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AVERTISSEMENT: Si vous avez du mal avec la description de violence physique trop explicite, lorsque vous voyez (*), sautez au paragraphe suivant.

Bonne lecture, j'espère que ce chapitre vous plaira !

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Chapitre 13: 'Tout ce qu'il nous reste'

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Le cri de Dean avait déchiré l'air, et bien après que le son ne se soit éteint dans sa gorge à cause du manque d'oxygène, celui-ci résonnait encore contre les planches de vieux bois qui formaient les murs, les sols et les plafonds. Il avait coupé comme du verre sur son passage et c'était comme si les vitres explosaient en de vifs éclats douloureux, comme si la maison tremblait en agitant la forêt autour d'elle, comme s'il faisait vibrer le monde à l'unisson avec la peine que ressentait celui qui l'avait poussé. Il avait tout balayé, détruit le peu qui tenait encore debout. Mais au final, sa force était invisible, et rien n'avait bougé, rien n'avait tremblé, rien n'avait ne serait-ce que vécut son passage.

Le silence était revenu regagner sa place et personne n'avait même osé le repousser un peu plus longtemps.

Dean était à terre, fixant le sol flou à travers ses larmes, ses mains aux doigts écartés tentaient de saisir la poussière qu'avait laissée Castiel. Si la première fois qu'il l'avait perdu, la réalisation avait été lente, telle une peur grimpant doucement jusqu'à enlacer son cœur de plus en plus fort pour le briser, cette fois-ci, elle avait été brutale, rapide, une coupure vive, une blessure par balle tirée à bout portant sur la gauche de sa poitrine, son cœur avait été perforé juste à l'endroit où il avait osé, la veille seulement, retirer des bandages effilochés.

Il n'arrivait pas même à murmurer son nom, il n'arrivait pas à gémir sa douleur, des larmes muettes coulant le long de ses joues en griffant sa peau. Il n'y avait même pas de voix dans son esprit pour hurler, pour pleurer avec lui, elles étaient toutes à terre, incapables de bouger.

Le monde autour de lui était bien trop vif, bien trop réel alors que son esprit s'enfermait dans un état apathique. Il entendait les pas de son frère se rapprocher de lui et sa main saisir son épaule pour le redresser. Il se laissa manipuler comme une poupée de chiffon lorsque Sam l'attira vers lui pour une étreinte, ses mains quittèrent le sol alors qu'il était projeter vers l'arrière, ses bras retombèrent sur ses côtés. C'était comme s'il était mort et conscient à la fois.

- Dean, l'appela son frère. Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

C'était à lui qu'on parlait, il le savait, il s'en fichait également. Pourquoi faire ? Il sentit la main sur son épaule le secouer et son corps s'agita d'avant en arrière menaçant de le faire tomber.

- Dean, tu m'entends ?

Il ne répondit pas, et sentit deux mains se plaquer de chaque côté de son visage avant de lui tourner la tête. Sam le regardait d'un air inquiet, peut-être même paniqué, les yeux écarquillés. Il l'appela à nouveau, mais il ne dit rien. La mâchoire de son cadet se serra et il jeta un regard à quelque chose derrière Dean, certainement Bobby.

D'autre pas s'approchèrent de lui et il sentit deux mains l'agripper au niveau de son bras, juste en dessous de son épaule. Sam lâcha son visage et fit de même, puis son corps fut relevé sur sol, ses pieds à plat sur le sol mais refusant de porter son poids. Son bras droit fut passé par-dessus la nuque de quelqu'un et on réserva le même traitement à son bras gauche.

Il fut trainé ainsi jusqu'au rez-de-chaussée, il vit comme son père de substitution manqua de trébuché dans les escaliers à cause de son poids et comment son frère dû retenir son corps pour qu'il ne bascule pas. Ils le posèrent dans le canapé en dessous de la fenêtre qui projetait une lumière trop forte dans la pièce, et ses yeux tombèrent sur son ombre, sa tête dépassant du rectangle noir formé par le meuble. Son corps s'y enfonça, semblant reconnaitre cette sensation, puis le visage de son frère revient se placer dans son champ de vision.

- Tu crois qu'ils lui ont fait quelque chose ? fit sa voix inquiète, granuleuse comme si les mots avaient du mal à sortir de sa gorge.

- Non, répondit la voix de Bobby.

Sam tourna la tête vers lui pour l'inciter à continuer, le vieil homme fit un pas dans la direction de Dean, et les coussins du canapé s'avachir lorsqu'ils accueillirent son poids. Sa main se posa sur son épaule, elle était lourde et chaude à travers le tissu, il resserra doucement sa prise.

- Dean, fit la voix habituellement bougonne qui n'était ici que celle d'un père cherchant à réconforter.

Il ne se retourna pas, ne regardant pas l'homme qui voulait lui apporter de l'aide, parce qu'il savait qu'il n'y avait aucune aide à apporter.

- On va le retrouver ton Castiel.

Ce nom. Ce nom provoqua un frisson sur son corps une réaction chez un mort. Il tourna la tête vers lui, ses yeux humides ne lui apportant que l'image floue et difforme de l'homme qui était son père. Il sentit l'une d'elles s'échapper et rouler sur sa joue. Sa bouche s'ouvrit sans qu'il la commande et murmura des mots craquelés.

- Ils me l'ont volé.

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Il secoua involontairement la tête lorsqu'il s'éveilla. Il était encore dans un brouillard confus entre le sommeil et la réalité lorsqu'il ouvrit les yeux. Tout autour de lui était si lumineux qu'il fut forcé de les fermer. Lorsqu'il voulut se retourner pour enfouir sa tête dans un de leurs oreillers moelleux, il fut incapable de la bouger. Alors il chercha à lever la main pour empêcher les douloureux rayons de lumière de l'aveugler, mais quelque chose était serré autour de son poignet et l'empêcha de bouger. En fait, il ne pouvait pas bouger un seul muscle de son corps. Et il n'était pas allongé dans son lit.

Le sommeil quitta entièrement son corps en une demie seconde, et ses yeux s'ouvrirent comme s'il avait reçu une décharge électrique.

Tout était trop blanc. Partout. Il n'y avait aucune distinction entre le sol, les murs et le plafond certainement parce qu'il n'y en avait pas. Il savait qu'il n'y en avait pas. La lumière émanait de partout autour de lui sans n'avoir aucune source, elle ne faisait qu'exister dans le néant qui l'entourait. Il n'y avait rien d'autre que lui, et il avait beau être capable de voir la chaise en métal froide et grise sur laquelle il était assis, beau voir les faibles liens robustes de cordes qui le maintenaient attaché, il savait que rien d'autre que son corps n'était réel. L'un comme l'autre pourrait disparaitre sans qu'il ne le remarque.

