« Si tu n'as pas triomphé, tu manquais de force.
Si tu as fuis, tu manquais de courage.
Si tu manquais de force et de courage, alors tu as péri. »
Qui garde les gardiens ?
Chapitre 14
― Essaye de le sentir, c'est en toi.
Si calme et préventive que fût la voix, elle fit naître en moi une pression qui déstabilisa ma concentration si durement mise en place. Je sentais que le regard d'Urma fixé sur moi alors même que j'avais les yeux fermés. Je m'appliquais consciencieusement à contrôler ma respiration et à la caler sur le rythme lent des vibrations de l'épée. Je percevais ses émanations – son aura – aussi sûrement que j'eusse pu voir un homme s'il se fût trouvé devant moi… Je n'avais qu'à le sentir à l'intérieur à présent, c'était en moi… Mon bras réagissait, comme répondant à l'appel mon œil m'irritait, mais je me retenais de le toucher. Ce n'était pas qu'une simple démangeaison dont on pouvait se soulager en grattant, c'était l'essence même du pouvoir que l'on m'avait transmis. Et cependant, le reste de mon corps demeurait hermétique, d'une impassibilité minérale, sourd au moindre contact. Avait-il réussi, par la force d'un miracle – ou d'une malédiction –, à enrayer ce qu'il avait jugé comme menaçant, impropre et dangereux ?
― Concentre-toi, Yselda, m'intima-t-on doucement mais fermement. Vas-y plus fort.
Je raffermis ma poigne sur le pommeau, fronçai les sourcils jusqu'à ce qu'ils se touchassent presque et fis le vide dans mon esprit si agité. Au bout d'un moment, j'en vins à les percevoir. Tous. Et à les distinguer les uns des autres, à mettre un nom sur leur silhouette grossière mais familière, sur les mouvements aériens et éthérés qu'ils faisaient. Des ombres, des souvenirs… des alliés. En faisant un effort supplémentaire, je pus faire apparaître certains des traits de leur visage, dépeindre leurs émotions, revoir leurs sourires. Je commençai à percevoir, quoique que faiblement, l'écho lointain de leur voix, des bribes ténues de sons qui ressemblaient au murmure discret du chant du vent sifflant dans une caverne profonde. J'écoutais ce qu'ils disaient sans l'entendre, je me le figurais sans comprendre. Je savais seulement qu'ils étaient là, à mes côtés.
Ma main commença à trembler sous l'effet d'une persévérance excessive, je sentais la sueur perler à mon front et dégouliner jusqu'à mes yeux puis recouvrir mon corps tout entier. Jusqu'au moment où ma poigne se déroba complètement sans crier gare, me faisant chuter brutalement au sol et rompant net le contact établi avec les ombres du passé. Les silhouettes volèrent en éclats de façon similaire à l'assiette de terre cuite qu'on laisse négligemment tomber sur le sol. Haletante, je tâchai de me redresser en reprenant ma respiration, sous l'aide bienveillante d'Ashelle qui assistait Urma dans sa tâche difficile de m'instruire. Cette dernière se retourna vers moi avec l'ombre d'un sourire au coin des lèvres. Jamais je ne l'avais vue réellement sourire et je doutais même que cela fût possible. Elle était la plus grande femme que j'eus jamais vue de ma vie, avec une voix si grave qu'elle pouvait s'apparenter à celle d'un homme si elle le décidait. En quelque sorte, elle m'effrayait un peu cette femme avait de quoi imposer le respect comme s'il lui était dû.
Urma me faisait penser à un corbeau dans sa longue robe constamment noire – plus noire même que la nuit – avec une traîne si large qu'elle semblait engloutir tout le couloir lorsqu'elle marchait en quittant ma chambre. Ses boucles volumineuses étaient sombres également et cascadaient de façon étrange dans son dos, en ayant les reflets singuliers du plumage de certains nobles volatiles. Son nez était fin mais pointu, son regard sombre mais perçant et sa peau, semblait-il, était aussi blanche que les nuages eux-mêmes. L'on voyait avec une observation plus fine que les heures éclatantes de sa jeunesse commençaient à faner la fougue de la vigueur s'amenuisait doucement, se ménageant au gré de la sagesse de l'âge. Urma avait fini de courir après son avenir, c'était à présent vers le passé qu'elle se tournait avec sérénité et un fort bon sentiment, comme pour faire le bilan du chemin parcouru jusqu'alors. Une fière étincelle brillait encore dans le fond de ses yeux, néanmoins plus diffuse et plus modérée qu'autrefois. Implicitement et comme convenu avec elle-même après de longues heures d'introspection, elle avait décrété qu'il était désormais temps pour elle de se poser et de passer le flambeau à quelqu'un capable de l'emmener plus loin encore. Et ce quelqu'un, elle l'avait trouvé en Ashelle.
