PREMIER ROUND

Apparemment, la gêne de Johanna passa totalement inaperçu. Annabelle ne s'étonna pas plus que Wolf ne suive pas la jeune femme quand elle nagea à sa rencontre, préférant au contraire s'éloigner vers le large.

A dire vrai, Johanna soupçonnait sa jeune amie d'être un peu égocentrique. Si ce défaut pouvait être difficilement supportable à la longue, pour l'heure, cela lui convenait parfaitement.

Elle écouta donc les lamentations de l'adolescente qui venait de lire un mail de sa meilleure copine, l'informant qu'elle avait surpris Romain, le petit ami d'Annabelle, avec une autre fille.

« Je n'arrivais déjà pas à fermer l'œil, tellement je suis énervée, mais en plus avec l'autre fêlée qui hurle, là, j'en pouvais plus. Je suis allée voir dans ta chambre, si tu n'étais pas réveillée, et comme tu n'étais pas là, je suis allée voir dans celle de Matthew. Ne t'y trouvant pas non plus, j'ai bien pensé que vous étiez partis vous baigner, alors j'ai fait le tour de la piscine et… »

Se mettant en mode automatique, Johanna laissa Annabelle continuer à jacasser.

OK, de toute évidence, elle ne sait pas ce que le mot « intimité » signifie, songeait-elle, abasourdie. Aller voir dans la chambre de Wolf si j'y étais, non mais vraiment ! Et si j'y avais été, justement ? C'est quoi, cette famille ? Est-ce qu'être riche à millions veut obligatoirement dire faire si peu cas des autres ?

« Et tu comprends, poursuivait Annabelle sans prendre le temps de respirer, je me méfie quand même de Charlotte, tu vois, parce qu'elle a toujours été un peu jalouse, et si vraiment elle a vu Romain avec cette nana, elle aurait pu les prendre en photo avec son mobile, tu crois pas ? »

Un peu étourdie par ce flot de paroles, Johanna mit deux secondes à réaliser que la jeune fille s'était tue, attendant une réponse.

Elle rembobina mentalement les derniers mots de l'adolescente et répondit :

« Si tu veux un conseil, tu devrais relativiser, effectivement. Qu'est-ce qu'elle te dit, cette Charlotte, exactement ? Elle les a vus s'embrasser, ou bien ils étaient simplement assis à une même table ? »

Ravie d'avoir une oreille attentive pour déverser ses malheurs, Annabelle entreprit d'analyser mot par mot le message délivré par sa copine, se perdant en conjonctures et suppositions diverses.

De son côté, Johanna s'était focalisée sur la silhouette de Wolf qui revenait vers elles en un crawl fluide et rapide. Elle se trouva soudain privée de salive, s'immergea jusqu'au cou et ouvrit la bouche pour se la rincer avec l'eau de mer.

Annabelle remarqua l'Indien quand il ne fut plus qu'à trois mètres d'elles, et interrompit enfin son monologue. Il s'avança vers elles en marchant, et interpela la jeune fille :

« Alors, vous non plus, vous n'arriviez pas à dormir ? »

Son ton était cordial, sans la moindre trace de tension. A croire qu'Annabelle n'avait interrompu rien de plus qu'une partie de beach volley cinq minutes plus tôt.

Johanna prit bien soin d'éviter le regard de son patron.

« Comment voulez-vous dormir ? répondait l'adolescente. Heureusement que ça n'est pas comme ça tous les soirs !

- C'est vrai ? s'exclama Johanna sans pouvoir cacher son soulagement.

- Ah, mon père ne doit pas abuser des ses petites pilules miracles, c'est mauvais pour le cœur, ordre du médecin. »

Ils sortirent tous les trois de l'eau, et prirent leur serviette respective pour se sécher. Quand Johanna ramassa son peignoir de bain, Wolf lui ôta des mains pour l'aider à l'enfiler. Elle le remercia d'une petite voix flûtée, soulagée que le clair de lune parvienne à dissimuler sa gêne. Cela ne s'améliora pas quand, comme il le fit à l'aller, l'Indien la prit par la main pour effectuer le chemin du retour.

Amélie marchait à gauche de Johanna, du côté opposé à Wolf, mais restait silencieuse, ne voulant probablement pas étaler sa vie sentimentale devant lui.

