Minuit était passé depuis vingt minutes lorsque la lumière s'éteignit dans la chambre de Regina.

Non qu'Emma ait été en train de l'espionner à nouveau. Elle ne l'espionnait pas vraiment. Simplement, elle-même ne dormait pas, et ses yeux capricieux avaient une fâcheuse tendance à décider de leur propre chef des détails qu'il leur convenait de remarquer.

Ce furent ces mêmes yeux qui constatèrent qu'une faible lumière éclairait à présent le rez-de-chaussée de la maison voisine. Pourquoi Regina était-elle redescendue après être montée se coucher ? Emma doutait qu'elle soit une habituée des fringales nocturnes. L'hypothèse de l'insomnie, en revanche, lui semblait davantage crédible.

Peu importait, d'ailleurs, décréta-t-elle avant de zapper sur la chaîne suivante.

Elle se redressa pourtant sur son fauteuil à peine deux minutes plus tard. Le noir complet régnait à nouveau sur la demeure, mais la lueur émanant d'un lampadaire placé quelques mètres plus loin lui permettait de distinguer Regina qui en refermait la porte de l'extérieur.

Où diable Regina Mills se rendait-elle à une heure pareille ? Elle avait pris soin de ne pas éclairer le perron, et cette discrétion calculée, conjuguée à l'absence de précipitation, ne laissait à Emma qu'une seule conclusion possible.

Si Regina ne répondait pas à une urgence imprévue, elle avait donc un rendez-vous.

A cette minute précise, Emma aurait furieusement aimé découvrir que sa voisine menait une double vie de dealeuse ou de braqueuse de banque. C'eût été moins douloureux que de devoir admettre qu'elle était jalouse, de cette jalousie qui empoignait immédiatement le ventre.

Parce que l'espace d'un instant, alors que Regina passait près du lampadaire, Emma avait pu l'observer très distinctement.

Elle était à couper le souffle, et d'une certaine manière, différente. Elle portait une robe noire d'une étonnante décence, qui lui descendait jusqu'en dessous des genoux, et elle avait relevé ses cheveux. Son visage ainsi dégagé affichait une détermination teintée de mélancolie, quelque chose de pur et de très sincère. Elle tenait à la main une unique rose blanche, comme un écho délicat à la pâleur de ses lèvres, dépouillées de tout maquillage, sous la clarté blafarde et artificielle du lampadaire.

Emma ignorait l'identité de la personne qu'elle allait ainsi retrouver, et cette identité n'avait aucune importance à ses yeux.

Il lui suffisait de savoir que Regina en était amoureuse.

— — — —

Emma s'interrompit quelques secondes, pliée en deux, les mains sur les genoux et le souffle court. Elle avait couru trop vite et trop longtemps, et son corps le lui manifestait sans douceur.

Ces derniers jours, elle épuisait l'énergie qu'elle avait à revendre de toutes les façons possibles. Regina ne l'y aidait guère. Non seulement il n'avait plus été question d'un quelconque exutoire physique, mais elle ne lui permettait pas non plus de se défouler verbalement. Emma aurait volontiers échangé quelques piques avec elle – en vérité, elle mourait d'envie de lui jeter à la tête une ou deux vérités bien senties – si elle en avait eu l'occasion, mais Regina se gardait bien de lui proposer la moindre ouverture. Elle ne daignait lui adresser la parole que lorsqu'elle y était obligée, et toujours sur un ton aussi coupant que définitif.

Du reste, Emma évitait soigneusement de se faire trop remarquer, de crainte que Regina ne change d'avis et ne l'empêche de voir Henry. Elle trouvait d'ailleurs suspecte l'attitude résolument indifférente de Regina, pressentant que la contre-attaque, lorsqu'elle viendrait, ne serait pas une partie de plaisir. Elle ne désirait pas nécessairement savoir quel type d'arme Regina aiguisait dans sa forteresse.