Il tira sur ses liens, fortement, à s'en déchirer la peau des poignets, mais ça n'avait aucune importance. Il les tourna encore et encore entre la barre de métal et la corde, tâchant de les extraire de leur prison. Combien de chance d'y arriver ? Aucune, il le savait.

Un grognement s'échappa de ses lèvres, et le son rebondit contre le néant, encore et encore, il s'amplifia jusqu'à devenir assourdissant, jusqu'à ce qu'il essaie vainement de rentrer sa tête dans sa poitrine pour l'amoindrir. Le son frappait contre ses tympans comme s'il cherchait à les rompre à lui seul et Castiel aurait juré qu'il allait y parvenir, lorsqu'un claquement sec le fit taire.

Se rendant compte qu'il avait fermé les yeux, il les ouvrit, regardant immédiatement droit devant lui, incapable de faire autrement.

Une personne vêtue simplement était devant lui, sa peau était très pâle, mais elle ressortait comme une tâche sombre et mal venu sur le blanc pur qui les entourait. Elle avait de longs cheveux raides et une mâchoire carrée. Ses deux yeux verts sapin brillaient comme des billes d'une lueur sadique. Ce fut la seule chose chez cette personne qu'il reconnut : cette lueur dans ses yeux qui lui promettait une souffrance abominable et longue une lueur qui savait qu'elle n'avait rien à prouver.

- Tu m'as manqué, résonna sa voix.

Castiel eu un haut de cœur, et s'il n'avait pas été si fermement maintenu, son corps l'aurait trahi par un tremblement incontrôlable. La voix ne résonnait pas comme l'avait fait son grognement, et au fond de lui, il savait pourquoi ça n'avait pas été le cas.

La personne s'avança dans sa direction, et Castiel n'entendait que le mot bourreau se répéter dans sa tête, encore et encore, la peur tétanisant même ses pensées et les empêchant d'aller plus loin que ce constat.

- Je suis forcé de t'apparaitre comme ça, désolé. C'est juste qu'on ne voulait pas prendre le risque de te rendre aveugle immédiatement. Tu sais, on a tout un programme pour toi.

Chaque son qui sortait d'entre les deux lèvres à une vingtaine de centimètres de son visage était répugnant. Il lui faisait regretter que son grognement ne l'ait pas rendu sourd, mais il savait qu'ils ne le permettraient jamais.

Son bourreau posa délicatement ses mains sur ses poignets, les empêchant de bouger, et Castiel se rendit compte seulement à cet instant qu'il n'avait pas cessé de tenter de se défaire de ses liens. Il baissa les yeux comme il le put et il vit comme la corde avait brulé sa peau. Les bouts des doigts la caressèrent doucement, longeant ses veines, allant jusqu'à la base de sa main avant de faire demi-tour. Un geste comme pour l'apaiser.

Castiel releva les yeux et les planta dans ceux verts sapin répugnants face à lui. Il les fixait avec défi et haine, il les regardait comme s'il était en mesure de leur promettre une quelconque vengeance, comme s'il avait la capacité de mentir en leur disant qu'ils n'arriveraient à rien avec lui.

Bien sûr qu'ils pouvaient le réduire à néant. Ils l'avaient déjà fait. Il était devenu plus vide que le lieu où il se trouvait, il n'était plus rien lorsqu'ils avaient eu assez de pitié pour le laisser mourir au milieu de nulle part et non par l'une de leurs lames. Pas même une lame d'ange, un simple couteau suisse émoussé aurait suffi pour l'achever.

Il n'avait pas peur, se répétait-t-il alors que son estomac se rétractait sur lui-même. Il n'avait pas peur, pensait-il alors que son esprit semblait incapable de fonctionner sans hurler. Il n'avait pas peur, se jurait-il alors qu'il voulait fuir. Il n'avait pas peur, non, il était tétanisé de terreur.

Il connaissait la suite.

Il savait ce qui allait se produire lorsque son bourreau sourit, comme s'il était capable de lire dans son esprit et de se moquer de lui.

Il voyait déjà la scène se produire, lorsqu'un son métallique parvient à ses oreilles.

- Alors, Castiel ? Par quoi veux-tu qu'on commence ?

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Dean n'avait toujours pas fait un mouvement depuis qu'on l'avait fait assoir dans le canapé sur salon. Les fines rainures du parquet semblaient être la seule chose digne de son attention. De temps à autre seulement, une suite de mot s'échappait des tréfonds de sa gorge, une litanie, une comptine, une prière, la seule chose qui leur affirmait qu'il n'était pas encore mort.

Pas encore, ces mots étaient venus immédiatement dans l'esprit de Sam et le figea aussitôt. Il avait un livre ouvert devant lui, un livre inutile, il le savait, tous le savaient. Même son frère incapable de réagir savait combien l'agitation de son cadet et de son père de substitution était vaine.

- Ils l'ont volé.

A chaque fois qu'il disait ça, sa voix perdait peu à peu de son étonnement pour devenir résignée. Pourtant l'expression de son visage ne changeait pas, toujours une sorte de fatigue permanente associée à un grand vide. Il ne pleurait pas, mais deux traits d'eau salée séchée sur ses joues et la rougeur de ses yeux clairs montraient qu'il n'était pas toujours resté aussi stoïque. Il était ainsi depuis des heures, et petit à petit Sam perdait espoir.

Il regardait son frère, ou ce qu'il restait de lui, depuis plusieurs minutes. Il se demanda s'il avait été comme ça à sa mort, incapable de quoi que ce soit, désespéré au point d'attendre simplement qu'une faucheuse ait l'amabilité et la pitié de le prendre dans ses bras, le réconfortant en enlevant un à un chaque poids de ses épaules. Jusqu'à quel point est-ce qu'il serait capable de l'en priver ?

Il détourna juste brièvement les yeux pour rencontrer le regard de Bobby. Celui-ci le fixait avec une expression réprobatrice, comme s'il savait exactement ce à quoi il pensait. Tu n'abandonnes pas, semblait-il dire. Tu n'as pas le droit d'abandonner, parce que je ne peux pas faire ça seul.

