Un plus long chapitre qu'à l'accoutumée, écrit en une semaine à peine en grande partie chez Yotma, dont l'hospitalité et les conseils m'ont été précieux, je veux donc l'en remercier ici. Un merci encore à Megumichan et à Alaiya, qui par leurs reviews et leurs soutien m'encouragent à continuer…

Chapitre 9: Le roulement pressant du tambour

« Rendez-moi la violence de nos sentiments de jadis
Et aussi l'insolence de ce qui n'est jamais dit »

J. Zenatti, Rendez-moi le silence

22 janvier 1973

Shion, vêtu de sa tenue rituelle de Grand Pope, travaillait dans son bureau lorsque Helena, grand maître du signe des Poissons, demanda audience. Ce n'était guère dans ses habitudes, aussi lui accorda-t-il et demanda-t-il qu'on la fasse entrer. Il ne l'avait guère vue ces temps derniers, elle était retournée quelques jours au Groenland pour parfaire l'entraînement d'Aphrodite juste après son retour officiel.

Helena entra dans le bureau et s'inclina avant de s'asseoir et de dire:

« Je suis venue vous faire une proposition... »

Intrigué, il hocha juste la tête, la laissant continuer:

« Je sais que vous êtes très occupé, aussi ai-je pensé que, si vous me l'autorisiez, je pourrais continuer l'entraînement physique de Mû en même temps que celui d'Aphrodite, cela vous ferait gagner du temps... »

Elle avait dit cela d'un ton détaché, calme, comme à son habitude, mais quelque chose dans son attitude éveilla l'instinct de Shion, et il eut l'intuition qu'elle savait ! Il se souvint alors qu'elle avait vu son visage et rencontré Arzaniel à la lamaserie autrefois, ceci expliquait probablement cela. Le grand maître du signe des Poissons n'avait rien dit dans ce sens, mais elle était assez fine pour lui faire comprendre sans prononcer un mot de trop, intuition féminine oblige...

Helena, en effet, s'était souvenue après moult réflexions où elle avait déjà vu les yeux de Mû: à la lamaserie où elle avait escorté Shion voilà quelques années, lorsqu'un ennemi inconnu s'attaquait à lui et au Sanctuaire (voir annexe 1), elle avait rencontré l'une des savantes qui travaillait là. Elle ne se souvenait plus de son nom, mais c'était à elle que Mû lui faisait indéniablement penser. Le grand maître du signe des Poissons était une grande connaisseuse de l'âme humaine, et il lui avait suffi de regarder Shion et Arzaniel pour comprendre immédiatement quels étaient les sentiments qui les liaient. Ayant appris ensuite que Mû, né le 27 mars au Tibet, avait six ans, il ne lui avait pas été très difficile d'additionner deux plus deux.

Le plus naturellement du monde, il lui répondit:

« Bien sûr, c'est une très bonne idée, il sera en très bonnes mains avec vous... »

Avec une moue qu'elle ne vit pas, il acheva:

« Je pensais réussir à concilier les deux, mais j'avoue que je suis un peu débordé... »

N'importe qui le serait à moins, songea la jeune femme. Depuis qu'il avait repris en main le Sanctuaire, il ne s'était pas octroyé un instant de repos. Il fallait ajouter à cela sa charge de grand maître et l'entraînement du petit Mû, cela faisait clairement beaucoup pour un seul homme...

Il la regarda, et elle imagina très bien, sous le masque, le visage pâle et les grands yeux pourpres qui la fixaient avec satisfaction. Il dit:

« Mû a certaines capacités mentales, c'est un atlante, comme moi, mais cela ne devrait pas poser de problèmes, il sait qu'il ne doit pas s'en servir n'importe comment... »

Il était vrai que Mû aimait parfois à jouer avec son pouvoir d'invisibilité et de téléportation pour donner des palpitations à son entourage, mais il le morigènerait une fois de plus, il ne s'agissait pas qu'il donne du fil à retordre à Helena. Il précisa:

« Il sait se téléporter, maîtrise parfaitement son pouvoir d'invisibilité et de psychokinésie, ainsi que la télépathie...je vous dis cela pour que vous ne soyez pas étonnée s'il disparaît tout à coup... »

Helena acquiesça. Finalement elle n'était pas étonnée, elle savait les prodigieux pouvoirs psychiques des atlantes et, vu que Mû était le fruit de l'union de deux d'entre eux, il ne pouvait qu' en être doté.

Shion dit alors:

« Je vous remercie, Helena, de votre proposition généreuse, mais cela ne va-t-il pas gêner Aphrodite ? »

Helena rit doucement:

« Oh non, au contraire, je n'ai plus grand'chose à lui apprendre à présent, il est déjà chevalier d'or, ce n'est que de l'entretien, et, surtout, il a un caractère très ouvert qui ne sera nullement gêné par la présence de Mû avec lui... »

Elle continua:

« Je veux rembourser ma dette à votre égard, Altesse, vous qui m'avez fait confiance, qui avez accepté que je devienne grand maître et qui avez plaidé ma cause alors qu'aucun ne voulait de moi parmi eux. De plus, vous avez accepté de mettre votre vie sous ma responsabilité lorsque vous étiez menacé, qui m'avez dévoilé votre visage sans craindre que je ne vous trahisse... »

Elle baissa la voix et acheva:

« Je veux tenter d'être digne de la confiance que vous avez mise en moi en vous aidant à entraîner ce que vous avez de plus cher au monde... »

Le doute n'était plus permis, et Helena avait trouvé le moyen de le lui dire sans se compromettre. Shion lui dit alors:

« Nous commencerons demain, je veux en parler d'abord avec lui, l'avertir, et je ne le verrai que tout à l'heure...venez demain matin à la maison où il habite, et je vous le confierai... »

Helena s'inclina en signe de compréhension, puis se disposa à sortir mais Shion lui dit encore:

« Je vous confie mon sang sans hésiter une seule seconde, et je sais que vous en êtes digne... »

Helena sortit mais, distraitement, marcha dans les couloirs, plongée dans ses pensées. Elle avait pu sentir dans l'aura du Grand Pope une fêlure, une énorme tristesse, et avait compris ce qui était advenu de la mère du petit atlante. Shion était donc seul pour élever son enfant qui, par une curieuse ironie du destin, du fatum ou quelque soit le nom qu'on lui donnait, se trouvait être son successeur. Difficile situation...

