14.

Exactement selon les prévisions de son capitaine,l'Arcadia s'était immobilisé au cœur de l'Essaim, stable, sans plus un frémissement, ayant largué bombes et grenades à retardement, égrenant le compte-à-rebours.

Clio se serra plus étroitement contre son ami.

- Salma ne le supportera pas, glissa-t-elle, des larmes de cristal coulant de ses prunelles d'or.

- Il le faudra bien. Comme si j'avais jamais voulu cette fin… J'espérais tant… Je me suis illusionné tant d'années ! J'ai tout eu, tout reçu. J'avais une femme, nos enfants, et même un que je n'espérais plus. Je les ai tous aimés ! Je n'ai plus rien. Et, dans quelques minutes, tout sera fini. Tu ne veux pas prier pour nos âmes, à tous, Clio ?

- Je vais prier pour un miracle !

- Tu es folle !

- Non, je ne crois pas…

- Explosions dans trois minutes, capitaine.

- Désolé de vous voir amenés à cette extrémité.

- Nous ne vous aurions pas suivi si vous n'étiez pas, vous, résuma Maji depuis la salle des machines. Je sais parler aux machines, pas aux gens, désolé. Je suis prêt !

- Nous le sommes tous, capitaine.

Albator descendit soudain de son aire de commandement, se dirigea droit vers Khell.

- Tu me pardonneras pour avoir failli à ma promesse envers toi et Alguérande ?

- Non, jamais ! Mais tu es mon capitaine, juste ça… Et je peux me révolter pour nous sortir de ta stupidité, et attendre encore le retour d'Alguérande.

- La ferme, vieillard ! Ne tente pas de me faire changer d'avis en faisant appel à mes sentiments. J'ai pris ma décision… Je sauve les miens, en vie, ceux que je sais là dans mon existence. Alguérande, un rêve, un espoir, tout ce que j'ai espéré pouvoir faire pour lui, l'aimer à la folie, mais lui et moi ne seront plus bientôt. Il est parti, bien avant moi, et je vais le rejoindre ! Je ne l'ai pas connu mais il est le plus cher de tous. Alhannis comprendra, me pardonnera.

- Ta gueule, fit alors la Jurassienne. Comme si tu étais le seul à contrer ces saloperies de Carsinoés !

- Qui donc…

- Peut-être ce cinglé-là, glissa Toshiro en relayant les images du Deathbird ayant lui aussi transpercé l'Essaim pour étendre son bouclier extérieur à l'Arcadia, avant de pousser ses réacteurs pour les sortir tous les deux de la zone de danger immédiat.

Enfin, l'idée originale quand un vaisseau mille-pattes se dressa sur sa route, tirant de toutes ses griffes.

Le cuirassé Pirate inconnu riposta de ses canons, sans grand effet, jusqu'à ce que le Tranchoir soit sorti et qu'il ne l'éperonne et ne le traverse dans des déferlantes d'énergies.

Albator écarquilla son œil.

- Un éperonnage ! Et quel est ce vaisseau Pirate, je ne le connais pas… ?

- Le Deathbird. Je l'ai construit ! Il fut un cadeau que tu avais rêvé.

Albator tenta de déglutir mais il n'avait plus aucune salive, éreinté physiquement et mentalement, alors que l'affrontement qu'il avait préparé n'avait même pas eu lieu !

- Alguérande… Non, Je ne veux plus me permettre le luxe d'y croire, je me suis tellement perdu… Je n'ai plus assez de forces et de cœur pour tenir…

Albator reprit sa voix de commandement.

- Le décompte ?

- La ferme ! intima une voix jaillissant des enceintes de communications. Il faut s'en sortir, on le doit absolument !

- Capitaine, je n'identifie pas de cuirassé… souffla Khell.

- Tes bombes font faire leur travail, on se retrouve aux coordonnées du saut spatio-temporel que je te transmets. A très bientôt.

Obéissant, mais bien moins aux ordres qu'à la voix où il retrouvait ses propre intonations, le capitaine de l'Arcadia se soumit.

Le tube d'arrimage du Deathbird est opérationnel, renseigna Maji. Vous pouvez y aller sans risques, capitaine.

- Comme si je redoutais quoi que ce soit… Mais comme seul un allié… Je ne peux guère avoir de surprises, je suppose… Ce cuirassé, Toshy ?

- Le Deathbird, une merveille.

- Que tu as réalisée ? !

- Notre merveille, Albator, pour un fils !

- Quoi… ? ! Un fils, Alguérande ?

- Il est là, mon ami.

L'opercule du sas s'étant ouvert, Albator avait serré à l'infini un jeune homme à la crinière fauve, en tenue noire et rouge sous une longue veste d'or.

- Alguérande !

- Heu, papa, si tu me serres encore trois secondes de plus et je tourne de l'œil, là…

Mais Albator continua néanmoins d'étreindre l'homme qu'était devenu l'enfant mal nourri et battu qu'il avait recueilli. Et il ne retint plus ses larmes, de bonheur.