Ashelle était différente. Différente d'une part de ce que l'on pouvait se figurer d'elle. Les sonorités de son prénom évoquaient une fille douce et aimable, posée et calme. Les choses étaient toutes autres en réalité. Ashelle était dans la fleur de l'âge, d'une énergie féroce et d'une ardeur passionnée. Ses cheveux étaient de feu, courts et insaisissables comme les flammes. Elle était plus petite que moi mais nous avions le même âge. La jeunesse, cependant, lui seyait bien mieux qu'à moi. Sa tête était encore pleine d'illusions et de rêves ambitieux, chaque pas qu'elle faisait était empli de convictions et de détermination. Elle avait confiance en elle et en ce qu'elle faisait. Là où elle resplendissait plus vivement que le soleil, je n'étais que terne et triste pénombre. Ashelle était toujours volontaire, souriante, têtue. Son rire était puissant et communicatif, ses gestes amicaux et chaleureux bien que parfois maladroits. Elle discernait rapidement des choses qui eussent paru obscures pour d'autres tant elle était perspicace ses prédispositions dans certains arcanes la destinaient à un grand avenir dans le domaine. Les individus recherchaient sa compagnie pour son dynamisme au moins autant qu'ils recherchaient la mienne pour le calme que je savais leur apporter. Ashelle avait en quelque sorte l'innocence que j'avais perdue. La bannière de sa foi n'avait pas encore brûlé.
― Je pense qu'un bref repos ne serait pas de trop, Urma, suggéra-t-elle d'ailleurs en passant un bras autour de ma taille pour me soutenir. C'est un travail difficile, d'autant plus qu'elle n'est aidée d'aucune magie. Elle doit se reposer.
Urma examina mon état avec attention. J'étais exténuée tant sur le plan physique que moral, je ne me sentais plus capable d'accomplir quoique ce soit. Elle le vit bien et hocha la tête vigoureusement.
― Du repos ne pourra en effet que lui faire du bien vu son état, concéda la femme corbeau. J'ai des choses à voir avec Gandalf, poursuivit-elle ensuite, cela me laissera le temps de régler certaines affaires. Nous reprendrons donc en début d'après-midi, Yselda.
J'acquiesçai pour seule réponse, incapable de prononcer une parole entre mes soupirs et m'aidai de la forte poigne d'Ashelle pour m'asseoir sur la chaise la plus proche. Urma s'en alla aussitôt d'un pas rapide, aussi légère que le vent. Ses pieds ne semblaient pas même toucher le sol. Il ne m'eut pas étonné qu'ils ne le touchassent pas réellement… Son assistante et apprentie demeura à mes côtés et j'en fus étonnée.
― Je ne pensais pas que leur entretien serait privé, confiai-je de manière entrecoupée à la jeune femme qui sifflotait. Je pensais que tu les accompagnerais.
― Non, me répondit-elle avec un sourire. Mon niveau d'expertise n'est pas encore assez établi pour que je puisse comprendre tout ce qu'ils se diront. Il est donc inutile que je cherche à accompagner Urma. Comme tu l'as sans doute remarqué, elle aime que les choses aillent vite, et s'encombrer d'une novice pour d'importantes affaires aura tôt fait de l'agacer. Mon heure viendra cependant, je le sais, il faut juste que je me montre patiente. A vouloir brûler les étapes, c'est moi-même que je risque de brûler.
― Je comprends…
― Veux-tu que nous fassions quelque chose ou préfères-tu demeurer assise ? Je peux t'aider à aller t'allonger si tu le souhaites.
― En vérité… il y a bien quelque chose que j'aimerai faire, fis-je après un temps. Aller voir un ami. Winleth.
― J'ai entendu parler de son cas, avoua Ashelle qui essaya de ménager son enthousiasme derrière une voix timide. Son attitude est tout ce qu'il y a de plus admirable et respectable… Me permettrais-tu de le visiter avec toi ? Il me plairait beaucoup de le rencontrer.
― Je ne pense pas que cela lui poserait un problème. Allons le voir maintenant.
Voir de nouvelles têtes ne ferait effectivement pas de mal à Winleth. Ce que l'on disait à son propos me hantait toujours de quelque façon et je ne pouvais qu'éprouver de la colère face à la manière méprisable dont les domestiques le traitaient. Winleth n'était pas un monstre, et il n'y avait pas besoin d'avoir des yeux pour s'en rendre compte. Mais la peur rend aveugle et fait faire aux individus des choses dont ils seraient eux-mêmes horrifiés en temps normal.