De son côté, la jeune femme voyait arriver le terme de leur trajet avec une certaine appréhension. Un million de scénarios, tous plus improbables les uns que les autres, défilaient dans son esprit sans un seul qu'elle pourrait utiliser pour prendre congé du jeune homme sans se rendre ridicule.

A une dizaine de mètres de la villa, Annabelle leur lança en guise de bonsoir :

« Ne vous lâchez pas d'une semelle, tous les deux. C'est l'heure où les grands fauves partent chasser !

- Hein ?

- Clémence va venir rôder autour de la piscine, maintenant que mon père a fait son devoir conjugal et doit avoir sombré dans les bras de Morphée, expliqua la jeune fille en français, à l'attention de Johanna. Si tu crois qu'elle est rassasiée, tu te fourres le doigt dans l'œil ! C'est le moment où jamais, elle va tenter quelque chose avec ton boss, alors tu ne le quittes pas des yeux ! Bonne nuit, les tourtereaux ! »

En pleine aventure intérieure, Johanna n'avait effectivement pas remarqué que le silence était revenu autour de la villa.

La tirant de ses réflexions, Wolf l'interrogea :

« Je n'ai pas tout saisi de ce que vous a raconté Annabelle : c'est quoi, cette histoire de fauves partant chasser ? »

Revenant à ses problèmes immédiats, la jeune femme eut une soudaine inspiration :

« Elle me prévenait que Clémence risquait de vous rendre une petite visite cette nuit… j'ai du mal à le croire, elle doit me faire marcher… enfin bref, si vous êtes attaqué par l'Abominable Femme des Bains de Minuit, n'hésitez pas à crier, je viendrai vous sauver. Bonne nuit ! »

Il ne fit rien pour la retenir quand elle ôta sa main, et elle respira plus librement.

L'instant magique était passé. Elle avait eu le temps de reprendre ses esprits, et avait une conscience accrue de la galère où elle avait failli se fourrer.

C'est avec un soupir de soulagement qu'elle ferma les rideaux épais sur la baie vitrée ouverte, se cachant du jeune homme resté immobile à l'endroit même où elle l'avait laissé.

Epuisée, Johanna renonça à reprendre une douche pour se débarrasser du sel qui commençait à lui piquer la peau. Elle savait qu'elle en paierait le prix le lendemain matin, notamment quand elle devrait coiffer sa crinière emmêlée, mais elle n'aspirait qu'à une seule et unique chose : dormir. Si possible sans se prendre la tête avec les évènements de l'heure précédente.

La jeune femme ôta son maillot et le laissa choir sur le sol. Lui aussi, elle le rincerait le lendemain, ou plutôt dans quelques heures. Ne prenant pas la peine de réenfiler sa nuisette, elle se glissa nue sous le drap. Cela ne lui posa aucun problème de pudeur : le premier qui oserait la déranger pendant son sommeil était un homme mort.

Elle prit Amadeus dans ses bras et laissa son esprit vagabonder quelques secondes, loin de cette île et de ses occupants, tous sans exception, avant de sombrer dans l'inconscience.

Johanna se réveilla avec l'impression d'avoir fermé les yeux pendant trois secondes. Le réveil lui apprit que cela faisait un quart d'heure.

La tête encore pleine de sommeil, elle roula sur le dos en se frottant les yeux, quand elle entendit des sons provenant de la chambre d'à côté. Sans doute la cause de son réveil prématuré.

Non, mais j'y crois pas !

Repoussant le drap d'un geste rageur, elle alluma sa lampe de chevet et sortit du lit en titubant. Avec une grimace d'anticipation, elle enfila de nouveau son maillot de bain mouillé qui traînait par terre, puis se dirigea d'un pas lourd vers la chambre de Wolf. Elle ouvrit la porte de communication à la volée, sans même prendre la peine de frapper.

La scène qui se jouait là était digne d'un vaudeville : Wolf, vêtu en tout et pour tout d'une serviette marron qui lui ceignait la taille, tenait à bout de bras Clémence Bonnet par les épaules, aussi éloignée de lui que possible. Une Clémence Bonnet, qui, pour sa part, était en tenue d'Eve.

L'arrivée inopinée de Johanna ne parut pas l'alarmer, comme si la supposée compagne de l'homme qu'elle convoitait était quantité négligeable.

Ce fut la goute d'eau qui fit déborder le vase.

