Un deuxième chapitre posté dans la volée !
Dans celui-ci, la traque commence.
Bonne lecture,
Leia
Chapitre 14.
L'IRRUPTION DE RADAGAST
Précédemment
Ayrèn dormait blottie contre Bilbo. Comme tous les Lossoth, ses relations avec ses proches étaient empreintes d'un haut degré de simplicité et d'intimité, d'une confiance profonde, qui la conduisaient souvent à s'affranchir des barrières physiques pour chercher le réconfort et la sérénité d'une étreinte amicale, ou parfois plus simplement pour sentir l'autre contre soi. Ce langage tactile, cette intuition magnétique, lui donnaient une compréhension plus pure et plus aboutie de l'autre. Jadis, Bilbo avait eu quelques difficultés à comprendre et accepter cette façon très physique et familière qu'elle avait de communiquer avec lui. Mais, les années passant, il s'y était habitué et, foi de Hobbit ! Il s'était même mis à l'apprécier.
La complicité des rapports entre le Hobbit et l'Humaine était rentrée dans la routine des Nains, qui n'étaient plus perturbés par leur relation si particulière. Une telle intimité était pourtant très inhabituelle, notamment parmi leur peuple. Seul Thorin continuait à trouver leurs manifestations d'affection parfaitement incommodantes, et luttait pour se retenir de ne pas leur faire une remarque cinglante à ce sujet. Alors que tout le monde somnolait au chant des grillons, Thorin restait complètement éveillé, obnubilé par le grand corps de la femme des Hommes lové autour de celui du petit Hobbit. Il les regardait dormir fixement, son esprit vagabondant, se demandant s'il y avait là quelque chose de plus que les deux amis de la Comté n'osaient pas s'avouer. Mais les Nains étaient un peuple très secret sur leurs propres relations, alors il ne dit rien.
Il prit le pincement de son cœur pour un sursaut d'adrénaline, qu'il mit sur le compte de l'affrontement avec les Trolls.
Oui, voilà. C'étaient les Trolls.
C'étaient forcément les Trolls.
Auberge abandonnée, Pinnath Tereg
Plus tard dans l'après-midi
Le cri de Thorin retentit dans tout le camp :
« Quelque chose approche ! Aux armes ! Du bekâr !
Ayrèn et Bilbo s'éveillèrent sur un horrible sursaut.
Des bruissements de feuilles et de branches s'élevaient dans le lointain. Ils se rapprochaient d'eux à grande vitesse.
— Regroupez-vous ! Dépêchez-vous ! Prenez vos armes ! » ordonna Gandalf, traversant à grandes foulées le camp pour prêter assistance à Ayrèn, qui ne parvenait pas à se lever malgré ses efforts haletants.
Il la tira par le bras pour la hisser sur ses pieds, ignorant ses jappements plaintifs. Il l'entraîna prestement auprès des Nains qui s'étaient rassemblés en rang d'oignons au milieu du camp. Le Hobbit les suivait de près en trottinant avec tracas.
« Aux voleurs ! Au feu ! Assassins ! » entendirent-ils hurler au-delà des frondaisons.
Par instinct, le groupe de Nains se positionna en cercle serré autour de l'Humaine et du Hobbit.
Le cœur d'Ayrèn tambourinait dans sa poitrine. Elle n'avait pas eu le temps de dégainer Scathaban.
Une étrange silhouette émergea brusquement des fourrées et investit le camp de la Compagnie. Aucun d'entre eux n'avait imaginé quelque chose de semblable. Chacun avait eu sa petite idée sur l'origine de leur assaillant – coupe-jarrets belliqueux, mercenaires assoiffés de sang, un autre Troll vengeur, une vieille dame armée de sa canne –, mais rien ne les avait préparés à ça (1).
Sous leurs yeux ébahis venait de freiner un grand traineau fait de branchages et de lianes, attelé à d'immenses lapins cendrés et conduit par un curieux personnage vêtu de haillons et de grandes nippes parsemées de trous de mites. Son visage cerclé de rides et de cernes profonds se terminait par une longue barbe d'un gris un peu sale. Il portait un grand chapeau, sur lequel poussait une cohorte de champignons jaunâtres. Une étrange coulée blanche poissait ses cheveux emmêlés et s'étalait sur tout le côté droit de son visage. S'il paraissait inoffensif, son physique n'avait décidément rien de bien avenant.
Pour le reste, il était livide et à bout de souffle.
Sans attendre qu'il prenne la parole, le Magicien gris se fraya un passage parmi les Nains et s'avança d'un pas amène dans la direction :
« Radagast ! s'écria-t-il, d'un ton qui trahissait son soulagement. C'est Radagast le Brun ! Qu'êtes-vous diantre venu faire par ici ?