10 février 1973

Mû, assis à l'ombre, lisait un manuscrit en sanscrit dont son maître lui avait confié la traduction lorsqu'il vit passer non loin de lui Shaka. Il le salua avant qu'il ne le fasse, puis Shaka remarqua le manuscrit qu'il tenait sur ses genoux et demanda:

« Lis-tu aussi le sanscrit ? Je croyais que tu étais tibétain... »

Mû rectifia:

« Je suis né au Tibet, effectivement, mais je suis un atlante et il n'y a rien d'étonnant à ce que je lise le sanscrit, c'est la langue sacrée de ma religion car je suis bouddhiste... »

Il s'interrompit et acheva d'une voix quelque peu gênée:

« Toi aussi, non ? Il paraît même que tu converses avec Bouddha... »

Shaka perçut la gêne de son interlocuteur et dit d'une voix calme:

« C'est le cas, en effet, depuis que je suis né, et tu n'as pas à te sentir gêné, je suis un humain comme toi... »

Comme lui ? Pas tout à fait, pensa Mû. Shaka, malgré son âge, avait un détachement et une maturité que lui-même n'avait pas encore acquis. De plus, cela le perturbait de le savoir réincarnation de Bouddha sur terre, il ne savait pas du tout comment se comporter en sa présence...

Mais la conversation fut interrompue par une voix moqueuse:

« Tiens, encore un autre morveux ! »

Mû tourna la tête et vit ce qu'il supposa être le chevalier d'or qu'il n'avait pas encore rencontré, le Cancer. Plus âgé que lui, celui-ci avait des cheveux bleus en désordre et des yeux bleus qui fixaient les deux enfants avec moquerie, ironie et dédain. Celui-ci reprit en désignant Mû:

« Je suppose que tu dois être le Bélier, toi...encore que tu aies l'air quelque peu ridicule avec ta peau pâle...enfin, qui se ressemble s'assemble ! »

Et il partit d'un rire gras, cruel. Mû sentit monter en lui la colère, mais parvint à se contrôler. En effet, son maître lui avait toujours dit que la colère était mauvaise conseillère. Pourtant, il voulait donner une leçon à cet arrogant chevalier d'or qui se croyait tout permis et qui ignorait les mots politesse et respect !

Les paillettes d'or de son regard flamboyèrent un instant et Deathmask se retrouva promptement paralysé, maintenu par la force mentale de Mû. Il essaya de se libérer mais l'enfant, ayant à présent un excellent contrôle sur ses pouvoirs congénitaux, le tenait bien. Au bout de quelques minutes de vociférations aussi bien en grec qu'en italien, langue maternelle de Deathmask, il lui dit:

« Sache qu'on ne m'insulte pas sans en payer les conséquences, Cancer... »

Deathmask ne s'attendait à ce que l'un des petits morveux qu'il dédaignait puisse l'humilier à ce point-là. Aucun des autres n'avait ce genre de pouvoirs, en tout cas à ce qu'il en savait, et surtout pas à ce niveau. Il regarda l'enfant et dit en grognant:

« Ne refais plus jamais ça, espèce d'albinos !»

Son aura l'entoura, puis une tache sombre se mit à grandir derrière lui. C'était le Praesepe, sekishiki en chinois, formé par l'aura des âmes qui quittent les corps pour gagner le monde des morts. Le Cancer possédait le contrôle de cette force, et cela le rendait redoutable, pire encore vu qu'il n'avait aucun scrupule ni doute à s'en servir...

Mû sentit le danger, et dressa immédiatement un mur de protection devant lui. Mais la voix de Shaka résonna:

« Arrête, Deathmask, tu ne peux t'attaquer à un de tes futurs pairs... »

Le Cancer lança un regard haineux à Shaka et siffla avec grossièreté:

« Dès qu'il sera chevalier d'or, je t'assure bien que je me vengerai de ce fils de p ! »

Avant qu'il ne puisse tourner les talons, il se retrouva à nouveau bloqué par la psychokinésie de Mû. Il réussit difficilement à regarder son agresseur et vit que les yeux de Mû étaient devenus pratiquement noirs. Fou de rage que cet énergumène, qui ne le connaissait même pas, ose insulter sa mère, Mû perdit le contrôle de ses pouvoirs. Un bélier d'or apparut derrière le jeune garçon qui était auréolé d'une puissante aura dorée. Il s'apprêtait à utiliser la Stardust Revolution sur le Cancer quand un cri résonna derrière lui:

« Arrête, Mû ! »

Reconnaissant le ton sans appel de son maître, Mû se calma instantanément et le Cancer s'effondra par terre. Shion demanda alors:

« Que se passe-t-il, ici ? »

Deathmask dit, reprenant son souffle

« Il se passe que votre élève est un fou furieux, voilà ! »

Mû rétorqua:

« Maître, je n'ai rien fait, il nous a insultés, Shaka et moi, et il m'a traité de fils de p ! »

Shion n'était pas étonné de cela connaissant Deathmask mais la réaction de Mû prouvait à quel point l'enfant était sensible sur le sujet de sa mère. Mais il ne put s'empêcher d'avoir une poussée de haine pure envers le maléfique Cancer. Pour pousser Mû à bout, il fallait vraiment insister lourdement, et pire encore pour qu'il perde le contrôle de ses pouvoirs à ce point...