« Alors là, j'en ai ma claque ! »

Johanna se rua sur Clémence, qu'elle agrippa par les cheveux tout en imprimant au poignet droit de son adversaire une torsion pour le ramener dans le dos de la Française. Wolf, qui avait lâché sa soupirante, exhortait Johanna au calme, mais elle n'en avait cure. Tirant sur le bras de Clémence assez haut pour que cette dernière se retrouve sur la pointe des pieds afin d'atténuer la douleur, la jeune femme la traîna hors de la chambre, en direction de la piscine.

« Johanna, qu'est-ce que vous faites ? s'inquiéta Wolf qui les suivait.

- Vous, restez en dehors de ça, lui intima-t-elle d'une voix rendue rauque par la colère. Je ne vais pas l'abîmer, n'ayez crainte ! »

Et elle la força à s'avancer dans la piscine.

Clémence lui ordonnait de la lâcher, lui promettait les pires vengeances, mais parlait tout bas, sans doute pour éviter de réveiller son mari, ce qui ne rendait pas ses menaces très convaincantes.

De toute façon, elle aurait pu tout aussi bien hurler, en ce qui concernait Johanna, ça n'aurait pas changé grand-chose.

Quand elles eurent de l'eau jusqu'au ventre, Johanna plaça son pied devant les jambes de sa prisonnière tout en la poussant en avant. Perdant l'équilibre, Clémence plongea tête la première.

Comptant six secondes, Johanna la maintint sous l'eau, avant de l'aider à se redresser en tirant sur la poignée de cheveux qu'elle tenait toujours. Elle la laissa prendre trois goulées d'air, suffocante, avant de la replonger dans le bassin, et ce deux fois de suite.

Enfin, Johanna lâcha prise et fit pivoter Clémence afin qu'elle lui fit face. La saisissant au bas du visage, elle rapprocha le sien jusqu'à se retrouver à dix centimètres de son ennemie, et lui murmura :

« Je crois que je n'ai pas été assez claire, ma chérie ! Alors écoute-moi bien, je ne le répéterai pas : si je te surprends encore une fois, une seule fois, à tourner autour de mon mec, ou seulement à le regarder de la mauvaise manière, je te fous la raclée de ta vie. Et, crois moi, je suis capable de rendre le spectacle tellement attractif que ton mari en redemandera, sans qu'on ait besoin d'un ring rempli de boue. Je suis sûre qu'il est du genre à prendre son pied en voyant deux jolies nanas en maillot de bain se battre, pas vrai ? Eh bien je t'assure qu'il sera servi ! Tu n'as aucune idée de ce dont je suis capable, alors, un conseil : ne viens plus fourrer tes faux seins dans ma chasse gardée. »

La plantant là, Johanna lui tourna le dos et se dirigea vers la berge. Preuve qu'il restait à Clémence une once de bon sens, à moins que ce ne soit un solide instinct de survie, elle ne fit pas un geste pour se venger. Quand Johanna s'approcha de Wolf qui était resté au bord de la piscine, elle n'avait toujours pas bougé.

« Elle devrait vous laisser tranquille pendant un moment, dit la jeune femme en passant devant l'Indien. Et maintenant, pitié, qu'on me laisse dormir. »

Réintégrant sa chambre, elle referma encore une fois les rideaux, se traîna jusqu'à son lit où elle s'écroula comme une masse. L'adrénaline accumulée pendant sa petite discussion avec Clémence mit dix minutes à s'évacuer, puis elle plongea dans un sommeil sans rêve.

« Johanna !… Johanna, il faut vous réveiller… »

Johanna ouvrit les yeux en grognant, vit l'imposante carcasse de Wolf assise au bord de son lit, et les referma en se tournant de l'autre côté.

« Johanna, il est une heure de l'après midi… murmura l'Indien.

- Encore dix minutes, gémit-elle, la tête enfouie dans l'oreiller et serrant Amadeus dans ses bras.

- Ok, je vous laisse émerger, mais si vous n'êtes pas debout dans dix minutes, je reviens vous chercher ! continua-t-il à voix basse.

- Oui, on fait comme ça… »

Il n'était pas sorti de la chambre qu'elle dormait déjà.

Comme promis, il revint la réveiller un quart d'heure plus tard.