Ashelle voulut m'aider à me relever mais je refusai catégoriquement son aide. Elle ne serait pas toujours là, et ce n'était pas son rôle de m'assister, moi. Ma compagne se borna néanmoins à ramasser les quelques affaires que j'avais laissé traîner dans la salle et m'ignora avec une insolence vindicative quand je la priai de me les rendre afin de les porter. Trop serviable pour son propre bien, pensai-je. Nous dûmes faire un détour par les jardins en longeant les remparts, la salle d'entraînement étant à l'écart des appartements. Le temps était maussade mais guère alarmant – il n'y aurait pas d'orage et j'en remerciai silencieusement les cieux. Toutefois, il n'aidait pas à égayer les visages des hommes : le flegme impassible des gardes rendait stérile le champ de la joie. Leur visage stoïque n'affichait pas la moindre expression et leurs yeux semblaient vides… Je m'apprêtais à dépasser celui qui gardait la porte du couloir suivant quand il me retint brusquement par le poignet.
― Qu'est-ce que…
― Ne t'alarme pas, Yselda. C'est moi.
― Callan ?!
Le prénom avait fusé tout seul, bien malgré moi, telle une vérité évidente. Il était impossible que ce fût réellement lui, toutefois. Et cependant, j'étais persuadée de ne pas m'être trompée en entendant cette voix. Sa voix. Il me relâcha lentement comme s'il eut craint ma fuite et retira de son visage le pan de tissu qui lui couvrait le nez et la bouche. C'était bel et bien lui, son visage… Mais comment ? Depuis quand ?
― Qu'est-ce que tu fais ici ? grondai-je en reculant, soudainement suspicieuse.
― Ma présence ici te déplaît ? fit-il, surpris par ma véhémence.
Je vis bien que ma réaction n'était pas celle à laquelle il s'était attendu. La déception qui se lut ses traits me frappa comme une gifle et me pinça le cœur. Mon visage trahit mon propre étonnement tandis que je battais plusieurs fois des paupières, déstabilisée. Ce n'était pas ce que j'avais voulu dire. Comment pouvait-il croire une chose pareille ? Comment ne pouvait-il pas seulement voir que je cherchais juste à le protéger de tous les maux qui pussent rôder autour de lui ? Je ne voulais pas qu'il souffrît, lui moins encore que quiconque… Alors pourquoi ?
― Elle me dérange, oui ! lui répondis-je vivement, criant presque. Depuis quand sais-tu te battre ? Est-ce que tu sais réellement te servir de ton épée ? Ne crois pas que celle-ci va te protéger. Cela ne sauve pas de vie, une épée, cela crée des cimetières entiers par la seule force d'un homme ! Ce n'est pas un cadeau… c'est… c'est une malédiction.
― Tu ne devrais pas te préoccuper de moi, répliqua-t-il en fronçant les sourcils, agacé. Pense plutôt à toi et regarde dans quoi tu as mis les pieds. Ces gens autour de toi ne sont pas tes amis, comment peux-tu encore accepter de les fréquenter tous les jours après ce qu'ils t'ont fait ?
― Comment es-tu au courant de…
Ma voix mourut avant même d'arriver au bout de ma phrase. Avais-je encore été trahie ? A qui avais-je encore causé du tort pour que l'on voulût me nuire à ce point ? Callan avait raison : je n'avais pas d'amis ici… Ashelle trouva ce moment opportun pour s'éclipser de nos champs de vision.
― L'on m'a aidé à savoir, Yselda, dit-il radouci en posant une main sur mon épaule, ce qui me fit frémir. Tu ne sais probablement pas… ce que cela fait d'attendre désespérément quelqu'un qui ne vient pas. Tous les soirs à l'auberge, j'ai attendu que tu pousses la porte et que tu fasses ton apparition. Tous les soirs, mes espérances se muaient en déceptions amères et cependant, elles renaissaient chaque jour avec la même force par la simple pensée que tu puisses, cette fois-ci, tenir ta promesse et revenir. Les autres n'y croyaient pas et m'ont dit de t'oublier, de te laisser vivre seule comme tu l'avais toujours fait mais j'ai refusé. Je n'ai pas voulu te laisser partir sans t'avoir vue une dernière fois parce qu'au fond, j'ai été blessé de ton attitude… Tu n'avais pas l'air d'avoir suffisamment confiance en moi pour me tenir au courant de tes projets, et étrangement, je m'en suis senti trahi… Je pensais qu'il y avait quelque chose entre toi et moi, quelque chose de suffisamment fort pour que l'on puisse se dire ouvertement ces choses-là. Quenerah s'est donc chargé de le faire pour toi… J'ai eu besoin de toi, Yselda, plus que tu ne pourrais te le figurer, mais maintenant je sais que c'est toi qui as besoin de moi. Cesse de croire que tu es seule à te battre sur le champ de bataille. Ne fais pas preuve d'orgueil : dans cette histoire, il ne s'agit pas seulement de toi. Si tu nous donnes une arme, poursuivit-il en relevant la sienne entre nos deux visages, nous nous battrons à tes côtés. Nous nous battrons pour sauver nos vies et garantir nos libertés. Je me battrai avec toi pour que chacun de tes jours ne soit pas le dernier.