Shaka, qui n'avait encore rien dit, ajouta:

« Deathmask a insulté Mû en premier... »

Shion prit une longue inspiration pour regagner son calme et dit:

« Deathmask, tu n'avais pas à insulter Mû, et toi, Mû, tu n'avais pas à utiliser tes pouvoirs, je t'ai déjà mis en garde à ce sujet... »

Son regard pourpre tomba sur le Cancer et il dit d'un ton sévère:

« La prochaine fois, je serai beaucoup moins conciliant, vous ne devez pas vous battre entre vous, est-ce que c'est bien clair ? Que cela ne se reproduise pas ! »

Les deux belligérants hochèrent la tête, et le Cancer se mit en devoir de regagner sa tanière morbide. Shion dit alors:

« Viens, Mû, je dois te parler... »

Shion se dirigea vers la maison, et l'enfant lui emboîta le pas, soudain très inquiet. Shion attendit d'être hors de portée des oreilles de Shaka, qui s'était mis en méditation, puis commença:

« Même si Deathmask t'avait insulté, tu n'avais pas à réagir si violemment...je t'ai déjà mis en garde à propos de tes pouvoirs, il me semble... »

Mû leva la tête vers son maître et lui dit:

« Maître, il est arrivé en nous insultant, sans même se présenter, et j'ai juste voulu lui donner une leçon en l'immobilisant, mais c'est maman qu'il a insultée ! »

Il était presque au bord des larmes, et l'émotion de son fils toucha Shion qui n'en montra rien. Il continua:

« Vous m'aviez dit de me faire une opinion par moi-même, je l'ai fait, maître: il est effectivement psy...psy...ce que vous aviez dit...il est fou ! »

Il baissa la voix et acheva:

« Je regrette d'avoir perdu le contrôle de mes pouvoirs, mais je n'ai pas supporté ses insultes... »

Shion avait vraiment eu très peur dès qu'il avait senti l'aura maléfique de Deathmask et celle de Mû, peur que son fils aille visiter les Enfers avant l'âge, et avait couru le plus vite possible. Mû devait apprendre à se maîtriser à tout prix malgré ses blessures intérieures, c'était nécessaire...

Il marchèrent encore un moment en silence et il lui dit:

« Tu dois absolument garder le contrôle de tes émotions, c'est essentiel... »

Il le lui avait déjà dit, et, avec le caractère posé de Mû, c'était assez rare qu'il ait à le lui rappeler. Pourtant, il savait que l'absence de mère taraudait son fils, mais, en aucun cas, cela ne devait le détourner de sa mission. Il reprit:

« Demain, le grand maître Helena de la Couronne Boréale viendra te chercher comme d'habitude pour t'entraîner avec Aphrodite...je ne veux plus que tu te fasses remarquer, est-ce clair ? »

Son ton était sévère, mais il avait été étonné des progrès effectués par l'enfant. Bientôt, Mû serait prêt à assumer sa charge, même s'il devrait encore apprendre...

Il le confia au serviteur qui s'occupait de la maison et remonta dans son bureau en soupirant. Une fois de plus, il ne pouvait rien faire pour son fils, et Arzaniel lui manqua davantage. Qu'aurait-elle dit en voyant son fils, le regard haineux, perdre à ce point son sang-froid ?

Jamais il n'avait vu dans le regard de Mû cette haine froide, et il espérait ne plus jamais la voir de toute sa vie...

27 mars 1973

Mû, ravi, sauta de son lit et alla à la fenêtre pour regarder le soleil se lever sur le Sanctuaire. Bientôt, Helena viendrait le chercher, mais il voulait profiter des premières minutes du jour de son septième anniversaire. Il sourit, de son sourire encore quelque peu édenté, et enfila sa tunique d'entraînement élimée. Il appréciait le grand maître du signe des Poissons qui le lui rendait bien, et Aphrodite, neuf ans depuis peu, était un agréable compagnon. Mû n'avait les a-priori de ses camarades, souvent enclins à se moquer du goût du chevalier d'or pour les roses, et le trouvait très sympathique…

Après son entraînement, il irait quelques heures à l'atelier pour travailler sur les deux armures restantes avec son maître, puis verrait probablement ses collègues, comme tous les jours. Désormais, Deathmask et lui s'évitaient, et c'était bien comme cela. Par contre, il appréciait la compagnie de Milo, Aiolia, Shaka, Saga, Aphrodite et Aioros, étant plus distant avec Shura et Camus. Ce dernier d'ailleurs était peu liant, la seule personne qui trouvait grâce à ses yeux glacials était Milo, personne ne savait pourquoi d'ailleurs. Pourtant, le futur Scorpion et le futur Verseau s'entendaient relativement bien...