Bobby n'était pas assez optimiste pour penser une seule seconde qu'ils trouveraient quelque chose pour sauver Castiel. Mais il chercherait, parce qu'il ne pouvait pas juste poser ses mains sur les épaules de Dean et lui annoncer que c'était terminé, qu'il n'avait rien à faire et que la seule personne qu'il s'était donné le droit d'aimer ne reviendrait jamais. Il en serait incapable. Il n'aurait jamais la force de le briser.

Sam regarda à nouveau son frère, se demandant s'il n'était pas déjà trop tard. Constatant à quel point tout était différent, cette fois. Dean restait assit à ne rien faire, alors qu'il planifiait déjà de ratisser le continent au peigne fin la première fois. Il avait sauté avidement sur chaque piste, même la plus saugrenue, et quand bien même il avait craqué, le cadet ne l'avait jamais vu faire. Il avait réussi la plupart du temps à garder son masque intact, mais maintenant, il n'essayait même pas.

- Ils l'ont volé.

Bobby soupira et se passa une main sur le visage, la gardant sur ses yeux, se cachant derrière elle. Ce n'était pas Dean qui l'exaspérait, c'était l'éventualité qu'il aurait à lui expliquer ce qu'ils redoutaient tous. C'était la peur qu'il reste ainsi pour le restant de ses jours, affublé d'une peine qu'il n'avait jamais demandée.

- Bobby ? appela Sam.

Celui-ci releva la tête et regarda son second fils d'adoption, mais il ne rencontra que le regard inquiet de ce dernier, une question tacite qui lui demandait s'il avait peur, lui aussi. Et il acquiesça lentement. Les yeux de Sam avaient l'air de ceux d'un enfant, celui du petit frère inquiet pour son ainé, celui du petit garçon qui voulait protéger celui qui faisait croire que tout allait toujours bien, celui qui demandait silencieusement s'il pouvait faire quelque chose. S'il te plait, dis-moi ce que je dois faire.

Bobby se contenta de partager son regard, parce qu'à lui non plus il n'avait pas la force de lui dire qu'il n'y avait rien à faire.

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Une lumière blanche éclatante entoura son bras. Un picotement chaud roula sur sa peau, comme les étincelles d'un feu vous léchant agréablement la peau. Il sentit les lambeaux de chaires et de peau se reconstituer, revenir à leur place, devenir à nouveau un tout uni. Il baissa les yeux, et ce fut comme si le massacre qu'il avait ressenti auparavant ne s'était jamais produit. Son bras qui avait été ouvert jusqu'à l'os, fouillé en profondeur comme s'il cachait des trésors archéologiques, semblait ne rien avoir vécu. Mais bien qu'il n'ait plus mal, la douleur vive et insupportable demeurait présente dans son esprit, un fantôme qui le hantait et le préparait à la revivre.

Un rire mélodieux atteint ses oreilles, mais il ne décrocha pas ses yeux de son propre corps. Ce corps qui lui faisait ressentir chaque seconde combien il était le sien, ce n'était plus seulement une enveloppe, c'était lui. Et les coups étaient bien plus douloureux.

Une main à la paume douce glissa de la base de son poignet jusqu'à l'intérieur de son coude, où les doigts fins aux ongles parfaits grattèrent doucement sa peau, comme s'ils cherchaient à l'attiser dans un premier temps. Puis, les griffes furent plus insistantes, répétant encore et encore le même mouvement jusqu'à ce que sa peau commence à devenir plus sensible, plus à vif. Jusqu'à ce qu'elle se perfore. (*) De fins bout de peau roulant sous les ongles, alors que le geste s'amplifiait, coupant et tranchant maintenant.

Castiel resserra ses mâchoires l'une contre l'autre, et ferma fortement ses yeux. Il entendait le grattement rompre petit à petit sa peau, il la sentait bruler en un appel à l'aide auquel il ne pouvait pas répondre. Puis, un liquide chaud commença à couler entre les ongles, les imbibant d'un rouge écarlate et tâchant la peau fatiguée. Il sentit le reste des muscles de son corps se contractés alors que des perles de sang coulaient le long de son coude, tombant sur la barre de métal qui le maintenait avant de venir s'échouer plus bas encore.

Il contractait chacun de ses membres, tentait de fuir la douleur trop réelle, réalisant comme la première fois avait finalement été une partie de plaisir. Mais il ne s'autorisait pas à y penser, parce qu'il savait que tout ne faisait que commencer, que la douleur physique n'était de le début de tout ce qu'ils étaient capables de lui faire. Mais plus que tout, il évita de crier. Il s'empêchait même de gémir, cessait de respirer pour ne pas prendre le risque. Mourir d'asphyxie serait tellement plus agréable.

Il fit un bon sur la chaise lorsque le bout tranchant d'un ongle se planta dans un nerf, il tentait physiquement de fuir, et son immobilité malgré la force qu'il mettait dans ses gestes le rendait dingue. Il sentit une douleur le prendre à la gorge alors que ses yeux clos le brulaient, il les sentit s'humidifier et n'eut pas la force de retenir des larmes de couler sur ses joues. Il ignorait si elles étaient le résultat de la douleur ou du désespoir.

- Oh, Castiel, enfin, se plaignit son bourreau.

Il leva deux doigts et récolta les gouttes salées sur son visage, et autre chose humidifia ses joues. Il en sentit l'odeur avant de comprendre ce qu'était le liquide chaud : la senteur amère et cuivrée du sang, de son sang. Il eut un haut de cœur et garda ses yeux fermés, refusant de les poser sur l'intérieur de son coude. Il ressentait un élancement insupportable, mais cela lui faisait toujours moins mal que lorsque l'autre prenait plaisir à le charcuter.

Un petit rire taquin, et deux mains encerclaient son visage, comme pour le maintenir droit alors qu'il ne pouvait pas même bouger.

- Regarde-moi, demanda son bourreau.

Mais ses yeux demeurèrent clos, il inspira fortement, tentant de ne pas vomir à l'odeur répugnante qui emplissait ses narines, tentant de calmer ses larmes. Il avait beau vouloir se montrer fort, il ne l'était pas, ne l'était plus, les réactions de son corps étaient incontrôlables.

Les ongles revinrent se loger à l'intérieur de la plaie qu'ils avaient creusée, et se plantèrent sur l'une des parois du gouffre que formait sa chaire.

- Regardes-moi, menaça-t-il.

