Chapitre 11

Un grand scientifique américain a récemment décrété que le yaoi était le plus grand prédateur de neurones dans le cerveau de toutes jeunes femmes normalement constituées. Après le scandale du baiser entre Uzumaki Naruto et l'idole de l'Université, deux ans plus tôt (*), Neji n'avait aucun mal à le croire. Pour finir, les quatre folles qui, pendant plusieurs mois, avaient harcelées l'Uchiwa et son petit ami étaient l'incarnation même de la perversité obsessionnelle des demoiselles dès qu'il était question de shonen-ai, et il semblait que le phénomène touchait beaucoup plus de membres de la gent féminine qu'on aurait bien voulu l'admettre. Cependant, même sachant cela, ce que l'Hyuuga venait de découvrir devait rester dans la case « X-5, phénomène inexpliqué » de son cerveau un bon bout de temps !

Assise sur le coin du lit, rougissante comme toujours, Hinata enfilait précautionneusement ses bas. Légèrement ébouriffée, un bouton de son chemisier clipsé dans la mauvaise attache et les pommettes enflammées, elle avait ce petit air adorablement innocent et attendrissant qu'elle prenait toujours sans s'en apercevoir en se rhabillant après une nuit dans leurs bras. Sauf qu'aujourd'hui, elle semblait encore plus dans la lune que d'habitude. Encore plus gênée aussi. Entortillé dans les draps immaculés, aussi blanc que sa peau de neige, Neji détaillait sa cousine en tentant de se persuader que ce qui venait de se passer n'était pas une simple hallucination très, très irréaliste.

Hinata… avait couché avec eux. Bon, ok : jusqu'ici, rien d'anormal. Même si la jeune fille n'avait jamais été très entreprenante à ce sujet et qu'il fallait la pousser gentiment pour arriver à une nuit de débauche, toujours est-il que ça faisait plus d'un an qu'ils passaient fréquemment leurs soirées à autre chose qu'à dormir. Mais en cette fin d'après-midi-là, deux choses pouvaient être classées dans la catégorie « aussi probable qu'une virée dans une soucoupe volante rose bonbon à paillettes ». Premièrement : la partie de jambe en l'air n'avait pas été commencé entre un des garçons et leur petite amie, mais entre…entre… Neji détourna vivement les yeux, sentant une pointe de rouge le picoter sur le haut de ses joues.

En toute logique, Hinata aurait eu le droit d'être furieuse, ou au minimum choquée par ce qu'elle avait « interrompu ». Après tout, ils avaient beau être « en couple » tous les trois, elle était le centre de leur relation. Une personne aimée de deux personnes. Un point c'est tout. Lorsque cette histoire avait commencé, ils n'avaient pas envisagé de créer un véritable triangle amoureux !

Alors oui, ils dormaient ensemble et avaient assistaient tous les trois aux ébats, mais ça n'allait jamais jusqu'au bout… A la place de sa cousine, s'il s'était retrouvé dans la situation délicate de surprendre deux personnes qu'il aimait dans les bras l'une de l'autre, Neji aurait sûrement reçu toutes nos condoléances pour son cerveau, carbonisé après avoir brusquement disjoncté.

Mais la jeune femme avait eu une réaction mille fois plus inquiétante encore… Deuxième bizarrerie donc : au lieu de s'enfuir à toutes jambes, le petite Hyuuga avait été excitée. Pour la toute première fois, Hinata était venu d'elle-même. Et pour la première fois, ils avaient fait l'amour tous les trois. Véritablement tous les trois. En même temps.

Le jeune homme essaya de chasser de son esprit la légère douleur qui échauffait le bas de ses reins, car y prêter attention signifiait laisser la porte ouverte à toute une foule de souvenirs érotiques qu'il ne se sentait pas encore tout à fait prêt à assumer. Tout comme il risquait d'avoir du mal a admettre qu'il avait aimé ça … C'est pour cela qu'il détourna son attention sur les splendides formes de sa cousine, qu'elle cachait à merveille sous des habits trop larges, au grand malheur de Kiba.

Il était encore tôt, et la soirée était à peine entamée. Il était donc hors de question de rester de prélasser entre les draps frais, coller les uns contre les autres, peau contre peau. Il était rare que les trois amants se laissent emporter avant que la nuit soit complète, lorsque la fatigue les réunis naturellement tous les trois dans le même lit. Lorsque les choses se passent normalement, ils prenaient rarement la peine de se rhabiller et restaient blottis tous les trois jusqu'à ce que le poing furieux de Kiba ne fasse valser le réveil, le lendemain matin.