Mû sortit de sa chambre, alla faire sa toilette et finit dans la pièce à vivre où l'attendait son serviteur personnel. En tant que futur chevalier d'or, il en avait un, qui se nommait Demetrios. C'était un homme d'un certain âge, trente-cinq à quarante ans, commis par Shion à réparer la maison dès que Mû était venu au monde et qui, à présent, servait l'héritier du titre. Il sourit en voyant arriver le petit garçon et s'inclina en disant:

« Votre petit déjeuner est prêt... »

Mû sourit et lui dit

« Merci beaucoup... »

Mais Mû n'avait pas fini son petit déjeuner quand Shion entra. L'enfant leva le nez de son verre de lait et le salua, puis Shion lui dit:

« Je suis venu te souhaiter ton anniversaire, Mû, avant que tu ne partes avec Helena... »

Sept ans déjà ! Voici sept ans que ce petit bout d'homme était venu au monde en coûtant la vie à sa mère. Il ne doutait pas qu'elle eût été fière en voyant ce qu'il était devenu.

Il lui tendit un paquet enveloppé dans du tissu, que l'enfant prit et déballa avec fébrilité. Il trouva un moulin à prières précieux, qui avait appartenu à sa mère et que Shion avait gardé pendant toutes ces années. Il désigna le manche et dit:

« Regarde, il appartenait à ta mère, il y a son nom inscrit ici...tu es assez grand à présent pour l'avoir, et il te revient... »

L'enfant serra l'objet contre lui, et sentit les larmes lui piquer les yeux. C'était le plus beau cadeau qu'on lui eût jamais fait...

Shion avait conservé soigneusement cet objet pendant des années, mais il sentait assez fort à présent pour le donner à son fils, espérant que cela l'aiderait à surmonter le manque de sa mère. Il ne savait pourquoi, mais un certain détachement l'envahissait désormais, même envers des objets qui lui étaient précieux, il préférait se plonger dans ses souvenirs. Il fallait croire qu'il avait encore vieilli...

Cependant, il conservait toujours sur lui son alliance, incapable de s'en séparer, ainsi que celle d'Arzaniel. Ces objets le suivraient dans la tombe, il l'avait décidé...

Devant lui, Mû faisait tourner le moulin à prières en psalmodiant un mantra. Il sourit et dit:

« Je lui ai fait une prière pour la remercier... »

Il s'inclina impeccablement:

« Merci à vous, maître, de m'offrir ce cadeau... »

Shion, ému, se laissa tout de même aller à sourire devant la joie de son fils, mais sa contenance habituelle revint à la charge et il dit:

« Je viendrai te chercher cet après-midi, sois prêt à quatorze heures précises... »

Jongler avec son emploi du temps était devenu une habitude à présent, et il profitait des moments où il était censé être en méditation et donc où on ne pouvait pas le déranger pour entraîner Mû. En remontant vers son palais pour aller prendre sa charge et la première réunion de la journée, Shion songeait à l'épreuve d'armure de son fils. Il faudrait en effet bientôt l'organiser, dès que l'enfant serait prêt, ce qui ne tarderait plus à présent.

Il entra dans ses appartements par une porte dérobée, qui lui permettait de sortir sans être vu des serviteurs, et revêtit avec un soupir sa tenue rituelle. Avant de sortir, il passa dans son oratoire et déposa un bâton d'encens devant la statue de Bouddha, comme il le faisait tous les jours. Tous les ans, ce jour lui était difficile, et ce serait probablement pire aujourd'hui parce qu'il ne pourrait s'isoler dès que sa peine deviendrait trop forte. Il devrait appliquer les leçons qu'il enseignait à Mû, self-control en toutes circonstances, et attendre d'être seul dans ses appartements pour enfin se laisser aller...

Il alluma le bâton d'encens et sentit les larmes lui monter aux yeux:

« Oh Arzaniel, pourquoi nous as-tu laissés seuls, Mû et moi ? Tu lui manques beaucoup, ainsi qu'à moi, et il te ressemble tellement... »

Il était un homme avant d'être un chevalier, et sa souffrance lui transperçait vivement le cœur. Même sept ans après sa mort, Arzaniel continuait de vivre en lui, et elle y serait jusqu'au moment où ce serait enfin le moment de la retrouver de l'autre côté de la porte de yomi. Mais, pour l'instant, il devait penser à Mû, qui avait besoin de lui...

Sur le terrain d'entraînement, Helena observait ses deux élèves en plein exercice. Aphrodite était plus grand et plus âgé que Mû, mais le petit atlante tenait vaillamment contre lui. Shion avait déjà fait le plus gros du travail concernant l'entraînement physique, et Helena se contentait d'achever son oeuvre. L'enfant, s'il ressemblait beaucoup à sa mère, avait également hérité de son père des mimiques et des expressions qu'elle avait pu voir sur le visage de Shion en plein combat. Tel père, tel fils...

Elle lui avait interdit de se servir de ses aptitudes particulières, et l'enfant tenait parole, ne combattant qu'à mains nues. Il était obéissant, respectueux, et, par ce qu'elle connaissait du caractère de son père, cela ne l'étonnait guère. Shion ne devait pas être très facile à vivre, parfois...

Quand Shion vint chercher Mû en début d'après-midi, il le trouva devant sa petite statue de Bouddha, en train de prier devant un bâton d'encens. L'enfant se releva rapidement, mais son père eut l'intuition qu'il priait pour sa mère, ce qui était parfaitement vrai. Il arrivait souvent à Mû de se sentir coupable de la mort d'Arzaniel, aussi priait-il pour elle et la suppliait-il de lui pardonner...

Lorsqu'ils sortirent de l'atelier, deux heures plus tard, Shion laissa Mû rejoindre ses congénères et remonta rapidement vers le palais. Il n'avait pas de temps à perdre, ses multiples charges le requérait...