Mais Castiel n'ouvrit pas les yeux, serrant les mâchoires, prêt à accepter la sentence, prêt à ne pas se montrer faible. (*) La douleur – si elle pouvait encore être catégorisé comme telle – survint en un craquement sinistre de peau que l'on arrache. Le coup sec de son bourreau avait déchiré sa peau de son avant-bras depuis la faible prise de son coude.

Il fut incapable de ne pas hurler au supplice qu'il ressentit. Aussitôt le bruit se réfléchit dans le néant et devient plus fort, encore et toujours plus fort, jusqu'à vouloir lui briser les tympans. Il était incapable de déterminer qu'est-ce qui était le plus douloureux, il était incapable de même tenter d'y penser. Son corps était déchiré par la souffrance, et son cri était sans fin quand bien même il aurait arrêté de le pousser.

Il ne comprenait pas comment son cerveau pouvait supporter un tel degré de douleur, il avait été persuadé qu'il y avait un palier limite à la souffrance physique qu'il était capable de ressentir, mais, ici, elle était infinie.

Sa plainte ne servait qu'à augmenter le supplice que son bourreau lui faisait ressentir, et il lui était insupportable de savoir qu'il était celui qui causait la seconde. C'était comme si son propre être se retournait contre lui-même pour lui faire du mal. Comme s'il était lui-même son propre ennemi, son propre traitre. C'était exactement ce que les anges cherchaient.

Lorsque tout fut trop insupportable et que son esprit commença à sombrer dans l'inconscience, son bourreau soigna son bras d'une simple lueur aveuglante, et l'écho cessa au même instant. Leurs fantômes persistaient, les muscles de son corps secoués par les spasmes des résidus de la torture qu'il venait de subir.

- Regardes-moi, répéta à nouveau la voix.

Et deux yeux céruléens s'ouvrirent directement dans ceux verts foncés de son bourreau, rencontrant leur lueur sadique et enjouée. Un petit sourit naquit sur les lèvres fines, victorieux.

xxx

Dean avait fini par émergé de son apathie et était depuis en train de bruler de peur, d'urgence, de rage, ou un mélange nocif de toutes ces émotions à la fois. Sam avait sursauté lorsque son frère, immobile et silencieux depuis plusieurs heures sur le canapé du salon, s'était brutalement levé, comme si une force invisible l'avait tiré jusqu'à l'autre bout de la pièce. Sans prendre le temps d'échanger un regard avec son père de substitution, les deux hommes avaient quitté leur place pour suivre une tornade sur le point de se briser frôler les bibliothèques. Les yeux émeraude sautaient à toute vitesse d'un livre à l'autre, et deux autre paires d'yeux fixaient l'homme affolé, comprenant qu'il cherchait quelque chose sans parvenir à lui demander quoi.

Ni Bobby ni Sam n'osaient parler de peur de rompre le charme qui faisait bouger Dean. Ses yeux possédaient une détermination soudaine, et l'homme lui-même ne savait d'où elle provenait. Son mutisme et son détachement avaient lentement fondu contre la brûlure qui le terrassait, seule la rage, alliée qu'il ne connaissait que trop bien, était restée à ses côtés, attendant lentement de pouvoir naitre des cendres de son apathie. Maintenant son être entier était en feu. Et il comptait bien ne pas être le seul à brûler.

Sa main se posa sur le livre qu'il cherchait, un livre écrit à la main, la leur, celle de Bobby et à quelques occasions la sienne, certains symboles étaient de celle de Castiel. Cela avait été un de leur projet après l'apocalypse et avant le retour de Sam, une source pour tout ce qui était de près ou de loin lié à des activités angéliques. Parfaitement inutile si vous cherchiez à les comprendre eux ou leurs motivations, cependant. Mais ce n'était pas ce que Dean voulait.

Il tira l'ouvrage dont les pages finales étaient encore vierges, et retourna dans la cuisine pour l'ouvrir à la dernière page écrite. De l'encre bleue et son écriture légèrement tremblante et rapide comme si cette information n'était rien d'autre qu'une note que l'on écrit sur le coin d'une serviette en papier dans un bar. Il ne pensait pas qu'il en viendrait à la chérir autant, et cela l'agaça autant que ça raviva la douleur perçante à l'intérieur de son cœur il avait souhaité si fort ne pas en avoir besoin.

- Dean ? osa finalement Sam.

- J'ai besoin de basilic et de bardane, récita-t-il, les yeux toujours fixés sur le livre.

Bobby ne lui posa pas plus de question et commença à fouiller les placards de la cuisine, bien plus fournis en toutes sortes d'herbes, plantes et autres ingrédients utiles pour des invocations que de nourritures. Sam lui s'approcha et lu par-dessus l'épaule de son frère.

- Tu comptes invoquer Balthazar ? demanda-t-il surpris.

Dean se contenta d'acquiescer avant d'à son tour chercher un saladier dans les placards de Bobby. Il sortit un couteau d'un tiroir et posa le tout sur la table. Sam avait les yeux rivés sur la page, décryptant l'écriture de son ainé pour savoir ce qu'il devait faire exactement rien de plus qu'un quelconque rituel d'invocation : encadrer le saladier d'un symbole étrange à la craie blanche, couper les plantes, couper sa paume, y mettre le feu, appeler l'ange.

Une dizaine de minutes plus tard, un bruit reconnaissable de frottement d'ailes résonna dans la cuisine, et Balthazar le visage dénué d'expression se tenait de l'autre côté de la table. Ses yeux parcoururent la pièce rapidement, comme pour vérifier que personne n'allait se jeter sur lui en l'attaquant. Un éclair d'inquiétude traversa ses traits avant qu'il ne relève les yeux sur Dean, qui enroulait silencieusement un torchon autour de sa main blessée.

- Où est Castiel ? demanda l'ange, et dans sa voix résonnait déjà l'orage qui annonçait la plus violente des tempêtes.

Sam s'attendait à une remarque cinglante de son frère, une remarque sarcastique et tranchante émanant de sa douleur et de sa rage, mais celui-ci resta silencieux. Il fixait les yeux de l'ange blond sans même que ses émeraudes ne soufflent de message silencieux, elles n'avaient aucun éclat en dehors de la rage tapie en lui qui attendait son heure pour surgir. Il ne dit rien, parce qu'il n'avait pas besoin de parler pour que l'ange comprenne.

- Retrouve-le, demanda-t-il – non, supplia-t-il, avec tout son être et la douleur qui bloquait ses membres.

