Chapitre 14
Le parc était froid et toujours dans la poigne précoce de l'hiver, quelques feuilles restantes se cramponnant vaillamment aux branches noircies contre un ciel d'opale. Quelques enfants jouaient, leurs cris bruyants et crispés dans l'air froid.
Jack frissonna alors qu'il attendait, mi-gelé et mi-nerveux d'anticipation. Elle avait semblé tendue quand elle avait appelé, sa voix faible et sans relief. « Rencontrez-moi dans le parc », avait-elle dit. Celui à l'extérieur de son ancienne maison, de l'autre côté de la ville par rapport à la maison qu'elle partageait avec Matt. Il demanda si elle allait bien, mais son bref « je ne peux pas parler », avait été la seule réponse. Elle semblait aussi perturbée que lui, déchirée par des choix impossibles.
Et donc, il attendait avec nervosité, empressé de la voir, mais effrayé de ce qu'elle dirait. Dans ses rêves les plus doux, elle tombait dans ses bras et lui disait qu'elle quittait Matt, qu'elle n'avait jamais aimé Matt, et que son cœur avait toujours été à lui. Mais il savait déjà que ce n'était pas vrai. Elle avait aimé Matt. Il la connaissait, et il savait que Sam Carter n'épouserait jamais un homme qu'elle n'aimait pas – c'était simplement au-delà d'elle de faire des vœux qu'elle n'avait pas l'intention de tenir. Et il l'avait entendue prononcer ces vœux, entendu sa promesse d'aimer Matt Hutchinson jusqu'à la fin de ses jours.
Le souvenir le fit frissonner plus profondément que le froid. Elle avait paru si belle et si heureuse et inaccessible. Il méritait une médaille pour avoir tenu toute la cérémonie la mort par la lance goa'uld aurait été moins douloureuse. Mais même alors il avait su, d'une manière ou d'une autre, qu'il était toujours dans son cœur. Elle lui avait jeté un regard alors qu'elle passait au bras de son père, un regard qui avait été comme un regret. Et, bien que cela l'ait hanté pendant des années, maintenant, alors qu'il se tenait debout dans le parc encore figé par l'hiver, il réalisa qu'il s'accrochait à ce regard comme le fondement de tous ses espoirs. Elle avait ressenti du regret. Et quand elle l'avait embrassé hier, il avait ressenti son désir. Et elle avait dit qu'elle l'aimait encore. Regret, désir et amour – ils formaient une puissante combinaison. Ils devaient compter pour quelque chose. Elle ne pouvait pas simplement les ignorer.
L'air s'agita. Il plongea ses mains plus profondément dans ses poches et souhaita avoir porté un pull plus chaud. Il pouvait ressentir le froid s'infiltrer dans ses os, le glaçant de l'intérieur. Mettant ses mains en coupe devant sa bouche, il souffla dessus pour les réchauffer, et ce fut alors, par-dessus ses jointures, qu'il la vit marchant le long de l'allée vers lui. Elle boitait encore légèrement, mais néanmoins marchait d'une foulée déterminée. Un long manteau noir l'enveloppait élégamment contre le froid, la faisant paraître soignée et exotique – comme une espionne Soviétique rencontrant secrètement son informateur dans un vieux thriller sur la Guerre Froide. Son visage était certainement assez sombre pour convenir au rôle. Elle ralentit son rythme et Jack baissa ses mains froides. « Salut », dit-il avec circonspection, essayant de jauger ses intentions.
« Salut », vint la réponse sans sourire. « Désolée d'être en retard. Je ne pouvais pas partir ».
Il hocha la tête, soudain anxieux. « Je suis ravi que vous ayez appelé. Après la nuit dernière, je n'étais pas sûr de ce que-- »
« Je sais », l'interrompit-elle, et gênée son regard se détourna de ses yeux. « J'avais besoin de vous parler de cela ».
Le froid dans ses os s'intensifia, montant de l'intérieur, et sa gêne força un sourire nerveux sur ses lèvres. « Cela ne semble pas très bon ». Sam tressaillit légèrement et commença à marcher. Il vint à ses côtés, jetant un coup d'œil sur son visage grave et tourna ses yeux sur l'allée devant. Non, pas bon du tout.
« Je suis restée éveillée toute la nuit dernière », dit-elle après un moment. « A penser. A vous, et moi. Et Matt ».
« Moi aussi ».
