Par les fenêtres de la Grande Salle, la nuit pâlissait, peu à peu chassée par les éclats de l'aube, et le ciel s'éveillait dans un dégradé de rouge et d'orangé. Ciara buvait son café à la table des Serpentard, coincée entre Naomi et Amycus, et admirait en silence le spectacle de l'aurore. Elle ne se rendit pas tout de suite compte de l'agitation qui s'emparait peu à peu de la Grande Salle, se répandant comme une traînée de poudre parmi les tables, et ce fût un coup de coude dans le bras signé Naomi qui la tira enfin de sa rêverie :
« Regarde ! »
La tasse que Ciara tenait entre les mains s'inclina dangereusement, et une vague de café se renversa par-dessus bord, se répandant, brûlante, sur la table et sur ses doigts.
« Putain ! râla-t-elle en sortant sa baguette. Fais gaffe ! Tergeo ! »
Sans tenir compte de sa remarque, Naomi réitéra son coup de coude, pressante et fébrile, et, d'un geste de la main désignant de qui se passait au-dessus de leur tête, elle insista :
« Mais regarde ! »
Avec une certaine mauvaise humeur, Ciara consentit à lever les yeux et dût admettre que le spectacle, en effet, méritait le coup d'oeil.
Se découpant tout contre le bois sombre du plafond, une dizaine de chouettes blanches planait au-dessus des tables, tourbillonnant dans un élégant ballet aérien. Tous les visages étaient levés vers elles et les élèves les contemplaient, certains bouche-bée, d'autres surexcités. La Grande Salle fourmillait de chuchotements enthousiastes et d'exclamations. À la patte de chaque oiseau, une enveloppe bleu nuit s'enorgueillissait des premiers rayons du soleil, et chacun savait de quoi il s'agissait.
« Les invitations pour la course de l'Équinoxe... » murmura inutilement Naomi, puisque Ciara avait identifié les enveloppes en un coup d'oeil.
Comme s'ils étaient les protagonistes d'une chorégraphie soigneusement orchestrée, les oiseaux se dispersèrent tous au même instant, agitant leurs ailes immaculées avec grâce. Par petites nuées ordonnées, ils survolèrent les quatre tables en laissant tomber les enveloppes devant une poignée de chanceux, puis disparurent dans le ciel rougeoyant de l'aube matinale.
Sans surprise, il n'y avait pas d'enveloppe pour Ciara. Il n'y en avait jamais eu, « Rookwood » n'étant pas le genre de nom à apparaître sur les listes d'invitations. Comme d'autres, ils faisaient parti de ces familles gravitant autour du tant-convoité cercle des 'vingt-huit sacrées' sans jamais franchir la limite les séparant de la grandeur. Il ne suffisait que d'une goutte de sang étranger, d'une généalogie invérifiable au-delà de cinq générations ou d'un compte en banque insuffisant pour que la porte d'entrée dans la bonne société des familles sang-pur reste close à jamais. Pour les Rookwood - la branche concernant la famille de Ciara, tout du moins -, le problème était triple : pas assez d'argent, pas d'arbre généalogique remontant jusqu'à Merlin et Morgane et une mère italienne. Le tiercé perdant.
Elle en avait rêvé, pourtant. Rêvé de l'hippodrome magique de King's Lynn où se tenait chaque année la course de l'Équinoxe. Rêvé des chevaux de course venus des quatre coins du monde, de leurs propriétaires, ces hommes habillés en complet noir avec des gallions plein les poches et des femmes à chapeaux assistant à la course dans les gradins, formant une marée multicolore où scintillaient sourires forcés et rivières de diamants.
Elle avait passé la moitié de son enfance la tête plongée dans des magazines couvrant l'évènement, des étoiles plein les yeux en découvrant les photos animées sur papier glacé. Chaque année, lorsque mars approchait, un espoir fou renaissait des cendres : celui de recevoir l'enveloppe bleue tant convoitée. Mais chaque année, la boîte aux lettres résonnaient du creux infini des espoirs déçus.
Pourtant, ça ne l'avait jamais empêché de rêvé. Et elle y avait cru, plus tard, après être entrée à Poudlard. Elle avait cru avoir fait ce qu'il fallait; elle s'était forgé une place à la table des Serpentard - là où pleuvaient les enveloppes bleues par dizaine, contrairement aux autres maisons où elles se faisaient plus rares -, était devenue l'amie ou l'amante de ceux dont le nom était gravé sur les cartons d'invitation, et aux prémices de chaque printemps, elle était persuadée que ses efforts finiraient par payer. Mais les chouettes blanches n'avait jamais apporté avec elles une seule enveloppe adressée aux Rookwood. Alors, Ciara avait compris que pour faire parti de l'élite, il y avait un prix à payer.
Assis à côté d'elle, déjà rasé de frais et en costume-cravate malgré l'horaire matinal, Amycus décachetait l'enveloppe tombée devant lui sans excitation ni précipitation. Juste inconsciemment, avec un détachement latent, comme s'il s'était simplement agi d'un relevé de Gringott's ou du journal de la veille. Ciara brûlait de l'envie de la lui arracher des mains, de lui crier qu'il ne la méritait pas s'il ne savait pas l'apprécier, mais à la place, elle se contenta d'avaler une gorgée de café. De l'autre côté, à sa gauche, Naomi s'éventait avec son invitation tout en plaisantant avec Ursula Abbot. Et partout, il y avait des enveloppes; dans les mains de Yaxley, de Rosier, des frères Nott et d'Avery, de Regulus Black, Marcus Travers et Arlan Greengrass, dans celles de Josefine Prewett et Kayla Shafiq, de Nausica Beurk, Celestina Malefoy et Barty Croupton, partout sauf devant elle, et la table des Serpentard tout entière semblait recouverte d'un filtre bleu nuit. Il semblait à Ciara qu'elle était la seule à n'avoir rien reçu, paria égarée au beau milieu de la bonne société.
« À quoi tu penses ? »
Ciara se détourna à regret de l'étendue bleue. Amycus avait ses lèvres tout près de son oreille, dans le creux de son cou, et une main possessive posée en haut de sa cuisse. Elle se raidit instantanément :
« À rien du tout. »
Pour compenser la sècheresse de sa réponse, elle se fendit d'un bref sourire qui n'avait rien de naturel. Amycus resta un instant immobile, à la regarder dans le fond des yeux sans ciller, et elle en déduisit qu'il n'avait guère apprécié son ton. Luttant contre l'envie de se reculer, de s'enfuir à toutes jambes pour lui échapper, elle demeura ainsi, prisonnière de son regard noir, attendant sa sentence la mort dans l'âme.
Il se pencha vers elle et lui saisit fermement le menton dans la paume de sa main, comme si elle n'était qu'une enfant et lui son père désirant l'empêcher de détourner la tête. Puis, sans prévenir, il lui planta un baiser sur les lèvres. Sans douceur et sans tendresse, un baiser volé aux allures sordides et féroces de punition. Il s'écarta d'elle tout aussi subitement, et elle en éprouva un immense soulagement. Reportant son attention sur l'enveloppe, il attrapa l'invitation glissée à l'intérieur et la déposa devant Ciara. Celle-ci parcourut les lignes manuscrites en diagonale et leva des yeux interrogateurs sur Amycus, sans toutefois laisser échapper la moindre question.
« Tu m'accompagneras » lâcha-t-il en lui jetant un regard de biais.
Ce n'était ni une interrogation, ni une proposition. C'était un ordre. Mais le coeur de Ciara s'emballa malgré tout dans sa poitrine. Les mots se bousculaient dans son esprit. Elle hocha vigoureusement la tête :
« J'adorerai. »
Amycus esquissa un demi-sourire, et une joie soudaine l'étreignit. Elle s'imagina sur les marches de l'hippodrome, vêtu d'une robe longue et d'un immense chapeau à voilettes, saluant et embrassant sur les deux joues les gens que lui présenterait Amycus. Elle serait l'une des leurs, alors. Et le lendemain, dans les magazines, il y aurait des photos d'elle. Des photos qu'une autre fille, quelque part dans un trou minable, avec un nom minable et des perspectives d'avenir minables, regarderait en bavant de jalousie.
« Je te donnerai de l'argent pour que tu achètes un truc correct à te mettre sur le dos. Je ne voudrais pas que les gens croient pas que je sors avec une prostituée de l'Allée des Embrumes » lança Amycus.
Elle sourit, incertaine, son joli front plissé et sa joie gâchée, et prit soudain pleinement conscience de la main d'Amycus, toujours sur sa cuisse. Elle baissa les yeux, et remarqua entre ses doigts serrés sur sa peau l'auréole délicatement violacée d'un hématome sur le point de s'effacer. Un autre hématome. Comme ceux qui ornaient à tour de rôle, selon l'inspiration du moment, son épaule, ses poignets ou ses côtes. Et elle comprit alors, frappée par l'évidence, que c'était ça, le prix à payer. Le prix d'une enveloppe, le prix d'une entrée dans la bonne société, c'était Amycus et les bleus que ses mains laissaient sur son corps.
