Chapitre 14
- Quand j'avais quinze ans, mes amies et moi avions l'habitude d'aller dans un café près de notre lycée, commençai-je. Nous y allions près de trois fois par semaine. C'était devenu notre lieu privilégié, l'endroit où l'on se retrouvait pour discuter. Un jour, elles m'ont signalé qu'un garçon n'arrêtait pas de me regarder et en suivant leur regard, j'ai vu qu'elle disait vrai. Au comptoir, un jeune homme avait les yeux braqués sur moi et lorsqu'il a remarqué que je m'en étais aperçue, il m'a sourit et s'est avancé dans ma direction. Evidemment, mes amies ont prétexté devoir partir et je me suis rapidement retrouvé toute seule avec lui. Ce jour-là, il m'a payé un café – oui j'étais déjà accroc à la caféine à seulement quinze ans – et nous avons passé pratiquement deux heures à parler. Il s'appelait James et il avait quatre ans de plus que moi. Il avait les cheveux blonds mi-longs et de magnifiques yeux bleus. Alors que moi, je venais d'entrer au lycée, lui était en formation pour devenir mécanicien. Il était très gentil et on a directement accroché.
Je baissai les yeux sur mon café, faisant une légère pause.
- Tu sais, repris-je, à l'époque je ne m'intéressais pas aux garçons. Même si quelques-uns avaient eu l'air de s'intéresser à moi, cela n'avait jamais été réciproque. Je n'avais jamais eu de copain et à vrai dire, ça ne m'intéressait pas. Jamais aucun garçon ne m'avait plu, du moins jusqu'à James. Durant près d'un mois, nous avons appris à nous connaître, à sympathiser. Il venait parfois me chercher à la sortie des cours et nous allions nous promener. Il était très gentil, prévenant et aussi très doux. Il ne cessait de me faire des compliments et de me montrer des marques d'affection. Pour la première fois, je suis alors tombée amoureuse et pour ma plus grande joie, il s'est avéré que lui aussi avait des sentiments pour moi. On a donc commencé à sortir ensemble. Quand mes copines nous voyaient, elles disaient que nous étions le couple parfait, qu'on allait très bien ensemble et qu'on pouvait facilement voir qu'on s'aimait. Et c'était vrai. J'étais heureuse avec lui, il était le petit-ami parfait. Après un mois et demi de relation, il a voulu passer à l'étape supérieure et comme j'étais follement amoureuse de lui, j'ai accepté. Je lui ai offert ma virginité, comme je lui avais offert mon cœur. Cette première fois a été magique. Il était doux, attentionné et à l'écoute. Cela n'a fait que renforcer notre relation. Je crois que c'est à partir de ce moment-là que sa possessivité est apparue. Au début, il n'a fait que se montrer plus présent dans ma vie. Il venait me chercher le matin pour m'emmener en cours et le soir pour que l'on puisse se voir. Lorsque mes amies ont commencé à se plaindre qu'on ne se voyait plus, j'ai essayé de lui en parler mais il ne m'a pas écouté. J'étais sa petite-amie et c'est avec lui que je devais passer mon temps, pas avec des gamines stupides comme il disait. Au fil des semaines, mes amies ont fini par me tourner le dos et j'ai fini par me retrouver seule. James avait réussi à m'éloigner de toutes les personnes qui avaient compté pour moi et à faire en sorte que ma vie soit entièrement centrée sur lui.
Complètement prise dans mon récit, mes mains se mirent à trembler et je ne remarquai pas de suite qu'Alice avait fini par poser ses mains sur les miennes pour calmer mes tremblements.
- Un jour, alors que j'étais devant le lycée en train de parler à l'un de mes camarades de classe, James est arrivé et m'a demandé de monter dans sa voiture. A son ton, j'ai de suite compris que quelque chose n'allait pas. J'ai essayé de savoir pendant qu'il roulait mais il est resté muré dans le silence. C'était la première fois que je le voyais comme ça et je dois avouer que pas une seule fois, je n'aurais imaginé ce qui allait se passer après. On était à peine rentré chez lui, il avait à peine fermé la porte qu'il a commencé à me frapper tout en me hurlant que je lui appartenais, que j'étais sa petite-amie et que je n'avais pas à parler à d'autres hommes. Je ne reconnaissais pas l'homme que j'avais en face de moi. Ce n'était plus James, ce n'était plus l'homme de qui j'étais tombée amoureuse. J'ignore durant combien de temps il m'a roué de coups. J'ignore pendant combien de temps je l'ai supplié en pleurant d'arrêter. Je me rappelle encore de la douleur qu'il m'a provoqué ce jour-là. Lorsqu'enfin il s'est calmé, il m'a supplié pendant des heures de lui pardonner, m'a promis qu'il ne recommencerait plus. J'étais jeune et naïve à l'époque mais surtout je l'aimais passionnément alors j'ai fini par lui pardonner. Cela a été la plus grosse erreur de toute ma vie. J'aurais dû le quitter ce jour-là ou encore aller porter plainte mais je ne l'ai pas fait. Les semaines ont continué de défiler et tout a fini par redevenir comme avant. Du moins jusqu'à ce qu'il recommence. A chaque fois qu'il me voyait parler ou même regarder un autre homme, il recommençait à me taper tout en faisant attention à ne pas toucher mon visage pour ne pas qu'on sache qu'il me battait. A chaque fois, il devenait extrêmement violent sous la colère , me frappant, m'insultant, et une fois celle-ci passée, il redevenait le James dont j'étais tombée amoureuse. Au fil du temps, il est parvenu à me faire croire que s'il me tapait c'était de ma faute, que c'était parce que je me comportais mal. Il me battait et c'est moi qui m'excusais pour mon comportement.