Elle lui jeta un coup d'œil gêné et il s'arma pour le pire. « Matt est un homme bien », dit-elle doucement. « Et je ne suis pas le genre de personne qui peut se détourner de… de son devoir. Vous savez cela. Vous êtes pareil. C'est pourquoi nous n'avons jamais-- » Elle s'éclaircit la gorge et passa une main tremblante dans ses cheveux. « Et c'est pourquoi je ne peux pas-- »
« Attendez ! » Il devait l'arrêter, devait empêcher les mots d'être prononcés. « Je… vous », il chercha ses mots, « nous… ne-- »
« Laissez-moi juste finir », supplia-t-elle, se renfrognant et parlant comme si elle lisait un discours. La connaissant, c'était probablement exactement ce qu'elle faisait. « Aussi dur que ceci soit, Jack – et, Dieu, c'est dur – je ne pense pas que je puisse me détourner de mon mariage juste parce que j'ai des regrets, et, euh, vous savez », elle trébucha sur les mots, « une envie à satisfaire ».
Si elle continua de parler, Jack n'entendit pas. Tout ce qu'il pouvait entendre fut le sang battant dans ses oreilles et l'écho de ses mots… 'regrets et une démangeaison à gratter'. Une démangeaison ? C'était tout ce qu'il était ? Sa gorge se serra et quelque chose brûla derrière ses yeux comme il fixait l'allée pâle cela semblait s'éloigner de lui en nageant. Mais il refusa de se laisser aller, refusa que quoi que ce soit lui échappe. Il éleva autant de barrières qu'il put, isolant la douleur dans sa poitrine et la séparant de son esprit. C'était une procédure bien affinée le détachement affectif l'avait gardé en vie une centaine de fois ou plus.
« … pouvons être amis, mais je ne pense pas que ce soit une bonne idée pour nous de nous revoir. Au moins, pas pendant un certain temps ».
Ses mots rampèrent dans sa conscience, faiblement mis en quarantaine derrière sa barricade élevée hâtivement. C'était fini, réalisa-t-il d'un air hébété. Elle venait d'y mettre fin. Encore. Pourquoi diable était-il même surpris ? Il aurait dû mieux savoir. Il aurait dû fuir à l'instant où il l'avait vue debout, là-bas, au bras de Matt au milieu de cet hôtel vulgaire de Floride. Il aurait dû s'épargner cette douleur.
Un voile de haine se répandit sur son cœur, transformant la perte paralysante en quelque chose de vulgairement vivant. La colère lui permit de respirer de rassembler les lambeaux de son estime de soi. Mais perdu au fond de son esprit, il sut que cela était imaginaire il avait essayé de la haïr pendant quatre longues années et cela n'avait jamais marché. Mais à présent il s'en foutait. La haine, même fictive, lui donnait quelque chose à laquelle s'accrocher dans la tempête, elle procurait l'illusion de maîtrise sur ses émotions tumultueuses.
« Jack ? » Elle s'arrêta, et comme une ancre elle le traîna à une halte réticente. « Dites quelque chose ».
Les mots se bousculèrent entre eux pour sortir, chacun d'eux traître. //Ne faites pas cela. Vous ne savez pas combien je vous aime. Ceci peut marcher, ceci ne peut être bien. Ceci peut être génial ! Et c'est tout ce que qui me reste. Ne me laissez pas derrière, Sam. S'il vous plait, ne m'abandonnez pas.// Mais il refusa de laisser une seule supplication pathétique franchir ses lèvres – il préserverait ce qu'il lui restait de dignité. Aussi il la regarda simplement, la haïssant pour le pouvoir qu'elle détenait sur lui. La haïssant de détruire tous ses espoirs. La haïssant de paraître si malheureuse, si complètement éperdue, qu'il dut s'empêcher de la réconforter. Amour et haine jamais ils n'avaient été si étroitement entrelacés dans son cœur.
Ses yeux s'emplirent de larmes comme leurs regards s'affrontaient. « Je suis désolée », murmura-t-elle, tirant un mouchoir de sa poche et essuyant ses yeux. « Je suis tellement désolée, Jack. Je vous aime vraiment. Je ne peux simplement pas-- »
Ce fut la goutte d'eau de trop. 'Je vous aime'. Comment pouvait-elle dire cela ? Comment pouvait-elle le torturer avec cela ? La tension impossible entre l'amour et la haine anéantit son contrôle et il sentit des larmes chaudes inonder ses yeux, la douleur s'élevant comme une marée dans sa gorge. Il allait perdre sa maîtrise de soi, là devant elle. Et ce n'était pas tolérable. Se détournant violemment, il essuya d'une main ses yeux et s'éloigna d'elle. Il ne courrait pas, bien que ce fût un effort de volonté de conserver au moins cette parcelle de dignité.