― Et c'est justement ce que je ne souhaite pas ! m'écriai-je plus fort que de raison, ignorant sur l'instant la mention de Quenerah. Tout cela te ne regarde pas, tu n'as rien à y voir ! Ce n'est pas que des mots, Callan, ce n'est pas un jeu ! Et… Il s'agit de mon rôle de vous protéger, je suis membre de la Garde Royale ! J'ai donné ma vie, mon avenir dans ce seul but. C'est la seule chose que je sais faire, la seule chose à laquelle je tiens… Il n'y a rien d'autre qui m'est cher. Ce fardeau que je porte… toi ni personne n'avez à l'endurer aussi. C'est mon choix, je me suis sacrifiée volontairement à cette cause.
― Et à celle-là aussi ? tonna-t-il en pressant entre ses doigts mon épaule qu'il tenait toujours. Ce sacrifice-là aussi, tu y as consenti en tout état de conscience ? Bon sang, Yselda ! Arrête. Ton égoïsme est énervant. Arrête de nous faire du mal comme toi seule sait si bien le faire, continua-t-il d'une voix à peine perceptible, m'attirant à lui dans une étreinte apaisante. Arrête de te faire du mal et…
Un murmure…
― Fais-moi confiance. J'ai trouvé mon propre combat, je sais sur quel front je veux me battre. Je sais ce que je fais depuis que je le fais pour toi.
Un tressaillement et une reconnaissance silencieuse. Une étreinte plus forte, plus sincère. Un abandon complet et une abolition des barrières. Un sentiment plus vif, plus brûlant, plus fort aussi. Une intimité bienvenue, bienheureuse. Une force redoublée et puissante. Voilà, tout ce que je vivais et ressentais en cet instant. Mais malgré tout, si grand que fût le bonheur que cela m'apporta, je ne pus en être pleinement sereine. Comment aurais-je pu ? Callan pourrait mourir. Pour ma cause. Pour moi.
― Depuis combien de temps es-tu ici, Callan ? lui demandai-je en m'écartant légèrement.
― Guère longtemps à vrai dire. Quelques jours à peine. J'ai eu du mal à m'infiltrer, même avec l'aide de Quenerah.
― J'aurais dû me douter qu'elle irait de parler, maugréai-je en me rembrunissant. Je ne sais pas comment la considérer. Amie ? Ennemie ? Je ne sais pas.
― Elle a cherché à t'aider.
― Elle a également cherché ce qu'il m'arrive aujourd'hui.
― Je sais. Elle m'a tout dit à ton sujet, me confia mon ami, même ce qui lui portait préjudice. Je ne te demande pas de lui pardonner, je ne l'ai pas fait non plus… Mais si tu as besoin d'un appui solide, elle est celle vers laquelle tu devras te tourner en premier lieu. Cet endroit est bien trop grand pour que tu puisses demeurer seule. Elle risque beaucoup pour nous : je ne suis pas censé porter cet uniforme, expliqua-t-il ensuite. Si je me fais découvrir, elle peut perdre son statut.
― Pardon ? Es-tu en train de me dire que le Capitaine ne sait pas que tu existes ?
― Pas tout à fait, reconnut Callan en se passant une main dans les cheveux, gêné. Disons que Quenerah a usé de son influence pour me faire rentrer dans la garde sans que personne ne me mette à l'épreuve ou ne s'assure que j'ai effectivement suivi un entraînement.
― Callan ! fis-je, horrifiée. Espèce d'inconscient ! Tu risques aussi gros qu'elle si vous vous faites prendre ! Sors d'ici et ne revient jamais. Si tu ne le fais pas, je te dénoncerai personnellement pour être sûre que tu ne commettes pas d'imprudence. Quitte à ce que tu finisses dans les cachots.
― Tu ne le feras pas.
― Oh, je le ferai, maintins-je en hochant la tête, convaincue.
Je me voulais menaçante pour qu'il y crût, mais je ne saurais dire si ma voix suivait mes intentions. Sa présence m'ébranlait tellement, plus que je ne l'aurais cru. Je ne savais pas quelle était la bonne manière d'agir et je ne voulais pas me tromper avec lui. Je n'avais pas le droit à l'erreur en ce qui le concernait.
― Excusez-moi, coupa Ashelle, visiblement mal à l'aise à l'idée de revenir vers nous. Loin de moi l'idée de troubler vos retrouvailles, mais si tu veux aller voir Winleth, Yselda, il serait bon de nous dépêcher. L'heure tourne, on approche de midi. Tu sais aussi bien que moi qu'il n'est pas judicieux d'arriver en retard avec Urma.