Elle acquiesça pour elle-même. Ce prix là, elle était prête à s'en acquitter.
x
« Selwyn ! tonna la voix de Terrence, provenant de derrière la porte. T'es là-dedans ? »
Artemisia échangea un bref coup d'oeil avec Violet Caldwell, la seule autre personne présente dans le vestiaire des filles de l'équipe de Quidditch de Serpentard. Elle se leva, terminant d'enfiler son pull tout en se dirigeant vers la porte.
« Oui ? répondit-elle d'une voix hésitante en se collant à la porte, la main sur la poignée.
— Tu peux sortir une minute ? Faut que je te parle. »
Artemisia ferma les yeux et expira longuement, comme pour se donner la force de répondre.
« J'arrive ! »
Elle les rouvrit d'un seul coup, pinça les lèvres et adressa une moue désabusée à Violet qui, depuis le banc, nouait ses genouillères en la couvant d'une oeillade désolée.
« Il va me virer de l'équipe, se lamenta-t-elle à voix basse. C'est sûr.
— Mais non, t'en sais rien. C'est sans doute pour autre chose » tenta de la rassurer Violet.
Cependant, son ton n'avait rien de convaincant. Pour la remercier de l'effort, Artemisia lui adressa un vague sourire chancelant, puis elle poussa le verrou avec résignation, ouvrit la porte des vestiaires et se glissa dans le couloir. Terrence se tenait face à elle, adossé au mur et les bras croisés, revêtu de sa tenue de poursuiveur, le brassard noir de Capitaine noué autour de son biceps droit.
« Je suis là » signala-t-elle, davantage pour entamer la discussion que pour réellement annoncer sa présence.
Il hocha la tête, croisa son regard une infime seconde avant de le fuir aussitôt. Elle ne prit pas ça comme un signe indiquant qu'il avait une mauvaise nouvelle à lui annoncer. Elle savait qu'il était comme ça, Terrence; il ne regardait jamais les gens en face trop longtemps. Et pour une fois, ça arrangeait bien Artemisia.
« J'ai essayé de te croiser, ces derniers jours, pour te parler mais… »
Il n'acheva pas sa phrase, et elle ne répondit rien non plus. À la place, elle se laissa tomber sur le vieux banc qui traînait là, au beau milieu du couloir. Elle avait toujours connu ce banc à cette place, et sa présence datait de bien bien avant son arrivée au château. C'était le banc où elle s'asseyait pour nouer ses chaussures avant les matchs, le banc où Terrence avait effectué une danse de la victoire mémorable, une année où ils avaient remporté la coupe des Quatre Maisons, le banc où méditait Regulus et Spencer en ruminant après chaque défaite. Et c'était sur ce banc qu'elle allait se faire virer. La boucle était bouclée. Elle prit une expression résignée pour demander :
« Tu veux me virer de l'équipe, c'est ça ?
— Quoi ? s'exclama Terrence en fronçant les sourcils. Non ! Enfin… Pas tout de suite.
— Pas tout de suite ? répéta-t-elle. Alors quand ? Tu as une date en tête ? C'est noté quelque part dans ton agenda ? » interrogea-t-elle, pince-sans-rire, si bien que Terrence ne sût comment réagir.
Il se racla la gorge, cherchant désespérément ses mots, et passa une main nerveuse dans ses cheveux clairs.
« Écoute, Artemisia. J'ai pas l'intention de te virer de l'équipe, j'en ai aucune envie, comprends-moi bien… »
Il ne releva pas son air dubitatif et poursuivit :
« C'est clair que tu n'es pas au meilleur de ta forme depuis le début de la saison mais jusqu'à lors, ça n'a pas pénalisé l'équipe alors… j'ai pas de raison de te virer. T'es une bonne gardienne. Et je sais que si tu retrouves ton niveau, on peut gagner la coupe. »
Il laissa passer une seconde de silence avant de reprendre.
« Mais pour ça, il va falloir que tu me montres autre chose que ce que t'as montré dernièrement aux entraînements. Si t'es pas entièrement investie, je demanderai à Fawley de te remplacer. »
Il se força à la regarder de nouveau, et l'effort sembla lui coûter.
« On joue Poufsouffle dans deux mois. Je te laisse trois semaines à l'essai. On est d'accord ?
— On est d'accord, approuva-t-elle.
— Parfait. »
Il tritura ses gants de cuir, prêt à partir, avant d'ajouter :
« Je vous veux dehors dans deux minutes. Deux minutes ! répéta-t-il d'une voix forte en donnant un coup de pied dans la porte des vestiaires des garçons de l'équipe. T'as entendu, Regulus ? Ça veut dire que t'as pas le temps de te coiffer, ok ? »
Un grondement de protestation s'éleva depuis l'intérieur du vestiaire.
« Je m'en fous, moi, que ta copine soit dans les gradins, c'est pas mon problème » reprit Terrence en levant le ton pour être sûr de se faire entendre.
Il s'éloigna dans le couloir en direction du terrain :
« D'ailleurs, si tu veux mon avis, t'as déjà bien de la chance que je te laisse fraterniser avec l'ennemi ! »
Un juron étranglé résonna dans le bâtiment et, depuis le bout du couloir, Terrence tourna la tête pour adresser à Artemisia une grimace volontairement désabusée.
« Il n'y a plus aucun respect pour la fonction de capitaine. C'est déplorable, se plaignit-il théâtralement. Je doute que Rodolphus Lestrange se soit fait insulté, à l'époque. »
La porte des vestiaires des garçons s'ouvrit à cet instant, laissant sortir les uns derrière les autres Amycus, Arlan Greengrass, Spencer et Regulus.
« Tu plaisantes ? lança ce dernier. Avec Mulciber dans l'équipe ? Tu lui poseras la question mais je suis sûr que c'était bien pire. Ça me rappelle la fois où ils se sont mis sur la gueule chez Cissy et qu'ils sont tombés dans l'étang de Lucius. Tu te souviens pas, Terry ? Mais si ! Il était furieux parce que y avait ses poissons exotiques ou je sais pas quoi à l'intérieur ! Je suis sûre qu'Evan s'en rappelle… »
La conversation se poursuivit alors qu'ils s'éloignaient tous les quatre. Ils se saisirent au passage de leurs balais, alignés contre le mur, passèrent la porte, et on n'entendit plus que leurs éclats de voix et de rires.
Toujours installée sur son banc, dans le couloir, Artemisia attendit que Violet sorte à son tour.
« Alors ? » s'empressa-t-elle de demander en passant la tête par l'entrebâillement de la porte.
Sans doute interpréta-t-elle l'immobilité d'Artemisia comme un mauvais présage car, d'avance, elle prépara son sourire le plus compatissant en l'attente de la réponse.
« Trois semaines à l'essai. »
Violet eut un soupir de soulagement :
« Cool ! Tant mieux ! Trois semaines, ça ira ! Ça te laisse largement le temps de faire tes preuves ! »
Elle lui tendit la main. Artemisia l'attrapa, et se laissa tirer hors du banc, puis traîner dans le couloir, refoulant un sourire.
« Franchement, j'en étais sûre, il pouvait pas te virer, affirma Violet avec conviction, quand bien même ce n'était pas entièrement vrai. Il est débile, parfois, Nott, mais pas à ce point. Par Merlin, je suis soulagée. Tout sauf cet abruti congénital de Fawley. Tu sais qu'il m'a mis la main aux fesses, une fois ? Et ensuite, il est retourné insulté mon sang avec ses potes… T'y crois toi ? »
Elles arrivèrent au centre du terrain, où leurs cinq coéquipiers les attendaient.
« Caldwell, tu termineras le point potin plus tard » lança Terrence en lui adressant un jeu de sourcils éloquent.
Celle-ci hocha la tête, peu embarrassée. Elle n'intercepta même pas le rictus méprisant d'Amycus, contrairement à Artemisia, qui en ressentit une pointe de malaise.
Durant un long quart d'heure, ils supportèrent les longues explications de Terrence qui donnait des instructions à n'en plus finir puis enfin, ils enfourchèrent leur balais et s'envolèrent au-dessus du terrain. Artemisia rejoignit ses buts, perchée sur son Friselune dernier cri, un cadeau d'anniversaire de ses parents qu'elle avait reçu accompagné d'une hideuse carte chantante sur laquelle était écrit à la va-vite :
« Artemisia,
Nous te souhaitons un joyeux anniversaire. Nous nous retrouverons bientôt pour faire le point.
Papa et Maman. »
Elle secoua la tête pour chasser cette pensée de son esprit. Elle ne savait que trop bien ce que « faire le point » signifiait, dans le langage de ses parents. Faire le point, c'était décider si deux autres semaines à l'Institut Sainte-Agostina pour jeunes sorcières désorientées étaient nécessaires. Ou non. Et Artemisia était fermement décidée à faire tout son possible pour que la balance penche en ce sens.
