Notes : Un tout petit, vraiment minuscule suspense à la fin de se chapitre. Rien de trop dramatique. Désolée ;-)

Chapitre 14 : Au milieu de la nuit (2)

6 mars

Les cauchemars ont commencé le lendemain de la troisième échographie. Non pas qu'ils aient jamais cessé. Sam Winchester pourrait écrire une thèse de doctorat sur les mauvais rêves. Quand il était jeune, il se réveillait en hurlant, persuadé qu'une chasse avait finalement mal tourné et que leur père ne reviendrait. Il ne se calmait que lorsque Dean venait le rejoindre sous les couvertures, présence immuable et rassurante.

Adolescent, Sam rêvait de ses propres chasses, des cadavres découverts à moitié dévorés, leurs yeux sans vie ouverts sous le ciel noir. Il rêvait de Dean emporté par un loup-garou, tué par un démon, balancé en bas d'un escalier par un esprit rageur.

À Stanford, les cauchemars de Sam se sont intensifiés, même s'il avait espéré le contraire. Ne pas savoir ce que faisait Dean et John, apparemment, était pire que de le savoir et de les attendre dans un motel anonyme en se rongeant les ongles. L'ignorance et la distance étaient loin d'être salvatrices. Son imagination trop fertile se mettait à l'ouvrage et il n'y avait pas d'échappatoire.

En rejoignant la chasse, le sommeil trouble de Sam n'a eu qu'à choisir entre milles monstres, milles peurs, milles façon de voir Dean mourir, milles répétitions de Jess se consumant au plafond. Il y a eu les visions, puis toutes les versions de l'enfer où Dean s'en était allé, les rêves rouges et malsains attribuables au sang de démon, et Lucifer. Lucifer prenant possession de lui pour détruire la planète.

Sam sans âme ne dormait pas. Lorsque l'âme en question l'a rejoint, la conscience de Sam s'est douloureusement rappelée à son souvenir, lui fournissant ainsi une nouvelle matière à cauchemars ceux d'un homme qui lui était étranger mais aussi familier, qui commettait des atrocités au nom de la chasse et qui n'arrivait à aimer personne, pas même le frère qui avait tant compté pour lui.

Bref, Sam n'a jamais réellement cessé de s'éveiller au milieu de la nuit, tremblant, le corps couvert d'une sueur froide, la bouche ouverte sur un cri, muet ou non. Il y a cependant eu des moments de sa vie où ses rêves ont été moins intenses, moins vivaces. Les mois suivant l'évolution de sa relation avec son frère font partie de ces moments.

Plus maintenant. Maintenant, il y a quantité d'angoisses pour alimenter ses cauchemars. Le pire est sans aucun doutes celui à propos d'Azazel. Il y avait longtemps que le démon aux yeux jaunes n'avait plus hanté ses rêves. C'est un retour en force.

La plupart du temps, il revit la vision envoyée par le démon à Cold Oaks. Il se voit lui, dans son berceau, la bouche ouverte et tachée de sang. Ensuite le bébé change, devient une petite fille en pyjama blanc ou rose, la tête couverte d'un fin duvet blond ou brun, les lèvres toujours imbibées de sang de démon. Il y a parfois les yeux jaunes d'Azazel, parfois une silhouette calcinée au plafond, et l'odeur cuivrée du sang mélangée à celle écoeurante du souffre est presque insupportable. Quand Sam se réveille, il a le cœur au bord des lèvres.

Ce n'est pas une vision. Il le sait. Les visions provoquaient une sensation tout à fait différente. Sam sait que les rêves traduisent ses propres inquiétudes. Le sang de démon. La plupart du temps, Sam peut presque oublier ce que le sang de démon lui a fait, ce qu'il a failli devenir. Il a fermé la porte mentale sur ses pouvoirs psychiques pour de bon. Mais le sang… le sang coulera toujours dans ses veines, quoi qu'il fasse. La question est de savoir si cette anomalie deviendra génétique, et ce qu'elle pourrait faire à sa fille.

