Chapitre XIII
« Il va falloir s'arrondir, jeune fille. Oh...regardez-moi ces jambes toutes maigres... »
Plusieurs femmes plus ou moins grassouillettes s'agitaient autour de Laïta, presque nue, perchée sur un tabouret. Elles prenaient des mesures afin de lui confectionner des vêtements neufs. Et Laïta tournait, se retournait, descendait, levait les bras, baissait les bras, remontait...
« Et cette poitrine toute dégonflée...
-Elle sort de maladie, intervint Mara. Elle n'a pas encore reprit beaucoup de poids...
-Et ces bras tout décharnés! Dit une autre.
-Oh...tes joues sont toutes creuses! Ajouta une troisième de sa grosse voix en les lui tapotant.
-Allons, un peu de courage, et je suis sûre que tes fesses et tes mollets deviendront rondelets à croquer.
-Crois-moi, les garçons aiment ça, les formes rebondies!
-Nous ferons les vêtements un peu plus large. En espérant que tu grossisses un peu.
-Tu n'auras pas le choix, si tu veux les porter, mon enfant! Surveillez-la bien, dit la première à Mara.
-J'y veillerai. »
Laïta descendit du tabouret et renfila ses vêtements. Elle avait fait connaissance avec Mara et celle-ci lui avait montré des salles dissimulée au fin fond des sous-sols; des réserves entières de vêtements. La jeune femme avait montré à Laïta toutes les modes par lesquelles les nobles dames de Dol Amroth étaient passée; certains habits, certaines formes avaient surpris Laïta. D'un naturel curieux et un peu coquet, elle avait posé beaucoup de questions. Mara lui avait fourni des renseignements très précis; autrefois fille de couturière, elle se retrouvait dans son élément, et des souvenirs lui étaient revenus. Laïta avait cru même voir quelques larmes luire dans l'obscurité de la pièce. Mais Mara semblait vouloir rester très mystérieuse.
Elles avaient tout de même réussit à trouver des vêtements utilisables, bien qu'ils avaient eu besoin de quelques retouches. Les jours suivants elle avait complété leurs souvenirs quant aux méthodes de coutures, et avaient ainsi rendu plusieurs vêtements présentables.
Après que la première femme ventripotente ait presque demandé à Mara d'engraisser Laïta afin de la rendre toute potelée, elles s'en allèrent non sans hâte. Elles empruntèrent d'autres ruelles, pour arriver chez un marchand de chaussures sur mesure et dans une corseterie. Mais alors qu'elles arpentaient les rues en regardant les vitrines, Laïta perçut parmi l'agitation des bruits métalliques. Elle se retourna. La lumière du soir éclairait, non loin de là, une forge.
Elle se rendit soudain compte que Lusulien lui manquait cruellement.
Elle se demanda si le jeune homme travaillait dans cette forge-là.
Et alors qu'elles passaient devant, Laïta entendit une voix d'homme appeler deux fois Lusulien. « Oui, oui, je viens. »
Le cœur de la jeune fille se mit à battre plus fort.
Seulement quelques mètres et quelques personnes la séparaient de la forge. Elle tendit le coup en espérant apercevoir Lusulien. Elle aperçut son dos, battements de cœur, elle aurait voulut qu'il se retourne, elle ne savait pas pourquoi.
Elle remarqua qu'elle s'était arrêtée, et que Mara continuait son chemin sans rien avoir remarqué. La jeune fille jeta un dernier regard vers la forge: Lusulien avait disparu. Elle courut rejoindre Mara, non sans regret. Avait-elle rêvé? Cela aurait été bien possible: elle ne comprenait pas grand chose à ce qui lui arrivait dernièrement. Mais avant qu'elle n'ait pu essayer à nouveau de récapituler, Mara s'arrêta.
« Que penses-tu d'acheter quelques gâteaux? Il nous reste de l'argent. Cela leur fera peut-être plaisir.
-Pourquoi pas? »
De bonnes odeurs s'échappaient d'une boutique non loin, dans laquelle elles entrèrent. Il se passa soudain quelque chose d'étrange dans l'esprit de Laïta. Elle venait d'avoir une idée, dont les échos se répercutant attirèrent toute son attention, si bien qu'elle ne vit plus et n'entendit plus, comme si elle rêvait debout.
« ...qu'en dis-tu?
-Oui...après tout..., dit-elle en répondant plus à ses pensées qu'à Mara. »
« Après tout... pourquoi pas... »
« Il sera content!
-J'espère... »
« Oui...j'espère... »
« ...ça lui fera plaisir.
-Pourvu... »
« J'aimerais tellement que cela lui fasse plaisir... »
« ...pourrions essayer! »
« Il faut essayer... »
« Laïta! »
La jeune fille sursauta, reprenant ses sens.