« Selwyn ! tempêta Terrence, qui se tenait une dizaine de mètres en contrebas. On va bosser sur la feinte de Pahlavi ! Tiens-toi prête ! »
Elle acquiesça dans sa direction, tacha au mieux de retrouver sa concentration. Arlan était au milieu du terrain, le souaffle coincé sous son bras gauche, sa main droite serrée sur le manche de son Nimbus. Il était à l'arrêt, mais lorsque Terrence lui lança le signal, il s'élança à pleine vitesse sur son balai, tout droit vers les buts. Ni Violet, ni Terrence - pourtant censés jouer les poursuiveurs adverses - ne l'assaillirent. Ce n'était pas le but de la manoeuvre. Arlan ne dévia pas, avançant en suivant une ligne droite invisible supposée l'amener vers le but central. Cependant, lorsqu'il arriva face à Artemisia, il ne s'arrêta pas. C'était là la feinte de Pahlavi. Au contraire, il la dépassa, effectua un demi tour plus que serré dans son dos, penché presque en parallèle du sol, et revint une seconde fois, devant le but de gauche, prêt à marquer, cette fois-ci.
Il prit son élan, lança le souaffle en suivant un arc parfait, et Artemisia se précipita dessus, poussant son Friselune à pleine puissance. Elle arrêta la balle à pleines mains, sans la laisser s'échapper, et du pied, la renvoya vers Violet d'un magnifique tir cadré. En contrebas, Terrence applaudit, et elle lui adressa une gracieuse petite révérence.
Quelque part, au milieu des lamentations du vent, perchée à cinquante mètres au-dessus du sol sur son balai, loin de tout, elle commençait à se retrouver.
x
Dans les gradins, la clameur montait en sourdine. La partie réservée aux supporters des Gryffondor n'était plus qu'une marée humaine de rouge et d'or d'où s'échappaient des chants indistincts criés par des voix échauffées et des bannières affolées par le vent où l'on distinguait ça et là, entre deux bourrasques, la silhouette acérée d'un griffon noir crachant des flammes sur fond écarlate. La tribune voisine, elle, affichait des couleurs bien plus éclectiques. Le jaune prédominait, bien sûr, parsemé toutefois de taches vertes ou bleues, signes de la présence de quelques groupes de Serpentard et de Serdaigle pour qui une victoire des Poufsouffle signifiait une chance supplémentaire pour leurs maisons respectives de remporter la coupe.
Sur le terrain, indifférentes aux vents du nord qui soufflaient avec virulence, giflant leurs capes et balayant leurs cheveux avec férocité, les deux équipes se serraient les mains sous l'oeil observateur de l'arbitre. Une fois le rituel des salutations achevé, les quatorze joueurs s'élevèrent dans les airs. Il y eut un grand coup de sifflet qui résonna dans tout le stade et trouva écho dans les montagnes voisines, puis, enfin, le match commença.
« Evan ! Evan ! »
L'intéressé avait pris place au beau milieu de la tribune des Poufsouffle. Entendant son prénom crié dans son dos, il tendit l'oreille et jeta un coup d'oeil sur le côté en scrutant la foule. Ne voyant personne, il se détourna en se demandant s'il n'avait pas halluciné.
« Evan ! répéta la voix, un peu plus forte mais malgré tout noyée dans le tumulte du stade.
— Mec… je crois que t'es poursuivie par une admiratrice. »
D'un geste du menton, Spencer, indiqua une silhouette féminine emmitouflée dans un manteau de fourrure qui, à une trentaine de mètres de là, tentait tant bien que mal de se frayer un passage parmi les élèves de Poufsouffle agglutinés en masse.
« Oh non, pitié… soupira Evan à voix basse en reconnaissant Nausica.
— Si t'en veux pas, je pose une option dessus » déclara Spencer sans lâcher des yeux la jeune femme.
Evan se retint de lever les yeux au ciel mais malgré tout, un sourire amusé pointa sur ses lèvres :
« Je t'en prie, te gêne pas. Elle est cinglée.
— J'adore les cinglées, avoua Spencer avec entrain.
— Y a cinglée et cinglée, objecta Evan. Celle-là, c'est le genre cinglée dont tu veux pas. Fais-moi confiance.
— Rien qu'un bon silencio ne puisse arranger » affirma Spencer d'un ton convaincu.
Evan éclata de rire :
« T'es complètement malade. Et après, tu t'étonnes de ne pas réussir à tirer ton coup. »
Spencer ouvrit la bouche pour répliquer mais, coupant court toute tentative de poursuivre la conversation, Nausica Beurk se glissa entre eux deux, un immense sourire sur ses lèvres rouges.
« Vous me faites une petite place ? »
Elle s'assit avant même d'attendre la réponse. Son manteau l'enveloppait des pieds à la tête, ne laissant dépasser que son visage mince et ses yeux d'acier au milieu du halo de fourrure blanche qui couvrait ses cheveux blonds. Elle évoquait à Evan le personnage d'un conte de fée qu'aimait beaucoup sa soeur aînée, Dahlia, lorsqu'elle était enfant. Une histoire à propos d'une méchante reine vivant dans une contrée glacée, se nourrissant d'enfants pour faire fondre son coeur gelé.
« C'est de la fourrure de renard polaire, expliqua aimablement Nausica en surprenant le regard ébahi que Spencer posait sur elle. C'est très doux. Va-y, touche » proposa-t-elle en tendant le bras vers lui, affable.
Intrigué, le jeune homme passa une main sur sa manche, plongea les doigts dans les épaisseurs de fourrure pâle. Un large sourire éclaira son visage.
« J'adore ! Il faut absolument que je m'achète la même ! s'exclama-t-il, hilare. Ça m'irait pas mal, non, Evan ? »
Ce dernier, qui n'avait rien perdu de la scène, secoua la tête, peu convaincu, sans toutefois quitter une seule seconde le match des yeux :
« Je vois d'ici la tête de ton père lorsqu'il viendra te chercher à la gare pour les vacances et te verra débarquer du train avec ça sur le dos. Tu vas te prendre un maléfice direct.
— Rabat-joie » soupira Spencer.
Il échangea une oeillade entendue avec Nausica, qui se fendit d'un sourire éblouissant.
« Je meurs de soif » avoua-t-elle soudain, sans à-propos mais avec, de toute évidence, une idée derrière la tête.
La voix chancelante de regrets, elle entreprit de se lamenter :
« J'aurais dû m'arrêter au stand de bièraubeurres… »
L'air de rien, elle jeta un coup d'oeil plein d'espoir à Spencer qui se leva immédiatement de son siège, prêt à se dévouer pour lui servir de chevalier servant. Evan lui lança un regard d'avertissement qu'il ne vit pas, ou ignora.
« Ne bouge pas, je vais y aller. »
Ravie, elle se mit à papillonner des cils en le couvant du regard.
« Oh, merci ! C'est adorable !
— Tu veux que je te rapporte quelque chose ? proposa Spencer en se tournant vers Evan.
— C'est bon, merci » lui répondit celui-ci, la mâchoire serrée, ayant parfaitement compris les intentions de Nausica.
Spencer s'éloigna, écarta sans ménagement deux supporters pour se frayer un chemin, et sa haute et massive silhouette disparût, noyée dans la foule vêtue de jaune. Evan ne lâcha pas le terrain des yeux, silencieux, suivant minutieusement les trajectoires des joueurs en feignant un intérêt bien plus grand qu'il ne l'était en réalité. Cela ne parvint pas à déstabiliser Nausica, et celle-ci se rapprocha de lui d'un cran, croisant les jambes en s'arrangeant pour que leurs genoux s'effleurent.
« Je suis venue te dire que j'ai ce que tu voulais, annonça-t-elle d'une voix étouffée.
— Déjà ? »
L'étonnement le contraint à abandonner son apparente indifférence. Elle confirma d'un hochement de tête.
« Je n'aime pas faire traîner les choses. Et puis… j'ai l'intention de te satisfaire. »
Elle sourit innocemment, comme si derrière l'indécent sous-entendu, il n'y avait pas une proposition plus indécente encore. Evan ne releva pas :
« Quand est-ce que je pourrais le récupérer ?
— Dans deux jours. »
Plus bas, elle ajouta :
« Mais ce ne sera pas gratuit, Evan. »
Il fronça les sourcils, et un pli lui barra le front.
« On avait un marché. Il n'a jamais été question que je te paye. »
Elle haussa négligemment les épaules et se perdit une seconde dans la contemplation du match. L'un des poursuiveurs de l'équipe de Poufsouffle était en possession du souaffle et s'élançait à pleine vitesse en direction des buts, se faufilant dangereusement entre les joueurs adverses. Il fit une feinte au gardien et ouvrit le score, offrant l'avantage à son équipe. Du côté des tribunes de Gryffondor, il y eut un immense soupir collectif tandis qu'en face, les supporters de Poufsouffle explosaient dans une vaste effusion de joie tout autour d'Evan et Nausica.
« Ce n'est pas moi que tu dois payer, révéla cette dernière en se penchant vers son oreille pour se faire entendre au milieu du joyeux brouhaha.