Mû alla jusqu'à la salle qui était réservée aux futurs chevaliers d'or et aux chevaliers d'or en exercice. Tous n'étaient pas présents, il y avait seulement là Milo, Camus, Aiolia et Aldébaran. Camus ne daigna pas lever le nez de son livre, mais Aldébaran lui sourit et dit:

« Tu as l'air bien joyeux... »

Mû répondit:

« C'est mon anniversaire, aujourd'hui... »

Ce fut un concert de 'joyeux anniversaire' et de tapes dans le dos de la part de Milo et d'Aiolia. Puis la discussion roula sur les épreuves d'initiation, principal sujet de préoccupation des enfants.

Pour l'instant, aucun d'entre eux n'avait réussi à obtenir une date de son maître respectif, et cela les inquiétait quelque peu. Personne non plus n'avait la moindre idée de la teneur de ses épreuves, ce qui augmentait le suspens...

Quand Dion de l'Octant fût venu chercher Milo et Aioros Aiolia pour cause d'entraînement, Aldébaran demanda à Mû:

« C'est vrai, ce qu'on dit ? Que tu sais réparer les armures et ressusciter les morts ? »

Mû répondit:

« Réparer les armures, oui, mais ressusciter les morts m'est impossible...une fois j'ai posé la question à mon maître et il m'a répondu que seul Dieu le pouvait. Je suis néanmoins capable, même si je ne l'ai jamais fait, de ressusciter une armure... »

Aldébaran était perplexe, et Mû continua:

« C'est difficile de ressusciter une armure, car il faut une grande quantité de sang pour lui insuffler de nouveau la vie et, si l'armure renaît, celui qui donne le sang meurt immanquablement... »

C'était presque mot pour mot ce que lui avait dit Shion, et l'enfant en avait bien compris les implications.

L'entrée de Saga interrompit la discussion, et les deux garçons se levèrent pour le saluer comme il se devait. Tous deux l'appréciaient, et ils n'étaient pas les seuls, tout le Sanctuaire aimait ce garçon agréable avec tous et certains allaient jusqu'à dire qu'il pourrait succéder au Grand Pope quand le temps en serait venu. Saga lui aussi appréciait la personnalité particulière et riche de Mû...

Le chevalier d'or des Gémeaux avisa Aldébaran et dit:

« Ton maître te cherche, il faut que tu ailles le voir... »

Le jeune géant se leva et sortit rapidement, laissa Mû et Camus seuls avec Saga. Ils ne le restèrent pas longtemps car Shura et Aphrodite entrèrent, qui cherchaient Saga pour la réunion des grands maîtres.

Mû résolut de profiter de ce moment où il était seul avec Camus pour essayer de mieux lier connaissance avec lui. Le futur Verseau, lorsqu'il ne s'entraînait pas, passait sa vie à lire, et avait été immédiatement catalogué par Shura ou Deathmask comme intellectuel, injure dans la bouche de ces deux-là pour qui la force brute comptait plus que la cervelle.

Il s'approcha de lui et demanda:

« Qu'est-ce que tu lis ? »

Les yeux bleus glacials de Camus se levèrent du livre, et il répondit:

« Michel Strogoff... »

Mû, entendant le nom, dut s'avouer son ignorance, il ne connaissait pas ce livre. Ses seules lectures étaient des textes tibétains, atlantes et sanscrits...

Il se sentit brusquement très stupide face à Camus, mais celui-ci, bizarrement, sembla s'en moquer comme d'une guigne. Bien qu'il aient le même âge, Camus faisait preuve d'une maîtrise de lui-même qu'enviait le petit atlante, un peu trop vif à son propre goût. Le futur Verseau était aussi froid que les glaces de son lieu d'entraînement, et rien que son regard glacial faisait frissonner. Pourtant, il sembla plus ou moins se dérider, comme touché par les efforts de l'enfant atlante pour lier connaissance, et demanda:

« Est-ce que tu lis, toi aussi ? »

Mû, ravi d'avoir obtenu une réaction, répondit:

« Oui, j'aime bien, c'est mon maître qui m'a appris à lire en tibétain, en atlante et en sanscrit, ainsi qu'en grec... »

Mû, s'il n'avait pas eu ce lourd destin de chevalier d'or sur les épaules, eût probablement été un intellectuel, comme sa mère, mais la vie en avait décidé autrement, à son grand regret. Ravi de se découvrir un point commun avec son congénère, il lui parla des textes qu'il traduisait, des livres qu'il lisait jusqu'au moment où Demetrios vint le chercher pour le dîner…

« Rendez-moi le silence
Et de l'amour et de l'oubli
Et que cesse la souffrance
Qui fait de moi qui je suis… »

Julie Zenatti, Rendez-moi le silence

Quand Shion sortit de sa dernière réunion et put enfin se retrouver seul dans ses appartements, la nuit était tombée depuis bien longtemps, et il resta assis dans l'obscurité, l'esprit aussi sombre que sa chambre, à méditer. Il avait perdu Arzaniel, son fils serait bientôt chevalier d'or...que lui resterait-il ? Les dieux s'amusaient-il donc avec son pauvre destin de mortel ? En ce jour maudit, il ressentait plus durement l'ironie de sa propre vie : il avait été bombardé Grand Pope sans y être préparé, avait rencontré l'amour alors qu'il ne s'y attendait pas du tout et était devenu père sans l'avoir envisagé une seule seconde. A présent, son amour avait donné sa vie pour que celle de leur fils rayonne, et il ne pouvait même pas avouer à Mû qu'il était son père. Quelle frustration, alors que cet enfant était tout ce qui lui restait de la femme qu'il avait aimée !