« Tu es sûre que ça va?
-Euh...oui... »
Le panier que Mara tenait était plein. Le marchand s'occupait déjà d'une autre personne.
« Oui, oui...ça va.
-Tu avais l'air ailleurs...
-Oui...Mara...
-Oui?
-J'aimerais te demander quelque chose... »
Laïta avançait dans les ruelles sous le ciel du soir qui se paraît de chaudes couleurs. Quatre jours plus tôt, elle avait demandé à Mara si, un soir, elle pourrait aller voir Lusulien à la forge. Mara s'était laissée convaincre; le soir, il y avait encore du monde dans les rues, et Lusulien avait largement prouvé qu'il était capable de défendre Laïta. Elle pouvait donc la laisser aller.
Laïta avait fait beaucoup d'efforts pour bien manger, au prix, parfois, de quelques mots de ventre. Son corps commençait à se redessiner, elle reprenait goût au choses, ses cicatrices s'estompaient petit à petit. Elle avait à présent de nouveaux vêtements de qualité, quoique encore un peu grands.
Ce soir-là, elle portait un corsage par-dessus lequel Mara avait serré un corselet pour dessiner sa taille. A cela s'ajoutait un jupon dentelé de couleur écrue et de petites bottes brunes. Elle s'était aussi couverte d'une ample cape brune, au cas où il ferait frais. Mais elle avait promis de rentrer au plus tard peu après la tombée de la nuit.
Alors qu'elle marchait, pas trop vite pour ne pas se faire mal à la cheville, elle observait le paysage. Elle n'avait jamais vu ces maisons, avec ou sans colombage, ces petites grilles encastrées dans le sol de dalles... Elle se demandait bien à quoi elles pouvaient servir. Était-ce un endroit pour enfermer les prisonniers?
Mais soudain, elle aperçut une vieille dame en guenilles, à genoux près d'un mur, tendre les mains vers les passants qui continuaient leur chemin, indifférents. Laïta n'avait jamais vu cela non plus. Apitoyée, car cette femme lui rappelait la misère qu'elle avait vécue, elle tira sa bourse de sous sa cape, sortit cinq pièces d'or (elle ignorait absolument combien il fallait donner) et les tendit à la vieille femme. Le visage de celle-ci s'illumina soudain, elle sembla même rajeunir. Elle rattrapa la main de l'elfe et l'embrassa. Elle sourit, partageant le bonheur de la femme tout en étant déconcertée par cette situation, puis reprit son chemin.
Tout était tellement différent ici.
Elle finit par apercevoir la forge. Elle inspira longuement. C'était tellement agréable de se dire que Lusulien n'était pas loin, et qu'elle allait le revoir. Serait-il heureux de la retrouver, lui aussi ? Laïta devait s'avouer qu'une pointe d'angoisse tournait dans son ventre.
Elle s'approcha et se risqua à regarder par une fenêtre. Lusulien était en plein travail dans le fond de la forge. En faisant glisser un regard circulaire sur la pénombre, elle remarqua une petite cloche pendue près de la porte, qui sonnerait lorsqu'elle ouvrirait celle-ci. Laïta sourit.
Laïta s'approcha de la porte et entreprit de la pousser délicatement, de manière à ce qu'elle ait juste la place de passer. Elle se faufila dans l'ouverture, puis referma la porte. La cloche n'avait pas sonné. Elle alla discrètement s'asseoir sur un petit banc dans l'ombre. Puis ce fut à son tour d'observer le jeune homme.
Avec quelle ardeur il frappait sur le métal ! Reprenant son élan à chaque fois, il donnait des coups précis en retournant la lame avec une cadence parfaite. Tout son corps était à l'ouvrage, son torse nu luisait de sueur à la lumière du feu, ses muscles étaient gonflés par l'effort. Ce travail mettait toute sa force en valeur. Laïta demeurait immobile, impressionnée, et sous le charme.
Lusulien s'arrêta pour reprendre son souffle. Il leva la tête pour observer la pénombre et reposer ses yeux. C'est alors que son regard rencontra la jeune fille. Il plissa d'abord les yeux, essayant de discerner la silhouette à peine éclairée par les flammes. Lorsqu'il reconnut les longues boucles, puis le doux visage, et enfin le gabarit de Laïta quand elle se leva , il ne put retenir sa joie.
« Laïta ? »
En voyant la jeune fille accourir vers lui dans un éclat de rire, il lui ouvrit ses bras. Mais il se rendit soudain compte qu'il n'était pas propre.
« Attends ! »
La jeune fille s'arrêta, ne sachant que faire. Ils étaient tout proches l'un de l'autre.