— Qui, alors ?
— L'apothicaire de la Cour des Miracles. C'est lui qui a ce que tu veux.
— Il est fiable ? »
Cette fois-ci, Nausica éclata d'un rire cristallin, léger et moqueur.
« Aussi fiable qu'un trafiquant du marché noir » répondit-elle simplement.
Une folle bourrasque de vent s'engouffra dans les gradins, et elle serra sa fourrure contre elle en frissonnant. Son souffle s'échappait dans l'air en petits nuages de vapeur.
« Combien il demande ? »
Elle émit une brève pause avant de répondre à la question, dans l'intention de faire traîner les choses volontairement.
« Soixante-dix gallions. »
Evan se figea sur place, et lui coula un regard de biais pour vérifier qu'elle était sérieuse. Elle l'était.
« Hors de question. Tu crois que je vais claquer soixante-dix balles comme ça, dans le vent ? Sans garantie, sans rien ? »
Il baissa la voix.
« Si c'est une de tes combines, Beurk, crois-moi, je vais… »
Elle le coupa avant qu'il n'ait le temps de proférer ses sombres imprécations :
« J'ai réfléchi. »
Et à son ton, il devina immédiatement qu'ils arrivaient au coeur de ses manigances. Le noeud de l'intrigue et la raison de sa présence étaient là, car, bien entendu, elle ne s'était pas donné tout ce mal dans la seule intention de le prévenir de l'avancement de leur marché.
« J'accepte de jouer les intermédiaires, suggéra-t-elle, le ton suave. J'irai moi-même chez l'apothicaire, et je le payerai. »
Evan leva un sourcil et lui accorda un regard soupçonneux avant de trancher durement :
« T'y gagnes rien. »
Elle sourit. D'un sourire faux qui l'écoeura.
« Laisse-moi finir » protesta-t-elle.
Elle ne reprit pas tout de suite, préférant garder un instant les lèvres closes dans l'intention de ménager son petit effet.
« Ce que j'y gagne, annonça-t-elle enfin, c'est toi. Tu trouveras bien un moyen de me rembourser. D'une manière ou d'une autre. »
Il éclata franchement de rire, un rire blessant qui refroidit Nausica. Elle se recula un peu, comme foudroyée, tandis qu'il assénait, plus incrédule que froissé :
« Je ne sais pas ce que t'es en train d'insinuer, mais je ne suis pas une monnaie d'échange. Pas plus que je ne suis à vendre.
— Ah oui ? persifla-t-elle en croisant les bras. C'est pas ce que j'ai entendu dire. »
Un nouveau but des Poufsouffle sema le tumulte dans les gradins. Les deux filles devant eux grimpèrent sur leur siège et sautillèrent de joie en hurlant et agitant leurs écharpes, mais Evan, pas plus que Nausica, n'y accordèrent la moindre attention.
« Ton père va perdre son élection, poursuivit-elle d'un air mauvais. Et quand ce sera officiel, vous serez définitivement ruinés. Je sais qu'il tient ses créanciers depuis six mois en leur promettant de les payer grâce aux caisses du parti une fois qu'il sera élu. »
À présent, elle n'avait plus l'aura poétique et enjôleuse d'une méchante de contes de fées. Elle avait simplement l'air d'une vélane transformée en harpie, et la colère ne lui saillait guère, réduisant ses yeux à deux fentes minces et sa bouche à une ligne rouge et haineusement crispée.
« Tu n'en sais rien.
— Arrête de te voiler la face, Evan. Même toi, tu n'y crois pas. »
Elle se rapprocha dangereusement de lui, telle une vipère s'apprêtant à distiller son mortel venin.
« Tu veux que je te dise ce que je sais d'autre ? murmura-t-elle. Je sais que ta soeur aînée va se marier avec cet abruti de Thorfinn Rowle parce qu'il est pété de thunes et assez stupide pour épouser une héritière désargentée. Je continue ? Je sais aussi ce qu'il va se passer pour toi, quand ton père aura perdu. Peut-être que t'en as pas encore pleinement conscience, mais je vais te le dire. La vérité, c'est que dans six mois, tu seras marié. Parce qu'avec tes trois soeurs, t'es le seul qui a une petite chance de sauver le blason familial de la perdition. Et pour ça, il te faut une fille comme moi. Une fille avec tellement de fric que ça donne le tournis.
— T'es folle. »
Nausica secoua la tête de gauche à droite, et la colère l'abandonna, cédant sa place à la jubilation.
« Je suis pas folle, Evan. Je suis déterminée. Je sais ce que je veux, et ce que je veux, c'est toi. Je vois bien que l'idée ne te réjouit pas, crois-moi, mais je sais que tes parents ne seront pas trop regardants, eux. Ou plutôt, ils le seront moins quand je leur aurais fait un joli petit chèque. Et tu veux savoir une chose que je sais, encore ? lança-t-elle. Je sais que quand ils te demanderont de m'épouser, tu refuseras pas. Parce que mon argent, c'est la seule chose qui pourra empêcher tes deux petites soeurs chéries d'aller se vendre au plus offrant, quand l'heure sera venue. »
Un éclat victorieux passa dans ses yeux lorsqu'elle devina qu'elle avait visé juste, du début à la fin. Il la regarda, alors que le silence s'installait, avec un fourmillement désagréable dans les mains et l'envie fugace, qui montait, de la faire souffrir comme jamais encore il n'avait fait souffrir quelqu'un. Mais il respira lentement, sans bouger, sans céder à la violence, parce qu'il savait parfaitement qu'une fois qu'il aurait commencé, il ne pourrait jamais s'arrêter. Au loin, derrière un drapeau de Poufsouffle agité à bout de bras par un jeune garçon, il aperçu furtivement le visage de Spencer qui revenait, sa peau foncée contrastant contre les sweat-shirt jaune canari qui l'encadraient.
« Dégage » articula-t-il simplement à l'intention de Nausica.
Après un instant de réflexion, elle se redressa sur ses talons.
« Je comprends, acquiesça-t-elle en souriant. Il va te falloir un peu de temps pour digérer la nouvelle. Pas de problème. »
Elle voulut lui tapoter l'épaule, mais il se dégagea. Elle reprit sa main, pas contrariée le moins du monde, et sourit, rayonnante de triomphe :
« Un petit conseil, Evan : tu ferai mieux de te faire à l'idée au plus vite. Parce que j'en resterai pas là. »
Puis elle s'éloigna, et de ses lèvres rouges comme le sang, lui souffla un baiser qui s'envola dans l'air glacé.
« Elle est partie ? » s'exclama Spencer en arrivant, deux minutes plus tard.
Son visage se peignit d'une expression déçue tandis qu'il reprenait la place qu'il avait abandonnée. Dans ses mains, il tenait deux bouteilles de bièraubeurre décapsulées. Sans lui demander, Evan en attrapa une et avala une gorgée avant de répondre.
« T'en fais pas. Elle reviendra. »
x
Les mains fermement croisées dans le dos, la démarche lente, une expression inquisitrice soigneusement élaborée au visage, le professeur Slughorn passait entre les tables pour inspecter les chaudrons. Ainsi, il avait des airs de souverain présidant une parade militaire. Et d'une certaine manière, songea Evan en son fort intérieur, c'est bien ce qu'il était; un roi sur le déclin au pouvoir plus symbolique que réel, et malgré tout, toujours considéré par ses sujets avec une forme de sympathie indulgente.
Dans un silence de mort, les septième année attendaient son verdict comme une sentence mais le professeur de potion ne semblait guère disposé à s'épancher. Il effectuait son inspection d'une manière expéditive : se fendant d'une moue désolée ou d'un laconique compliment ça et là et poursuivant son chemin sans s'arrêter, qui trahissait son envie d'en finir au plus vite; envie partagée par l'ensemble de la classe. Après plus de trois heures enfermé dans les cachots à respirer les vapeurs infâmes qui s'échappaient de la potion du Serdaigle d'à-côté, Evan n'aspirait qu'à s'échapper pour retrouver l'air frais.
Sa paillasse étant située tout au fond de la salle, il fût l'un des derniers à subir les critiques de Slughorn. Comme il s'y attendait, ce dernier s'arrêta pour examiner plus en détail le travail de son élève le plus brillant. Il se pencha sur le chaudron, humant d'un air approbateur, puis se saisit de la fiole qu'Evan avait prélevé pour scruter la couleur finale.
« Magnifique ! s'exclama-t-il tout à coup d'une voix forte, faisant sursauter toute la classe comme un seul homme. Beau travail, Monsieur Rosier. »
Il dodelina énergiquement de la tête pour appuyer ses dires :
« Je dois dire que bien que vous m'ayez accoutumé à l'excellence, vous parvenez toujours à me surprendre ! »
L'élève de Serdaigle voisin d'Evan darda sur ce dernier un regard empli de rancune avant de reporter son attention sur son propre chaudron, qui ne lui avait valu qu'un « médiocre » blasé.