Un rire nerveux sortit de ma bouche tandis qu'une larme glissa le long de ma joue.
- Les semaines sont passées, continuai-je. Par moment, il était doux, par moment brutal. Dans ces moments-là, j'avais l'impression d'avoir à faire à deux personnes différentes et je préférais de loin la première. Au début, il ne faisait que me battre tu sais... Mais les choses ont fini par aller plus loin. Un jour, alors que j'étais en train de faire des courses avec James et que je m'étais éloignée dans un autre rayon pour aller prendre quelque chose, un homme s'est approché de moi et a commencé à me draguer. Evidemment, je l'ai de suite remis à sa place en disant que je n'étais pas seule mais rien que le fait de me voir parler à un autre homme et de voir cet homme me sourire a énervé James. Ce jour-là, il ne s'est pas contenté de me frapper. Il voulait me prouver que je lui appartenais, me montrer que j'étais à lui et il n'a trouvé qu'un moyen pour cela. Il a pris mon téléphone pour envoyer un message à ma mère, disant que je dormais chez une copine vu qu'on était vendredi soir et il a abusé de moi.
- Oh mon dieu, Bella ! s'exclama Alice.
- Cela a duré pendant des mois, sanglotai-je. Même s'il me faisait souffrir, même s'il me frappait, s'il me violait, je continuais de l'aimer malgré tout car il redevenait parfois l'homme de qui j'étais tombée amoureuse. De plus, j'avais bien trop peur pour oser le quitter. J'étais malheureuse, je m'étais coupée de tout le monde. Mes parents et mon beau-père ont très bien vu que ça n'allait pas mais je ne voulais rien leur dire.
Je fis une légère pause pour tenter de me calmer et constatai qu'Alice pleurait également.
- Un jour, James est allé beaucoup trop loin. Il est entré dans une colère noire et s'est montré encore plus violent que d'habitude. J'avais tellement mal ! Sa violence était telle qu'à chaque coup, j'avais l'impression que j'allais mourir. Je pense que c'est ça qui a été le déclic pour moi. Je ne sais comment mais j'ai réussi à me soustraire de sa prise et à m'enfermer dans la salle de bain. Evidemment, cela l'a rendu encore plus furieux mais ce jour-là je m'en fichais. Je n'avais qu'une seule envie : qu'il arrête. J'ai fait alors la seule chose que je devais faire pour l'empêcher de me tuer. J'ai pris mon téléphone et j'ai appelé la police. J'ignore au bout de combien de temps, ils sont arrivés car James était parvenu à défoncer la porte et avait recommencé à me rouer de coups. La seule chose dont je me rappelle après qu'il soit entré dans la salle de bain, c'est de mon réveil à l'hôpital deux semaines plus tard. J'avais plusieurs côtes cassées, une jambe également et une commotion cérébrale. James avait été tellement violent qu'il a bien failli me tuer ce jour-là. Après ça, j'ai porté plainte et il a été condamné à dix ans de prison. Lorsque mes parents ont su tout ce qui m'était arrivé, ils en ont été anéanti. Mon père voulait le tuer et il le veut toujours d'ailleurs. Suite à tout ce que j'avais vécu avec James, j'ai fait une sévère dépression. Quatre mois après son arrestation, j'ai même été jusqu'à faire une tentative de suicide tellement j'allais mal. Mon beau-père m'a trouvé in extremis et c'est grâce à lui si je suis encore là aujourd'hui. Aujourd'hui, je ne l'en remercierais jamais assez mais à l'époque, je le détestais pour m'avoir sauvé et encore plus après ce que j'ai su le lendemain de ma tentative de suicide. Lorsque je me suis réveillée le lendemain matin à l'hôpital, les médecins m'ont appris que j'étais enceinte de cinq mois et qu'il était trop tard pour que j'avorte. J'en ai été anéanti pour deux raisons. La première était que j'étais trop jeune pour avoir un enfant et la deuxième, la plus importante, parce qu'il s'agissait de l'enfant de James. J'allais devoir vivre en sachant que même s'il était en prison, j'aurais toujours une trace de lui en moi. Suite à cette grossesse, ma dépression s'est accentuée et mes parents ont fait en sorte de ne jamais me laisser seule pour ne pas que je fasse de bêtise. J'étais constamment surveillée et c'est par la suite que j'ai compris