Il tomba à genoux et hurla mentalement à l'attention des dieux qui semblaient prendre plaisir à le tourmenter:

« ASSEZ ! Cela suffit, je n'en peux plus ! Vous m'avez tout pris, tout, cela ne vous suffit pas ? Dois-je vous offrir mon propre fils en sacrifice à présent que vous m'avez enlevé sa mère ? »

Sa souffrance était si vive qu'il tomba à genoux et se mit à sangloter. La date de la mort d'Arzaniel était une journée toujours très difficile, mais, cette fois, il lui semblait que toute la douleur qu'il portait depuis des années le submergeait tout entier sans qu'il puisse rien y faire...

Tant qu'il était à Jamir, cela restait supportable, mais à présent se retrouver seul, dans cette chambre où il avait tant de doux souvenirs d'Arzaniel, avivait son absence. Il se leva, ôta sa tenue rituelle et sortit par le passage dérobé. Sa présence dehors n'étonnerait personne, les grands maîtres ayant pour habitude de faire des rondes et de vérifier que les gardes ne s'endormaient pas. Il ressentait l'envie de voir son fils endormi, comme il le faisait souvent à Jamir, c'était la seule chose qui l'empêchât de sombrer lorsqu'il souffrait trop...

Après quelques minutes de marche, il aperçut la maison où logeait son fils. Un garde était en faction devant, qui se redressa lorsqu'il le vit et le salua respectueusement. Il entra et se dirigea vers la porte de la chambre de Mû, qui était plongée dans l'obscurité mais la petite veilleuse que l'enfant avait amenée du Tibet brûlait à côté du lit, éclairant le petit garçon paisiblement endormi.

Shion sentit alors l'impitoyable étau qui lui enserrait le coeur se faire plus léger alors qu'il s'approchait du lit. Jusque-là, il s'était toujours contenté de regarder l'enfant sans s'en approcher trop mais, cette fois, il marcha silencieusement vers le lit et déposa un baiser léger sur le front de Mû qui sourit dans son sommeil.

« Puisse Bouddha veiller toujours sur ton sommeil, mon fils…je t'aime… », souffla-t-il, puis, après un moment de contemplation, se retira pour aller se reposer. La douleur qui tenait son cœur, si elle n'avait pas disparu, s'était quelque peu apaisée, et, avant de rentrer, il fit un détour vers l'esplanade de la statue. S'agenouillant, il pria :

« O grande déesse, toi à qui j'ai consacré ma vie, est-ce toi qui m'impose un si lourd fardeau ? qui m'as pris l'objet de mon amour après avoir fait en sorte que naisse mon successeur, mon propre fils ? Es-tu si cruelle, ô Athéna ? Bientôt, mon fils te prêtera à son tour serment, étends ta protection sur lui pour que toujours il te serve avec fidélité comme je l'ai toujours fait… »

Il ne doutait pas que la déesse entendrait sa prière…

Il se trouva pourtant violemment ému le lendemain matin lorsqu'il vint chercher Mû et que l'enfant, rayonnant, lui dit :

« Maître, j'ai rêvé de mon papa cette nuit, il m'a embrassé sur le front et m'a dit qu'il m'aimait ! »

Le petit atlante était transfiguré par cette simple phrase, mais Shion se crut obligé de le calmer :

« Allons, Mû, ce n'était qu'un simple rêve, tu ne dois pas te laisser gagner ainsi par l'émotion… »

Il avait fait une erreur et, le cœur douloureux de devoir ainsi faire souffrir son fils, il acheva :

« Parfois, les êtres que nous aimons, qui sont partis avant nous et que nous souhaitons très fort revoir reviennent dans nos rêves, mais ce n'est là que pure production de notre esprit… »

Les traits de l'enfant se fanèrent, et ses lèvres se mirent à trembler, mais il se retint de pleurer et dit bravement :

« Je suis sûr qu'il est venu me parler, moi, et je suis content qu'il l'ait fait… »

« Mon fils, comme j'ai été cruel avec toi ! », se dit Shion, « J'ai malmené ton petit cœur d'enfant pour apaiser mes souffrances, je suis impardonnable… »

Il posa sa main sur l'épaule du petit garçon et lui dit :

« Quoi qu'il en soit, sache que tes parents sont toujours près de toi, même si tu ne les vois plus, ils veillent sur toi en même temps que moi… »

L'enfant leva son regard violet apaisé sur son maître, et sourit d'un sourire tremblant…

10 mai 1973

Milo, couvert de sang et de poussière, courut ventre à terre vers la salle des chevaliers d'or dont il ouvrit la porte en hurlant :

« JE SUIS CHEVALIER D'OR ! »

Tout le monde savait bien sûr que ce jour avait été choisi pour être l'épreuve d'initiation du futur chevalier d'or du Scorpion, et ils attendaient avec quelque angoisse le résultat. Au vu de l'état de Milo, cela n'avait pas dû être une partie de plaisir, loin de là, mais seul le résultat comptait. Une large estafilade sanglante barrait son front de part en part, et ses vêtements aussi avaient souffert. Il paraissait épuisé mais ô combien satisfait...

Aiolia bondit vers lui et lui dit :

« Bien joué ! »

Le Lion d'or avait passé son épreuve la semaine précédente, et il dit d'un ton grandiloquent :

« Bienvenue parmi nous, Milo, chevalier d'or du signe du Scorpion… »

Ces dernières semaines avaient vu se dérouler deux épreuves d'initiation : celle d'Aiolia et celle de Shaka, toutes deux réussies. Il restait encore celles de Mû, d'Aldébaran et de Camus, et les Douze seraient au complet.