« Quelle couleur, regardez ça ! s'enthousiasma Slughorn en levant à bout de bras la fiole de potion pour permettre à toute la classe de l'apercevoir. Vous êtes le seul à avoir obtenu ce résultat !
— J'ai remplacé la tête de coquelicot par la trompette des anges, précisa Evan.
— Ingénieux, approuva Slughorn, intéressé. Très ingénieux à vrai dire ! Compte tenu des propriétés psychotropes de la trompette des anges, c'était un choix judicieux. D'ailleurs… »
Il se répandit davantage en compliments, indifférent au brouhaha qui s'élevait et aux soupirs exaspérés qui fusaient - plus ou moins discrètement - de toutes parts. Evan, pour sa part, se contenta d'acquiescer à intervalle régulier, un sourire faussement modeste accroché aux lèvres. Sa facilité avec les potions, c'était à Severus qu'il la devait.
Ce dernier avait commencé à lui donner quelques leçons alors qu'ils étaient respectivement en quatrième et deuxième année, et n'avait jamais vraiment arrêté, continuant de lui prodiguer des conseils, de lui faire part de ses trouvailles et de ses inventions et de lui prêter des livres et magazines par dizaines jusqu'à son départ du château. Il l'avait fait profité de son talent inné et de ses intuitions hors pairs, lui permettant de s'élever à un niveau qu'il n'aurait jamais atteint seul.
C'était également à Evan qu'il avait confié la garde de son bien le plus précieux; sa réserve personnelle de potions et d'ingrédients, cachée dans une vieille armoire de la salle d'étude désaffectée où se tenaient les réunions des Mangemorts et protégée par divers enchantements. Dans les faits, Evan n'avait jamais su quoi en faire. S'il était doué dans la matière, les potions ne le passionnaient guère, et ce n'était que par amitié pour Severus - et pour sa bonne conscience, du moins ce qu'il lui en restait - qu'il se rendait de temps à autre à la réserve. D'un coup d'oeil, il vérifiait que rien n'avait bougé et refermait la porte de l'armoire aussi sec, sans plus y penser jusqu'à sa prochaine visite, des semaines plus tard.
« Bien, bien, reprit Slughorn en s'éloignant de la paillasse d'Evan, les mains posées sur son ventre proéminent tendu sous le veston de velours. Pour la semaine prochaine, vous me rendrez un parchemin de quarante centimètres sur la potion de folie-douce et ses utilisations en magie palliative. »
À l'annonce succéda un immense soupir collectif, et le professeur regagna son pupitre avec un gloussement amusé. Les élèves se précipitèrent vers la sortie sans attendre, leurs affaires encombrant leurs bras, trop impatients à l'idée d'échapper à cette atmosphère confinée. Evan, à l'inverse, s'attarda plus que nécessaire, vidant son chaudron avec une lenteur calculée. Du coin de l'oeil, il surveillait Alecto.
Celle-ci se trouvait à l'autre bout de la classe, à sa place habituelle, et était parmi les derniers élèves encore présents dans sa rangée. Délaissant ses affaires, elle traversa la salle de classe en sens inverse, avala les trois marches de l'estrade et se planta devant Slughorn, un faux-air de petite fille sage au visage. Le visage de ce dernier s'éclaira d'un sourire ravi et ils entamèrent une discussion qu'Evan, depuis sa place, ne pouvait suivre.
S'il obtenait régulièrement les meilleures notes de la classe, il n'en était pas pour autant le favori de Slughorn. C'était Alecto que celui-ci préférait, et ce n'était un secret pour personne. Avec son sourire d'ange et ses questions bien tournées, elle parvenait à tout se faire pardonner, même les lancers de cervelets organisés au beau milieu de son cours. Avec Slughorn, derrière les heures de colle et les remontrances d'usage, Alecto bénéficiait du même genre de crédit illimité qu'avait eu en son temps Sirius Black auprès de McGonagall.
Décidant qu'il aurait l'air suspect s'il s'attardait davantage, Evan s'éloigna et sortit. Il s'arrêta dans le couloir, regarda passer deux élèves de Serdaigle et attendit Alecto, les mains engoncées dans le fond de ses poches. Celle-ci apparût un instant plus tard, son sac coincé sur son épaule et un livre dans les bras. En le voyant, elle leva un sourcil mais ne s'arrêta pas, poursuivant sa route dans le couloir, si bien qu'il n'eut d'autre choix que celui de la suivre.
« Ça devient une habitude, de m'attendre à la fin des cours, commenta-t-elle en lui jetant un coup d'oeil par-dessus son épaule. Je vais commencer à songer sérieusement à cette ordonnance restrictive.
— De quoi tu parlais, avec Slughorn ? s'enquit-il sans préambule, la rattrapant en une enjambée pour atteindre sa hauteur.
— Je lui proposais un plan à trois avec Rookwood. »
Les coins de sa bouche s'étirèrent en un infime sourire lorsqu'elle tourna la tête et découvrit le visage momentanément choqué d'Evan.
« Il devait me prêter un bouquin, reprit-elle plus sérieusement en agitant le livre qu'elle tenait entre les mains.
— T'as pas l'impression d'en faire trop ? Ça doit cacher un truc, cette obsession à vouloir que les profs t'apprécient à tout prix. »
Il réalisa trop tard que son ton, qui se voulait sarcastique, sonnait sèchement, et il se morigéna intérieurement. Qu'est-ce qu'il en avait à foutre, après tout, de son comportement de lèche-bottes ?
« Évidemment, que ça cache un truc. Une de mes nombreuses névroses. Je suis Alecto la névrosée, tu te rappelles ? » fit-elle, sardonique.
Elle lui accorda un mince sourire pour appuyer ses propos, un sourire où se lisait sa lassitude et les relents étouffés, et non pas oubliés, de leur récente querelle. Un sourire pour faire bonne-figure, rien de plus.
« Et moi l'abruti, compléta-t-il en se remémorant la discussion qu'ils avaient eu un soir de retenue.
— Rien n'a changé » acheva-t-elle d'un air convaincu.
C'était loin d'être vrai. Tout avait changé. Mais à quoi bon le lui dire ?
« Pas par là » intervint-il soudain en l'empêchant de s'engager dans un couloir.
Il l'entraîna à la place vers un escalier mouvant, mais elle refusa de faire un pas de plus et se tourna vers lui.
« Tu m'emmènes où ? »
Il attendit que le trio de filles qui marchait derrière eux les dépasse de quelques mètres avant de consentir à répondre.
« On retourne à Londres. Il faut qu'on aille chercher un truc.
— Pour le coffre ? »
Evan confirma d'un hochement de tête et Alecto se fendit d'une moue impressionnée.
« Sérieusement ? Il n'a fallu qu'une semaine à Beurk pour nous trouver ce qu'on cherchait ? insista-t-elle.
— Faut croire.
— Et à quoi on doit s'attendre, exactement ? »
Cette fois, il leva impatiemment les paumes vers le ciel pour lui signifier qu'il n'en savait pas davantage.
« Tu plaisantes, j'espère ? souffla Alecto, incrédule. Tu ne sais même pas ce qu'on cherche ? Ça ne t'es pas venu à l'idée de lui poser la question ?
— C'est plus compliqué que ça, coupa-t-il sèchement.
— Ah oui ? ironisa-t-elle. Plus compliqué que de faire 'eh, salut Beurk, au fait, qu'est-ce qu'on est censé récupérer, à Londres ?'
— Va-y, va-lui poser la question ! s'agaça Evan. Je te retiens pas. »
Il lui indiqua d'un geste de la main le couloir et fit semblant d'attendre qu'elle s'exécute. Elle le fusilla du regard, et à la place, s'élança dans l'ascension des escaliers.
« Franchement, marmonna-t-elle entre ses dents lorsqu'ils atteignirent le palier, je te comprends pas. Tu peux coucher avec une fille mais t'es pas foutu de lui poser une question. Ça me dépasse.
— Je t'ai dit que c'était plus compliqué que tu ne le croyais.
— Alors explique-moi ! »
Il la fixa droit dans les yeux, et l'espace d'un instant, Alecto crût qu'il allait se mettre à parler. Mais il n'en fit rien, détourna la tête et continua de marcher.
« Je suis pas venu te voir pour parler » asséna-t-il.
La phrase lui fit l'effet d'une insulte, et elle ralentit, le laissant la dépasser d'un pas pour ne pas qu'il voit à quel point elle était blessée. Mais c'était logique, après tout. Le temps qu'il passait avec elle, le temps qu'ils consacraient ensemble à la mission, c'était un temps qu'elle avait acheté avec l'argent de son père. Ce n'était qu'éphémère, et il était contraint. Bientôt, les choses reprendraient leur cours normal, comme lorsqu'ils s'adressaient à peine la parole et ne s'en portaient pas plus mal. Elle réalisa qu'il devait attendre ce moment avec impatience, et se demanda, douloureusement, pourquoi elle n'en faisait pas autant. Pourquoi, stupidement, elle en voulait davantage.