Cette fois, il adopta une tactique différente : il ouvrit grand les rideaux, laissant entrer la vive lumière du bel après midi qui s'annonçait. Sourd aux protestations véhémentes de la jeune femme, Wolf s'assit de nouveau au bord du lit et la menaça d'une voix moqueuse :

« Si vous ne vous levez pas dans trente secondes, je vous balance dans la piscine ! En plus, vous êtes déjà en maillot ! C'est votre nouvelle tenue pour dormir ?

- Oui, c'est juste au cas où il fallait encore que je vous tire des griffes de l'autre folle, là ! répliqua Johanna qui se sentait d'une humeur de dogue après ce réveil en fanfare. Et dégagez de ma chambre, pour que je puisse m'habiller ! Allez, ouste ! »

Et elle ponctua ses dernières paroles en lui envoyant son oreiller à la figure.

Il le rattrapa en riant, et se leva pour sortir.

« Je vous attends dehors.

- C'est ça, bon vent ! »

Une fois Wolf disparu, elle se traîna lamentablement jusqu'à la salle de bain, et se fit couler une douche brûlante, ôtant tout le sel qui lui tirait la peau. Après s'être lavé les cheveux, elle baissa notablement la température de l'eau pour achever de se réveiller.

Johanna fit l'effort de s'habiller pour aller prendre son petit déjeuner tardif. Elle choisit une de ses robes d'été, qui, si elle n'avait pas le chic de celle offerte par Vanessa, suffisait largement pour faire passer le message « désolée pour m'être réveillée si tardivement, vous avez vu, je ne viens pas à table en pyjama ! ». En revanche, question coiffure, c'était la cata : un brossage en règle lui aurait pris le reste de la journée. Elle torsada sa crinière pour l'enrouler en banane à l'arrière de son crâne et la fixa avec une grosse pince.

Quand Johanna se rendit à la cuisine saluer Coralie et lui demander de préparer son petit déjeuner, la vieille femme l'informa qu'il était déjà servi à la terrasse est. C'était du côté de la villa opposé à la piscine, mais elle avait l'avantage d'être à l'ombre à cette heure de la journée, et elle se nichait sous un treillis recouvert de plantes grimpantes aux fleurs multicolores, qui alliait la beauté à un surcroît de fraîcheur.

Wolf était le seul à l'y attendre, pianotant sur son ordinateur.

« Où sont les Bonnet ? questionna Johanna en s'installant en face de lui.

- Partis à Nassau, répondit le jeune homme en refermant l'écran. D'après ce que j'ai vaguement compris, Madame et Mademoiselle ont été soudainement prises d'une fringale de shoping. Des soucis à évacuer, il semblerait : peine de cœur pour Annabelle, et en ce qui concerne Clémence… »

Beurrant avec application sa tartine de pain grillé, Johanna ne releva pas.

« Je ne vous imaginais pas aussi… dangereuse ! » poursuivit Wolf, ignorant les efforts muets de la jeune femme pour changer de sujet.

Elle n'eut pas besoin de lever les yeux vers lui pour savoir qu'il se moquait d'elle, le ton de sa voix suffisait. Johanna en était secrètement soulagée : elle avait craint qu'il ne juge sa petite démonstration de cette nuit un peu trop « viril » et pas assez « correct », comme l'aurait dit son grand-père maternel, fan de rugby.

Elle répondit :

« J'avoue qu'elle m'a fait péter un plomb : avoir un tel comportement, une telle attitude !... Comme si je n'existais pas ! On est censé être un couple, et elle agit comme si j'étais… j'étais… transparente ! Ça, et l'accumulation de fatigue… enfin bref. J'espère qu'elle a eu assez peur pour se calmer jusqu'à notre départ. »

Johanna était toute fière d'elle : elle estimait que son explication tenait plutôt bien la route, et à aucun moment dans cette histoire, il n'avait été question de sentiments personnels, comme, par exemple, la jalousie.

Jalouse, moi ? Pas une seconde. C'était juste la fatigue, et l'amour propre. Rien à voir avec le fait que je l'ai surprise nue dans ses bras.

Préférant changer de sujet, elle poursuivit :

« J'aurais aimé voir Annabelle, ce matin. J'ai oublié mon après-shampooing démêlant, elle en a peut-être à me passer… »

Levant enfin les yeux vers son compagnon de table, elle lui demanda, moqueuse :

« Vous n'en auriez pas, vous, par hasard ?

