Chapitre 14 : Destin tragique
Dans une ruelle faiblement éclairée, un homme pénétra dans un estaminet. Son œil vert scrutait la salle remplie de buveurs, de demoiselles qui leurs tenaient compagnie et de quelques joueurs de cartes. Dans un coin isolé de la pièce, il aperçut son ami, qui d'un geste l'invita à le rejoindre. André s'approcha de cet homme, de ce reflet de lui-même.
Bernard avait déjà commandé les boissons en l'attendant. Chaque année, à la même date, ils se retrouvaient dans ce lieu, riche de souvenirs, riche de joies, riche de peines. Lorsque son ami borgne le remarqua, il l'accueillit avec une poignée de main chaleureuse. Ils avaient tous les deux beaucoup souffert dans leur jeunesse et une personne les avait encore plus rapproché… elle était morte à présent… c'était hier… c'était le 14 juillet … c'était il y a presque vingt ans.
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Le roi avait donné l'ordre à ses gardes françaises de tirer sur le peuple. La foule s'était amassée face à ces pions de la royauté, armée de balais, de faux, des quelques malheureuses armes qu'elle possédait. Le massacre allait commencer… mais d'une certaine façon cette première tuerie fut arrêtée : un homme fit face à leur côté, un noble : Victor Clément de Girodelle, accompagné de son régiment, se porta au côté du peuple. Pour quelques heures, des vies furent épargnées… pour quelques heures la victoire semblait possible.
Mais comme si la destinée était déjà écrite, les affrontements furent sanglants, voire barbares. Il n'y avait plus de frères, les hommes tuaient, les femmes hurlaient. On ne sut jamais combien de miséreux ou de soldats perdirent la vie ce jour là … mais il est une vie qui marqua par son absence ces deux hommes qui se faisaient face…
Ce jour-là André et Bernard se tenaient côte à côte dans la foule furieuse, leurs femmes ne voulant rester loin du tumulte, s'étaient jointes à leurs époux. Ils s'étaient chacun armés de leur épée dont le maniement n'avait que peu de secret pour eux. Ils étaient braves, courageux… mais que pouvaient ils faire face à ses armes à feu ? Gêné par sa vue réduite, André ne vit pas le soldat le mettre en joue, il ne vit pas sa femme faire barrage de son corps pour le protéger…il la vit seulement s'effondrer après la détonation… Bernard, quant à lui, ne put que constater ce corps sans vie… sa sœur venait de s'éteindre.
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Les mots étaient inutiles entre Bernard et André. Tous les deux ressentaient ce vide sans fin au fond de leur cœur… ils s'étaient fait un devoir d'honorer la mémoire de cette femme si belle, si gentille, si aimante. Après de longues minutes le silence se rompit.
ANDRE : alors Bernard, comment vont Rosalie et les jeunes ?
BERNARD : ils vont bien. Rosalie s'occupe toujours de plus miséreux
ANDRE dans un petit rire : elle n'a pas changé… elle pense toujours aux autres avant de penser à elle.
BERNARD : c'est vrai… et les garçons… l'aîné est parti dans le sud pour exploiter la terre et le plus jeune va bientôt se marier.
ANDRE : eh bien, tu vas bientôt finir grand-père…
BERNARD : je crois effectivement que cela ne va pas tarder…..Mais on ne parle que de moi … comment vas-tu ?
ANDRE : ça va… tu sais il n'y a pas grand-chose de nouveau dans ma vie.
BERNARD : bien sûr… tu mènes une vie de ermite dans ton échoppe. Il te suffirait d'un mot pour que je te montre Paris et ses soirées.
ANDRE : oh non merci… même si les temps ont changé, certaines personnes sont toujours les mêmes… les préjugés sont longs à disparaître
BERNARD : c'est vrai mais parfois on a aussi quelques surprises… Tiens justement, il y a quelques semaines, un des hommes les plus influents a fait son apparition dans la capitale.
ANDRE : encore un de ses vieux nobles qui a fait fortune sur les misérables…
BERNARD : rien à voir avec ça ! Tu te souviens du Général de Jarjayes ?
ANDRE : si je n'en souviens ? Qui pourrait l'oublier ? Mais il est mort depuis de nombreuses années…
BERNARD : oui, assassiné ! Eh bien son fils est de retour en France depuis quelques semaines et pour l'avoir rencontré, je peux t'assurer qu'il n'est pas un de ces « anciens » nobles. D'ailleurs j'ai eu l'occasion de discuter à plusieurs reprises avec lui… de ce que faisait Rosalie…tu ne vas pas me croire mais quelques jours plus tard, elle recevait des affaires et de la nourriture pour les malheureux.
André se sentit un instant gêné de ne pas révéler à son ami les liens qu'il partageait avec l'héritier du général de Jarjayes mais la mission d'Oscar était trop importante pour impliquer son camarade.
BERNARD : c'est étrange, j'ai beau avoir écrit des articles sur son père, sa disparition, sur Oscar lui-même, j'ai l'impression de ne pas le connaître… Il semble si jeune et pourtant si mature ; si frêle et pourtant si fort…
L'apothicaire regarda un instant son ami : Bernard avait toujours été capable de juger assez fidèlement les gens… en fait, il avait perçu Oscar tel que lui-même avait été dans sa jeunesse. Malgré la différence d'âge, Oscar et Bernard se ressemblaient beaucoup. Il se souvenait de sa première rencontre avec le journaliste, de leur combat, de la perte de son œil… Au fil des années une étroite amitié les avait liés. Il avait épousé la sœur de son ami…
BERNARD : en tout cas, je peux t'assurer que le jeune homme ne manque pas de soupirantes. Dès le premier soir, il a conquis la plupart des dames et demoiselles présentes… même les plus redoutables !
ANDRE : qu'est-ce que tu entends par « redoutable » ?
BERNARD : Anjeline Odaves… tu dois la connaître, elle tient une maison de maquillage… elle est la compagne de Victor.
ANDRE : je ne l'ai jamais rencontrée en personne mais je connais sa servante, Lira… elle vient souvent chercher des éléments dans la boutique. Mais pourquoi dis-tu que cette femme est redoutable ?
BERNARD : je la suspecte de vouloir mettre tous les hommes dans son lit… enfin pas tous… surtout les plus beaux et les plus riches… Malheureusement pour Oscar Jarjayes, il allie les deux.
André sourit mentalement à l'idée qu'Oscar succombe au charme d'une dame. Même s'il avait des idées ouvertes, il doutait de l'attirance de la jeune femme pour la gente féminine.
ANDRE un sourire aux lèvres: à t'entendre, elle me fait penser à une mante religieuse
BERNARD : parfaitement… sauf qu'elle ne dévore pas ses amants…mais les soulage de quelques pièces…
ANDRE l'œil malicieux : il me semble que c'est ce que tu faisais, il y a quelques années…
BERNARD : oui mais c'est bien loin tout ça…maintenant ce n'est plus moi qui rôde la nuit, tout de noir vêtu… c'est cette justicière… celle qui se fait appeler Astrée… les temps ont bien changé… voilà bien une personne que je voudrais rencontrer…
ANDRE : je sens de la nostalgie dans ta voix… tu envies cette femme, n'est ce pas ? Tu voudrais bien rejouer les justiciers masqués…
BERNARD dans un soupir : bah… je suis trop vieux pour jouer à ça… j'ai peut être aidé des gens mais j'en ai aussi blessé d'autres…
Bernard croisa le regard unique de son ami.
BERNARD redevenu sérieux: En souffres-tu toujours ?
« Non… » mentit André.