Sam ne parle pas de ses interrogations à Dean. Il ne voit pas bien l'avantage qu'ils en tireraient. Ce n'est pas comme si ils pouvaient obtenir une réponse ou y changer quelque chose. Maria Baker n'a-t-elle pas senti que le fœtus était parfaitement normal ? Aurait-elle décelé la présence, aussi minime soit-elle, de sang non humain ? Peu importe, se répète Sam avec détermination. Aucun démon ne s'approchera de sa fille. Jamais. Son subconscient, cependant, continue de s'emballer, parce que les rêves ne cessent pas.

Celui de cette nuit est particulièrement dérangeant. Spectateur impuissant, Sam se voit, adulte, transporter un bébé (pyjama jaune cette fois) dans ses bras jusqu'à son berceau. Le Sam du rêve embrasse l'enfant et se retourne, sort de la chambre en fermant la porte derrière lui, complètement ignorant de la silhouette qui se détache d'un coin obscur, et le bébé se met à hurler et-

Sa chambre. Leur chambre, à lui et à Dean. Sam s'asseoit brusquement et tente de reprendre son souffle, de chasser les derniers lambeaux du rêve. Il espère ne pas avoir réveillé Dean. Jusqu'à présent, il croit avoir assez bien dissimulé ses rêves à son frère. Il regarde le cadran numérique qui luit dans l'obscurité. Une heure trente du matin.

Sam soupire et se retourne pour vérifier que son frère dort toujours. La place est vide.

Une panique complètement irrationnelle s'empare de lui et le propulse hors du lit. «Dean ?»

Sam vole littéralement jusqu'au bas des marches et crie plus fort. «Dean !»

-Sham ?

Dean sort de la cuisine éclairée d'un pas incertain, un bol de céréales à la main, la bouche pleine. Évidemment. Où peut-on trouver Dean Winchester au beau milieu de la nuit, si ce n'est dans la cuisine ?

-Qu'est-ce que tu fais debout ? Demande sèchement Sam.

Dean relève un sourcil et se contente de lui montrer son bol.

-Je me suis réveillé et tu n'étais pas là et-

-J'étais, réplique Dean. Tu as faim ?

Il marche d'un pas paisible jusqu'à la cuisine, et s'installe à la table où sont disposés un reste de pain, un pot de beurre d'arachide et un pot de confiture, ouverts tous les deux. Il y a des miettes et un couteau à beurre barbouillé de garniture collé sur le bois vernis. Et aussi du lait. Et une de ces sempiternelles boîtes de craquelins des animaux de la jungle, que Dean a adopté même après la fin de ses nausées.

-Wow, murmure Sam en constatant l'étendue des dégâts. Tu fais ça souvent ?

-Non. Oui. Qu'est-ce que ça peut te faire ? Tu t'assois ?

Sam hésite, mais se laisse tenter par les craquelins et ouvre la boîte.

-Hé ! Il n'y a plus que des girafes là-dedans.

Dean hausse les épaules.

-Je te l'ai dit. Elles ont un goût bizarre.

-Tu as quoi ? Cinq ans d'âge mental ?

-Encore un cauchemar, hein ? demande Dean, l'air de rien, la tête baissée sur ses céréales.

Sam rougit, s'agite sur sa chaise et avale sa girafe de travers.

-Sam, j'ai passé ma vie avec toi. Tu penses vraiment que tu peux me faire le coup ? Je suis enceinte, pas stupide.

Le jeune chasseur courbe les épaules.

-Tu veux en parler ?

-Pas vraiment.

-Si ça peut te rassurer, j'ai rêvé cette nuit que je mettais au monde l'espèce de marionnette bébé lézard de «V», la série originale, annonce Dean très sérieusement avant de porter son bol à sa bouche pour y boire le lait qui y reste.

Sam écarquille les yeux. Sourit.

-Et la nuit d'avant, j'ai rêvé que ce que j'avais dans le ventre, c'était le vers géant de Poltergeist II, et je n'en finissais plus de le vomir.

-Woah.