Les trois derniers apprentis du lot congratulèrent leur ex-congénère chacun à leur façon, et Mû, sans rien dire, posa sa main sur le front de Milo en disant :

« Laisse-moi faire, tu iras mieux après… »

Sous le regard ébahi des autres, l'estafilade disparut alors que l'aura dorée du futur Bélier apparaissait autour de lui. Il ouvrit de nouveau les yeux et dit :

« Voilà, au moins tu ne saignes plus, mais tu devrais aller te changer et soigner le reste, qui est moins grave… »

Mû, en plus de ses pouvoirs de guérison au toucher, pouvait distinguer dans l'énergie d'une personne la gravité de ses blessures ainsi que ses plaies internes, comme il l'eût fait pour une armure. Les témoins de la guérison de Milo ouvrirent de grands yeux, et Mû dit :

« Hé, je vous avais dit que j'avais ce genre de pouvoirs, ce n'est pas la peine de me regarder comme ça… »

Certains d'entre eux savaient que, par tradition, les chevaliers d'or du Bélier pouvaient tout guérir, mais n'imaginaient pas que ce fût à ce point-là. Mû était une énigme parmi eux, et ils ne pouvaient jauger son pouvoir mental qu'ils savaient néanmoins très puissant…

Quand Milo revint, un peu plus tard, propre et ses plaies pansées, il demanda à Mû et Aldébaran, qui jouaient aux échecs :

« Et vous, vous passez quand ? »

Tous deux haussèrent les épaules et répondirent :

« Aucune idée, c'est à nos maîtres de décider… »

Le Brésilien et l'Atlante s'appréciaient beaucoup, ce qui faisait ricaner Deathmask qui disait qu'entre bêtes à cornes ils ne pouvaient que bien s'entendre. Le futur Bélier et le futur Taureau n'avaient cure de l'humour douteux du Cancer, et entre eux était née une franche et calme amitié. Alors que Milo allait demander à Camus la même chose, le futur Taureau sourit, d'un sourire carnassier, et dit à son adversaire :

« Tu as perdu ta reine, Bélier… »

Mû alors déplaça son fou, et dit :

« Pas encore, Taureau… »

Et, en trois coups, il le battit à plate couture avec une combinaison que son maître lui avait apprise. Shion lui avait enseigné très tôt le jeu d'échecs, sachant que ce jeu favorise l'apprentissage de la logique et de la stratégie, et Mû était devenu très vite un excellent joueur, ce que favorisait son tempérament calme…

Derrière eux, Milo et Camus s'étaient mis aussi à jouer aussi aux échecs, alors qu'Aiolia, concentré, achevait de lire un livre de chimie. Saga et Aioros n'étaient pas présents, retenus par leurs devoirs, ni Shaka, occupé à méditer dans son Temple, comme à son habitude. Celui-ci faisait peu d'efforts pour se lier avec les autres, mais semblait bien s'entendre avec Mû, bouddhiste comme lui, et tous deux parlaient parfois des textes sacrés. Shura était plongé dans un traité d'armurerie ancienne, sa passion, et Aphrodite était parti travailler dans sa roseraie, sa fierté. Cette calme routine, cependant, ne faisait pas oublier aux nouveaux promus et à ceux qui le seraient bientôt la proximité de la réincarnation de leur déesse. C'était sur cette mission qu'ils devaient focaliser leur attention, et leurs maîtres avaient bien insisté sur le sujet. A part Deathmask, que les sermons ennuyaient et qui ne se privait pas de le dire, les autres avaient bien compris les enjeux de leur présente ou future mission, et ceux qui le pouvaient déjà s'y préparaient le mieux possible…

12 mai 1973

Il était encore tôt, et Shion, nu, était assis dans le grand bassin de marbre blanc de sa salle de bains personnelle qui eût pu aisément servir de piscine à plusieurs personnes. Les Grands Popes devaient être purs de corps lorsqu'ils allaient prier la déesse de bon matin, et il s'employait donc à cette condition tout en méditant. Son corps, à demi enfoui dans l'eau chaude, était immobile, sa tête baissée, et l'on aurait pu croire qu'il dormait, mais tous ses sens étaient à l'affût du moindre bruit. Lorsqu'il n'était encore qu'un enfant, son maître Ashen lui avait dit : «Lorsque tu médites, deviens une oreille géante qui écoute l'univers entier… », et c'est un exercice qu'il tentait de renouveler tous les matins que les dieux créaient. Les mains posées à plat sur ses cuisses, il était dans un état total de décontraction mesurée que ne dérangeait même pas le léger contact de l'eau chaude sur sa peau pâle. Participer à l'entraînement de Mû avait redonné à son corps l'aspect musclé qu'il avait jadis mais, désormais, les fils blancs étaient plus nombreux dans sa chevelure vert foncé perpétuellement en désordre et les marques du temps se voyaient davantage sur son visage calme, comme si les souffrances subies s'étaient incrustées là pour qu'il ne les oublie jamais. Lentement, il ouvrit les yeux, se réaccoutumant à son environnement, puis, s'étant lavé, se leva vivement, l'eau ruisselant sur son corps musclé alors qu'il attrapait une serviette posée non loin de là. La lumière pâle de l'aube franchissait à présent les fenêtres de la salle de bains, et il devait se dépêcher s'il voulait faire la prière à l'heure. Enfilant sa tenue rituelle au-dessus de sa tenue ordinaire, tunique et pantalon court, il sortit de la salle de bains, salué par son serviteur. Pendant qu'il marchait vers l'esplanade supérieure du temple où se trouvait la grande statue, il prit note mentalement de dire à Mû le jour même que son épreuve d'initiation aurait lieu la semaine suivante, l'enfant était prêt et le temps commençait à manquer car les étoiles devenaient de plus en plus précises sur la date de la réincarnation de la déesse, fixée à présent dans les trois mois à venir…