Pourtant, au lieu de sortir de la pièce et de vaquer à ses occupations en attendant que ses joues aient retrouvé une couleur normale, Hinata resta plantée au milieu de leur chambre en mode bug. Les yeux fixés sur les pieds et se triturant nerveusement les doigts, elle se mit à murmurer quelque chose, articulant si peu qu'aucun mot ne fut audible.

- Si c'est pour ce qui vient de se passer… commença Kiba en attrapant son caleçon. J'en prends toute la responsabilité. Neji et toi, vous n'avez fait que vous laissez entraîner : c'est moi qui ai commencé.

Au fond du jeune Hyuuga, quelque chose se serra vivement. Honte vis-à-vis aux événements récents ? Soulagement ? Haine compulsive ? Il ne savait pas très bien. Mais ce dont il était sûr, c'est qu'il appréciait que le jeune chien prenne ses responsabilités. Cependant, leur petite amie s'empressa de secouer la tête en signe de négation, reprenant la parole à toute allure et bafouillant.

- Non, non ! Ce… n'est pas ça ! « Ça » c'était… plutôt… bien…

Sa voix se fit de plus en plus faible et elle rougie jusqu'à la pointe des cheveux, peu habituée à commenter leurs relations charnelles. Inconsciemment, Neji se mit à se mordiller la lèvre inférieure en rabattant nerveusement une de ses longues mèches de cheveux bruns derrière son oreille. Se rendait-elle compte de combien elle était désirable comme ça ? Non, ça ne faisait aucun doute, et cette innocence ne la rendait que plus adorable.

- Je te préviens, lança le jeune chien d'une voix dégagée, si c'est pour dire que cette relation ne te convint plus et que tu veux casser avec nous, je refuse catégoriquement.

- Kiba ! cracha son tout nouvel amant d'un ton réprobateur. Tais-toi un peu et laisse là finir !

- Par contre, si c'est juste pour dire que tu n'aimes que moi et pour larguer l'autre glaçon asocial, ça me va parfaitement !

- KIBA !

La plaisanterie avait atteint son but : si Neji fulminait, la remarque arracha un minuscule sourire à la jeune femme. Mais il disparut bien vite, remplacé par une moue anxieuse.

- Je… repris la jeune femme après avoir repris une longue inspiration. J'ai… le médecin… il a dit…

Tout à coup, l'atmosphère de la pièce elle-même sembla se figer. Les épaules d'Hinata s'étaient soudainement affaissées, et elle jetait de petits regards perdus de droite à gauche avec une terreur si palpable qu'elle donnait l'impression d'être à deux doigts de fondre en larmes. En un instant, Neji et Kiba furent à ses côtés. Son cousin posa ses mains sur ses épaules, geste simple mais ferme et rassurant, tandis que l'Inuzuka l'étreignait vigoureusement, enfouissant son nez dans ses cheveux en lui murmurant des mots doux. Très vite, ils la firent s'assoir sur le bord du matelas, la maternant tendrement jusqu'à ce qu'elle se calme. Alors seulement ils commencèrent à la questionner.

- C'est grave ?

La demoiselle sembla hésiter un instant puis, ne se sentant pas la force de répondre verbalement, elle hocha la tête. La tension monta d'un cran.

- Grave comment ? insista Kiba. Je veux dire, tu vas devoir suivre un traitement ? Une opération ? Il y aura des séquelles ?

Étrangement, cette réplique tira un drôle de petit sourire ironique à la malade qui répéta d'une voix lointaine :

- Des séquelles ? Oui… des séquelles à vie.

Quelque chose, dans les entrailles du jeune Hyuuga, se glaça. A ce point ? Comment ? Quoi ? Un virus en sommeil ? Un cancer ? Ou bien…

Un horrible pressentiment le saisit, le paralysant totalement. Les drogues… ces saloperies avaient circulé dans le corps de sa cousine pendant des années, empoisonnant la moindre fibre d'elle-même. Elle en avait pris de différentes sortes depuis son plus jeune âge, de plus en plus fortes et dans des quantités alarmantes. Alors les dégâts ne s'étaient sûrement pas limités à une addiction, maintenant relayée au rang de mauvais souvenir... Il aurait déjà dû y penser, le prévoir, faire toute une batterie d'examens !

- Hinata-chan…

Il passa délicatement sa main sur la joue de sa petite amie, l'insistant à lever les yeux vers lui.

- Qu'est-ce que tu as ?