— Je vous cherchais, Gandalf ! Il se passe des choses graves, des choses très graves ! dit Radagast en agitant ses bras devant lui, l'air très ennuyé.
— Mais encore ?
— Mais encore, alors... Ah ? Euh... Excusez-moi, je suis encore un peu saisi, voyez-vous...
— Qu'avez-vous à me dire ? insista Gandalf.
— Ça va me revenir ! Ah, c'est idiot ! J'avais un bon mot, mais je l'ai perdu... ! Je l'avais sur le bout de la langue !
Radagast eut une grimace d'inconfort :
— Oh !
Le menton froncé du Magicien Brun poussait ses lèvres vers son nez, signe qu'il n'avait décidément pas l'air tout seul dans sa tête. Et il l'était littéralement, pas tout seul dans sa tête ! Il tira la langue ; un énorme insecte s'y trouvait, tout remuant et bien vivant !
— Ah ! Mais qui voilà ? Ce n'était pas un mot ! C'était un phasme ! Pauvre petite créature… Elle a dû se cacher là pour se mettre au chaud !
Ayrèn, Bilbo et les Nains, qui ne comprenaient décidément rien à ce qui se passait (2), étaient de plus en plus perdus.
— Venez, dit le Magicien gris, invitant le Brun à s'éloigner en posant une main dans son dos. Ah, laissez ce phasme par terre je vous prie, je n'aime pas beaucoup ces choses-là. Poursuivons cette conversation un peu plus loin et laissons à nos amis le temps de retrouver leur souffle. »
De fait, ils étaient tous en apnée depuis une vraie bonne minute.
« Ça va, Ayrèn ? demanda Bilbo.
— Je survivrai. »
Cela faisait déjà un certain temps que Gandalf et Radagast s'étaient isolés dans le sous-bois d'à-côté pour poursuivre leur discussion. La Compagnie avait repris contenance et s'était dispersée dans le camp pour vaquer à ses occupations. Seuls Ayrèn et Bilbo n'avaient pas bougé ; comme elle tenait à peine debout, ils s'étaient assis à-même le sol. Elle accusait encore le coup de son réveil forcé, les mains posés sur ses côtes douloureuses et la bouche bée, comme si elle cherchait à retrouver sa respiration.
Elle apercevait de temps à autre, entre les arbres, Gandalf et Radagast qui discutaient. La sombre mine du Magicien gris ne lui disait rien qui vaille. À chaque fois qu'ils entraient dans son champ de vision, leurs visages semblaient plus graves et leurs yeux plus noirs. Une telle expression dans le regard de pas un, mais deux Magiciens, était la pire des augures en ces temps troublés...
Quels tristes présages le Magicien brun avait-il rapportés avec lui ? Ayrèn n'osait y songer.
Bilbo la tira soudainement de ses pensées :
« De quoi discutent-ils, à ton avis ?
— Rien de bien réjouissant, Gandalf a l'air très ennuyé, répondit-elle en maugréant.
Puis elle réalisa :
— Est-ce que... c'est de la fiente d'oiseau qui dégouline des cheveux de Radagast ?
— Je croyais que c'était du lait caillé, dit Bilbo en plissant les yeux pour mieux voir. Mais ce ne serait pas si étonnant. Il n'a pas l'air de se soucier plus que cela de son apparence !
— Quel étrange personnage... »
Il y eut un craquement au loin.
Ayrèn se figea sur place.
Personne d'autre ne devait l'avoir entendu car, autour d'elle, les Nains poursuivaient tranquillement leurs affaires.
« Ayrèn ? Tout va bien ? lui demanda Bilbo, l'air soucieux.
— Non, Bilbo. Ça ne va pas. Ça ne va pas du tout. »
Tous les sens en alerte, elle tendit l'oreille.
Ce fut là qu'elle les entendit : un froissement de feuilles mortes dans les hauteurs... des frôlements... le craquement de branches qui ployaient dans le sillage de quelqu'un, ou de quelque chose, qui s'approchait en silence de leur position.
Un vrombissement se mit à tinter entre ses oreilles, pareil à une sonnette d'alarme déclenchée par son instinct de chasseresse du Grand Nord.
Il fallait prévenir quelqu'un, n'importe qui. Vite.
« Maître Écu-de-chêne ! héla-t-elle en se tenant les côtes.
Surpris, Thorin interrompit sa conversation avec Balin et tourna brusquement son attention vers elle.
— On nous observe ! » lui dit-elle à ce moment.