« Jack ! » appela-t-elle, sa voix se brisant sur son nom. « Oh Dieu, s'il vous plait, ne partez pas comme cela… »
Il allongea sa foulée, ses doigts refermés en poings alors qu'il s'écartait de l'allée et traversait l'herbe vers sa voiture garée dans la rue de l'autre côté. Cela apparaissait comme un salut. S'il pouvait juste s'éloigner d'elle avant qu'il ne s'écroule, avant la défaite ultime après dix années passées à l'aimer contre toutes les probabilités qui l'accablaient sous leur poids.
« Jack, attendez ! » Merde ! Elle venait vers lui. Mais il était presque à sa voiture. S'il pouvait juste atteindre là-bas, juste s'éloigner d'elle avant-- Elle agrippa son bras. « Jack, s'il vous plait… »
« Ne me touchez pas ! » Il dégagea son bras de sa prise avec une telle force qu'elle trébucha. La colère faisait rage sous son mince contrôle, ses muscles se crispèrent de colère et ses yeux lancèrent des feux. Elle eut un mouvement de recul, les yeux agrandis. Dieu seul savait ce qu'elle vit sur son visage, mais il ne pouvait se contrôler davantage. L'amour et la haine ne faisaient qu'un, un mélange bouillonnant d'émotions sur le point de jaillir et de détruire tout ce qu'il touchait. Il ne voulait pas que ce soit elle. Sans un autre mot, il se retourna et s'éloigna.
Cette fois elle ne le suivit pas.
ooo
Il partit dans un crissement de pneus qui déchira le calme après-midi et s'attira des exclamations désapprobatrices des mères qui gardaient leurs enfants dans le parc. Mais Sam n'y fit pas attention, son regard hagard était fixé sur ses feux arrière qui disparaissaient et son œil intérieur ne voyait que son visage. Son visage dévasté la hanterait pour l'éternité avec son accusation silencieuse. //Vous m'avez menti,// disaient ses yeux. //Vous m'avez abandonné, trahi, blessé. Comment pouvez-vous ? Comment pouvez-vous me faire cela à nouveau ?//
Des larmes vinrent, son compagnon perpétuel depuis les dernières vingt-quatre heures. Elle avait l'impression d'avoir pleuré durant une éternité depuis ce moment incandescent où ses lèvres avaient trouvé les siennes et où une décennie de frustration avait fondu, juste pour un instant, dans la joie. Si seulement elle pouvait vivre ce moment à jamais, où tout avait été clair, pur et juste.
Mais la réalité n'était rien de tout cela, elle était terne, sale et ambiguë. Et elle avait dû choisir – le désir contre le devoir, la passion contre l'honneur, la trahison contre la fidélité. Quand il en était venu à l'essentiel, le choix avait été facile. Elle ne pouvait pas quitter Matt. Elle n'avait jamais, pas une fois dans sa vie, fait défaut à son devoir – pas à son père, pas à l'Air Force et pas à son mari. Et elle ne commencerait pas maintenant. La culpabilité l'aurait rongée vivante, détruisant Jack avec elle. Ils auraient pourri ensemble dans un lit de luxure, de remords et de honte. C'était la raison pour laquelle elle n'avait pas été prête à violer le règlement quand ils servaient ensemble, et c'était la raison pour laquelle elle ne pouvait pas trahir son mari maintenant.
Mais l'air était ténu sur les cimes de sa morale, et ses larmes déchiquetèrent sa respiration superficielle alors qu'elle marchait sur des jambes flageolantes vers le banc le plus proche. Elle s'y assit et pressa sa tête dans ses mains, les larmes rendant ses joues froides et glissantes dans l'air hivernal. Tout ce qu'elle voyait était son visage, tellement blessé. Si profondément blessé. Ses yeux étaient en feu avec le ressentiment quand il s'était retourné vers elle – silencieux, blessés et trahis.
Si seulement il avait parlé ! Avait crié et été furieux après elle. Si seulement il l'avait maudite comme une putain fourbe, sans cœur et perfide. Elle aurait pu supporter cela, elle l'aurait accueilli avec joie et accepté cela comme étant bien mérité. Mais il n'avait rien dit, la torturant de ses yeux sombres et abandonnés. Elle le connaissait trop bien pour tirer réconfort de son silence – Jack O'Neill était comme un océan calme, lisse comme un miroir en surface, mais bouillonnant de puissants courants en dessous. Et plus il ressentait, moins il montrait. Non, son silence parlait plus fort que n'importe quelle colère exprimée – il ne lui pardonnerait jamais cette ultime trahison. Mais même maintenant, quand son pardon pouvait ne rien signifier, elle se sentait encore malade, sachant qu'elle avait empoisonné et transformé son amour en haine.
« Je vous demande pardon », murmura-t-elle dans ses mains, souhaitant vainement envoyer les mots dans le cœur de Jack. « Je vous aime. Je vous aime tellement. Et je suis tellement, tellement désolée ».
ooo