Les battements de son cœur reprenaient petit à petit un rythme acceptable. Si elle coupait par le cimetière, elle serait plus vite arrivée. Plus vite serait-elle arrivée, et plus vite pourrait-elle s'adonner aux joies d'une longue douche et d'un repas gargantuesque.

Elle se remit en route à petites foulées, passa la grille du cimetière et s'enfonça parmi les tombes. Elle avait connu promenade plus réjouissante, mais le cimetière de Storybrooke était plutôt joli en automne, et elle n'avait jamais porté le deuil de personne à qui elle eût tenu – ses disparus n'étaient que des fantasmes.

Elle passa devant la stèle sans d'abord y prêter attention. Ses yeux avaient l'avaient photographiée avant que son cerveau n'ait songé à en tirer de conclusion. Elle avait déjà parcouru une dizaine de mètres supplémentaires quand elle revint sur ses pas pour vérifier qu'elle n'avait pas eu la berlue.

Une rose blanche, à demi fanée, dormait appuyée contre la pierre froide.

Elle avança de quelques pas pour déchiffrer l'inscription, et resta interdite. Le jeune homme était mort depuis plus de quinze ans.

Pourquoi Regina Mills lui rendait-elle visite au milieu de la nuit ?

— — — —

— Dis, Ruby...

— Hm ?

— Qui est Daniel Colter ?

Ruby leva les yeux du magazine qu'elle feuilletait distraitement. L'heure du déjeuner était passée, et les clients se faisaient rares.

— Qui diable t'a parlé de Daniel Colter ?

— Henry y a fait allusion, mentit Emma sans vergogne.

La jeune serveuse parut surprise.

— Je ne croyais pas que Regina parlait de lui à qui que ce soit, encore moins à son fils. Il est mort depuis des années.

— Et tu le connaissais ?

— Pas vraiment. Il a réparé mon vélo, une fois. Je pleurnichais sur le bord de la route avec un genou écorché. Je m'en suis amourachée pendant tout le reste de l'été. Mais bon, j'avais neuf ans et lui dix-sept ou dix-huit, alors tu vois le genre. Pour mes yeux de gamine, c'était déjà un homme. Je faisais un détour quand j'allais acheter le pain pour passer devant le garage où il travaillait.

— Regina fréquentait un garagiste ?

— Elle était... différente, à l'époque. Pas mal d'entre nous voulaient lui ressembler en grandissant, tu sais. Ma copine Mary-Margaret essayait sans arrêt de se coiffer comme elle, de s'habiller comme elle... Ouais, on voulait toutes lui ressembler. Elle était gentille avec nous, pas comme les grandes qui détestaient nous avoir dans leurs pattes. Et puis, ça nous faisait rêver.

Ruby marqua une pause, un petit sourire aux lèvres.

— Il portait des jeans pleins de cambouis et il avait rarement les mains propres, mais quand il attendait Regina devant le lycée, pour les petites filles qu'on était, c'était un prince. Je veux dire, il était mignon, il avait une voiture, et surtout... Il était absolument dingue d'elle. Dingue comme dans les livres, à économiser chaque centime de ce qu'il gagnait pour leur avenir. En tout cas, c'est ce qui se racontait.

Elle secoua la tête, s'extirpant de ses souvenirs, et reprit :

— Et puis après, ils ont rompu, je crois. Enfin, il ne venait plus jamais devant le lycée. Mais je les ai vus, un midi, qui s'embrassaient derrière les écuries, et ils m'ont fait promettre de me taire. C'était pas si longtemps avant l'accident.

— L'accident ? répéta Emma avec appréhension.

— Il s'est fait renverser par une voiture.

Emma déglutit. Elle n'avait pas imaginé la pêche aux informations si terriblement fructueuse.

— Mon dieu, laissa-t-elle échapper, Regina devait être...

— Elle n'était pas à l'enterrement, ce qui a choqué tout le monde. Et sous sa façade faussement compatissante, Cora affichait un air franchement pimpant. Elle était ravie, tu penses.