- Raconte-moi, dit Balthazar, ses yeux s'écarquillant légèrement, comme celui d'un fauve découvrant sa proie, un prédateur sanguinairement affamé.

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'Je t'aime. Combien de fois est-ce que je peux le dire avant que tu te lasses ?' demanda la voix de son amant, riant alors que ses lèvres courraient sur son corps. Un corps qui lui avait manqué, un corps qu'il avait pu ressentir, un corps qui le rendait vivant. Sa voix l'électrisait, sa voix était parfaite, toutes les plus belles sonorités du monde, et il les avait toutes entendues, ne l'égalaient pas. 'Jamais, je ne m'en lasserai' lui répondit-il avant que son rire, si mélodieux, si merveilleux, ne résonne dans la pièce à nouveau. Dean était contre lui, touchant sa peau, le caressant, riant avec lui, lui parlant en sachant qu'il était de retour. Il parlait à son ange, parce que même humain c'est ce qu'il était pour lui. 'Alors, je t'aime.' Et il ne cesserait jamais de frissonner, son estomac flancherait toujours, sa gorge le brulerait encore, et il ne pourrait jamais l'embrasser assez, jamais.

Un bruit de succion lui parvient comme dans un rêve, juste des doigts trempés de son sang s'enfonçant à l'intérieur de lui. Juste une douleur abominable. Rien que son hurlement détruisant ce qu'il était et le réduisant à néant.

Il entendait l'eau du ruisseau coulée alors qu'il ne faisait que s'en approcher, il savait que Dean ne pouvait pas l'entendre lui, mais l'homme savait qu'elle était là. Ses joues mal rasées étaient légèrement roses, l'embarras ayant décidé de coller sa peau sans aucune raison. Et Castiel savait qu'il lui offrait une partie de lui aujourd'hui, quelque chose que seul lui avait eu le droit de voir, et il s'en sentait tellement fier, tellement honoré. Le regard émeraude fixait droit devant lui, et les doigts chauds de celui qu'il aimait tenaient lâchement les siens, l'attirant dans ses pas comme s'il aurait pu vouloir aller ailleurs.

Un craquement sombre résonna, c'était vif, et douloureux, et trop réel. Un petit rire s'échappa des deux lèvres sales, aussitôt réprimé, comme s'il n'aurait jamais dû apparaitre, ayant échappé au contrôle de son propriétaire.

Leurs pas craquèrent sur le bois du pont, et ils s'assirent, leurs regards se retrouvant instinctivement. Castiel n'arrivait pas à ne pas le regarder, malgré la beauté de l'endroit, c'était Dean qui attirait toute son attention. Et ils passèrent une après-midi ici, une après-midi pas si différente de toutes les autres, mais cela n'avait aucune importance, ils étaient biens.

Ses pensées étouffaient le bruit de ses hurlements, les rendant en quelque sorte moins réels, moins forts. La voix de Dean les surplombait et adoucissait sa réalité, elle était douce et enchanteresse et Castiel ne demandait qu'à être ensorcelé par elle. Il laissa ses pensées laver la douleur, il laissa son sang couler avec les gouttes du ruisseau, laissa les rochers le purifier alors que les branches des arbres de penchaient pour venir panser ses plaies de leurs feuilles. Et sa respiration prit le rythme du vent qui bruissait dans la verdure autour d'eux, comblant le silence paisible et agréable qui venait le lier plus profondément encore à l'homme qu'il aimait.

Deux lèvres pleines se déposaient sur les siennes alors qu'il se tenait près de la voiture, il sentait le visage de Dean bruler alors qu'il rougissait, et il devait se concentrer pour ne pas rire sous le bonheur qui l'étouffait. L'homme contre lui s'écarta pour respirer, et il essaya de ne pas en être trop ravi, mais il voulait encore sentir la douceur chaude de sa bouche contre la sienne. Il sentait le cœur de Dean battre à une vitesse affolante, et parfois cela lui faisait peur qu'il s'épuise ainsi, parce qu'il avait peur qu'à force de courir, il finisse par arriver trop vite à la ligne d'arrivée. Mais lorsque celui-ci posa un baiser chaste contre sa chaire, toutes ces pensées s'envolèrent.

Le souvenir se finit, et derrière ses paupières, un autre commençait déjà à s'illuminer. C'était son bouclier, sa protection, son phare pour lui rappeler l'endroit où se trouvait sa raison, où il pouvait se retrouver s'il se perdait, si la douleur le déracinait et l'emportait trop loin, la lumière au loin qui lui indiquait où revenir s'il se noyait.

- Oh, je vois, tonna la voix face à lui.

Instinctivement Castiel ouvrit les yeux, parce que ton utiliser lui fit peur, parce que celui-ci semblait en savoir trop. Son bourreau se pencha vers lui, le regardant les yeux légèrement écarquillés, un sourire ridicule sur son visage, mais terrifiant.

- On peut jouer à ça si tu veux, dit-il alors.

Et les yeux d'un vert sapin changèrent lentement, se métamorphosant pour prendre une couleur plus proche de l'émeraude, une émeraude légèrement rendue imparfaite de quelques rainures plus claires. Castiel eut envie d'hurler, pas de douleur mais de haine, parce qu'ils n'avaient pas le droit de voler cet éclat, de voler la couleur la plus pure de la création. Parce qu'ils cherchaient à utiliser les yeux de l'homme qu'il aimait contre lui, à le faire devenir son ennemi et son traitre.

- Est-ce que je te plais comme ça ? demanda-t-il alors.

Et même la voix s'était légèrement transformée en quelque chose de plus grave, tâchant vainement d'imiter le ton d'une voix qui ne leur appartenait pas. Castiel comprit qu'ils ne savaient pas à quel point c'était inutile d'agir ainsi, il n'arriverait jamais à le briser assez pour qu'il croie que Dean lui faisait subir ça.

Mais lorsque l'autre se releva, il se rendit compte que ce n'était pas ce qu'ils essayaient de faire, parce qu'en dehors des yeux rien ne ressemblait de près ou de loin à cet homme. Lorsque l'autre s'avança de nouveau, il vit un objet brillant dans sa main, quoi n'avait aucune importance, son but serait le même que celui de tous les autres. Il vint suffisamment près de son visage pour que Castiel ne puisse plus voir que les deux émeraudes le fixer avidement.

- Je te déconseille de fermer les yeux, susurra son bourreau, son souffle chaud brulant les lèvres de Castiel.