« Euh…je…je suis tout transpirant et…et tout collant…je vais… »
Ne sachant quoi ajouter, il se tourna vers un tonneau plein d'eau, fourra ses mains dedans et s'aspergea, visage, cheveux et corps. Il prit ensuite un chiffon et s'épongea, avec un mouvement irrésistible dans lequel il secoua la tête, ses cheveux envoyant des gouttelettes en tous sens et retombant en bataille, devant son visage. Il s'empara ensuite de sa chemise, l'enfila. Il n'eut même pas le temps de l'ajuster : Laïta l'enlaçait déjà. Il sourit, puis referma ses bras sur elle.
Après plusieurs inspirations partagées, ils s'écartèrent et Lusulien prit la visage de La¨ta entre ses paumes.
« Tu as repris des couleurs, ça me fait plaisir !
-Est-ce que ton dos vas mieux ?
-Oui, oui. Et ta cheville ? »
Il eut le réflexe de baisser le regard vers celle-ci, mais vit les beaux vêtements que la jeune fille portait.
« Oh, Laïta, fit-il, admiratif. Tu…Tu es très jolie dans ces vêtements. »
Laïta rougit. Lusulien crut qu'il était enfin capable de garder ses moyens en sa présence. Jusqu'à ce que leurs regards se croisent de nouveau. Mais d'où venait donc cet enchantement ? Que se passait-il donc pour que leurs regards restent ancrés à chaque fois ? Lequel ensorcelait l'autre ? A moins qu'ils ne s'ensorcellent tous les deux…
Quelque chose en Lusulien le somma de revenir à la raison. Il cligna des yeux, comme ébloui, puis se racla la gorge, gêné. Laïta risqua un sourire intimidé.
« J'espère que je ne te dérange pas… »
Le sourire qu'il lui fit était désarmant. Pour garder ses moyens sous son regard si tendre, elle dut baisser les yeux. Allait-elle défaillir ? Elle ne pouvait pas résister ! Son cœur s'emballait.
« J'ai presque fini mon travail. Je vais ranger un peu après. Ca…te dirait qu'on aille…à la taverne ?
-…oui, volontiers…
-Oh ! Merci, Laïta, tu me fais tellement plaisir ! »
Laïta s'efforçait de respirer calmement. Elle remarqua qu'elle tremblait un peu. Lusulien était déjà retourné au travail. Pour se reprendre, elle décida de regarder les épées pendues en cercle autour de poteaux. Les armes avaient été faites avec beaucoup d'attention. Leur lame était parfaitement lisse, certaines avaient un pommeau et une garde très raffinés, d'autres en possédaient de plus simples, mais paraissaient tout de même d'excellente qualité.
« Tu ne devrais pas y toucher, prévint Lusulien, toujours à l'ouvrage.
-Ce sont les œuvres de ton maître ?
-Non. Ce sont les miennes. »
Laïta resta stupéfaite.
« Ce ne sont pas des mains d'apprenti qui ont fait ces merveilles ! Lusulien ! Tu… »
Il coupa le fil de ses propos sans le vouloir, rien qu'en tournant la tête vers elle pour l'écouter.
« Tu…tu es sûr que ce n'est pas toi le maître, ici ?
-Malheureusement, non !
-Ces armes sont magnifiques, Lusulien. Tu as l'air de beaucoup aimer ton travail.
-C'est vrai. Mais, de toute façon, je n'ai pas vraiment le choix. Il faut bien que je gagne notre pain. »
Il resta un instant immobile dans le silence.
« Au départ, c'était mon père qui possédait cette forge. »
Laïta attendit la suite. Lusulien semblait plongé dans ses pensées, le regard fixe.
« Je ne l'ai jamais connu. Il est mort quand je suis né. Rhald a pris toute sa fortune. Il ne nous restait plus assez pour me payer un apprentissage. De bon cœur, l'homme qui a repris la forge a accepté de me prendre gratuitement. En fait, je pense qu'il savait que si mon père n'était pas mort, on n'aurait pas eu à payer, c'est pour ça qu'il m'a pris... comme ça. »
Laïta s'était avancée pour mieux l'entendre. Son visage était empreint de tristesse pour le jeune homme.
« Cela doit être terrible de ne pas connaître ses parents, dit-elle tout bas. »
Lusulien eut un petit haussement d'épaules.
« On ne choisit pas. »
L'elfe crut déceler un tremblement dans sa voix. Elle s'approcha encore.
« Je suis désolée pour toi.
-Tu es gentille. Mais tu n'es pas venue pour m'écouter me lamenter! Allons! Je vais ranger, et après, on y va.
-Tu as besoin d'aide?