La jeune femme détourna de nouveau les yeux, et ses épaules se mirent à trembler. Elle sembla plusieurs fois sur le point de répondre, mais en desserrant les dents elle aurait immédiatement fondu en larme. En désespoir de cause, elle glissa une main hésitante dans sa poche et en retira son portable. Les yeux rivés sur l'appareil, elle composa un numéro puis approcha le téléphone à son oreille en murmurant :

- Allo docteur ? Oui… Hinata Hyuuga à l'appareil. Je... Je voulais savoir si… s'il serait possible que vous répétiez ce que vous m'avez dit tout à l'heure. Mot pour mot.

Sans attendre de réponse, elle colla l'écouteur au tympan de Kiba, le plus proche des deux garçons. Pendant quelques secondes, le jeune homme surpris ne dit rien, enregistrant simplement les informations que lui donnait la voix, à l'autre bout du fil. C'est d'un air totalement perdu qu'il répondit finalement :

- Ah… Très bien. Je… Merci docteur.

Puis il rabaissa le portable et raccrocha. Ses yeux s'étaient fixés sur un point dans le vide, et il restait parfaitement immobile, la bouche entrouverte.

- Alors ? siffla Neji, partagé entre l'agacement, l'impatience et une terreur sourde.

Le regard toujours aussi vague alors que se deux neurones encore en service commençaient à peine à se reconnecter, Kiba déclara d'une voix lointaine :

- Il m'a dit… que j'étais enceinte.


La fenêtre ouverte laissait passer un courant d'air nocturne, chargé de fraîcheur et du bruit d'une ville qui ne s'endort jamais. Assis sur le rebord de l'ouverture, Naruto jeta un coup d'œil à l'horloge et sourit. Il était tard. D'habitude, à cette heure-là, soit il tombait de fatigue, soit il enchaînait les comprimés. Mais pas cette nuit. Ce mardi soir, vingt-quatre heures seulement après la prescription pour sa désintoxication, il avait déjà réduit sa consommation d'un tiers.

Il était si fier de lui qu'il aurait voulu le crier au monde entier, ce qui aurait été potentiellement idiot vu le mal qu'il s'était donné pour garder le secret sur sa dépendance. Alors, il aurait au moins voulu en discuter avec Hinata, mais pour une raison inconnue, les trois amants avaient séché toute la journée de cours. Il avait bien chercher un moyen de s'informer de leur état de santé à tous les trois mais sans téléphone, un jour de cours avec ces deux boulots et une grève des bus, c'était à peu près aussi facile que de découvrir quelle était la peluche préférée de Staline à l'époque où il ne s'amusait pas encore à tyranniser deux cents millions de personnes.

Il avait donc passé la journée en tête à tête avec Ichibi à s'exercer dans l'art du monologue. Vers la fin de l'après-midi, il avait commencé à lui arracher des réponses articulées de plus de deux mots, véritable exploit à inscrire dans le livre des records, rubrique « communication avec des formes de vies étrangères ». Et puis il avait raccompagné son invité à son petit appartement avant de se précipiter de justesse dans le premier métro venu, avait piétiné deux, trois voyageurs à la vélocité à peu près égale à celle d'un escargot en pleine digestion et était finalement parvenu à la pizzéria avec cinq minutes de retard. Après avoir écouté d'une oreille très distraite les reproches ponctuées d'insultes très colorées de son patron, il avait lancé un « bonsoir » pressé à son petit ami, s'était fait kidnappé dans un coin sombre pour un baiser fougueux avant d'enfourcher son nouveau scooter et de reprendre son boulot en quatrième vitesse. Le tout sans quasiment toucher à ses pilules.

Satisfait, il s'étira de tout son long, s'émerveillant toujours de ne plus sentir le douloureux tiraillement du manque. Il n'y avait pas à dire : ce traitement était véritablement efficace. Naruto ne ressentait plus qu'une espèce d'énergie fébrile qui ne le lâchait plus, lui rendant toute sa vitalité.

Il sauta du rebord de la fenêtre, trop existé pour tenir en place plus longtemps, et dévora la pièce des yeux avant de les fixer sur une ombre négligemment abandonnée sur une chaise. Ichibi s'était laissé tomber là avec toute la vitalité et la joie de vivre d'un dépressif en phase terminale, et s'était enfoncé dans une sorte d'interminable mélancolie pensive, brouillant de sombres réflexions qu'il semblait particulièrement affectionner. L'instant suivant, le jeune Uzumaki fut à ses côtés, reprenant ses joyeux efforts pour le sortir de son mutisme.

- Debout là-dedans ! On va diner !

Son invité leva lentement son regard trop fixe sur lui, avec cette expression qu'il prenait parfois et qui aurait fait fuir le pire des psychopathes dans les jupes de leur mère. Mais il en fallait plus pour démotiver un certain blondinet galvanisé par l'idée de manger : un estomac ne connait pas la peur.