― Oui, tu as raison. J'arrive. Nous en reparlerons très vire, fis-je à l'attention de Callan, lui adressant un dernier regard entendu.
― Je serai probablement dans cette zone, me fut-il gravement répondu.
Je me dépêchai de couvrir la distance qui me séparait des appartements de Winleth, suivit par une Ashelle qui devait presque courir pour garder le rythme. Je sentais que celle-ci brûlait de m'interroger sur les rapports que j'entretenais avec Callan, mais elle eut le bon sens de garder le silence en ayant remarqué mon irritation. Il me faudrait régler cette affaire au plus vite avant que quelqu'un fût blessé. Je me radoucis sitôt que nous eûmes passé les portes de la chambre de mon ami. Ici, l'air semblait toujours plus fleuri et plus pur, il ne puait pas la méfiance, l'angoisse et la peur. Tout semblait plus léger, plus simple, plus facile. Je découvris mon camarade assis sur le rebord de sa fenêtre, les yeux tournés vers un horizon qu'il ne pouvait plus voir mais dont il percevait les effluves et les sons.
Il tourna la tête à notre approche et un large sourire éclaira son visage :
― Je reconnaîtrai cette démarche entre toutes, bien que je ne l'aie pas entendue depuis longtemps. Comment vas-tu, Yselda ?
― Bien, mon ami, lui dis-je en lui serrant les mains. Et toi ? Je suis désolée de n'avoir pas pu passer aussi souvent que je l'aurais souhaité. Il s'avère que…
― Je sais, on est venu m'en parler, me coupa-t-il gentiment. Parlons de cela une autre fois, tu n'es pas venue seule. Il n'est pas séant de délaisser un invité.
― Une invitée, corrigea Ashelle en s'avançant vers Winleth. Enchantée, je me nomme Ashelle. J'ai beaucoup entendu parler de votre cas.
― Bienvenue, Ashelle.
Le fait qu'elle parlât de lui comme d'une expérience ne sembla pas l'ébranler mais je sentis un frisson me parcourir l'échine.
― Comment fais-tu pour demeurer seul tout ce temps ? enchaînai-je ensuite en m'asseyant sur son lit.
― Depuis ce qui m'est arrivé, Yselda, je ne suis plus jamais seul, me répondit-il avec un sourire las.
― Winleth, commença Ashelle, soudainement déterminée après avoir examiné les lieux. Je vous promets de faire en sorte que vous sortiez de cette chambre immonde dans les plus brefs délais. Vous ne devriez pas être en train de subir l'enfermement comme un animal. De plus, il me semble que vous avez déjà souffert de la séquestration ce qui vous est arrivé n'est pas votre faute, cette situation est incompréhensible et intolérable. Que fait donc le Roi ?
Winleth sourit et hocha la tête, mais ne releva pas les propos véhéments. J'eus un pincement au cœur quand je vis sa réaction, cette étincelle de soulagement traverser son regard : cela aurait dû être à moi de prendre cette initiative et non Ashelle. Pourquoi donc n'y avais-je pas songé plus tôt ?
― Midi approche, nous dit-il ensuite. Vous pourriez rester, cela me ferait plaisir.
― Je serai enchantée de rester, poursuivit ma compagne. Cela nous fera aussi gagner du temps par la suite. Yselda ?
― Ma foi, si tout le monde est d'accord…
La femme corbeau arriva sur le lieu du rendez-vous bien avant l'heure prévue. L'attente solitaire qui lui était promise jusqu'à l'arrivée du magicien ne lui causa aucun ennui, – une femme comme elle ne s'ennuyait jamais. Ses songes voguèrent vers les dispositions mises en place pour assister la jeune Yselda, et Urma se demanda si tout ce qu'ils faisaient jusqu'à présent avait véritablement un sens. A ses yeux, rien n'était fondé sinon que la paranoïa excessive des têtes pensantes n'était jamais qu'une crainte qui pouvait apporter le danger là où il n'aurait pas eu l'idée de fleurir lui-même. Depuis le nécromancien qu'ils avaient arrêté et dont les motivations ne laissaient voir qu'un homme désabusé et dans le déni de la solitude forcée, rien ni personne ne s'était manifesté dans l'espoir de ramener à la vie des morts aux ambitions belliqueuses et conquérantes. Aucune menace, si infime fût-elle, n'avait pointé le bout de son nez.
Les grandes guerres n'avaient plus lieu d'être : ce temps-là était désormais révolu. La souffrance interne des populations ne laissait plus de place aux querelles ancestrales, toutes races confondues, et la douleur de la perte ne tolérait plus que l'on mît en danger la vie de quelqu'un d'autre. Il n'y avait plus d'ennemi commun contre lequel retourner toute sa force il n'y avait désormais plus que des âmes désœuvrées, lasses et désireuses de tourner la page pour oublier d'y penser. Des êtres qui n'avaient plus besoin d'endurer ce qu'ils avaient déjà vécu une fois de trop.