-Et la nuit avant celle-là, poursuit Dean sur un ton léger, j'étais prisonnier d'une espèce de tente militaire sous une espèce de couveuse en plastique, comme à la fin de E.T., et plein de gens dans des scaphandres blancs me tâtaient et m'enfonçaient des trucs dans le-

-Seigneur, Dean ! Tu ne m'as pas dit que tu…

-Bof. Ça fait trois mois que ça dure. Me suis habitué.

-Mais-

-Hé. Ça va. Je disais ça pour t'encourager un peu.

-M'encourager ?

-Ce sont des rêves. Ils ne peuvent pas te faire de mal. Je te disais déjà ça quand tu avais quatre ans.

-Mais mes rêves…

-Sam. Rêves. Visions. Deux choses complètement différentes. À moins que tu aies recommencé à avoir des visions, et si c'est le cas j'aimerais être au courant. Azazel est mort. Les démons n'ont plus rien à faire avec nous-

-Comment tu-

-Tu parles en dormant.

-Oh.

Dean baille ostensiblement, puis il ajoute, de cette même voix légère : «Quand même notre fille aurait une ou deux gouttes de sang de démon…»

Cette déclaration laisse Sam un peu stupéfait. Son frère sourit. «Je ne suis pas devenu soudainement psychique. C'est facile d'additionner un et un. Tu rêves d'Azazel et de ce qui s'est passé dans ta chambre cette nuit-là. Tu t'inquiètes de ce que le sang de démon pourrait faire à ta fille.»

-Peut-être, murmure Sam, vaguement honteux d'avoir sous-estimé Dean. Tu n'y penses pas, toi ?

Dean prend le temps de réfléchir en mordant sa lèvre inférieure, puis secoue lentement la tête. «J'y ai pensé. Un peu. Mais ça ne m'inquiète pas. Regarde-toi, Sam, tu as quand même bien tourné.»

Sourire charmeur, clin d'œil suggestif. Sam secoue vigoureusement la tête. «Dean, je… J'ai bu du sang de démon j'ai-…»

-Remis Lucifer dans sa cage. Et il n'y a que toi qui pouvais le faire. C'est derrière nous, Sam, ajoute Dean en regardant intensément son frère dans les yeux.

Puis, il s'étire et se lève.

-Bon, je vais me brosser les dents avant me recoucher. J'ai du beurre d'arachide collé au palais. Tu as offert de tout ramasser ou j'ai mal entendu ?

Sans attendre, Dean sort de la cuisine, et Sam prend un moment pour admirer ses fesses moulées dans une paire de boxeurs qui commence à devenir trop étroite, malgré son élasticité. Puis il ramasse la table machinalement, songeur. Il sait ce que Dean essaie de faire en diminuant l'importance de ses rêves et en démontrant bien que la particularité du sang de son frère ne fait pas partie de ses préoccupations. Et ça marche un peu, réalise Sam en se sentant partiellement soulagé. Le simple fait de nommer ses inquiétudes à voix haute les rend moins tabou.

Il va rejoindre Dean dans la salle de bain et se serre un verre d'eau en observant son frère sourire à son reflet. Dean a toujours pris un soin presque fanatique de ses dents.

Sam se glisse derrière lui et passe ses bras autour de sa taille. Il sent Dean se raidir et resserre son étreinte, tendant le t-shirt gris de son frère sur son ventre.

-Sam… marmonne Dean en posant sa brosse à dents.

Son cadet recule de quelques pas, l'entraînant avec lui jusqu'à ce qu'ils soient tous les deux visibles des cuisses jusqu'à la tête dans le grand miroir au-dessus du lavabo. Il voit dans son reflet que Dean a détourné les yeux et que ses joues sont roses.

-Sam qu'est-ce que tu fais ? demande-t-il en se tortillant faiblement pour se libérer.

-Mmm… qu'est-ce que tu en penses ? Murmure Sam à son oreille en pressant son bassin contre ses fesses.

-Je ne…

-Dean, regarde-nous, demande doucement Sam en posant une série de baisers dans son cou.

-Je suis fatigué, Sam.

C'est tout ce que Sam entend depuis une semaine. Au lieu de s'améliorer, la nouvelle gêne qu'éprouve Dean face à son corps semble empirer, et il a envie d'y mettre fin. Maintenant.