-Oh! Non. Ça ira... Merci.
-Ton maître n'est pas là, aujourd'hui?
-Non, il est malade. Ça ne lui arrive pas souvent. J'ai dû faire sa part de travail, mais ce n'est pas plus mal; je gagne deux journées de travail en en faisant une seule. »
Laïta acquiesça: Lusulien et ce qui lui restait de sa famille ne devaient vraiment pas être aisés.
Lorsqu'ils sortirent de la forge, la lumière avait visiblement diminué, et il commençait à y avoir moins d'agitation. C'était Aragorn qui avait demandé à son peuple d'envoyer des familles et des compagnies pour relancer la forteresse. Plusieurs groupes étaient donc arrivés et avaient installé des commerces. Ainsi, l'activité de la ville avait repris son cours. De plus, une part des bénéfices de certains vendeurs étaient reversés au château: ils serviraient à remettre le palais et certaines maisons en état aussitôt qu'il y en aurait assez.
Les deux jeunes gens marchaient côte à côte en direction de la taverne/ Laïta observait tout, partout autour d'elle, mais toujours avec discrétion. En réalité, elle avait un peu peur d'engager la conversation.
« Tu t'es bien reposée, alors? Finit par demander Lusulien.
-Oui. Mais j'avais tellement hâte de pouvoir marcher à nouveau!
-Tu devais t'ennuyer, au lit toute la journée, toute seule!
-Non, pas vraiment... Et puis je n'étais pas toute seule tout le temps. Il y avait mon frère, et Gandalf qui venait pour soigner ma cheville.
-Le magicien?
-Oui.
-Il est vraiment très doué!
-C'est vrai... »
La jeune fille savait que Lusulien n'avait aucune idée de tout ce que Gandalf avait accompli et vécu. Pour elle, il était bien plus que doué. Elle éprouvait pour lui une profonde admiration. Et l'autre jour, il avait été tellement compréhensif lorsqu'elle lui avait raconté tout ce que Rhald lui avait fait subir! Elle aimait beaucoup le magicien, qu'elle connaissait depuis son plus jeune âge.
Soudain, son regard tomba sur un de ces petits grillages entre deux dalles.
« Lusulien...
-Oui?
-Tu vas trouver cette question idiote, mais... à quoi servent ces grilles encastrées dans le sol? »
Elle les désigna d'un geste de la main.
« Ah! Euh... Eh bien... Ce sont les caniveaux. Il y a des tunnels creusés sous le sol, qui débouchent sur la plaine. Ca évite les inondations quand il pleut beaucoup. Je... je ne sais pas si c'est très clair...
-Si, si, c'est très clair... Merci. »
Laïta se sentit gênée de poser des questions sur des choses que les gens de la ville ne remarquaient même pas.
« Il n'y en a pas, chez les elfes?
-Non. Chez nous, c'est la terre qui boit tout. »
Ils firent plusieurs pas en silence, jusqu'à ce qu'ils arrivent près de la taverne.
« On y est. C'est là. Viens! »
Laïta le suivit lorsqu'il s'engouffra dans une grande pièce sombre où régnait déjà beaucoup de bruit et d'agitation. Elle ne voulut pas quitter Lusulien d'une semelle. Celui-ci se retourna pour voir si elle suivait toujours.
« Ma place habituelle est libre. »
La jeune file le suivit. Ils se dirigèrent vers le grand comptoir, qui renfermait sur les étagères centrales des centaines de bouteilles et d'énormes fûts.
« Assieds-toi, dit Lusulien en prenant place sur un haut tabouret. »
Laïta s'assit de bout des fesses, un peu effarouchée et se rapprocha de Lusulien.
Un instant plus tard, le tavernier arriva.
« Eh ! Lusulien ! Y'avait longtemps ! »
Ils se donnèrent une vigoureuse poignée de main.
« Comment ça va ?
-Bien ! répondit le jeune homme. Et toi ? »
Le regard rieur du vendeur tomba sur Laïta. La jeune fille se fit toute petite, rentrant la tête dans les épaules.
« Oh…fit-il doucement en se penchant un peu. Elle est à toi, cette petite demoiselle ?
-Oui. Euh…enfin…elle m'accompagne… »
L'homme essaya de dissimuler un rire. Après quoi, il demanda à Laïta :
« Alors, ma petite dame, qu'est-ce que ce sera ?
-Euh…Je…n'ai pas très faim…
-Et tu n'as pas soif ? »
Elle avait l'air complètement perdue.
« …Euh…
-Tu veux que je te presse une orange ?
-Oui, volontiers…Merci…
-Et pour toi, Lusulien ?
-Une bière, comme d'habitude.