Puis lentement une pointe se planta dans son torse, au centre de sa poitrine, au creux formé par sa cage thoracique. Elle rencontra rapidement son os, mais la pression augmenta, cherchant à percer un trou à travers elle, et Castiel ne pouvait que fixer les émeraudes imparfaites face à lui.

Comprenaient-ils qu'ils lui offraient son salut ? Qu'il pouvait fuir à travers elles ? Qu'elles ne rendaient que plus facile le fait de s'accrocher à cet homme, de lui permettre de se délivrer de la souffrance qui l'envahissait ? Comprenaient-ils qu'il ne croirait pas une seconde que c'était elles les responsables de sa douleur, et qu'elles seraient ce qui le maintiendrait en vie ?

Sa cage thoracique craqua, son os de fissurant pour laisser la pointe pénétrer plus profondément en lui, perforant l'extrémité d'un de ses poumons, mais incapable d'atteindre son cœur.

Cas, c'est là que j'ai compris que je t'aimais. Je me suis penché vers toi. J'ai posé une main sur ta nuque. Et j'ai juste eu le temps de te voir froncer les sourcils avant de t'embrasser.

Il s'accrocha à chacun des mots, alors qu'il regardait son reflet à travers les pupilles noires face à lui. Son visage était couvert de traces de sang et de perles de sueur, des larmes séchées brillaient encore sur ses joues qu'une lame avait tranchées de façon répétitive. Mais ses yeux bleus n'étaient pas encore brisés, ils vivaient.

Cas, c'est là que j'ai compris que je t'aimais.

(*) La lame qui perforait sa poitrine se tourna sur elle-même, accrochant sa chaire autour d'elle alors qu'elle se déplaçait, mais la douleur n'était qu'une ombre, et les mots brillaient assez pour la faire mourir.

Cas, c'est là que j'ai compris que je t'aimais.

Puis, la lame se retira vivement son corps, s'il n'avait pas été maintenu immobile, il savait que son torse aurait suivi son mouvement. Il sentait du sang couler sur son torse alors que respirer était plus difficile, l'un de ses poumons le brulait, tout l'air qu'il possédait était dévoré par les flammes qui le rongeaient. Un rire puissant et sadique le déboussola.

Son bourreau s'était écarté, comme si le mouvement vif de la lame sortant de son corps l'avait entrainé en arrière. Un rire sadique, venimeux, tranchant, destructeur sortait de sa gorge. Castiel sentit la terreur rouler une nouvelle fois sur sa peau. Il était certain qu'en cet instant, l'être immonde tordu par un son affreux avait découvert le moyen de le briser.

xxx

- Dis-moi pourquoi.

Balthazar se retourna vers lui, une lueur surprise dans le regard. Dean s'était assi sur une chaise pendant que l'ange élaborait un plan.

- Tu sais pourquoi, répondit-il.

- Pourquoi encore ? demanda-t-il néanmoins, et il semblait se préparer à la torture que lui causerait cette réponse.

- Parce qu'ils n'ont apparemment pas réussit ce qu'ils cherchaient à faire la première fois.

- Parce que je l'en ai sorti, dit-il, constatant simplement l'évidence. C'est aussi parce que je le lui ai demandé qu'il est allé trouver cette putain d'arme.

Sa voix était affaiblie, un murmure comme s'il se parlait à lui-même. Mais à travers, il était clair pour Balthazar que Dean n'était pas plus en train de se blâmer qu'à son habitude, il ne prenait pas l'entière responsabilité de la misère du monde sur ses épaules une fois de plus. L'homme se taisait mais il n'avait pas fini de parler.

- Ils le savent … qu'il serait obéissant si je n'étais pas là. Alors pourquoi est-ce qu'ils ne m'ont pas tué moi ?

Balthazar haussa les sourcils, le regardant depuis la première fois depuis longtemps comme s'il était un idiot, et Dean était bien loin de s'en formaliser.

- Tu crois que Castiel leur obéirait si tu n'étais plus là ? Que s'ils te tuaient, il rentrerait sagement au paradis pour redevenir un sage petit soldat ? … La raison pour laquelle il est interdit aux anges d'aimer des humains, est tout simplement que ceux-ci deviennent incontrôlables lorsque les humains en question sont en jeu. S'ils t'avaient tué, mon frère ne les aurait jamais laissé s'en sortir. Il serait devenu leur plus grande crainte en seulement quelques secondes parce qu'il aurait été capable de réduire la moitié du paradis en cendre uniquement pour te défendre. Ils ne t'ont pas tué parce qu'ils redoutent les conséquences.

Dean resta silencieux, ses yeux plongés dans la contemplation des rainures du vieux parquet.

- Ils auraient pu maintenant, murmura-t-il, et Balthazar ne prit pas le temps de lui expliquer pourquoi il avait tort et laissa le silence s'installer à nouveau pendant quelques secondes.

- Tu veux savoir pourquoi ils ne l'ont pas tué lui, devina l'ange.

Dean releva des yeux blessés vers lui, ceux d'un animal tombé dans un piège bien avant son heure, qui supplie de ne pas l'achever, un regard qui suscite instantanément la pitié. Le regard épuisé d'un malade qui demande à être achevé.

- Raphaël ne pouvait pas tuer celui qui s'était pendant si longtemps opposé à lui pendant la dernière guerre, pas après avoir rétabli l'ordre. Ceux qui avaient été du côté de Castiel se seraient rebellés à nouveau. Le vol qu'il a commis avait offert une occasion en or à Raphaël de se venger, mais surtout de montrer à tous ce qui arrivait à ceux qui décideraient d'aller à l'encontre de ses règles. Castiel torturé, brisé et dépossédé de sa grâce devait servir d'exemple à tous.

- Ils ont réussi, non ?

- Je pense qu'il a peur de la vengeance de Castiel, maintenant que celui-ci à retrouver son esprit, réfléchit Balthazar à voix haute.

- Je pense que ce n'est qu'un putain d'enfoiré sadique, trancha Dean.

Balthazar haussa une de ses épaules, un léger sourire en coin devant la combativité de l'humain. Mais bientôt ses pensées le précipitèrent à nouveau dans le présent.

- L'avantage que nous avons, commença-t-il avant de faire une légère pause, est que tous n'approuvent pas le sort de mon frère.

Et il disparut, parti réunir ceux qui les aideraient. Dean pensa avec une certaine exaspération à combien les anges pouvaient être théâtrales parfois, mais ce n'était pas aujourd'hui qu'il se plaindrait de Balthazar. L'ange était son seul espoir.