Aucune paix n'était véritablement parfaite mais aucun chaos ne durait jamais éternellement. Urma l'avait compris, et après s'être épuisée et acharnée durant toutes ces années pour ces causes qu'elle jugeait bonnes, elle voyait avec un regard plus objectif et lucide l'acharnement et l'épuisement des autres dans ces mêmes combats. Mais se battre contre des fantômes, de l'ombre, de la fumée… cela n'avait pas le moindre sens. Où donc étaient ces ennemis que tous croyaient combattre ?
Quand le magicien franchit la porte du bureau, Urma sortit de sa torpeur et se leva pour l'accueillir.
― Vous êtes en retard, mon ami, lui lança-t-elle.
― Vous savez ce qu'on dit : un magicien n'arrive jamais…
― Je ne crois pas en ce dicton, Gandalf, coupa-t-elle. Mais j'imagine que vous ne m'avez pas fait venir ici pour que nous parlions de cela. Quelque chose vous trouble, mon ami, je le sens. Dites-moi de quoi il s'agit.
Le magicien posa son bâton contre la lourde table de bois et extirpa de son manteau une lettre. Celle-ci semblait avoir été rédigée juste sur l'instant, dans un papier épais et d'une très bonne qualité. Il la tendit à Urma dont les sourcils se froncèrent au fur et à mesure de la lecture.
― Gandalf, je puis vous le jurer, je n'ai jamais entendu ce nom-là de ma vie. J'ignore qui est cet individu.
Une suspicion profonde assombrissait le regard d'Urma dont les prunelles ne pouvaient se détacher de la missive qu'elle tenait délicatement entre ses doigts. Une crainte sourde grandissait en elle, bien que la dernière fois qu'elle eut peur remontât à loin – trop pour qu'elle pût s'en souvenir avec netteté. Elle connaissait l'écriture de chacun des membres du Conseil, n'ignorait rien de leurs relations et avait fréquenté même les individus les plus obscurs du monde des arcanes. Mais cette personne-là… Un véritable inconnu. Que l'on apprît un jour son apparition subite du néant ne l'aurait pas surprise, et cependant Urma sentait que l'affaire était bien plus importante, que les enjeux dissimulés à la vue de tous impliquaient quelque chose de plus grand encore – et de plus obscur. Qui que fût cet homme, il ne devait pas être sous-estimé : le Conseil, d'ordinaire, savait toujours tout des adeptes de la magie quand leur importance devenait croissante.
― Je veux bien vous croire, chère amie. J'avais envoyé un message aux membres du Conseil voilà quelques jours mais n'ai reçu aucune réponse. Cela m'alarme, je n'ai jamais été aussi longtemps dans l'ignorance et l'indécision. Je ne veux pas prendre le risque d'attenter aux jours de la jeune Yselda une seconde fois, elle mérite de la considération après tous les efforts qu'elle a fournis pour nous.
― Oui, j'avais cru comprendre qu'elle conservait à votre égard une certaine rancœur légitime, murmura Urma en abaissant ses longs cils. Nous pouvons néanmoins être soulagés qu'elle ait accepté de se battre à nos côtés plutôt que de nous tourner le dos : elle en aurait eu le droit.
― Ne me le rappelez pas, Urma, grommela Gandalf en faisant claquer son bâton sur le sol. Je ne suis pas fier de mon attitude vis-à-vis d'elle.
La femme corbeau esquissa un sourire et reporta son attention sur la lettre. Sa mine se rembrunit aussitôt.
― Que donc faisons-nous par rapport à cela ? demanda-t-elle en désignant la missive d'un signe de la tête. Devons-nous courir le risque de le laisser entrer dans la Citadelle ?
― Je le crains, c'est sans doute le meilleur moyen pour pouvoir garder les yeux dessus, murmura le magicien. Si durant toutes ces années, il a demeuré invisible à notre vue, mieux vaut ne pas courir le risque que cela arrive de nouveau. Laissons-le entrer ici et prévenons ceux qui doivent être prévenus de rester sur leurs gardes. La jeune Yselda entre tous, bien entendu. J'ose espérer qu'elle ne trahira pas nos suspicions.
― Yselda est de nature à la fois docile et craintive, expliqua la femme avec douceur. C'est un petit animal qui a besoin d'être en confiance pour s'ouvrir pleinement : vous et moi faisons partie de la même branche, mon vieil ami. Et depuis ce que vous avez fait, je peux vous assurer sans trop me tromper qu'elle ne porte pas les magiciens dans son cœur. Même Ashelle est tenue à l'écart.
― Mmh, oui, je présume que vous avez raison, dit Gandalf en soupirant. Je regrette qu'on en soit arrivé là, à devoir agir les uns dans le dos des autres pour pouvoir se protéger.