-Allons-y ! Je vous apporte tout ça. »
Il fit un clin d'œil furtif à Laïta, puis disparut au coin du comptoir.
Laïta observait partout autour d'elle. Elle se sentait complètement décalée. Alors que Lusulien avait tellement d'assurance, elle venait de passer pour une idiote auprès du tavernier. Du moins était-ce ce qu'elle pensait.
« Il n'y a pas de taverne, chez les elfes ? demanda Lusulien en la voyant regarder de tous côtés.
-Euh…hum…Je ne sais pas vraiment…Je n'ai jamais fait attention...
-Mais, ton frère, il n'y va jamais ? »
La pente devenait très glissante pour la jeune fille : elle ne voulait rien révéler maintenant.
« S'il y en a, elles ne doivent pas ressembler à celle-ci. »
Le marchand arriva à temps, une grande chope et un gobelet dans les mains.
« Et voilà !
-Merci, dit Lusulien en déposant sur le comptoir quelques petites pièces.
-Bonne soirée ! »
Il s'éloigna. Laïta craignait que Lusulien ne lui pose encore des questions qui pourraient l'emmener trop loin. Fallait-il donc qu'elle soit toujours sur ses gardes ?
« Raconte-moi ! C'est comment chez les elfes ? »
Elle leva les yeux vers lui, extirpée de ses pensées : il était accoudé au comptoir, tourné vers elle, sa chope à la main. Que lui avait-il demandé ? Ah oui. Chez les elfes…Chez les elfes… La jeune fille sentit une profonde nostalgie gagner son cœur. Elle leva de nouveau les yeux vers Lusulien. Leurs regards se croisèrent, et celui du jeune homme lui rappela la terre. Des milliers de souvenirs déferlèrent en elle.
« C'est un bouquet de paix de beauté et de nature, coloré de musique, du chant des elfes, des oiseaux et des ruisseaux, d'un bruissement familier dans une brise de liberté. C'est l'endroit que toute personne désire au fond d'elle-même, où la poésie se peint dans la jeunesse éternelle du paysage et les saveurs des plaisirs les plus simples, c'est une source de sagesse, où s'enfantent les rêves, et où ils ne dépérissent jamais. »
Lusulien l'écoutait, le souffle court; il n'avait jamais entendu quelqu'un parler aussi bien, avec autant de grâce, pas même les poètes sur le marché. La jeune fille soupira.
« Cela me manque tellement...
-Oui, je comprends... Et... à quoi ressemblent vos maisons?
-Ce ne sont pas des maisons, ce sont des cabanes. Elles sont faites d'un bois très solide que l'on peint, généralement de couleurs claires, en harmonie avec la nature, et...
-Et elles sont perchées dans les arbres, comme dans les histoires?
-Oui.
-Et le roi aussi vit dans une cabane?
-Non, pas dans notre royaume. Il vit dans une caverne creusée sous la terre.
-Tu y es déjà entrée?
-...Oui... »
Il y eut un instant de silence entre eux.
« Ça a l'air tellement différent, chez toi... »
Il but une gorgée de bière.
« Ça fait toute la différence; pas de caniveau et pas de taverne. »
Laïta sourit.
« Mais alors, si tu n'es jamais allée dans une taverne, tu n'as jamais goûté la bière? »
La jeune fille le regarda en secouant la tête.
« Eh bien, c'est le moment! Tu pourrais essayer!
-Je... je ne suis pas sûre d'aimer... Je crains un peu l'alcool...
-On ne sait jamais! »
Laïta préféra lui faire plaisir. Voyant qu'elle cédait, Lusulien fit glisser l'énorme chope vers elle. Elle hésita encore un peu, mais finit par poser ses petites mains sur la chope, et porta cette dernière à ses lèvres.
Rien ne se produisit pendant quelques secondes. Lusulien attendait. Le goût de la bière, dont l'alcool était beaucoup moins raffiné que celui du vin qui se buvait chez elle, avait empli sa bouche. Et lui était fort désagréable. Elle avala de force, le dégoût tordit ses traits. Elle tenta de nouveau l'expérience, en vain. Laïta reposa lentement la chope.
« Non... Je suis désolée...
-C'est pas grave, va... Tu as le droit de ne pas aimer. »
Il avait l'impression d'aller de faux pas en faux pas. Mais il décida de continuer sans se laisser abattre.
« Qu'est-ce qu'on boit chez les elfes?
-Du vin.
-Ah, oui... acquiesça-t-il.
-En fait, là où je vis, nous n'avons pas de vignes, mais des parents plus au sud en ont à foison, et ils nous fournissent.
-Je n'ai jamais bu de vin. C'est trop cher pour moi. Ça a l'air bon, pourtant.