Dans un silence de plomb, il traversèrent les couloirs jusqu'à arriver devant le grand miroir du quatrième étage qu'Evan fit pivoter. Ils s'engouffrèrent dans l'étroite ouverture, et, guidés par le halo bleuté qui faisait office d'éclairage à l'extrémité de leur baguette, s'enfoncèrent dans les profondeurs du passage secret, sans que, cette fois, Alecto ne s'inquiète des borborygmes étranges de la tuyauterie.
Le temps qu'il fallait pour atteindre la maison en ruine à l'orée de Pré-au-Lard sembla multiplié par deux, dans ce silence lourd et opaque. Mais Alecto se refusait à parler. Ce fût donc Evan qui ouvrit la bouche le premier, sans doute inconscient de la bataille qui faisait rage dans l'esprit de la jeune femme.
« C'est bon ? » lança-t-il.
Elle baissa les yeux sur son bras, et à regret, s'en saisit avec un hochement de tête raide pour toute forme de réponse. Ils transplanèrent immédiatement, mais c'était complètement différent de la dernière fois qu'ils l'avaient fait. Cette fois-ci, ce fût violent, étourdissant et hasardeux, le monde tourbillonnant autour d'eux sans ralentir, sans s'arrêter sur une destination précise, comme s'ils ne savaient pas où aller. Et Alecto, accrochée toutes ses forces au bras d'Evan, sentit qu'elle allait lâcher.
« Evan ! » s'écria-t-elle.
Sa voix lui revint en écho, et elle se sentit glisser dans le vide. Seule, sans lui, sans personne. Sans repère ni point d'ancrage. Elle chuta longtemps, si longtemps qu'elle crût qu'elle ne toucherait jamais le sol. Et puis, brutalement, elle heurta la surface et sa tête claqua avec un bruit sourd sur les pavés.
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Autour d'elle, tout était noir. Un noir profond et impénétrable, comme l'intérieur d'un cercueil. L'esprit confus, elle tenta de se relever sans y parvenir, d'ouvrir les paupières sans succès. Elle voulut persister mais n'y trouva pas la force, alors elle abandonna, sombrant dans tout ce noir aussi poisseux que du sang.
« Alecto ? Alecto ! Occludo ! Revigor ! »
Dans l'obscurité, un filet de lumière émergea, lui permettant de distinguer un visage, tout proche, agrémenté d'une expression soucieuse et d'une paire d'yeux dorés. Il y avait également d'autres visages, qu'elle ne connaissait pas, ceux-là, et une multitude de regards posés sur elle.
« Alecto, ça va ? Dégagez, je m'occupe d'elle, c'est bon ! s'agaça une voix familière.
— Elle a besoin de dictame, la petite, objecta une autre voix.
— Ouais, je sais, je vais m'en charger. »
Alecto battit des paupières. Elle était allongée sur les pavés crasseux d'une ruelle sombre. Evan était accroupi devant elle, sa baguette à la main, et derrière lui s'était amassé un troupeau de curieux. Deux femmes étaient sorties de l'une des maisons voisines et l'observaient, intriguées, depuis le palier, en chuchotant entre elles. Levant les yeux, Alecto aperçut même un petit garçon, penché au-dessus d'un balconnet en fer forgé rongé par la pluie, au troisième étage d'une vieille bâtisse. Il écarquillait maladivement les yeux, comme si la chute d'Alecto constituait l'évènement le plus intéressant qui lui soit jamais arrivé.
La jeune femme se racla la gorge, et parvint cette fois à s'asseoir. Evan avait réussi à convaincre quelques badauds de s'en aller, mais la plupart était restée, et ils continuaient d'exposer leur diagnostic à leur voisin et même à parier sur ses chances de survie à voix haute.
« Ça va ? s'inquiéta Evan.
— Ça va… je me suis cognée la tête, c'est tout… répondit Alecto en passant une main dans ses cheveux pour effleurer son crâne. Qu'est-ce qui s'est passé ?
— Tu t'es désartibulée. Ton bras… J'ai fait comme j'ai pu. »
Il indiqua d'un signe de tête le bras gauche d'Alecto. La manche de celui-ci était relevé jusqu'au coude, découvrant une large et profonde entaille, d'apparence toutefois nette et propre, comme une blessure récente qui commence à cicatriser. Lorsqu'Alecto appuya dessus, elle ressentit à peine la douleur.
« Ah ça, s'éleva une voix dans la foule, on ne parle pas assez des risques du transplanage ! C'est dangereux, très dangereux ! À mon époque, on se contentait des balais et je peux vous dire que des accidents comme ça, ça n'arrivait pas ! Ah ça, non, jamais, c'était bien plus sûr ! Regardez, elle a bien failli se tuer, cette pauvre fille !
— Elle m'a fait une de ses peurs en tombant, renchérit une autre voix. J'ai cru que mon heure avait sonné. »
D'autres voix sortirent du lot pour s'exprimer à leur tour, et bientôt, plus personne ne leur prêta réellement attention tant tout le monde voulait avoir l'occasion de raconter la manière dont ils avaient vécu l'évènement.
« Tu peux te relever ? Et marcher ? » interrogea Evan à voix basse.
Il lui tendit la main pour l'aider mais elle ne la saisit pas.
« Oui, c'est bon. Ça va aller. Je me suis juste ouvert le bras et cogné la tête, je vais survivre. »
Prenant appui sur le sol, elle se redressa, sous les protestations d'une vieille femme qui, juste à côté d'elle, insista pour qu'Alecto vienne prendre un remontant de sa composition chez elle.
« Ça ira, merci, mais on va s'en passer » coupa Evan en l'interrompant sans état d'âme.
La vieille parût outrée, et elle fit demi-tour en leur jetant une oeillade vexée. Les quelques passants qui s'étaient arrêté, voyant qu'Alecto ne risquait plus de mourir à même les pavés, commencèrent à se disperser. Un homme émacié s'approcha d'eux malgré tout, vêtu d'une longue cape noire réduite à quelques lambeaux et ce qui semblait être un panier à pique-nique au bras. Il plongea la main dans le panier, et en ressortit un pendentif, qu'il agita devant le visage d'Alecto comme s'il cherchait à l'hypnotiser.
« Une pierre de soleil, une vraie ! s'exclama-t-il avec un sourire dévoilant ses dents gâtées. Bien plus rare qu'une pierre de lune ! C'est un porte-chance. Ça vous protégera du mauvais sort. Avec ça, plus besoin de vous inquiéter des accidents de transplanage ou des malheurs en tout genre, vous serez protégée à tout jamais. Je peux vous le faire à dix gallions. »
Le pendentif serti d'une pierre ocre luisait à la lueur des réverbères. Contournant le marchand pour passer, Alecto eut un rire désabusé :
« Vous auriez dû m'en vendre une avant. J'en ai plus besoin, maintenant. Le pire m'est déjà arrivé. »
Et elle s'éloigna, ignorant l'homme qui, dans son dos, s'exclamait à pleins poumons : « Huit gallions ? Sept ! Je vous le laisse à sept ! ».
« Viens, fit Evan en la devançant dans la ruelle.
— C'est par là, l'apothicaire ? » questionna Alecto en fronçant les sourcils.
Plus ils avançaient, plus il lui semblait reconnaître cet endroit, avec les maisons à colombages qui menaçaient de s'effondrer d'une seconde à l'autre et les bars plongés dans le noir d'où s'élevaient des chants d'ivrognes. Elle était déjà passée par là.
« Non, répondit Evan. Plus loin. On va juste faire un petit arrêt, avant. Chez Dita. Elle devrait avoir de l'essence de dictame. »
Lui jetant un bref coup d'oeil, il devina qu'elle allait protester et coupa court à toute objection :
« Hors de question que tu gardes une cicatrice toute ta vie à cause de moi. »
Alecto eut un mouvement d'épaule indifférent :
« Je m'en fous. À la limite, tant mieux. Comme ça, moi aussi j'aurais une marque sur le bras. Comme vous tous. »
Il hésita à sourire, ne sachant si elle plaisantait ou non et, parce qu'elle n'avait pas la force de s'opposer à lui, elle le suivit sans discuter jusqu'à la petite place centrale ornée en son centre d'une fontaine à la tête décapitée. La même place où ils avaient croisé Dita, bien avant tout ça. À côté, l'Hôtel des Plaisirs était rigoureusement identique; mêmes jardinières de fleurs rouges aux fenêtres, mêmes rideaux roses occultant la vue, même allure de maison pour poupées dépravées.
Evan poussa la porte le premier et la retint pour Alecto. Cette dernière fronça le nez en pénétrant à l'intérieur. Une odeur d'encens, écoeurante et tenace, flottait dans l'atmosphère. Le hall d'entrée semblait similaire à celui de n'importe quel hôtel : grand et spacieux, moquette épaisse - bien que rongée par les mites - et chandelier de cristal au plafond. À droite, il y avait un petit comptoir derrière lequel se tenait une femme entre deux âges, une fine cigarette coincée entre les lèvres, son opulente poitrine engoncée dans un corset d'un autre temps.