Si voilà quelques minutes, Urma aurait trouvé comment rétorquer à cette affirmation qu'elle jugeait infondé et typiquement inutile, l'apparition soudaine de la lettre et le silence du Conseil la laissaient sans voix, l'obligeant à se questionner sur ce qu'elle croyait établi comme certain. Un frisson parcourut l'échine de la femme corbeau, ce qui la surprit. La crainte commençait lentement à se muer en peur, une peur sournoise et empoisonnée qu'elle n'avait pas éprouvée depuis longtemps…
― Le plus sage, poursuivit le vieil homme, serait de laisser Ashelle auprès d'Yselda. Une alliée magique ne sera pas un renfort de trop. On ne sait pas qui il est : il a beau progressé vers nous à visage découvert, il n'en demeure pas moins inquiétant. Un mystère porté au grand jour devant lequel nous demeurons aveugles…
― J'en toucherai deux mots à Ashelle après notre entretien, et à Yselda aussi, bien entendu. Toutes les deux doivent être prêtes à faire face aux conséquences. Plus le nombre de personnes au courant et préparées sera important, et plus il sera facile d'agir vite. Pas question de laisser les choses aller d'elles-mêmes, c'est trop risqué.
― J'ai entendu dire que Quenerah s'était aussi prise d'affection pour Yselda. La mettre en charge de veiller sur elle en retrait ne serait pas non plus une mauvaise chose. Une arme secrète est toujours utile, même si elle n'est pas garantie de servir.
― Quenerah est une de mes connaissances, je m'en charge personnellement. Devons-nous lui accorder notre permission au nom du Conseil pour tout ce que lui semble approprié à la sauvegarde de notre protégée ?
― Cela semble judicieux. Faites ce qu'il vous plaira, ma chère. Vous connaissez bien mieux que moi ces gens-là et ce dont ils sont capables. Pour ma part, je me charge du Roi et de ses plus proches alliés. Il a confiance en moi, il écoutera ce que je lui dirai. Mais le reste de la Citadelle ne doit pas savoir, ces gens-là sont imprévisibles quoi qu'on en dise.
― Il en sera fait ainsi, conclut Urma en repliant la lettre et en la reposant sur le bureau entre eux deux.
L'entretien se termina sur cette note sombre mais auréolée somme toute d'une once d'espoir et de prédispositions. Les deux êtres se quittèrent en étant convaincus d'adopter la bonne attitude et chacun d'eux alla s'occuper de ses affaires au plus vite. Urma jugea aussi que réviser certains sorts ne serait pas du luxe l'on n'est jamais assez préparé face à l'inconnu…
Quand je retrouvai Urma en début d'après-midi, je la sentis tendue et tourmentée bien qu'elle essayât de n'en rien paraître. Ashelle le perçut aussi et je vis ses sourcils se froncer de manière infime – signe que ce comportement avait tout d'alarmant. La femme corbeau avait le visage d'une impassibilité dérangeante d'ordinaire. Elle nous jaugea du regard ma camarade et moi et réfléchit longtemps avant de prendre la parole :
― Je dois vous parler à toutes les deux de quelque chose qui nous inquiète, mes confrères et moi, commença-t-elle en nous invitant à nous asseoir sur les bancs de la salle d'entraînement.
La volonté de nous faire part de ce qui l'inquiétait était sincère, mais l'on sentait malgré tout dans son intonation, dans le timbre profond de sa voix vacillante qu'elle hésitait. Elle nous parla de ce mystérieux individu qui se faisait passer pour un magicien de renom, au savoir étendu dans le domaine des forces occultes et spécialiste du rapport entre morts et vivants. J'en fus sceptique : j'avais beau ne pas connaître le domaine magique, j'étais convaincue que ce genre de savoir n'était pas recommandable et était mal vu par les autres pratiquants : les individus qui devaient chercher à se former dans ce domaine avaient nécessairement quelque chose de précis en tête, qui allait sans doute bien plus loin que le simple besoin pressant et interne de satisfaire un désir de connaissances malsaines. Pourquoi vouloir à tout prix déranger le repos des âmes ?
Urma continua de nous rapporter le contenu de sa conversation avec Gandalf, des décisions qu'ils avaient prises et de ce qu'ils comptaient faire pour enrayer la progression d'un quelconque danger. Qu'ils m'eussent mise au courant m'enchanta plus que cela n'aurait dû, mais je perçus la gravité de la situation sur le visage de la femme corbeau. Je compris qu'une chose comme celle-ci n'aurait jamais dû se produire et qu'il fallait l'imputer à une négligence de la surveillance ou à un manquement à ses devoirs. Une erreur coûteuse… Dans un cas comme dans l'autre, les membres du Conseil devaient s'en mordre les doigts et se dépêcher de réunir des informations sur cet homme dans le but, je l'espérais intérieurement, de nous les faire parvenir.