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Ses cris ne résonnaient plus en échos, ou du moins, il n'en avait pas l'impression. Il n'aurait pas remarqué le moindre son extérieur alors que son esprit n'avait jamais été aussi bruyant. Pour la première fois depuis des mois, son corps était comme inexistant. Il aurait pu en être arraché, il aurait incapable de voir une différence.

Mais en lui, depuis les confins de son esprit, depuis chaque fibre de son être, parcelle abimée de son âme, fragment caché de son essence, tout s'agitait dans une douleur épuisante et des gémissements grotesques. Il n'était rien d'autre que souffrance en cet instant, et pourtant pas une seule lame ne transperçait sa peau, ils n'en avaient plus besoin, si ça avait jamais été le cas.

Castiel ne comprenait pas. Quelque chose en lui hurlait qu'il perdait, mais il ne savait pas quoi, il était incapable de savoir quoi. Il effleurait tendrement l'idée du bout de ses doigts, mais elle n'était qu'une fumée sombre et indéchiffrable, il ne comprenait pas.

Et de ce nuage noir naissait des images, belles et lumineuses, floues et désespérées.

Il voyait Dean, cet être si merveilleusement précieux, tendre sa main vers lui alors qu'il était assis par terre sur une moquette sale qu'il ne reconnaissait pas, ses lèvres pleines se mouvaient en une supplication, des mots tombaient depuis elles en une minuscule cascade fragile et brisée. Ils étaient face l'un à l'autre, et Castiel savait qu'il l'aidait, savait qu'il le faisait d'une façon ou d'une autre, qu'avait-il d'autre à faire sinon ça ? Mais il ne savait pas comment, et lentement les mots de Dean devinrent un soupir, un charabia indicible. Et alors que des yeux émeraude se plantaient avec espoir et douleur dans les siens, il ne pouvait plus comprendre pourquoi il était là.

Ils étaient allongés sur un pont de planches usées et autrefois vernies, bercés par le clapotis de l'eau sous eux, et leurs mains étaient chaudement entrelacées. Il savait que Dean sourirait alors même qu'il ne tournait pas la tête vers l'homme, ses yeux fixées sur les branches des arbres qui pliaient légèrement sous la brise qui chatouillait leurs feuilles qui dansaient contre le ciel bleu et parsemé de fin nuage blanc. Il entendit Dean tourner la tête vers lui, et fit de même, rencontrant son regard, à quelques centimètres de ses lèvres. Il les entre-ouvrit sans le vouloir, mais aucun d'eux ne s'avança avant longtemps pour gouter la chair de l'autre. La sensation de sa peau contre la sienne était encore et toujours électrique, tendre et violente à la fois, une vague l'arrachant d'une terre où il n'avait jamais eu pied, c'était … c'était … inconnu, étranger. L'homme s'écarta de lui, et il n'eut pas l'impression d'avoir plus froid alors qu'il s'y était attendu. L'eau ne faisait plus de bruit sous lui, le vent avait cessé et seul restait des yeux émeraude et leur expression indéchiffrable.

Dean, c'était Dean qu'il voyait, qui lui parlait, qui le touchait. C'était sa peau brulante et légèrement moite lorsqu'ils faisaient l'amour, ses doigts rugueux sur son corps, ses lèvres qui courraient dans son cou, c'était lui qu'il sentait en lui. C'était sa voix qui gémissait, son souffle qui se coupait, c'était le diminutif de son nom qu'il criait. Et puis ce n'était rien.

Dean et tout ce qu'il était. Qui n'était rien. Qui s'enfuyait. Et Castiel qui regardait des images perdre leurs sens alors qu'il ne comprenait pas ce qu'il regardait, alors qu'il ne se rendait pas compte qu'il avait su ce qu'elles étaient, chacune d'entre elles, alors qu'il les avait ressenties comme si elles se produisaient, comme si cet homme était là, juste là.

C'était Castiel qui oubliait, méthodiquement, odeur par odeur, un son après l'autre, une sensation puis la suivante, une couleur et sa jumelle, tout s'évanouissait et il ne réalisait même pas ce qu'il perdait. Les scènes qu'il observait perdaient leur sens et leur valeur alors que la signification de celles-ci ne pouvait plus refaire surface. Il entendait des mots trop souvent répétés, ne comprenant pas pourquoi l'homme semblait y trouver du réconfort, ces mots similaires à tant d'autre.

Et puis juste un nom, juste une couleur.

Et enfin plus rien.

xxx

Quelque chose explosa, et des portes qui n'étaient pas là avant s'ouvrirent brusquement, poussées par la force invisible qui se déversait dans la salle blanche depuis de longs couloirs qui n'existaient pas vraiment.

Des lumières aveuglantes jaillissaient d'un endroit puis d'un autre. De nouveau, le paradis était un champ de bataille où des êtres ailés perdaient la vie qu'ils n'avaient jamais réellement eu au prix de raisons qu'ils ne connaissaient pas.

Balthazar menait la charge, une attaque surprise contre des frères qu'il ne considérait plus comme tel depuis longtemps. Il menait son armée pour retrouver l'un des seuls anges qui méritait encore ce titre à ses yeux. Il entendait son âme si neuve hurlée depuis le premier pas qu'il avait posé dans leur éternelle demeure, il n'avait eu qu'à suivre les cris, à repousser ceux qui tentait de le garder ici. Castiel avait assez souffert d'être leur jouet.

Lorsqu'il arriva enfin là où son petit frère se trouvait, il laissa sa grâce protéger ce corps porteur d'une âme blessée contre ses bourreaux. Plusieurs de leur frères se chargèrent d'eux et il se contenta d'amener Castiel le plus loin possible d'ici, quittant le paradis en souhaitant que celui qu'il portait n'y retournerait pas avant un très long moment.

Il laissa derrière lui les cris et les coups, la haine, le sang et la douleur. Il déposa sur Terre Castiel et reprit forme humaine, il l'attira contre lui, s'assurant qu'il allait bien. Balthazar fronça les sourcils en inspectant le corps sans plaie de son frère, pas même une cicatrice, et dans un sens c'était presque pire. Il dormait paisiblement et l'ange ne força pas son réveil. Il posa une main sur son front et vérifia son âme, vérifia tout ce qu'il était capable de vérifier. Il ne voyait rien d'anormal, de légère craquelure mais il savait que son frère irait bien.

