Me revoilà de retour après plusieurs mois d'absence. Cette histoire m'est très chère et sûr de sûr j'irai jusqu'au bout. Elle m'est également assez difficile à rédiger, le contenu étant assez complexe et la crainte de me contredire étant très grande. Je n'exagère pas quand je dis avoir besoin de soutien de votre part. J'ai besoin de me rassurer sur d'éventuelle incohérence ou incompréhension.

Merci à CuteSnake Earfalas et July pour leurs encouragements qui m'ont poussée à m'y remettre. Ce chapitre vous est dédié.

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La neige au sol était semblable à des milliers de lucioles qui scintillaient sous l'effet du soleil. Tout semblait si pur, si calme. En dehors de lui et de Eames il n'y avait pas âme qui vive.

Lorsque l'anglais lui avait proposé de sortir se promener après être restés enfermés pendant de longues journées pour cause de blizzard il ne lui avait pas fallu beaucoup d'encouragement. Et si les sentiers qu'ils empruntaient lui étaient familiers c'était la première fois qu'il y venait accompagné. Et il ne le regrettait pas. Il s'était réveillé ce matin léger, reposé comme il ne l'avait pas été depuis très très longtemps. Pour une fois sa nuit n'avait été la scène de souvenirs dissimulés sous l'apparence de cauchemars. Il se sentait rasséréné, presque d'humeur joyeuse. Et il le devait à son compagnon de marche.

Il lui jeta un rapide coup d'œil avant de reposer ses yeux sur le sol traitre. Il ne voulait pas finir les quatre fers en l'air comme Eames une heure plus tôt. Une part de lui se demandait cependant si celui-ci ne l'avait pas fait exprès, pour le détendre, le faire rire, ce qui n'avait pas manqué se réaliser. Il avait tellement ri qu'il lui avait fallu s'y prendre à trois reprises pour parvenir à relever le forger du monticule de neige dans lequel il s'était empêtré sans qu'il ne retombe immédiatement sur ses fesses.

Ils marchaient tranquillement l'un à côté de l'autre et c'est instinctivement qu'il montra à l'anglais les empreintes d'un cerf sur le talus à sa droite. Et à peine l'eut-il fait qu'il se trouva téléporter à une autre époque, avec une autre personne, dans des circonstances analogues. Et il savait Eames en avoir conscience. L'homme s'était arrêté et le regardait, le regard indéchiffrable.

Et il lui adressa un sourire qui il le savait atteignit ses yeux pour une fois. Il se sentait particulièrement bien aujourd'hui. D'une certaine façon en paix avec lui-même. Ça lui avait fait du bien de parler, Eames avait raison, il s'était délesté d'un peu du fardeau qui enlisait son esprit, et il n'en ressentait aucune culpabilité, pas de trahison envers ses morts. Le fardeau s'était changé en un magnifique papillon qui voletait dans son esprit, qui se cognait aux autres murs de pierre et demandait plus d'espace, plus de liberté pour s'épanouir. Et il se demandait si c'était aussi facile que ça, abattre les murailles, les changer en papillon, s'il suffisait de trouver la bonne personne et de lui ouvrir son cœur. Il se demandait si avec une toute autre personne que Eames cela eut été réalisable. Et il en connaissait la réponse. Peut-être avec Mal, mais c'était trop tôt à l'époque, il entamait tout juste son travail de deuil et elle souffrait encore de la perte de sa cousine et de son petit neveu.

Mais maintenant …

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Aujourd'hui il faisait beau, le paysage autour d'eux était splendide, et il se complaisait dans un rôle de doux naïf qui il le savait se désintègrerait la nuit venue, lorsque les angoisses et leur lot de peines referaient leur apparition. Il se replierait alors sur lui-même, se rembrunirait, prononcerait tout juste quatre-cinq phrases à son ami avant de se retirer dans sa chambre sous prétexte que l'excursion l'avait épuisé. Et il lirait la tristesse dans le regard de l'anglais. Il se détesterait pour l'y avoir mise là, pour ne pas être capable de le laisser pleinement entrer dans sa tête et dans son cœur, pour ne pas y mettre la sérénité et le calme qu'il ressentait à présent.