Il s'agenouilla devant l'autel, leva les bras et pria en prononçant la formule consacrée :

« O déesse Athéna, daigne poser ton regard sur les mortels que tu protèges et toujours nous accorder ta bienveillance et ta générosité… »

Cette prière se transmettait depuis la nuit des temps, et ce serait à lui de la transmettre à son successeur lorsque le temps en serait venu. Regardant le soleil qui se levait sur les bâtiments immaculés du Sanctuaire, il prit la décision qu'il mûrissait depuis son retour : dès que la déesse serait réincarnée, il nommerait son successeur, le formerait puis, après avoir achevé la formation de Mû, se retirerait à la lamaserie atlante où il consacrerait le reste de sa vie à étudier les textes anciens de son peuple. Il se sentit plus léger d'avoir réussi à prendre cette décision qui le tarabustait depuis des mois, et, curieusement, n'eut presque aucun regret. Renoncer à la charge que pourtant il exerçait depuis plusieurs centaines d'années ne lui serait pas aussi difficile qu'il l'avait prévu, même s'il perdrait tout à la fois, sa charge et son armure…

Cet après-midi-là, alors que le soleil dévorant de mai baissait déjà sur l'horizon, il repoussa le dossier qu'il étudiait, prit une feuille de vélin, un pinceau et de l'encre, et se mit à écrire à Dohko.

« Mon cher ami,

Voilà bien longtemps que je ne t'ai pas écrit, mais je me suis trouvé débordé par mes multiples obligations. Comme tu le sais, je suis revenu au Sanctuaire avec Mû, et je dois concilier son entraînement avec ma charge de Grand Pope, ce qui se révèle assez difficile. Nous avons à présent neuf chevaliers d'or ayant réussi leur épreuve d'initiation, il ne reste plus que le Taureau, le Verseau ainsi que Mû, et l'ordre sera au complet. Plusieurs chevaliers d'argent et de bronze ont déjà été formés, d'autres sont en train, et j'espère que tout sera prêt pour la réincarnation de notre déesse, prévue dans les trois mois à venir. Les étoiles ont accepté enfin de s'éclaircir pour moi, même si j'aurais bien aimé qu'elles le fassent davantage, mais je n'ai aucun pouvoir là-dessus…

J'ai décidé qu'une fois que la déesse serait parmi nous, je laisserais ma charge de Grand Pope au plus méritants des jeunes chevaliers d'or. Le choix ne sera pas trop difficile, il n'y en a que deux qui sont en âge d'y prétendre, Saga, le chevalier d'or des Gémeaux, qui va avoir quinze ans, et Aioros, chevalier d'or du Sagittaire, qui en aura quatorze, et pour l'instant je réserve ma décision. Dès que mon successeur sera prêt à exercer seul, je me retirerai à Shambhala, à la lamaserie atlante, et j'y finirai mes jours parmi les livres, dans ce lieu où j'ai vécu certaines de mes plus belles minutes…

Du point de vue santé je vais bien, mais je ressens l'absence d'Arzaniel davantage de jour en jour. Au jour anniversaire de sa mort, je me suis senti tellement mal que je suis descendu voir Mû dormir, je n'ai pas pu résister à l'idée de l'embrasser et de lui dire que je l'aimais. Le lendemain, il était persuadé que son père censé être mort lui avait parlé dans son sommeil, et j'ai été parfaitement immonde avec lui pour rattraper ma propre erreur. Quel père suis-je pour faire ainsi souffrir mon enfant, la seule personne de mon sang qui me reste sur cette Terre ? Arzaniel m'aurait maudit d'avoir fait cela, je le sais bien, mais, au moins, Mû sait maintenant que son père l'aime de tout son cœur, et je pense que cela lui fait du bien. Arzaniel lui manque beaucoup, et je ne peux même pas combler ce manque, cela me fait mal de voir mon fils ainsi mais je ne peux strictement rien faire pour lui. Pourtant, il s'ouvre davantage aux autres et semble bien s'entendre avec ses pairs, à part avec Deathmask du Cancer. Celui-ci a pris un malin plaisir à le provoquer en l'insultant et, si je n'étais pas intervenu, cela aurait terminé en combat rangé. Mû a perdu le contrôle de ses pouvoirs, il doit encore apprendre à se maîtriser mais il est prêt pour son épreuve…

Bientôt je ne serai plus le chevalier d'or du Bélier, mon ami, et cette idée, curieusement, ne me dérange pas autant que je l'aurais cru parce que je sais que je laisse cette armure qui fut la mienne pendant tant d'années en d'excellentes mains. Il ne me restera plus que mes souvenirs, de cette époque où toi et moi étions jeunes, puissants et où le monde était à nos pieds. Désormais notre temps est achevé, mais je sais que je quitterai cette terre en ayant au moins la satisfaction d'avoir accompli mon devoir…

Porte-toi bien, mon ami, que ta charge te soit légère et qu'Athéna te préserve toujours…

Shion »

Il mit le point final à sa lettre, exutoire à ses sentiments les plus intimes, que Dohko seulement pouvait comprendre sans le juger, puis il la scella et la déposa sur un coin de son bureau.

Le soleil avait encore baissé pendant qu'il écrivait, et dardait déjà ses derniers rayons orangés dans une mare de sang qui colorait le ciel, funeste présage mais que Shion avait appris à ne pas craindre. Désormais, serein, il était prêt à céder tout ce qui lui avait été confié pendant des années…

A SUIVRE