- Eh bien, j'ai mon vernis à ongles, ma crème anti ride et peut-être même mon gloss framboise nacré, mais je n'ai pas d'après-shampooing, désolé ! persifla-t-il.

- Pas la peine de vous moquer, vous avez les cheveux longs, vous auriez très bien pu en utiliser !

- Il se trouve qu'ils sont lisses et brillants au naturel », dit-il en exagérant son mouvement de tête pour les ramener en arrière, style mannequin de publicité.

Johanna sourit puis accorda toute son attention à la tartine qu'elle trempait dans son café.

« Annabelle n'aurait pas pu plus mal tomber, hier soir », dit Wolf d'une voix où toute trace d'humour avait disparu.

La bouchée de pain resta bloquée dans la gorge de Johanna.

Bon, je m'étouffe ou je recrache ?

Optant pour une troisième solution, la jeune femme prit son bol et avala une gorgée de café, aidant le reste à passer.

« Vous tenez vraiment à avoir cette conversation ? demanda Johanna platement.

- J'avoue que ça m'intéresserait, oui… pas vous ?

- Pas avant mon deuxième bol de café, non. Mais je suppose que ça na va pas vous arrêter, hein ?

- Gagné ! »

La jeune femme reposa son bol, résignée. D'un coup, elle avait beaucoup moins d'appétit.

« Ok, qui commence ?

- Moi, se lança Wolf. Arrêtons ce petit jeu du chat et de la souris. Je sais ce que nous avions convenu avant notre départ : ce serait strictement professionnel. En ce qui me concernait, je … enfin vous m'attiriez déjà, mais je m'en serais tenu à notre accord si je n'avais pas senti ces derniers jours que je ne vous étais pas indifférent non plus. »

Et bien voilà, on y est. Au moins, ça a le mérite d'être clair ! Et comment je m'en sors, moi ? Merde, c'est pas avec mes deux flirts d'adolescente que j'ai appris à gérer ce genre de situation !

Puis, avant que son cerveau ne se mette en surchauffe en entendant le jeune homme avouer avoir un penchant pour elle, la voix de la raison, celle qui lui avait fait si cruellement défaut la veille pendant le bain de minuit, se manifesta :

« Souviens-toi de ce que Jordy t'a dit ! Il est au courant qu'on enquête sur lui et les autres associés de la LG ! Il sait peut-être même que c'est toi, la taupe ! Quoi de plus facile que d'essayer de te séduire pour flanquer ta mission par terre ? »

Avec l'impression de se jeter dans le grand bain sans savoir nager, comme quand elle avait 4 ans, Johanna planta ses yeux dans le regard de Wolf et répondit :

« D'accord. Bon, effectivement, ce serait mentir que de dire que je ne vous trouve pas séduisant. Vous n'êtes pas aveugle, vous vous regardez dans une glace tous les matins, et il n'y a qu'à voir l'effet que vous faîtes à la mère Bonnet…

- Clémence Bonnet se jette sur n'importe qui pourvu d'un chromosome Y, l'interrompit Wolf.

- Oui, peut-être, mais elle n'y mettrait certainement pas un tel acharnement. D'ailleurs, je trouve que vous ne vous êtes pas beaucoup défendu, hier, quand elle était entrain de vous sauter dessus dans votre chambre !

- Ma mère m'a appris à ne jamais brutaliser une femme ! Et apparemment, il n'y a que ça qui l'arrête ! » répliqua le jeune homme en riant.

Ta mère qui est censée être morte quand tu n'étais qu'un bébé. Ça par exemple ! songea Johanna ironiquement.

« Bref, poursuivit-elle, ne croyez pas que je ne me sente pas flattée que … vous… que je vous plaise un peu, mais en ce qui me concerne, et bien que, comme je vous l'ai déjà dit, vous me plaisiez aussi, il y tout un tas de raisons qui font qu'il ne se passera jamais rien entre nous. Pour ma part, l'arrivée d'Annabelle cette nuit sur la plage nous a évité de faire une grosse erreur. »

Johanna avait parlé très vite, et observa anxieusement la réaction du jeune homme.

Comme Wolf restait silencieux, elle s'inquiéta :

« Heu, j'ai un peu bafouillé, là, vous voulez que je vous le refasse plus lentement ?

- Non, j'ai très bien compris. Je me demandais juste quelles pouvaient être toutes ces raisons qui font que vous et moi, on ne puisse pas…

- Et bien, en premier lieu, ce n'est pas très conseillé de sortir avec son patron !