-Je te trouve beau, tu le sais ?

-Je suis magnifique, réplique Dean sans y mettre de conviction.

-Alors regarde-nous.

Dean croise le regard aigue-marine de Sam une seconde, puis baisse ses yeux.

-Tu es… tu es encore mieux qu'avant, si c'est possible, dit Sam en caressant doucement son ventre.

Les mains de Dean repoussent fermement celles de Sam.

-Arrête, dit-il très doucement.

-Pourquoi ?

-Je ne… je…

-Dean, je ne sais pas ce que tu penses mais tu as tort.

Un baiser. Une légère succion de la peau tendre du cou. Malgré son malaise, la respiration de Dean s'accélère.

-Allons dans la chambre, suggère-t-il.

-Pour que tu puisses te cacher sous les draps dans le noir ? Dean, il y a quelques mois tu prenais plaisir à te pavaner complètement nu devant moi.

Sam prend soin de garder une voix apaisante. Il presse sa main sur le sexe de Dean qui commence à durcir sous le tissu tendu de ses boxeurs.

-Il y a quelques mois je n'avais pas d'utérus, répond Dean d'une voix obstinée.

Dans le reflet de la glace, Sam admire le corps de son frère. Dean a les yeux fermés, la bouche entrouverte et la tête légèrement penchée sur le côté. Son poids balance et il s'appuie plus lourdement sur Sam qui continue de caresser doucement son sexe.

-Je ne… ce n'est pas à propos du bébé, marmonne Dean en pressant ses fesses contre Sam. C'est juste… je n'y arrive pas, Sam.

-Tu es incroyablement désirable. Je veux que tu me regardes et que tu vois l'effet que tu me fais.

Sam s'éloigne un peu, le temps de retirer son pantalon de pyjama et son t-shirt. Puis, il attire Dean à lui, lui enlève son chandail et fait lentement glisser ses sous-vêtements le long de ses hanches, libérant son pénis qui se dresse aussitôt contre son ventre. Dean se cambre en gémissant, la tête renversée vers l'arrière. Il se débarrasse des boxeurs qui entourent ses chevilles. Ses yeux demeurent hermétiquement clos.

Sam commence un lent mouvement de va-et-vient en serrant sa main autour du sexe de son frère. Il utilise l'autre main pour aller caresser un mamelon, le pressant et le pinçant avec insistance. Sa propre érection se met à pulser presque douloureusement. Il la presse fermement entre les fesses de Dean.

-Comme ça, Sam, comme ça, continue, gémis son frère en passant une main derrière lui pour caresser ses cheveux.

Sam s'abandonne à la caresse en grondant. Il voit Dean s'agiter contre lui, ses cuisses puissantes tendues, son ventre ferme pointant devant lui, et il fait une nouvelle tentative. «Regarde-moi, Dean» ordonne-t-il plus durement.

Instinctivement, son aîné ouvre les yeux. Des années de conditionnement. Il plonge aussitôt son regard dans celui de Sam, et le rouge colore à nouveau ses joues, mais au moins continue à obéir, et le désir primal qu'expriment les pupilles dilatées de son amant lui fait pousser une longue plainte basse. Il utilise sa main libre pour caresser son mamelon négligé. Sam accélère la cadence et serre plus fermement son pénis, poussant le sien dans la fente chaude de Dean à grands coups de hanches.

-Maintenant… ah… Dean, maintenant je veux que tu te vois comme ça. Je veux… je veux que tu vois à quel point… Tu as raison, tu es magnifique. Commence par ma main, ma main qui te branle. Tu peux faire ça pour moi ?

-Mmm…

-Dean…

Le regard vert hésite encore un instant, puis se déplace. Regarde son propre sexe luisant de liquide pré éjaculatoire. «Sam…Sam… je ne pourrai pas durer… longtemps… il faut que…»

-Bien. Je m'occupe de toi. Tu vois, Dean ? Nos mains sur ta poitrine, ton cou… tes cuisses… Ça me rend fou je te jure…

Sam s'interrompt, submergé un instant par son propre plaisir. Il serre les dents pour étouffer un cri pendant que Dean continue d'obéir sagement en poussant de petits gémissement plaintifs et en posant son regard à tous les endroits désignés par Sam.