-Peut-être que tu aimerais? Je n'ai jamais vraiment apprécié l'alcool, et je bois quelques gorgées de vin seulement pour les grandes occasions... »
La jeune fille se mordit la langue. Quelques mots de plus et elle en aurait trop dit. Et cette fois-ci, elle se serait vendue toute seule. Mais Lusulien continuait dans le cours de ses pensées.
«Si j'étais fils de roi, né dans un berceau en or, j'aurais à manger et à boire plus que de raison, des vêtements et une chambres propres, et tout ce dont j'aurais besoin, non... tout ce que je voudrais, en levant juste le petit doigt. Et cette fois, ce serait moi le prétentieux à la tête haute, qui bouscule les gamins crasseux des rues sans penser à leur donner une pièce. »
Il soupira.
« Mais c'est moi le bousculé, le gosse aux bottes trouées, qui sue tous les jours comme un fou, et qui ne gagne même pas assez d'argent pour bien vivre avec le reste de sa famille... Et le pire, c'est que les plus riches ne se satisfont jamais de rien!
-Ils ne profitent parfois même pas de ce qu'il y a dans leur assiette... »
Laïta baissa les yeux, honteuse.
« C'est parce qu'ils en ont trop, ajouta Lusulien. »
L'elfe ne s'en sentit que plus enfoncée. Non! Ce n'était pas elle qu'il décrivait! C'était impossible! Elle eut soudain la peur au ventre: si jamais elle lui révélait tout, l'accepterait-il encore? Elle sentit les larmes venir lui piquer les yeux: il était le seul à vraiment savoir ce qui lui était arrivé, il l'avait même vu de ses propres yeux. Alors il était le seul à pouvoir vraiment la comprendre, et elle ne voulait pas se séparer de lui.
Lusulien interrompit le fil de ses pensées.
« Tout leur est donné, dès la naissance. On leur apprend des tas de choses. Ils savent lire, écrire,, compter... »
Laïta essaya de ne pas se laisser submerger. Après tout ce qu'il avait fait pour elle, elle pouvait bien lui apprendre la lecture, le calcul et l'écriture, bien que cela ne fut pas à la hauteur de plusieurs sauvetages de vie.
« Lusulien...
-Oui? »
Elle se rapprocha de lui. Le bruit, dans la taverne, avait considérablement augmenté avec l'heure.
« Je pourrais t'apprendre, si tu veux.
-C'est vrai?
-Oui, bien sûr.
-Oh non, Laïta, tu es trop gentille. »
Une autre idée percuta l'esprit de la jeune fille.
« Pardonne-moi, Lusulien, je suis égoïste. Pourquoi ne viendrais-tu pas loger au château? Avec ta famille? Vous y seriez mieux!
-C'est vraiment très gentil, mais... qui va s'occuper de la maison? Et puis, ce n'est pas dit qu'on nous acceptera.
-Mais ça te tente quand même! »
Lusulien sourit sous son regard pétillant de malice. Mais le vacarme augmenta soudainement. Le jeune homme se retourna.
« Oh! Les voilà! fit-il, mécontent.
-Qui sont-ils?
-Des gars beaucoup top bruyant qui doivent déjà avoir bu quelques pintes. Ils viennent presque à chaque fois que j'y suis. »
C'était en effet un groupe d'homme qui n'avait pas l'air net: ils chancelaient parfois et échangeaient des rires gras. Lorsqu'ils prirent place à une table, le regard patibulaire de l'un d'entre eux croisa celui de Laïta. La jeune fille se détourna aussitôt et but une gorgée de jus d'orange. Il faisait très chaud.
« Laïta? »
Elle leva la tête vers Lusulien, puis se rapprocha encore de lui, persuadée qu'elle n'allait pas bien l'entendre.
« Est-ce que... ça te ferait plaisir si... je t'emmenais au marché? Un de ces jours? Il n'y en a peut-être pas chez toi... On pourrait regarder les jongleurs, et les musiciens, et les acrobates, et on goûterait les meilleurs fruits...
-Oui! Ça me ferait vraiment plaisir! Dit-elle, le visage illuminé par toutes les découvertes qui s'offraient à elle. Mais... ton travail...
-Ne t'inquiète pas. Je demanderai à Ysan, il sait forger.
-Eh bien, dans ce cas, pourquoi pas? »
Sa petite voix était recouverte par le bruit. Mais il n'y avait pas que la voix qui était étouffée. La fumée était devenue trop dense et la chaleur trop forte, Laïta ne trouvait plus son air. Il y avait trop de monde et le bruit envahissant lui donna mal à la tête, ce qui accentua encore la touffeur de l'atmosphère. Elle suffoquait. Elle avait chaud, trop chaud, la fumée lui piquait la gorge et l'empêchait de respirer, le bruit semblait ne pas vouloir cesser d'augmenter, le bruit, le bruit, la chaleur, la fumée, le bruit, la chaleur...
