Rahhhh voici mon chapitre préféré ! En plus –par un heureux hasard- c'est le n°14, mon nombre favori. Bref passons. La longueur n'est qu'illusoire, car après tout, j'espère que vous trouverez que c'est trop court. Donnez-moi vos impressions, vos angoisses vos espoirs… (Doctor Rily à votre écoute). Comme c'est un chapitre particulièrement long, je ne sais pas si j'en mettrais un second. Quoi qu'il en soit, je vous souhaite une merveilleuse lecture !

Adieu Kate

(Jackie)

- Non ! Laissez-moi ! Non pas ma Rose, pas ma chérie… Rose ! Lâchez-moi je vous dis ! Rose…

Ils la sortirent difficilement de la pièce, quelques secondes seulement avant que le drame ne se produise : l'électrocardiogramme se stoppa net, laissant s'échapper un long et continu bip sonore qui signalait l'arrêt total du cœur. L'encéphalogramme indiqua alors le néant total, révélant ce que les médecins ne craignaient déjà : la mort.

Ils tentèrent de la réanimer, de relancer les battements du myocarde, mais au bout de la dixième tentative, ils éteignirent tous les appareils. Le plus ancien regarda sa montre et déclara d'un ton froid et professionnel :

- Heure du décès : 13h14.

Le Docteur se réveilla difficilement et comprit avec effroi qu'il ne se trouvait plus dans sa cellule : l'odeur infecte de moisissure avait disparu. Que s'était-il passé ? Kate l'avait quitté et puis après ? Rien, le trou noir, le néant… probable qu'on l'ait gazé et amené ici. D'ailleurs où était-il ? Il ouvrit les yeux puis les referma aussitôt, trop ébloui par le spot lumineux que l'on pointait sur lui… une lampe halogène en 1650 et à Venise ? Qui l'eut cru ? Les voyages temporels n'étaient vraiment plus ce qu'ils avaient été jadis, quand son peuple jouait le rôle de police des époques…

Il leva la main au niveau de sa vue, cherchant à se protéger de ce flux de photons trop intense et plissa les yeux, s'habituant progressivement à cette lumière pour le moins aveuglante. Il repéra finalement autour de lui les neufs Chevaliers Masqués, assis confortablement sur de larges chaises de bois. Sa vision trouble et son mal de tête inébranlable ne lui permettait guère de distinguer quoi que ce soit d'autre, si ce n'est quatre murs couverts d'humidité.

Ce ne fut qu'après sept bonnes minutes d'immobilité, à combattre le marteau piqueur qui torturait son pauvre cerveau endolori, que les détails apparurent et qu'il découvrit, accroché au mur de face, une immense carte de la ville de Venise.

- Qu'est-ce que…, marmonna-t-il encore confus.

- Bien dormi Docteur ? railla l'un des Templiers.

- Impeccable, grimaça le pauvre Gallifréen en se massant les tempes, un peu trop humide soi disant, et le matelas -inexistant- n'était pas des meilleures qualités.

- A l'aide !! hurla une voix dans le lointain.

Le Docteur fronça les sourcils, surpris par ce faible écho de panique qui se répercutait inlassablement contre les murs froids de la Prison des Puits. Cette vois féminine… il lui semblait pourtant bien la reconnaître… Mais oui ! Quel imbécile ! Il se redressa d'un bond, comprenant qu'il s'agissait tout bonnement de sa nouvelle compagne.

- Kate ?!

- Docteur ?? s'écria cette dernière. Ce n'est pas trop tôt ! Vous faisiez quoi, un tennis intergalactique !?

Il leva les yeux au ciel, peu surpris par la remarque désobligeante. Il parcourut la pièce du regard, sans pour autant la distinguer. Où diable était-elle encore fourrée ? Voilà qu'à présent elle jouait les femmes invisibles… Il l'entendait pourtant à merveille, raison pour laquelle elle ne devait pas se situer bien loin.

Les Templiers émirent quelques ricanements devant son désarroi total et l'un d'entre eux désigna d'un signe de tête une grille rouillée plantée à l'horizontale dans le sol. Le Gallifréen suivit son regard et réalisa alors où se tenait la jeune captive. Il rampa jusqu'à cette petite ouverture –trop somnolent pour marcher droit- et baissa les yeux vers ce puits étroit revêtu d'algues jaunies. Au fond de cette fosse patientait la brave Kate Wilson, bras croisés sur sa poitrine –probablement victime d'un froid plus mordant encore- pataugeant dans l'eau saumâtre des fondations.

- Kate, vous allez bien ?