-… Ton ventre… C'est la plus belle chose que j'ai vue, la peau ferme et tendue et savoir qu'une partie de moi est là…

Dean déglutit et hésite. Aussitôt, Sam presse son pouce sur le frein de son pénis et prince son mamelon plus fort. Et Dean regarde. La main de Sam descend sur son abdomen et vas se poser sous son nombril.

-Je veux jouir comme ça avec ma main juste là, poursuit Sam, une part de lui consciente, derrière tout le plaisir et l'urgence et le désir, que Dean est fragile et submergé par l'incertitude, qu'un soupir mal interprété suffirait à lui faire fermer les yeux à nouveau.

-Sam je…

-Tu es prêt ? Tu vas le faire pour moi ? Tu va regarder ton sperme jaillir sur ma main ? demande Sam, en sachant quel effet ces mots ont sur son frère, désireux de le provoquer.

-Mon Dieu, oui Sam, halète Dean. Maintenant.

-Dean… je vais jouir aussi. Fais-le avant…

Dean se lèche compulsivement les lèvres laisse ses yeux errer sur leurs deux corps. Puis, il commence à se tendre, la peau fragile de son scrotum se plisse tandis que ses testicules remontent contre son sexe dur au gland presque pourpre. Sa main quitte aussi sa poitrine pour se poser sur celle de Sam. «Sam je… je vais… Sam… » Avertit-il avant d'éjaculer longuement, sa semence tiède couvre les doigts de Sam, et il tremble, comme s'il n'allait jamais s'arrêter.

Sam sent sa vision s'obscurcir quand son propre orgasme le prend par surprise et lui coupe les jambes. Il est incapable de retenir un long cri presque sauvage tandis qu'il s'affaisse contre le mur, son frère haletant et chaud pressé contre lui.

Pendant de longues minutes paresseuses, les deux frères se contentent de rattraper leur souffle, leur peau collante de sueur et de sperme, leurs cœurs cognant l'un contre l'autre. La main de Sam est toujours sur le ventre de Dean. Il le sent se soulever au rythme de sa respiration.

Puis, Dean le repousse doucement.

-Sam, tu m'as manipulé, dit-il en lui enfonçant un doigt dans l'épaule.

Il embrasse le coin de sa bouche, là où le sourire de Sam s'étire timidement.

-Peut-être…

-Peut-être mon œil.

-Ça a marché. Tu me crois, hein, Dean ? Je n'ai pas dit tout ça pour te faire plaisir.

Dean se contente de grogner. La partie n'est pas encore gagnée, mais Sam peut être patient.

)))(((

17 mars

Il est presque onze heures du soir quand Dean s'endort finalement, et Sam se traîne d'un pas fatigué jusqu'au sèche-linge où l'attendent un millier de chaussettes prêtes à être pliées et rangées.

Un millier représente peut-être une légère exagération, mais la fatigue et l'inquiétude ont parfois cet effet. Sam baille à s'en décrocher la mâchoire et empile les bas dans un panier à linge qu'il transporte dans la cuisine et renverse sur la table. Bas gis, bas blancs bas noirs. Les couleurs dansent devant ses yeux. Il hésite un instant, puis décide de faire du café. Ce n'est pas comme s'il allait pouvoir dormir de toutes façons. La vaisselle de deux jours s'empile sur le comptoir et il a toute une pile de travaux à corriger pour le surlendemain.

Ça n'a pas été une bonne semaine, comme en témoignent les ronflements chargés de son frère audibles depuis le salon.

Chaussette blanche avec chaussette blanche. Un pli net. Quand ils chassaient encore, Dean et lui avaient l'habitude de balancer les bas propres au fond de leur sac sans prendre la peine de les plier, ni même de les démêler. Ils en avaient moins, aussi.

L'arôme du café commence à remplir la cuisine, et Sam a l'impression de pouvoir sentir son cerveau fatigué tressailler d'impatience. Chaussette noire avec chaussette noire. Un pli net.