« Laïta! Laïta! Ça va? »
Elle entendait et voyait à peine.
« J'ai... la tête qui tourne...
-Laïta!
-Ça... Ça tourne... »
Elle partit en arrière et Lusulien la rattrapa. Ils avaient attiré l'attention de certains. Agissant à l'instinct, Lusulien passa un bras sous les siens et se fraya un chemin dans la foule, poussant les gens, faisant au plus vite. Il apercevait la porte, au-delà de tous ces gens qui semblaient vouloir l'empêcher der sortir. Lusulien jouait des coudes tout en essayant de ne pas abîmer Laïta, encore un effort et elle pourrait respirer, encore un effort...
Dès qu'il n'y eut plus personne, il se rua sur la porte, l'ouvrit précipitamment et sortit. Il chercha des yeux un endroit pour s'asseoir, trouva un banc tout proche d'eux. Alors que Laïta commençait à reprendre ses esprits, ils allèrent s'asseoir.
Lusulien avait refermé ses bras sur la jeune fille pour lui éviter l'effort de se maintenir elle-même. Recroquevillée contre lui, elle était secouée de quintes de toux à cause des particules des particules de fumées qui s'étaient infiltrées dans sa gorge. Un long moment plus tard, quand l'elfe eut finit de s'étouffer, elle resta blottie contre lui, le temps de se reprendre. Ils étaient seuls, dans le silence, il faisait frais, tout allait mieux. Elle ouvrit les yeux, les leva vers le ciel. Il faisait nuit, et on pouvait voir les étoiles drapées de leur manteau d'argent... Il faisait nuit!
« Oh! J'avais promis de rentrer à la tombée de la nuit!
-Ça va? »
Laïta s'arrêta un instant dans ses yeux, puis baissa la tête.
« Oui... Pardonne-moi d'avoir gâché ta soirée...
-Mais pas du tout! C'est plutôt moi qui ai gâché la tienne. »
Il lui parlait doucement.
« J'ai voulu t'emmener à la taverne, et... Ça n'était pas une bonne décision. Mais il ne faut pas t'en vouloir, hein? Au contraire, ça m'a fait très plaisir que tu viennes me voir. »
Il y eut un instant de silence où chacun savoura la présence de l'autre.
« Tu es sûre que ça va aller ?
-Oui, oui, merci. »
Elle baissa de nouveau la tête, l'air désolé et fatigué.
« Laïta…Arrête de vouloir t'en vouloir ! dit Lusulien d'une voix douce.
-Mais…j'ai l'impression d'avoir fait quelque chose de mal…
-Rien du tout. »
Et il l'enlaça. Laïta se détendit. Elle décida de cesser de s'inquiéter de ce que Lusulien avait dit dans la taverne : elle attendrait le moment propice pour tout lui révéler, elle le sentirait arriver, et préférait ne plus y penser. Elle savoura l'étreinte du jeune homme : elle était tendre et chaude dans l'air frais de la nuit. Elle sourit.
Lusulien avait enfoui son visage dans les cheveux de Laïta. Aucune odeur de fumée ne s'y était déposée. Ils sentaient cruellement bon. Cruellement, car Lusulien crut qu'il ne pourrait pas survivre si jamais cette odeur n'entrait plus dans ses narines. C'était un parfum naturel, végétal, fleuri. Mais Lusulien ne connaissait que peu de fleurs, et il n'aurait su donner un nom à cette senteur divine.
Ils se séparèrent à regret, le temps rappelant Laïta à l'ordre.
« Je préfère te raccompagner, dit Lusulien. C'est plus sûr.
-Ce serait gentil. Merci. »
Elle lui fit un radieux, qu'il lui rendit. Ils se levèrent et se mirent en route, rejoignant la rue principale.
De rares personnes hantaient encore la rue dans les ténèbres nocturnes. Le chemin des deux jeunes gens était éclairé par quelques lanternes, accrochées aux maisons, qui perçaient l'obscurité. Mais soudain, un groupe d'hommes ivres et inquiétants sortit d'une taverne non loin d'eux. Les apercevant, Laïta se rapprocha de Lusulien les dernière fois qu'elle avait vu quelqu'un ivre, ç'avait été Rhald, et il avait fait quelque chose d'étrange qu'elle n'avait pas compris. Lorsqu'elle en avait parlé à Gandalf, il n'avait pas eu l'air rassuré.