- Super, grommela cette dernière, je me suis fait de nouveaux copains ! Petits et gras en somme, quatre pattes et sacs à puces !

Sur ce, le Docteur perçut deux ou trois cris stridents s'élever dans l'humidité omniprésente du conduit et comprit avec un certain écoeurement qu'il s'agissait tout bonnement de rats infects, dont le principal loisir était de hanter les cachots les plus moisis de l'établissement. N'était-ce pas justement en 1650 que la peste avait touché Venise ? La peste, les rats, les puces… Kate s'opposait là à un danger terrible –et inconsciemment avec ça-.

- Tâchez de vous en tenir à l'écart, prévint-il gravement.

Il releva la tête vers ses geôliers et ordonna d'une voix sèche qui laissait transparaître toute l'autorité dont il était capable :

- Laissez-la partir.

- Amenez-nous à la Clé d'abord.

- Elle n'a rien fait, elle n'était pas même au courant de cette histoire !

- Amenez-nous à la Clé !

- Je ne me souviens plus de son emplacement !! s'emporta alors l'extraterrestre hors de lui.

Il se releva d'un bond, récupérant là toute sa force, toute son autorité Suprême de Seigneur du Temps, les toisant froidement de haut, scandalisé qu'on traite une humaine de la sorte –et à meilleure raison une de ses compagnes-.

- Je vous ai donné un ordre, répéta-t-il sévèrement.

- Vous n'êtes pas en posture pour ordonner quoi que ce soit ! rappela le chef des Templiers d'une voix menaçante. Ouvre la vanne ! aboya-t-il à l'un de ses subordonnés.

Un géant masqué –probablement le même homme qui l'avait séparé de sa compagne quelques heures plus tôt- prit place à proximité d'une poulie -assez conséquente on devait l'admettre, même pour lui-, engrenage de métal rouillé qu'il pivota à l'aide d'un levier. Un grincement sinistre résonna dans toute l'enceinte du bâtiment puis un glissement… non pas un glissement mais un écoulement, un ruissellement plus bruyant à chaque seconde qui passait.

Kate, dont la principale occupation résultait à ne pas approcher les rongeurs, perçut elle aussi le roulement et les mécanismes qui s'activaient progressivement tout autour d'elle, -inquiète il est vrai, d'ignorer quelles en étaient les applications réelles-. Elle observa les alentours, jeta de rapides coups d'œil à gauche, à droite, en haut, sans rien distinguer. De toute évidence, quand bien même il se passerait quelque chose, elle le remarquerait de suite, tant la fosse était étroite. Il s'agissait tout bonnement d'un puit profond grillagé à sa surface, un conduit vertical dans lequel on jetait les détenus les plus farouches… du moins imaginait-elle.

Les rats s'agitèrent, émirent de petits cris de panique, nagèrent dans l'eau sans aucune direction précise, apeurés par le destin funeste qui les attendait. L'eau… Kate jugea alors l'eau. Le niveau –qui ne dépassait pas ses chevilles quelques minutes plus tôt- atteignait à présent ses mollets et ne cessait de monter davantage.

- Docteur…, appela-t-elle d'une voix troublée.

Les remous se firent plus violent et accélèrent davantage l'ascension du liquide crasseux.

- DOCTEUR !!

Le Gallifréen, au cri terrorisé de sa compagne, se jeta à nouveau à genoux par terre et pencha la tête par-dessus la grille, découvrant alors une Kate sur le point d'être engloutie par l'eau froide des canaux.

- Arrêtez ! somma-t-il à l'adresse des neuf hommes présents.

Il n'eut pour toute réaction de ses interlocuteurs qu'un rire mordant et extrêmement dévalorisant.

- Où est la Clé ? reprit leur chef.

- Je n'en sais rien !

- Où est-elle ?

- Je ne me souviens pas !

- Faîtes un effort Docteur ou votre compagne mourra !

Kate paniquait, l'eau insidieuse, cruelle, lui rappelait la tempête de 1992, ce terrible cauchemar invivable qui la secouait encore aujourd'hui. Le contact glacial du liquide ankylosait peu à peu ses membres. Elle paniquait, le cœur battant à tout rompre, sa phobie l'aveuglant complètement. Elle ne voyait plus, n'entendait plus, haletante, éperdue, épouvantée, tétanisée par la peur, en proie à des flashs toujours plus violent, toujours plus réalistes de son passé oublié, de cet enfer aquatique qui avait bien failli l'engloutir pour toujours.

- Kate ! appela le Docteur dont la voix trahissait mal son angoisse.