Dans un geste très humain il laissa l'air des poumons de son vaisseau se vider, soupirant de soulagement. Il reprit fermement le corps de Castiel dans ses bras, et disparut de là où il avait atterri. Il ouvrit les yeux sur Dean qui sautait déjà vers le corps inconscient de son ange, prenant sa tête dans ses mains, l'inquiétude se mêlant ridiculement à la joie sur son visage alors que chaque once de son être se retenait de ne pas prendre ses lèvres des siennes.

- Merci, finit-il simplement pas dire en relevant des yeux brillant de reconnaissance vers Balthazar, et même lui était incapable de le priver de ça.

Il aurait pu lui dire qu'il ne l'avait pas fait pour lui, parce que c'était vrai. Mais il ne voulait pas se disputer avec l'humain, alors il l'aida simplement à porter le corps de Castiel jusqu'à leur chambre, l'allongeant sous une couverture. Il le regarda alors qu'il tira le fauteuil brun jusqu'au chevet du lit et prit la main de Castiel qui dépassait de la couverture dans la sienne.

Les deux autres chasseurs étaient eux aussi dans la pièce, tous regardant Castiel sans masquer une once de l'inquiétude qu'ils ressentaient. Ils restèrent tous longtemps dans le silence, et Balthazar se demanda s'ils n'osaient pas lui demander comment Castiel allait, ou s'ils savaient juste qu'il aurait abordé lui-même le sujet s'il y avait eu un quelconque problème.

Il eut envie de soupirer à nouveau alors que plus personne ne bougeait, détestant rester immobile même s'il en était capable.

- Si vous comptez attendre qu'il se réveille, ça risque de prendre un moment, les informa-t-il, juste au cas où.

- Hum … est-ce qu'il … va bien ?

- Je pense.

Aussitôt les yeux verts de Dean se fixèrent sur lui, une lueur assassine brillait lointainement en eux et il eut presque envie de jouer à la faire brûler plus fort, mais se retint juste à temps.

- De ce que je suis capable de voir, il va bien. Aucune blessure physique, et pas de mental selon moi. Ou en tout cas rien qui ne pourrait être aussi grave que la dernière fois.

Il avait dit ces mots avec naturel, comme si les souvenirs qu'il avait de son frère en cet instant n'étaient rien d'important, comme s'il ne bouillait pas de colère et de rancœur lorsqu'il y pensait, comme s'il n'avait pas déjà dû être plusieurs fois retenu par ses frères pour ne pas aller tuer Raphaël ou quiconque avait fait ça à Castiel. Comme si le voir de nouveau ainsi était une hypothèse qu'il pouvait envisager sans haine.

Mais ses mots semblèrent calmer tout le monde, Dean reporta ses yeux sur son ange qui n'en était plus un, et si Balthazar n'en était pas venu à l'apprécier, il aurait trouvé son attitude insupportable.

- D'accord, on n'a qu'à le veiller, décida Bobby. Dean, va dormir.

- Je le laisse pas, rétorqua immédiatement l'homme sans quitter des yeux Castiel.

Balthazar entendit Sam et Bobby soupirer d'une même mesure. Il porta une plus grande attention sur le petit ami de son frère et remarqua combien la fatigue était présente dans chacune de ses articulations. Ses épaules voûtées étaient incapables de se tenir plus droites, ses bras posés sur ses cuisses portaient des mains tremblantes, et son visage était tellement pâle, si l'on oubliait les cercles foncés autour de ses yeux. Dean n'avait pas dû dormir depuis que Castiel avait disparu.

- Soit tu y vas, soit je t'y force, dit-il alors.

Dean se retourna surpris, et l'ange pouvait aussi sentir les regards médusés des deux autres hommes sur lui. Il leva les yeux au ciel, dénigrant l'idée qu'ils pouvaient croire qu'il s'inquiétait pour lui.

- Tu ressembles à un cadavre vivant, expliqua-t-il avec lassitude. Je ne veux pas avoir à expliquer à son frère pourquoi tu es dans cet état. Et tu ne veux pas qu'il se sente coupable de t'avoir mis dans cette état, hum ?

Dean fronça les sourcils mais ne dit rien, se levant au bout de quelques secondes alors même qu'il semblait avoir beaucoup de contre-arguments en tête. Il semblait ne même pas avoir la force de s'accrocher à ça, si Castiel allait bien, alors il pouvait aller dormir quelques heures.

Sam lança un regard reconnaissant à Balthazar et Bobby fut le seul à rester dans la pièce, prenant la place de Dean au chevet de l'ancien ange. Balthazar l'observa mais le vieux chasseur ne leva pas les yeux vers lui.

- Et vous, vous n'avez pas besoin de sommeil ? demanda-t-il.

-J'aurais tout le temps de dormir plus tard, répondit-il n'invitant pas à la discussion, mais l'homme ne semblait jamais vouloir parler avec lui Balthazar n'en avait pas grand-chose à faire et il se contenta de regarder son frère dormir.

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- Dean, lui parvint une voix lointaine à travers ses rêves.

On lui secoua l'épaule et ses lourdes paupières se soulevèrent avec difficulté. On l'appela une seconde fois, et ses yeux se posèrent sur la casquette bleue usée de son père de substitution. Il bougea pour se redresser mais celui-ci garda sa main sur son épaule.

- Il vient de se réveiller, l'informa-t-il.

Dean se releva immédiatement, ses jambes tremblantes et épuisées le maintenant à peine alors qu'il se dirigeait vers la porte. Il entra dans sa chambre, et son cœur se serra lorsqu'il vit Castiel, assis dos contre la tête de lit, les yeux sur Balthazar et Sam. Sa voix grave résonnait dans la pièce, mais il se tut lorsque ses yeux saphir se posèrent sur Dean.

Celui-ci s'avança précipitamment vers lui, posa un genou sur le lit en se penchant dans sa direction. Il prit son visage entre ses mains et embrassa son front et l'une de ses tempes.

- Bordel, je suis tellement content que tu ailles bien, Cas, murmura-t-il, respirant plus librement.

Son ange eu un mouvement de recul, et Dean le laissa faire. Il n'eut pas le temps de s'apercevoir de la rigidité du corps entre ses mains, ou de la façon dont celui-ci le regardait, sourcils froncés et tête penchée sur le côté en un geste qui était bien trop Castiel.

- Qui êtes-vous ? demanda la voix grave en le fixant dans un mélange d'incompréhension et d'inquiétude, peut-être même de peur.

Et le monde de Dean implosa.

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