Aux craquements, bruissements et frôlements, s'ajouta un long hurlement canin dans le lointain. Tout le monde s'immobilisa, avec l'horrible sensation que des épieux de glace avaient été enfoncés dans leur nuque. Plus loin encore, un tumulte d'aboiements et de jappements lugubres retentit dans les plaines.
« C'étaient des loups ? s'enquit Bilbo.
— Des loups ? Non, ce n'étaient pas des loups ! » affirma Bofur, blêmissant.
Alertés par l'inquiétante proximité de ces cris, les Nains s'animèrent subitement. Ils jetèrent d'abord leurs regards dans toutes les directions à la recherche de la moindre ombre suspecte. Quelque chose était tapie, quelque part, à l'abri des fourrées – quelque chose de bien plus terrible qu'un simple loup. Puis ils se rassemblèrent à nouveau en un cercle compact autour d'Ayrèn, qui tentait péniblement de se redresser. Dwalin, le grand Nain guerrier (3), l'aida à se mettre debout plus vite et lui tendit son épée Scathaban dès qu'elle fut sur ses pieds. Leurs regards se croisèrent un instant, conscients qu'elle ne serait pas capable de la brandir pour se défendre.
Comme le calme avant la tempête, la forêt fut soudainement plongée dans un silence absolu. Les hurlements s'étaient tus. Les grillons avaient cessé de chanter. Le vent était tombé.
Puis un grognement féroce crépita dans les hauteurs.
Ayrèn fut la première à le voir :
« Kadzait ! KADZAIT ! (4) » cria-t-elle.
Une immense créature au corps de hyène et à la fourrure de loup, au moins aussi grande qu'un cheval, fit brusquement son apparition dans les hauteurs. En quelques foulées, elle descendit la colline et sauta par-dessus les Nains positionnés en première ligne. En atterrissant, elle plaqua violemment Dwalin au sol avec ses pattes avants. Elle ouvrit sa gueule béante, cerclée de dents pareilles à des poignards d'ivoire, prête à lui arracher la gorge.
Ayrèn réagit immédiatement et souleva Scathaban pour la planter dans la nuque du terrible animal. Une violente douleur, comme une lame de rasoir remuant entre ses côtes, la fit chanceler et lâcher son épée dans la poussière.
« Tiaavuluk (5) ! » hurla-t-elle, le corps parcouru de soubresauts douloureux.
À son plus grand soulagement (6), Thorin avait lui aussi réagi à temps ; il tua l'Ouargue d'un coup net dans la trachée, baptisant sa nouvelle épée elfique dans le sang souillé du suppôt de Morgoth.
« Des éclaireurs Ouargues ! alerta Thorin en tirant sur le bras de Dwalin pour l'aider à se dégager de sous le cadavre de la bête. Une bande d'Orques n'est pas loin !
— Une bande d'Orques ? hoqueta Bilbo, en plein désarroi.
Était-ce encore là une mauvaise blague, comme celle qu'on lui avait faite dans les Terres Solitaires (7) ?
Un puissant éclat de voix les transit :
— À qui avez-vous parlé de votre quête en dehors de votre clan ?
C'était la voix grondante de Gandalf. Suivi de près par Radagast, le Magicien Gris revenait des sous-bois en marchant rapidement.
— À personne ! répondit Thorin.
— À qui l'avez-vous dit ? insista le Magicien, doutant de la sincérité du Nain.
— Personne, je le jure ! Au nom de Durin, que se passe-t-il ?
Les yeux de Gandalf s'allumèrent d'une sombre lueur lorsqu'il répondit :
— Vous êtes traqués. »
Des éclats de voix stupéfaits et terrifiés s'élevèrent parmi la Compagnie, encore sous le choc de l'attaque surprise du Ouargue. Si certains s'agitaient pour rassembler armes et boucliers, d'autres restaient paralysés, incapables d'accepter la réalité. Bilbo était de ces derniers ; ses mains tremblaient sur la gaine de cuir de sa petite épée, ses yeux perdus dans le vague et ses traits déformés par la peur. Ayrèn, quant à elle, se sentait de plus en plus en danger, et rengaina son épée après que Fíli l'eût ramassée pour elle.
Encore tout assommé, Dwalin cria :
« Il faut quitter cet endroit au plus vite !
— Impossible ! geignit Ori. Nous n'avons plus de poneys !
— Alors il nous faudra courir !