Elle leva les yeux vers lui et croisa son regard anxieux, ses traits crispés par la peur… Peur ? Le dernier Seigneur du Temps avait peur ? Il craignait pour elle ? Les lèvres légèrement entrouvertes, les doigts agrippés contre le grillage rouillé, l'emballement de ses deux coeurs lui fouettant le sang, il ne pouvait détacher les yeux de sa petite silhouette féminine se débattant dans les remous glacés.

- Dépêchez-vous Docteur, le temps presse !

Le Gallifréen toisa son interlocuteur, jeta un dernier coup d'œil vers Kate, puis se releva et s'approcha d'un pas décidé vers la carte de Venise :

- Voyons cela, voyons, voyons… Je suis un Seigneur du Temps, j'ai en ma possession la fameuse Clé mais je refuse de la détruire car il s'agit tout bonnement de mon invention la plus brillante que j'aie jamais réalisée… Je prends pour destination Venise en 1650. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Possible que je voulais déjà assister au Carnaval de Venise à l'époque… oui c'est sans doute ça, autant faire d'une pierre deux coups. Alors, où aurais-je pu la déposer, la cacher ? Les canaux ? Non, trop dangereux, trop de remous, de mouvements, elle aurait glissé, se serait retrouvée sur une plage, non, non, non… j'étais peut-être jeune à cette époque mais je n'aurais pas commis cette erreur ! Pourquoi m'effacer la mémoire ? Si je ne voulais pas la détruire… bon réfléchissons, réfléchissons… Qu'est-ce qui existe à Venise et qui existera jusqu'à la fin des temps ? Quelque chose qui jamais ne sera touché, détruit, transformé… un bâtiment, une place, un bateau, une pierre, un livre…

Kate –qui n'avait à présent plus pied- battait des jambes, se maintenant en surface, tâchant de se rattacher à l'espoir que le Docteur la sauverait de cette mauvaise passe, tout comme ce sauveteur inconnu en 1992. Toutefois, ce rêve s'évapora peu à peu à l'écoute de son discours rébarbatif …

- Mais qu'est-ce qu'il fout ? balbutia-t-elle complètement apeurée qu'il ne l'ait une fois de plus oubliée. Docteur !!

Ce dernier ne l'entendit que mieux -le cœur serré il est vrai à l'écoute de sa voix suppliante- mais s'obligea à rester concentré, cherchant par tous les moyens possibles à recouvrir la mémoire, à trouver cette Clé du Temps, son bijou, son jouet qui ne tarderait pas à lui coûter la vie d'une innocente qu'il considérait aujourd'hui comme proche.

- Donc nous avons la Place St Marc, le Palais des Doges et cette prison ici même, les nombreux ponts tel que le pont des Soupirs… raaah ma tête ! Où est-elle ?? Satanée mémoire ! Ici ? Non là… non plus. Tssssst ! Laissez-moi retourner dans mon Tardis, je pourrais la localiser ! exigea-t-il finalement en se retournant vers eux.

- Ne nous prenez pas pour des imbéciles Docteur…

- Mais je ne… Rooh ! Je n'abandonnerais pas Kate !

- C'est vous qui le dîtes ! Débrouillez-vous sans votre vaisseau !

Il haïssait cet homme, voilà un fait dont il était absolument certain à présent. Kate… il devait penser à Kate, agir pour la sauver et non pour la perdre. Il ne le supporterait pas, non pas après tout ce qu'il venait d'endurer. Il ne serait plus de cet Univers si elle n'avait pas été là pour lui. Il observa les hauts lieux de Venise, ces bâtiments qui d'ici peu attireraient une foule dense de touristes, puis il ferma les yeux et se concentra, dans un effort mental surhumain, cherchant une image, un son, une sensation, n'importe quoi qui pourrait le mettre sur une piste, n'importe quel indice…

- DOCTEUR !!

- La place St Marc ! s'écria-t-il comme sous l'effet d'une douche froide. C'est l'endroit idéal ! En plein centre de Venise, légèrement surélevée, encerclée par l'église St Marc, le Palais des Doges et la Prison des Puits, elle est le centre de tout ! Le barycentre même !

- Parfait ! s'écria jovialement le chef des Templiers en se frottant les mains.

- Relâchez-la !

L'homme fit mine de réfléchir et s'écria d'une voix moqueuse :

- Non !

Les neufs chevaliers éclatèrent de rire au grand désarroi du Docteur et s'éclipsèrent l'un après l'autre de la vaste pièce.

- Attendez ! supplia-t-il en les talonnant. Attendez ! Elle n'a rien fait, elle est innocente ! Elle ne savait même pas ce qu'était la Clé du Temps ! S'il vous plaît je vous en prie !