« On voudrait voir Dita » annonça Evan en s'approchant.
La femme regarda Alecto d'un oeil blasé, sa paupière entièrement maquillée de fard noir lui donnant l'air plus las encore, et elle hocha la tête :
« Si vous êtes deux, vous devez payer un supplément.
— C'est une visite d'ami, précisa Evan. Elle travaille ?
— J'sais pas. Attendez une minute. »
D'un geste de la tête, elle leur indiqua deux fauteuils tendus de velours groseille. Evan et Alecto allèrent s'y asseoir sans broncher, et elle disparût dans une autre pièce. Ils l'entendirent grommeler et tourner des pages à toute allure, puis elle revint.
« Une minute » répéta-t-elle en levant l'index dans leur direction.
Evan, qui s'était relevé, se laissa à nouveau tomber dans le fauteuil. La femme plongea la main dans son décolleté et en sortit sa baguette qu'elle pointa sur les escaliers sans prononcer un mot. Une forme argenté apparût, sa silhouette se précisant au milieu des amas de brume pour se révéler être celle d'un ragondin.
« Allez, allez » l'encouragea-t-elle.
Le petit patronus s'élança dans les escaliers, hors de la vue d'Evan et d'Alecto.
« C'est plus simple si je l'envoie voir ce qui se passe dans les chambres, expliqua la femme, sans qu'Alecto ne sache si elle cherchait à se justifier ou simplement à faire la conversation. De un parce que ça m'épargne de voir le genre de choses que j'ai pas envie de voir, et de deux parce que la petite est dans les chambres de bonne du septième et que j'ai les poumons fragiles. »
Elle recracha une bouffée de cigarette dans leur direction avant d'écraser son mégot dans le cadavre d'une bouteille de bièraubeurre vide, à côté d'elle. Le ragondin revint, accompagné d'un autre patronus, celui d'un chat sauvage au poil ébouriffé. Un important morceau d'oreille manquait à l'appel, tandis que l'une de ses paupières était close sur un oeil vraisemblablement crevé. Remarquant l'air stupéfait d'Alecto, la femme hocha la tête.
« Je lui ai dit cent fois, à Dita, que c'était pas normal d'avoir un patronus dans cet état mais qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, hein ? Elle fait aucun effort pour l'améliorer. Elle dit qu'il est très bien comme il est. »
Elle secoua la tête dans le vide, dépité. Le chat sauvage s'impatienta, debout dans l'escalier, l'air pressé de s'en aller.
« Suivez-le, reprit-elle. Il va vous emmener à sa chambre. »
Alors qu'ils se levaient pour suivre le patronus, elle ajouta :
« Interdiction de traîner dans les couloirs. C'est un établissement privé, ici, hein.
— Compris » assura Alecto.
Et, à la suite d'Evan et du chat sauvage, elle commença à monter les escaliers.
Dita les attendait sur le palier du septième étage, noyée dans un peignoir de soie beaucoup trop grand pour elle. Un seul de ses yeux était maquillé et ses cheveux étaient enveloppés d'une serviette éponge. D'emblée, en les voyant, elle s'en excusa, manifestement gênée :
« Je suis désolée de vous recevoir comme ça, c'est juste que je prend mon service à sept heures et faut que je me prépare… mais je suis contente de te voir, Evan ! C'est une bonne surprise ! »
Il lui adressa un sourire :
« On voulait pas te déranger, Dita, mais j'avais un petit service à te demander. Ça prendra pas longtemps. »
Notant l'usage du « on » Dita fronça les sourcils. Se décalant d'un pas, Alecto apparût derrière lui et esquissa un sourire engageant à l'intention de la jeune femme. Sourire auquel Dita ne répondit pas.
« Bien sûr, répondit-elle à place, sans cesser de regarder Alecto. Tout ce que tu voudras. Qu'est-ce qui se passe ?
— T'as de l'essence de dictame ? On a eu un accident de transplanage. »
Relevant furtivement sa manche, Alecto lui montra son bras. Sans laisser transparaître la moindre émotion, Dita hocha la tête.
« Oui, j'ai ça quelque part. Viens, entre. »
Elle ouvrit la porte de sa chambre et laissa Alecto entrer la première. Se tournant ensuite vers Evan, elle le retint alors qu'il s'apprêtait à la suivre.
« Tu peux aller au quatrième et demander à Wilma s'il lui reste des compresses d'armoise ? C'est la porte à droite, à côté de l'escalier.
— Heu… »
Il échangea avec Alecto une oeillade incertaine.
« Ouais. Bien sûr » acquiesça-t-il finalement.
Il fit demi-tour et reprit le chemin des escaliers, disparaissant de leur vue. Dita rejoignit Alecto dans la chambre, et cette dernière la contempla fermer la porte derrière elle avec appréhension.
La chambre de Dita était très basse de plafond, si bien qu'Alecto, étant grande, était réduite à courber la nuque. Il n'y avait qu'un petit lit d'une personne, coincé entre deux murs. C'était un lit-bateau, un lit d'enfant en réalité. Par terre, une pile de livre servait de table de chevet, et une commode blanche meublait le reste de la pièce.
« Ce n'est pas ici que je travaille, bien sûr, lança Dita. Ici, c'est juste… chez moi. »
Bien que la question ne lui ai pas traversé l'esprit, Alecto hocha la tête en tachant d'afficher un air compréhensif.
« Assis-toi, ce sera plus simple » proposa Dita.
Alecto s'exécuta, et Dita ouvrit le premier tiroir de la commode. Fouillant à grand bruit dans le bazar qui y régnait, elle peina à mettre la main sur ce qu'elle cherchait.
« Désolée. Je suis pas du genre très ordonné.
— Moi non plus » admit Alecto avec un petit sourire.
Dita eut un léger rire nerveux.
« Voilà ! Je l'ai ! »
Un pot d'essence de dictame dans la main, elle alla s'asseoir à ses côtés sur le lit. Alecto tendit le bras, et elle appliqua l'essence sur la plaie d'un air concentré.
« C'est pour quoi, les compresses d'armoise ? interrogea-t-elle.
— Oh, ça… Pour éloigner Evan, avoua Dita. Il y a des filles qui travaillent, au quatrième. Alors, il va déclencher l'alarme et Madame Lace va lui tomber dessus. Ça devrait nous laisser cinq minutes, à vue de nez.
— Cinq minutes pour… ?
— Cinq minutes pour parler. Tu sais… Evan, c'est un type bien. Un type bien qui fait beaucoup de mauvais choix, concéda Dita, mais un type bien malgré tout. Et crois-moi, je sais de quoi je parle. J'en vois passer un paquet tous les jours. »
Sur le bras d'Alecto, l'essence de dictame agissait déjà, refermant la plaie à toute vitesse jusqu'à ce qu'on n'y voit plus rien.
« Qu'est-ce que t'essayes de me dire, exactement ?
— Que j'espère que t'es pas l'un de ses mauvais choix » décréta Dita.
Elle reboucha le pot d'essence de dictame, laissant une Alecto plongée dans la perplexité.
« Je ne suis pas l'un de ses choix tout court » réfuta-t-elle.
Dita pinça les lèvres, conférant une expression sérieuse à son doux visage de femme-enfant.
« Si, la contredit-elle d'un ton léger. Je crois bien que si.
— Et qu'est-ce qui te fait dire ça ? »
Cette fois-ci, Dita sourit, avant de se relever pour ranger l'essence de dictame dans la commode.
« L'intuition, peut-être ? » lança-t-elle, le dos tourné.
Elle rit pour elle-même :
« J'aime à croire que j'ai développé une certaine intuition concernant les rapports homme-femme avec les années, mais peut-être que je me trompe. »
Elle tira sur le ruban de soie qui lui enserrait la taille pour l'ajuster et ferma le tiroir, se tournant à nouveau vers Alecto qui, elle, était toujours assise sur le lit.
« Alors disons que c'est juste l'intuition d'une fille amoureuse d'un type, et consciente du fait qu'il ne l'aimera jamais en retour.
— Dita… » souffla Alecto.
Un coup frappé contre la porte l'empêcha d'aller plus loin. Depuis le pallier du septième s'éleva la voix d'Evan :
« Dita, j'ai pas trouvé tes compresses, j'ai eu un problème au quatrième et… »
L'intéressée ouvrit la porte à cet instant.
« C'est pas grave, assura-t-elle. On avait fini. Je te la rend, et sans cicatrice. »
Alecto se releva du lit, avança des trois pas qui la séparait de la porte et coula sur Dita une oeillade hésitante :
« Merci beaucoup.
— Mais je t'en prie, répondit l'intéressée en inclinant la tête avec politesse. Faut que je termine de me préparer, maintenant. À un de ces jours, Evan !