En début de soirée, après ma séance d'entraînement qui fut plus légère qu'à l'accoutumée, je regagnai les jardins sous le soleil couchant, accompagnée d'Ashelle qui n'allait plus me lâcher d'ici les prochains jours. J'étais plus encline à me montrer amicale avec ma camarade, qui semblait aussi déroutée que moi par ce qu'elle venait d'apprendre. De plus, si j'étais obligée de passer les prochains jours en sa compagnie, mieux valait que les rapports fussent agréables pour l'une comme pour l'autre. Et puis, j'avais besoin de retrouver des alliés et des personnes sur lesquelles compter. Quenerah et Callan s'y trouvaient déjà et semblaient nous y attendre. Ils n'attendirent pas que nous arrivâmes à leur hauteur pour se précipiter vers nous :
― J'imagine que vous avez été prévenues, lança Quenerah à brûle-pourpoint.
― Oui, répondis-je avec plus de calme. Les choses semblent plus graves que tout le monde ne veut l'admettre.
― Parce que personne ne sait réellement ce qu'il faut admettre. C'est d'ailleurs cela qui inquiète Urma bien plus que Gandalf : le mal qui progresse vers nous n'en est peut-être pas un. Peut-être que cet homme qui est passé à-travers les mailles du filet pour évoluer à l'insu de notre vigilance n'a rien de menaçant.
― Tu ne crois pas un mot de ce que tu racontes, lui rétorqua sèchement Ashelle, sans doute vexée qu'on eut pu dire que le Conseil se fût trompé. Les hauts membres ne sont pas une bande d'incapables, personne n'aurait pu passer inaperçu aussi longtemps surtout avec une telle prétention de savoir. D'autant plus que s'il est aussi pur que tu le sous-entend, il n'aurait aucune raison de demeurer caché. Tu devrais le savoir, ton statut important parle pour toi.
― Ne te méprends pas, jeune fille, gronda Quenerah en fronçant les sourcils. Tu peux te montrer désobligeante envers moi si tu le souhaites, mais tu sais très bien qu'il y a une part de vérité derrière mes paroles. Crois-tu que c'est en suivant la piste la plus nette que l'on se figure clairement un état, une situation ? Je n'ai pas volé ma place, je l'ai gagnée à force de perspicacité et de réflexions. Mais là n'est pas la question. Si j'ai voulu que l'on se réunisse ici, c'est pour parler d'organisation. L'on m'a suggéré que nous travaillons ensemble à la sécurité d'Yselda. Sa maîtrise du pouvoir de l'épée est trop récente et trop instable pour pouvoir être fiable en toute circonstance. Vous deux, poursuivit-elle en désignant Callan et Ashelle, vous êtes les élus. L'un frappe et l'autre protège. A vous trois, vous incarner la lueur de l'espoir qui doit briller au-dessus de la Citadelle une dernière fois. Si vous ne réussissez pas, alors personne ne le pourra.
― Et toi, Quenerah ? Que feras-tu, demanda Callan.
― J'agirais en auxiliaire depuis le lointain. J'enverrai de l'aide, des vivres, des informations, des conseils… Mais je peux m'attarder ici plus longtemps : si le Conseil est demeuré muet ou sourd face aux questionnements de Gandalf, c'est que quelque chose ne va pas. Je me dois de savoir de quoi il retourne et de tâcher d'arranger les choses. Peut-être qu'Urma viendra me seconder, je ne lui en ai pas encore touché de mot. Quoiqu'il en soit, vous n'avez pas besoin de moi ici : vous vous en sortirez, j'ai confiance en vous.
― Quand pars-tu ? m'enquis-je à mon tour.
― Dès que possible. Je rassemble mes affaires et je m'en vais.
Un silence éloquent suivit ces dernières paroles, après quoi elle ajouta presque en murmurant :
― Bonne chance mes amis, vous en aurez besoin. Peut-être vous reviendrai-je…
Cette dernière inflexion de sa voix, presque muette désormais, me fit frissonner et j'eus l'impression désagréable que je ne reverrais pas Quenerah et qu'elle-même s'en était rendue compte. Son incertitude et son regard voilé par l'ignorance de l'avenir me toucha profondément. Je m'en voulus d'avoir été si sèche avec elle, quand dans son désir de me venir en aide, tout avait été d'une sincérité claire et pure. Et voilà qu'elle allait partir vers la lumière du couchant, dépasser les collines de l'horizon et disparaître de notre vue. Et cependant, elle se montrait humble et digne presque fière d'avoir été choisie pour cette mission.
Il n'appartenait qu'à nous d'en faire de même.
Bonne année mes choux !
Lhena