Ils lui claquèrent la porte au nez sans même lui jeter un dernier regard, et la verrouillèrent à double tour. La Gallifréen la contempla un instant bouche bée, soufflé, puis il se ressaisit et courut vers la grille du puit. Il fouilla ses poches à la recherche de son tournevis sonique, mais comprit avec amertume que leurs agresseurs les avait démunis de tout ce qui aurait pu les aider.

- Ne vous inquiétez pas Kate, je vais trouver une solution, je vais forcément trouver une solution…

La jeune femme n'était plus qu'à deux mètres seulement du plafond. Si le niveau augmentait davantage, elle finirait bloquée, et se noierait… NON ! Il le refusait, il ne voulait pas la perdre, non pas elle. Il aimait son attitude râleuse, ses moqueries, ses surprises, ses sourires espiègles, ses yeux rieurs, sa ressemblance avec Rose, ses piques véridiques, ses coiffures farfelues,… sa compagnie en somme, sa douce et si reposante compagnie –« reposante » étant un splendide euphémisme-.

Il sauta et détala à travers la pièce en direction de l'engrenage qui avait servi à activer l'ouverture des vannes. Il attrapa le levier et tira de toutes ses forces, criant même dans un ultime effort… mais en vain. Le système grinça, sans pour autant se débloquer.

- Raaaaaahhhh…NON ! beugla-t-il en donnant un violent coup de pied dans les poulies.

La force du choc fut telle que la douleur remonta illico le long de sa jambe, tétanisant chacun de ses muscles. Mais il ne le ressentait pas -du moins pas encore- l'esprit en feu par la perte inévitable de son amie. Il dérapa sur le sol humide et s'agenouilla à nouveau au dessus de la grille. Il attrapa les barreaux et tenta de les soulever par la seule force du désespoir qui assaillait ses pauvres cœurs endoloris.

Kate n'était plus qu'à cinquante centimètres de l'instant fatal, portée par une ascension qui ne s'interrompait en aucun cas et paraissait plus rapide à chaque minute passée. Elle guettait le Docteur qui ne cessait de s'activer, de courir de droite à gauche, de s'énerver, de rugir contre le mauvais sort et de temps en temps : jeter un coup d'œil complètement désemparé vers elle. Il entra même en possession d'un bout de métal grâce auquel il frappa de toutes ses forces contre la grille, s'acharnant tel un pauvre fou privé de raison, dont la seule et unique pensée se résumait en un combat sans limite pour la sauver… L'angoisse montait, ses coups se firent plus violents et pourtant, jamais la grille ne bougea d'un cil, jamais elle ne céda, ni ne s'ébrécha.

- Docteur, murmura la jeune femme qui réalisait sans mal que tout était perdu.

Il baissa les yeux vers elle, s'arrêta l'instant d'une seconde, haletant par l'effort, la sueur perlant à grosses gouttes sur son visage déchiré par la douleur, les cheveux plaqués sur son front bouillant, les mains ensanglantées par les coups qu'il s'était infligé. Ses cœurs battaient à tout rompre, sa tête lui donnait l'impression de n'être qu'un vaste champ de mines où tout volait en éclat, que ce soit la raison ou la folie, la peur et le désespoir… Mais ce qui le déstabilisa par-dessus tout, ce fut de voir dans les yeux de sa compagne cette lueur de résolution, cette petite lumière terne et triste qu'ont les condamnés peu avant l'issue fatale…

- Je suis désolé Kate… sincèrement désolé…, bredouilla-t-il la voix brisée par le chagrin.

Elle ne répondit pas, et préféra plutôt lui offrir un dernier sourire, un sourire triste certes, un sourire de regret qui perça de plus belle ses deux cœurs meurtris. L'eau finit par engloutir entièrement son visage d'ange et se déversa enfin dans la pièce où se situait le Docteur. Elle passa ses doigts fins et gelés au travers du grillage et caressa ses mains crispées aux barreaux. Il la contempla de ses yeux fondants et pétillants de douleur puis secoua la tête, totalement impuissant. Il répondit à son doux contact, mêlant fébrilement ses doigts aux siens, sans lâcher son regard bleuté. Elle resta une dizaine de secondes ainsi, probablement les dix dernières qu'elle passerait en sa compagnie, puis, elle se retira et disparut dans la fosse assombrie, peu désireuse de lui offrir le spectacle de sa mort…

- Kate, souffla-t-il les larmes aux yeux.

Il était désormais tout seul… encore.