— Salut, Dita. »
Avec délicatesse, elle referma la porte et, imaginant la manière dont elle passerait la nuit, avant de regagner aux aurores sa chambre de bonne, sa chambre d'enfant, Alecto éprouva une drôle de sensation dans la poitrine. Pas de la pitié, non, juste une tristesse qui lui collait à la peau en pensant à ce lit d'une place, à la taille osseuse sous le peignoir de soie, et au sourire de petite fille triste de Dita.
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Dehors sonnait le carillon lointain d'une église. La nuit était déjà tombée, étonnamment douce pour un début de mars. La lune, réduite à un croissant étroit, scintillait, très haute dans le ciel, entourée d'étoiles iridescentes qui profitaient d'une nuit dégagée pour briller. La ruelle était étonnamment calme, et le silence en était d'autant plus exacerbé.
« Du coup, fit Alecto en se raclant la gorge, c'est où, l'apothicaire ?
— Je pense que c'est plus court en passant par là. »
Elle se dirigea vers l'endroit qu'il lui indiquait.
« Je suis désolé, lâcha-t-il soudain. J'aurai pas dû transplaner alors que j'étais pas concentré. Je pensais à autre chose et…
— C'est pas grave » l'interrompit-elle, avec un agacement qu'elle ne put réprimer.
Il la dévisagea sans comprendre ce qui lui prenait, tout à coup.
« Qu'est-ce que t'as ?
— Mais rien ! se défendit-elle avec une véhémence qui contredisait ironiquement son propos. C'est juste qu'on est venus ici pour faire quelque chose en particulier et qu'on a déjà perdu assez de temps comme ça, non ? Plus vite on aura terminé cette mission, plus vite tu seras débarrassé de moi, alors pas la peine de traîner. »
Il secoua la tête, perplexe, la détailla tout entière comme si cela pouvait lui donner le moindre indice sur la manière d'agir, mais ne vit rien, dans ses yeux, dans son expression, dans la moue de ses lèvres, rien qui ne lui permette de comprendre quoi que ce soit.
« Je te comprends pas, Alecto. J'ai jamais dit que je voulais me débarrasser de toi.
— T'as pas besoin de le dire, contra-t-elle. Tu me le fais sentir.
— Ah oui ? Dans ce cas, va-y. Donne des exemples. »
Il la fixait toujours, mais elle se déroba à son regard. Sans répondre. Il était tous deux arrivés au bout de la ruelle, et ils s'arrêtèrent à l'angle, tout près d'un mur de brique défiguré par des graffitis obscènes.
« Je t'écoute, Alecto, s'impatienta-t-il. Dis-moi ! »
Le silence, encore une fois, fût la seule réponse qu'il obtint.
« Tu sais quoi ? Tu réponds pas parce que tu ne sais pas. T'es en colère contre moi mais même toi, tu sais pas pourquoi. Alors, c'est quoi ? À cause de ce que j'ai dit, l'autre jour, quand t'étais avec Jugson ? Parce que j'ai frappé Avery ? À cause de l'accident ? Ou parce que j'ai couché avec Beurk et que ça t'a pas plu ? »
Elle se tendit alors qu'il touchait au noeud du problème et lui adressa un regard effarouché. Parce que, ce qui pourrait arriver, une fois la vérité dévoilée, la terrifiait. Lui donnait frissons, fièvres nocturnes et cauchemars sans fin.
« C'est quoi ton putain de problème, à la fin ? s'emporta-t-il.
— Laisse tomber » lâcha-t-elle en se détournant.
Il se rapprocha, l'empêcha de passer, de fuir comme elle en avait d'ordinaire l'habitude.
« J'ai pas du tout l'intention de laisser tomber.
— Et pourtant, tu devrais, riposta-t-elle. Parce qu'en fait, à bien y réfléchir, c'est pas tant que j'ai l'impression que t'as hâte d'être débarrassé de moi. C'est que, moi, j'ai hâte. Hâte qu'on en finisse et que tout redevienne comme avant. Qu'on reprenne nos vies, séparément. »
Elle consentit enfin à le regarder, comme pour voir l'ampleur des dégâts. Mais Evan, cependant, était interdit. Abasourdi.
« C'est vraiment ce que tu veux ? articula-t-il dans un murmure.
— C'est ce que je veux.
— Alors dis-le » ordonna-t-il.
La perplexité se lût sur son visage tandis qu'elle s'exclamait :
« Quoi ?
— Dis-le, répéta-t-il. Que tu ne veux plus me voir. »
Il remarqua son hésitation. Elle avait les bras croisés contre sa poitrine, comme s'il s'agissait là de son armure, mais jamais n'avait-elle semblé moins sûre d'elle.
« Je ne veux plus te voir » décréta-t-elle, si bas, toutefois, qu'elle aurait aussi bien pût n'avoir rien dit du tout.
Il ne pût s'empêcher de sourire devant tant de mauvaise foi :
« C'est fou ce que tu mens mal.
— Je ne mens pas mal » protesta-t-elle vivement.
Elle s'approcha, réduisant la distance - déjà dérisoire - qui les séparait à néant. Elle était si proche, maintenant, qu'il distinguait chacun de ses cils, chaque faille dans son regard noir, chaque mensonge qui passait la barrière de ses lèvres :
« C'est toi qui te fais des illusions.
— Des illusions ? C'est comme ça que tu vois les choses ? » s'enquit-il.
Leurs souffles résonnaient dans la nuit, se heurtant l'un à l'autre dans une mélopée de chuchotis et disparaissant en écho contre le ciel étoilé. Un frôlement de lèvres, insolent. Puis un murmure :
« Rien d'autre que des illusions.
— Tu mens. »
Ce fût le dernier mot. Le dernier mot avant que leurs corps ne basculent l'un contre l'autre et que leurs lèvres ne se cherchent, ne se heurtent, ne se trouvent, avec rancune, avec violence, avec maladresse. Tout contre ses lèvres, soudain, il sourit, et mue par une rage soudaine, étreinte d'une envie de violence fulgurante, elle voulu lui faire passer ce sourire arrogant, ce sourire victorieux qui signifiait : « tu vois que j'avais raison. »
Elle s'agrippa à lui. Ses mains s'abandonnèrent sur son torse, et remontèrent vers sa nuque, l'attirant plus proche, toujours plus proche, puis courant dans son cou, pouce contre sa mâchoire et doigts dans ses cheveux, pour mener la danse. Pour l'empêcher de partir, pour le retenir. Elle embrassait comme si ce baiser était la dernière manche d'une longue bataille avant la victoire. Elle l'embrassait comme elle l'aurait insulté, sans aucune retenue, avec un déferlement d'émotion où la colère s'emmêlait à la passion jusqu'à ce qu'on ne les distingue plus l'une de l'autre. Elle l'embrassait avec une soif inextinguible de revanche, le besoin, à tout prix, de lui faire ravaler ce stupide sourire, l'envie, pour une fois, d'avoir le dessus sur lui. Il ne la laissa pas faire, cependant, comme pour lui rappeler qu'elle ne livrait pas bataille contre n'importe qui. Sa main droite louvoyait sur sa taille, incandescente sur l'os de sa hanche et dans le creux ses reins, affolant son coeur de mille pulsations désordonnées, et l'autre était posée au creux de son cou, contre sa gorge, comme une menace qui flottait là, un rappel qu'il pouvait la priver d'air à tout moment, s'il le voulait.
Elle reprit son souffle une seconde, une infime seconde, avant de l'embrasser à nouveau, entrouvrant impérieusement ses lèvres, effleurant, joueuse, sa langue de la sienne jusqu'à ce qu'il cède. Sans ménagement, il l'obligea à reculer, et elle se retrouva acculée au mur, prisonnière, sans possibilité d'échappatoire. Sa chemise serrée dans son poing, elle le tira à elle, s'enivrant jusqu'à l'ivresse de son parfum, un parfum de nuit d'été, d'orage, de chaleur à en perdre la tête. Le parfum des promesses sulfureuses et des draps brûlants. À bout de souffle, soudain, il ralentit, et sa main s'échappa de sa gorge pour se perdre dans ses cheveux. Ses lèvres se firent plus douces contre les siennes, son baiser plus lent. Elle se plia à ce nouveau rythme, consciente qu'il n'était plus question de hargne, ni de combat, simplement d'un désir obsédant allant bien au-delà. Sans prévenir, il s'arracha à leur étreinte et recula, contemplant d'un air amusé ses lèvres rougies, ses cheveux en bataille, ses yeux suppliant d'encore.
« Des illusions, hm » répéta-t-il avec un sourire moqueur.
Et elle comprit qu'elle avait perdu une guerre bien plus importante que celle à laquelle elle s'était préparée.
Korrigan TanNoz, lune patronus, Zod'a, SallyWolf, jane9699 : MERCIIIII pour vos reviews, je vous aime !
J'ai pas trop le temps de blablater aujourd'hui, mais juste merci, je suis consciente de ma chance d'avoir des lectrices aussi fidèles ! Sur ce, pour vous remercier en bonne et due forme, je vous abandonne avec cette fin. Un peu de sadisme, ça n'a jamais tué personne. Si ?
À très, très vite !
xxx