Lusulien les vit aussi. Sentant Laïta se rapprocher par crainte, il prit sa main pour montrer qu'il la protégeait. Oh…sa main…Une main douce et fragile…Une main qu'il ne voulait quitter pour rien au monde…Une main qui lui était si précieuse...Mais Lusulien se reprit avant de s'égarer davantage. C'était avant tout pour des raisons de sécurité qu'il la tenait.
Le chemin accompli sans anicroche, ils s'arrêtèrent au bas des escaliers qui menaient à la grande arche du pont-levis. Ils ne surent tout d'abord pas quoi se dire. Mais Laïta finit par couper le silence.
« Lusulien…Je voulais te le remercier pour m'avoir tant de fois sauver la vie. Comment je pourrais te le rendre, je l'ignore, mais…je voulais que tu sache que je te suis très reconnaissante.
-Je n'avais pas le droit de passer mon chemin. Et je n'avais pas le droit de laisser Rhald te…t'ôter la vie, alors que c'était de ma faute s'il t'avais capturée. Alors… Il ne faut pas que tu essaies de me le rendre, tu comprends… Je n'ai fait que réparer mes erreurs. »
Laïta baissa les yeux. Que devait-elle dire ?
« Oui, je comprends. Quoi qu'il en soit, tu es…peut-être plus courageux qu'aucun autre. »
Il attendait la suite.
« C'est vrai, je le pense vraiment. Tous n'auraient pas plongé pour affronter un monstre marin gigantesque, ou ne se seraient pas battu en duel contre…Mais, au fait, à quoi ressemblait ce monstre ?
-C'était la Dame aux Iris d'Or. Une femme aux longs cheveux blonds et aux grands yeux d'or, qui avait de longues algues à la place des jambes…
-Hum…il me semble en avoir déjà entendu parlé dans les livres.
-En tout cas, c'est très gentil de m'avoir proposé d'apprendre à lire.
-Quand nous reverrons-nous ?
-Après demain, c'est jour de marché, si tu peux venir…
-Bien sûr ! Où pourrai-je te retrouver ?
-Je t'attendrai ici. »
Elle lui sourit. Elle ne l'avait pas quitté qu'elle avait déjà hâte de le revoir. Puis leurs regards s'ancrèrent de nouveau. Lui crut atteindre les étoiles, elle crut s'allonger dans une terre fraîche. La nuit les enveloppaient et ils avaient l'impression que rien d'autre n'existait. Rien d'autre que les yeux de l'autre. Rien d'autre qu'eux deux.
Un frisson fit revenir Lusulien à la réalité.
« Va ! Va vite ! Il est tard ! souffla-t-il. »
L'elfe se retourna et grimpa avec légèreté sur quelques marches. Mais elle s'arrêta et se retourna. Lusulien, plus bas, l'observait. Elle sourit.
« Bonne nuit, murmura-t-elle.
-Bonne nuit, Laïta. »
Elle se retourna. Et il la regarda s'envoler, émerveillé. Ses cheveux…Sa main…Ses yeux…
Laïta se hâtait en trottinant dans les couloirs du château, respirant à pleins poumons. Il devait être tard. Mais qu'importait l'heure ? Elle se sentait transportée par des nuages, sans vraiment savoir ce qui lui arrivait.
C'est alors qu'elle rencontra son frère, qui se hâtait lui aussi, mais dans l'autre sens. Il se précipita vers elle.
« Laïta ! Où étais-tu passée ?
-Tu n'étais pas au courant ? »
Elle était essoufflée mais son sourire semblait impérissable.
« Où étais-tu ?
-Avec Lusulien.
-Tu aurais pu prévenir !
-J'avais demandé à Mara de le faire. Après que je sois partie, sinon vous m'auriez jamais laissée sortir.
-Ce n'est pas prudent ! Tu sais ce qui aurait pu se passer !
-Je n'avais rien à craindre, Lusulien était avec moi. »
L'odorat fin de Legolas venait de détecter quelque chose d'anormal dans l'haleine de Laïta. Des traces…d'alcool !
« Laïta…qu'est-ce que tu as fait ?
-Oh… J'ai juste passé une des meilleures soirées de ma vie ! »
Elle s'enfuit en courant et disparut dans le tournant du couloir.
« Laïta ! appela Legolas. »
Mais il n'obtint pas de réponse. Il était soulagé de la voir saine et sauve, entre les murs du château, mais inquiet qu'elle soit sortie sans le prévenir. Et qu'avaient-ils pu bien faire ensemble, Lusulien et elle ? Il l'ignorait, mais s'en enquérait le lendemain même. Laïta était jeune et parfois imprudente. Mais, quoi qu'il en fut, une partie de lui-même était heureuse que Laïta ait retrouvé le sourire.