— Elle était ravie que le copain de sa fille soit mort ?

— Je sais, dit comme ça, ça parait terrible. Mais tu n'as jamais rencontré Cora Mills. Regina ne mouftait pas en sa présence. Elle la trimbalait partout comme un caniche de compétition. Mais elle avait des jolies robes et souvent sa photo dans le Miroir, alors je pensais qu'elle était heureuse. Et je ne comprenais pas pourquoi ma grand-mère secouait la tête en disant "pauvre gamine".

Elle soupira, avant de conclure :

— De toute façon, après la mort de Daniel, elle est partie quelques années pour ses études. Et quand elle est revenue, elle était... eh bien, Regina Mills, quoi.

— — — —

— Vous m'avez fait quoi ?

A en juger par l'expression de Regina, on aurait pu croire qu'Emma venait de mettre le feu à sa garde-robe.

— C'est une tarte. Aux pommes. Henry m'a dit que vous aimiez les pommes.

— Les gâteaux de sable que me préparait Henry quand il avait trois ans avaient davantage d'allure, mademoiselle Swan.

Mais derrière le dédain coutumier, Emma décela la surprise, et elle se demanda à quel point un geste aussi simple était inhabituel pour Regina.

Était-il possible qu'une femme comme Regina, sur le berceau de laquelle toutes les fées semblaient s'être penchées, soit pourtant aussi abîmée qu'elle-même ?

— Je vous accorde qu'elle est plutôt moche, sourit-elle, mais je suis sûre qu'elle est très bonne.

— Parlons-nous toujours de la tarte ? demanda Regina en haussant un sourcil.

— Ha ha. Vous savez, "merci", ça marche aussi.

La méfiance que son rameau d'olivier suscitait chez Regina, et qu'elle lisait dans sa posture, ne la surprenait pas. Elle avait fini par comprendre que si sa voisine parlait beaucoup mieux le langage de la guerre que celui de la paix, c'était probablement parce qu'elle ne connaissait que celui-là. Ou parce qu'elle avait oublié l'autre, en même temps que deux ou trois petites choses essentielles. Et ma foi, elle aussi avait bien besoin de leçons de rattrapage dans ce domaine.

— Henry m'a bien aidée, ajouta-t-elle, espérant l'adoucir.

Les yeux de Regina s'étrécirent. La suspicion suintait de tous ses pores, à présent.

— En quel honneur ?

— A vrai dire, j'espérais que ça vous mettrait en appétit pour... d'autres choses. Mais je ne pouvais pas franchement dire ça au petit.

Elle perçut très distinctement le relâchement des épaules de Regina.

Bingo.

Evidemment, Regina ne pouvait imaginer qu'une gentillesse puisse être gratuite. Aussitôt, elle flairait l'entourloupe. Emma désirait nécessairement quelque chose en échange, et elle pensait avoir découvert quoi.

— Tiens donc ? dit-elle, immédiatement suggestive.

Emma se demanda brièvement si le ton qu'elle avait employé lui venait par habitude, par naturel, ou s'il était chaque fois consciemment travaillé. Il était quoi qu'il en soit diablement efficace. Elle remit ces considérations à plus tard, et répondit :

— Nous n'avons jamais terminé notre conversation. Vous vous êtes défilée.

Emma lut dans les prunelles de Regina, brillant d'une lueur nouvelle, qu'elle pensait avoir gagné. Si Emma revenait à la charge, c'était forcément parce qu'elle lui manquait – ou parce que son corps lui manquait, ce qui ne devait guère présenter de différence pour Regina.

— Mes règles sont toujours les mêmes, mademoiselle Swan, et je n'ai aucune intention de m'en expliquer. C'est à prendre ou à laisser.

Elle croyait être en train de remporter la partie ? Fort bien. Emma ne lui disputerait pas cet os dérisoire.

— Je prends.