa colonne vertébrale. « Il y a huit ans, j'aurais été d'accord » dit-il aimablement. « Quand il s'évertuait à fouler mes plans. La chance aveugle d'un amateur, pour un jeune chiot trop intelligent pour son propre bien. Cependant, » poursuivit-il, sa voix redevenant sèche « il a eu de la « chance » à de nombreuses reprises et cela l'a rendu remarquable à mes yeux. Je sais que je suis plus intelligent que lui, mais je sais également » Moriarty me fixa de son regard glacé « Que jamais je ne commets l'erreur de sous-estimer un adversaire. »

Était-ce un avertissement à mon égard ? C'était assez déprimant que cet homme diabolique ne me voit pas comme un insecte impuissant. Il pourrait ainsi essayer de devenir toutes mes pensées, toutes mes intentions.

Est-ce que cela m'empêcherait d'essayer ?

A peine.