Sept jours auparavant, Sam a ramené à la maison un rhume attrapé à l'université. Il est presque passé inaperçu chez lui : gorge irritée, congestion nasale, puis amélioration marquée après deux jours. Malgré la légèreté apparente des symptômes, Sam a refusé d'approcher Dean et est devenu maniaque du lavage de mains, après avoir lu que le système immunitaire d'une femme enceinte devenait plus fragile et moins efficace. Son aîné l'a traité de paranoïaque et lui a balancé une boîte de mouchoirs derrière la tête en ricanant.

Deux jours plus tard, Dean s'est réveillé fiévreux et bougon. Évidemment, le simple rhume de Sam s'est compliqué presque immédiatement chez Dean (la fameuse chance des Winchester). Le lendemain, il n'a pas pu aller travailler.

Une chaussette grise avec une chaussette grise. Un pli net. Le café est prêt. Sam se sert une tasse, ajoute beaucoup de sucre, beaucoup de lait, et retourne à sa lessive.

Bref, hier matin, son frère avait une fièvre carabinée, une migraine, des douleurs aux oreilles et la respiration sifflante. Sam ne veut même pas penser à la couleur (et la texture, tiens, trop tard, il y pense.) de son mucus. Il a rejoint Rania et a traîné un Dean franchement désagréable et grognon jusque chez les Murphy. Diagnostique : double otite interne et sinusite en plus d'un début probable de pneumonie dans le poumon gauche, impossible à vérifier en l'absence de radiographies. La jeune médecin a tenu à donner à Dean une première dose intraveineuse d'antibiotiques avant de leur permettre de rentrer. Sam n'a pas aimé le pli d'inquiétude barrant son front. Quand il a réussi à s'isoler avec elle quelques minutes, elle lui a expliqué que même s'il était normal que le système immunitaire de Dean ne soit pas aussi efficace qu'avant, elle trouvait quand même que la maladie avait pris une tournure sérieuse trop rapidement. Évidemment, blababla sortilège blablabla grossesse masculine. Elle n'avait pas toutes les réponses. Peut-être que la ponction veineuse qu'elle venait de faire lui en apprendrait davantage.

Dean est trop moche pour essayer de prétendre le contraire. Il n'a pas dormi plus de deux heures la nuit dernière, réveillé par des quintes de toux interminables. L'un des deux inhalateurs prescrits, le Ventolin, augmente la fréquence cardiaque et l'empêche de se détendre complètement. Il a somnolé pendant la journée, maussade et irritable, en grelottant sur le sofa près du feu. Rania a rappelé en après-midi, pour ajouter un antibiotique et un médicament sensé stimuler le système immunitaire, insatisfaite du compte de globules blancs de Dean et insistant pour faire une visite à domicile au cours de la journée suivante.

Sam s'est précipité à la pharmacie où la prescription l'attendait, est revenu aussi vite, a aidé Dean à prendre un bain, a réussi à le faire manger un peu et a passé la soirée à essayer de le rendre assez confortable pour qu'il puisse dormir. Finalement, un peu après dix heures, la fièvre a diminué et Dean a sombré lentement dans un sommeil épuisé.

Et Sam se retrouve devant une table pleine de chaussettes, un café à la main, les yeux rougis par la fatigue, à se demander où son frère quasiment indestructible a bien pu passer.

S'il n'avait pas été aussi inquiet pour Dean, s'il avait réussi à dormir un peu au cours des vingt-quatre dernières heures, Sam aurait probablement entendu quelque chose. Il a été chasseur pendant trop longtemps pour ne pas être constamment à l'affût.

Le choc est donc complet lorsqu'il sent l'air se déplacer derrière lui et que la pointe froide d'une arme à feu vient se loger au milieu de son dos. Il a à peine le temps de songer à la meilleure technique pour désarmer son attaquant lorsque le fil de ses pensées est brusquement interrompu.

-Sam, dit une voix familière.

Sam écarquille les yeux, mais demeure parfaitement immobile.

-Bobby ?

À SUIVRE…