Recouvrant ses esprits, le petit Hobbit fit à son tour entendre sa voix, qui vrilla dans les aiguës :
— Et Ayrèn ? Elle est blessée. Elle ne peut pas courir ! »
L'assemblée naine renauda, les yeux rivés sur le visage tuméfié de Dracà-cwellere, et un lourd silence tomba sur eux. Tous restaient à la regarder, et une charge leur tomba dessus : elle était incapable de courir assez vite pour échapper à leurs traqueurs. À ce moment, tout leur passa par la tête : son corps qui tombe, des ombres noires qui s'abattent sur elle, la déchiquetant, la démembrant, se bâfrant de sa chair encore vivante. Les yeux d'Ori et de Kíli se voilèrent de larmes à cette idée macabre, et Bilbo chancela sur ses jambes.
Ce temps qui semblait long comme l'éternité ne reprit son cours que lorsqu'un autre hurlement d'Ouargue rompit le silence. Son écho s'attarda longuement aux alentours, avec une insistance lugubre. Bilbo attrapa la main d'Ayrèn par réflexe, à la recherche de réconfort.
Au contact chaud et doux de cette toute petite main dans la sienne, Ayrèn réalisa ce qui allait se passer.
Elle comprit que personne ne pouvait rien pour elle.
Qu'elle allait les ralentir.
Qu'elle allait mettre la vie de Bilbo en danger.
Non. Jamais ! Il n'en était pas question !
Alors elle prit une décision. Une décision difficile, mais c'était la seule dont l'issue la satisfaisait.
D'un air résolu, elle clama haut et fort :
« Ça va aller. Je me sens déjà mieux.
Bilbo rétorqua :
— Ce n'est pas le moment de faire la fière, tu tiens tout juste debout.
— J'ai dit : ça va aller. Je tiendrai la distance. Je ne suis pas en sucre.
— Ayrèn, c'est impossible, tu ne pourras jamais nous suivre !
— Ça suffit ! gronda-t-elle à regret. Cessons de perdre du temps. Nous n'en avons que trop peu. »
Le grondement d'Ayrèn fit tressaillir le Hobbit. Grandement peiné, il capitula et baissa ses yeux pleins de larmes. Il n'avait pas trouvé la force de lui résister davantage. Ses épaules s'agitèrent de sanglots silencieux, et il serra encore plus fort ses doigts sur la grande main d'Ayrèn.
Les Nains, quant à eux, s'échangèrent quelques regards inquiets ; aucun n'était convaincu de la soudaine rémission de Tûnin Razak. Ils redoutaient le pire.
Au milieu de toute cette agitation, le visage de Thorin se décomposait peu à peu. Une course-poursuite avec des Ouargues, alors que Dracà-cwellere était blessée, ne présageait rien de bon. Il fut surpris de croiser son regard quand il leva son visage vers elle ; à la vue de cet éclat jaune et brillant, la vision du Nain se nimba de ténèbres. Ce n'était plus Erebor qu'il voyait dans cette lueur dorée, mais le trépas de la femme des Hommes.
Sans plus rien voir ni discerner de la peur ni de la rage qui le consumait de l'intérieur, la respiration de Thorin s'alourdit.
Non. Il refusait qu'elle meure sous ses ordres.
Pas après tout ce qu'elle avait fait pour la Compagnie.
Pas après qu'elle les eut sauvés des Trolls.
Elle n'en avait pas le droit.
Une voix haute et nasillarde le tira soudain du fil de ses pensées :
« Je vais les lancer à mes trousses ! assura Radagast d'un ton particulièrement confiant. Cela vous fera gagner du temps !
— Ce sont des Ouargues de Gundabad ! Ils vous rattraperont ! objecta Gandalf.
Mais Radagast n'en démordit pas, et désigna son attelage d'un revers brusque de la main :
— Et ce sont des lapins de Rosghobel ! (Ses yeux pétillèrent de toute sa malice de Magicien des bois.) Qu'ils essaient pour voir ! »
Et ce fut la débâcle.
Notes :
(1) S'ils avaient parié, ils auraient tous perdu, à n'en pas douter ! Sauf peut-être Gandalf. (P.S. : ne jamais parier contre Gandalf.) ;
(2) Et qui étaient surtout fort perturbés par l'attelage de lapins qui s'ébouriffaient les poils sous leurs yeux. La plupart d'entre eux ne connaissaient le lapin qu'en moutarde - et avec un lapin géant de Rosghobel, ça faisait une sacrée quantité de moutarde à trouver ! ;
(3) Tout est relatif ;
(4) « Ouargue », en Lossoth. À ce stade, Ayrèn ignorait totalement comment traduire ce mot en Langue Commune ;
(5) « Malédiction », en Lossoth ;
(6) Et à celui de Dwalin qui, après tout, était le premier concerné ;
(7) Il aurait dû tout de suite se douter qu'il ne s'agissait pas d'une blague. Thorin ne faisait jamais de blagues - du moins, pas à propos des Orques.