- Quel enthousiasme ! s'écria l'hyperactif en le saisissant par le coude, le forçant à se lever par une traction amicale. Allez, du nerf ! C'est ma tournée, je t'invite à Ichiraku ! Réjouis-toi : c'est le meilleur restaurant que je connaisse.

Le rouquin braqua sur son hôte un regard désabusé, accompagné d'une légère grimace

- Un restaurant de ramen je suppose.- Euh... oui pourquoi ?

Un soupir lui répondit, avant que l'autre garçon se décide enfin à s'exprimer.

- L'être humain est un mammifère omnivore : il est censé avoir une alimentation journalière équilibrée.- Mais c'est équilibré le ramen ! s'offusqua l'Uzumaki. Il y a des nouilles, du bouillon, des poireaux et même du miso !- Donc il est tout à fait logique d'en manger trois fois par jour, conclut Ichibi d'un ton sarcastique, sans pourtant semblé s'intéresser réellement au sujet.- Evidemment !

Toute personne ayant côtoyé Uzumaki Naruto plus de deux semaines sait que s'il y a bien un sujet à ne pas aborder en sa présence, c'est celui de son plat préféré. En une fraction de seconde, cette pille électrique sur pattes s'était lancée dans un exposé approfondit et passionné en gigotant dans tous les sens.

- Bande de moralistes diététiciens ! Qu'est ce vous avez avec ça, Sasuke et toi ? Quand je dis que les ramens sont aussi bon pour la santé que sur la langue, je sais ce que j'avance ! Regarde-moi ! Je ne mange que ça depuis l'âge de huit ans et je suis en pleine forme ! Mieux ! Je déborde d'énergie ! Bon, j'avoue : comme le dis Sasuke, si ce sont ces plats qui me mettent dans cet état, ils devraient être qualifiés d'arme de destruction massive et interdit pour la sécurité national, mais je suis quand même la preuve vivante que l'excès de ramens n'est pas dangereux pour la santé ! Et puis maintenant c'est ancré en moi, je serais bien incapable de changer de régime. Tu sais ce que c'est : on a des bonnes vieilles habitudes et on ne s'imagine même pas vivre sans. C'est vital ! Ça devint des points de repères, des bons souvenirs, des ...

Subitement, le jeune Uzumaki se figea, sa phrase s'étranglant au milieu de sa gorge. Les yeux écarquillés, la mine coupable, il se retourna vers son invité et murmura :

- Désolé, j'ai pas réfléchi avant de parler.

Intérieurement, il était en train de trépigner sur place, tapant du pied en se traitant de tous les noms. Quel genre d'imbécile fallait-il être pour parler de « l'importance des habitudes, des repères et des souvenirs » devant un amnésique ?

Cependant, des deux, il semblait être le plus affecté par sa propre bourde : Ichibi s'était contenté d'hausser les épaules en reposant ses yeux vides dans le vague. Avec un soupir mi navré, mi soulagé, le renardeau se laissa tomber sur une chaise à côté de lui.

- Je... tu... enfin, c'était vraiment idiot de ma part de dire ça, sincèrement. Je n'arrive même pas à concevoir ce qu'on peut bien ressentir dans ton cas, quand on a un trou béant pour tout passé.- Ce n'ai pas si terrible que ça, répondit le jeune accidenté d'une voix vague. Un espèce de mur qui bloc la mémoire, c'est tout.

Et Naruto n'insista pas, conscient que l'univers intérieur, même amputé, reste une chose personnelle dont on ne parle pas. Il avait assez remué le couteau dans la plaie comme ça. Alors il se contenta de s'affaler en silence sur la table, les yeux fixés sur son jeune invité, respectant le calme religieux

Pourtant, après quelques minutes d'une immobilité parfaite, il ne sut pas arrêter un sentiment spontané qui traversa ses lèvres sans même qu'il s'en rende compte, trop sincère pour être réprimé :

- Je trouverai ton identité, ta famille, ta vie : je retrouverai tout et je te les rendrai. Je te le jure.

Et pour la première fois, une véritable émotion éclaira un instant les yeux d'Ichibi : la surprise. Durant quelques secondes, il dévisagea les traits résolus qui lui faisaient face, ce visage déterminé et généreux qui ne semblait pas connaître la demi-mesure. Alors, d'une voix lointaine mais sans réplique, le jeune amnésique énonça sa première conclusion :

- Trop gentil. Tu ne ferais pas de mal à une mouche.

Puis, si bas que son hôte ne l'entendit pas :

- Il ne te mérite pas.

Fin du chapitre 11

* Double vie, chapitre 23.