que cela avait été nécessaire. Durant ma grossesse, on a décidé avec ma mère de faire adopter l'enfant car je ne voulais pas avoir une trace de James et je ne me sentais pas capable de m'en occuper. Mais les choses ne se sont pas passées comme prévu. Lorsque l'enfant est né, lorsque l'infirmière m'a posé la petite fille dans les bras, j'ai compris que je ne pouvais pas m'en séparer. Oui, son géniteur était un monstre mais il s'agissait tout de même de ma fille, de mon sang, de ma chair. Lorsque j'ai vu ses yeux se poser sur moi, j'ai eu l'impression d'avoir enfin un sens à ma vie. J'ai supplié ma mère pour la garder et elle a accepté. C'est grâce à Lucie si je suis encore là aujourd'hui. C'est grâce à elle si j'ai pu relever la pente. Je me suis battue uniquement pour elle. J'ai suivi une psy – j'en suis encore une d'ailleurs - , je suis allée dans des groupes de soutien, sur des forums. J'ai tout fait pour me reconstruire, pour elle, pour ma fille. Je ne serai rien sans elle.
- Oh, Bella ! fit Alice.
Se levant, elle vint me serrer dans ses bras et nous pleurâmes quelques instants dans les bras l'une de l'autre. Si j'avais su à quel point cela me libérerait d'en parler à une amie, je l'aurais fait bien avant. Maintenant qu'Alice connaissait mon histoire, j'espérais qu'elle serait digne de confiance et qu'elle n'irait pas tout raconter à ses amis et à ses frères. J'avais déjà dû faire preuve d'un grand effort pour lui en parler alors je ne souhaitais pas devoir en parler à d'autres personnes pour le moment. Et surtout pas à Edward.
- Je t'en prie, n'en parle à personne, murmurai-je en me reculant.
- Promis, dit-elle doucement.
Elle retourna s'asseoir et je m'empressai d'essuyer mes larmes.
- C'est à cause de ça que tu as fait une crise d'angoisse hier soir ? demanda t-elle doucement.
J'hochai la tête et lui expliquai l'histoire du coup de fil que j'avais eu. A ma plus grande surprise, elle s'énerva et se mit à insulter James de tous les noms et me poussa à changer de numéro également.
- Pour l'instant, je ne peux pas, soupirai-je. Je dois m'occuper de Lucie, je me chargerai de cette histoire de numéro plus tard.
- C'est important Bella. Va changer ton numéro, je m'occupe de ta fille, me proposa Alice. Je te promets d'y faire attention.
- Je ne sais pas, fis-je indécise.
D'un côté, je désirais me charger du changement de numéro le plus rapidement possible pour ne plus craindre de recevoir un appel de James. Mais d'un autre, Lucie avait besoin de moi. Jacob me l'avait ramené justement pour ça. A la pensée de Jacob, mon cœur se serra. Jamais, je n'aurais imaginé qu'il puisse me parler ainsi. Mais apparemment, je le connaissais moins bien que ce que je croyais. Alice dût deviner à qui je pensais car elle posa sa main sur la mienne tout en lançant :
- Ça va s'arranger avec lui, tu verras.
- Je ne sais pas, répondis-je. Je viens de découvrir un aspect de sa personnalité que je n'apprécie pas.
- Il était simplement en colère, Bella, tenta t-elle de le défendre.
- Je me fiche de ça, répliquai-je. La colère n'excuse pas tout. Tu sais, Jacob a été le premier et le seul homme en dehors du corps médical et de ma famille en qui j'ai eu confiance depuis ce qui s'est passé avec James. Tu n'imagines pas à quel point il m'est difficile de laisser un homme s'approcher de moi ou encore me toucher. Jacob sait ce que j'ai vécu, il sait comment je suis et ce que je ne supporte pas alors il savait parfaitement qu'il n'avait pas à me parler ainsi.
- Je comprend, dit-elle doucement.
Au même moment, Lucie entra dans la pièce et vint vers moi. La prenant sur moi, je repoussai doucement ses cheveux tout en lui demandant si ça allait. Elle hocha la tête et cacha son visage contre mon cou. La sentir près de moi me calma et me rassura. Lucie était ma vie, le centre de mon univers et j'allais tout faire pour la préserver de celui qui avait bien failli me briser. Relevant la tête, je croisai le regard de mon amie et elle me fit un léger sourire.
- Je veux que tu saches qu'à partir de maintenant, tu peux compter sur moi Bella, murmura t-elle doucement.