- Ah bon ?

- Parfaitement. Il n'y a rien de pire. Ça ne marche pas entre nous, vous me virez, je me retrouve au chômage…

- Ça vaut dans les deux sens : vous portez plainte, vous me collez un procès pour licenciement abusif…

- Ben voyons ! Vous avez une idée de ce que ça me coûterait ? Sans parler de la super réputation que ça me ferait, pour retrouver du travail !

- Alors je n'ai qu'à vous virer de suite, comme ça, plus de problème relationnel !

- Ha, ha, très drôle, répondit Johanna sans sourire.

- Je plaisantais !

- Sans blague ? Ben vous avez un humour tout pourri. Tiens, c'est aussi une des raisons que je pourrais invoquer, d'ailleurs ! »

Amusé, Wolf lui fit un petit geste de la main pour l'inciter à poursuivre.

« Il y a aussi le problème de ma récente rupture. Je vous en ai un peu parlé, le jour de mon entretient : je suis venue à Seattle parce que le poste que vous proposiez était très intéressant, mais aussi parce que ça m'éloignait de mon ex-petit ami… notre séparation est encore douloureuse, je ne me sens absolument pas prête à me relancer dans quoique ce soit. »

Et la principale et véritable raison est que tu es dans la ligne de mire de Harry, et que tout porte à croire que tu as effectivement des trucs à cacher…

Wolf restait de nouveau silencieux, comme s'il ne trouvait rien pour contrer le dernier argument de la jeune femme.

Et là, ma p'tite Johanna, tu t'en es sortie comme un chef !

Mais il finit par répliquer :

« Sur ce point, je peux patienter. Vous n'allez pas rentrer dans les ordres pour un premier chagrin d'amour !

- Laissez tomber, je vous dis ! On n'est pas du même monde, vous perdrez votre temps !

- C'est votre dernier argument, là ?

- Je trouve qu'il y en a bien assez ! »

Le jeune homme secoua légèrement la tête, et dit :

« Ne vous fatiguez pas à essayer de me faire changer d'avis ! Vous savez, j'ai hérité de mon père une persévérance qui frôle l'entêtement. Il est tombé follement amoureux d'une jeune fille, quand il avait 15 ans. Mais elle était déjà amoureuse d'un autre homme, même si elle l'aimait beaucoup lui aussi … Ça ne l'a pas empêché de tout tenter pour qu'elle le quitte et qu'elle vienne vivre avec lui…

- Stop, c'est bon, je connais la suite : à force de persuasion, votre père a réussi à conquérir sa belle et ils ont eu un joli bébé qu'ils ont prénommé Matthew…

- Non, vous n'y êtes pas du tout ! s'esclaffa l'Indien. Elle s'est finalement mariée avec l'homme qu'elle aimait !

- Ah… pas de bol pour votre père…

- Ne vous en faites pas pour lui, il a rencontré ma mère très peu de temps après et a eu un véritable coup de foudre !

- Sérieux ? »

Un peu girouette, le paternel, on dirait…

« Et quand vous dites que vous avez hérité de votre père, poursuivit Johanna d'un ton ironique, je dois comprendre que tant que vous n'aurez rien de mieux à vous mettre sous la dent, vous n'allez pas me laisser tranquille ?

- Non.

- Alors quoi ? C'est un peu compliqué, votre histoire !

- Oui, mon exemple est assez tordu, je vous l'accorde. Pour être plus clair, voilà ce que je veux vous dire : ce qui est arrivé à mon père, le jour où il a croisé le regard de ma mère, m'est arrivé quand je suis sorti de ma voiture il y a un peu plus d'une semaine et que je vous ai vue, trempée de la tête au pied et prête à me sauter à la gorge... »

Comme Johanna restait silencieuse, la bouche ouverte, son cerveau refusant visiblement de décrypter ce qu'elle venait d'entendre, il ajouta :

« J'ai peut-être moi aussi été un peu confus, je crois… »

Johanna pencha la tête sur le côté, comme si elle écoutait une voix lointaine, ou qu'elle analysait un problème ardu.

« Vous voulez dire que… que vous avez eu un coup de foudre… pour moi ? finit-elle par bafouiller.

- Si je vous réponds oui, ça pose un problème ? »