Il savait que ça allait se passer ainsi, il n'y pouvait rien. Il peinerait une nouvelle fois Eames même si celui-ci prétendrait le contraire.

Aussi décida-t-il de lui faire un cadeau, pour atténuer la teneur de leur soirée. Il allait lui démontrer le degré de confiance qu'il lui accordait.

Il repéra une vieille souche d'arbre suffisamment large pour que deux personnes puissent s'y assoir, y chassa la neige et en tapota le rebord invitant ainsi Eames à le rejoindre.

Eames qui haussa un sourcil, le regard interrogateur avant d'obtempérer non sans avoir avant poussé un grognement lorsque ses fesses entrèrent en contact avec de la mousse gorgée d'eau et qu'il se releva brutalement lui jetant au passage un regard courroucé.

- Tu survivras, lui répondit-il, moqueur, en lui donnant par la même occasion une claque dans le dos qui fit se précipiter le forger en avant, lequel surpris par ce changement dans son centre de gravité, sans réelle emprise sous ses pieds ni branches auxquelles s'accrocher, alla s'étaler sans aucune élégance dans la neige avec un ouf finale lorsque son corps entra en contact avec le sol. Puis plus rien. Eames resta là allongé, le visage enfouie dans la poudreuse, sans aucune réaction, sans effectuer la moindre tentative pour se redresser.

Cinq, dix secondes s'écoulèrent et toujours rien. Et il commença monter l'appréhension. C'était pas normal. Pourvu que … un accident idiot était si vite arrivé, une pierre dissimulée qui rencontre une tête ça arrivait parfois, une branche pointue qui transperce un corps aussi. Et Eames qui ne bougeait toujours pas.

Et ni une ni deux il se précipita au côté du forger, tomba plus qu'il ne s'agenouilla et posa sa main sur son épaule pour le retourner lorsqu'il se retrouva précipité à son tour sur le sol, Eames au-dessus de lui, les cheveux emmêlés et blanchis par la neige qui s'y était enfouie, ses sourcils ayant subi le même sort, les lèvres légèrement bleutées et deux pommettes rougies qu'encadrait une peau crayeuse. Et deux yeux malicieux qui criaient vengeance. Un sourire mauvais qui n'annonçait rien de bon pour lui. Et son cœur manqua un battement à cette vision.

Il essaya de bouger, de se dégager mais les jambes de l'anglais étaient callées de chaque côté de son bassin, emprisonnant du même coup ses bras le long de son corps, et ses mains pressées contre sa poitrine l'enfonçait davantage dans la neige.

Et lentement, avec une indicible horreur il vit une des mains de Eames se soulever, s'approcher de son visage, l'effleurer, avant de poursuivre sa route vers sa tête sans s'y arrêter pour autant. Elle ne s'arrêta que plus loin. Avant de revenir, toujours aussi lentement, l'anglais semblant prendre un énorme plaisir à faire durer la chose.

- Eam ….., eut-il le temps d'articuler avant de se retrouver avec une poignée de neige dans la bouche, dans le nez et il éternua une fois, deux fois avant de tourner la tête pour s'en libérer, pour pouvoir respirer, et il comprit son erreur lorsque la neige à présent fondue du fait de la chaleur de sa peau se mit à couler le long de sa joue et dans son cou, sur sa nuque puis dans son dos. Ce qui le fit pousser un petit jappement, pour le plus grand plaisir du bougre qui s'esclaffa au-dessus de lui.

Et il se mit à se débattre comme un beau diable, pour libérer ses bras, pour faire payer cet affront, cette déclaration de guerre ouverte. Et Eames qui le regardait le fourbe, visiblement enchanté de ce que son geste avait produit.

Il allait le payer. Il connaissait le corps-corps, les feintes pour leurrer l'adversaire, et surtout les faiblesses du forger. Comme le fait qu'il était extrêmement sensible sur une petite partie du corps, situé à la jointure entre la nuque et le cuir chevelu, derrière l'oreille. Merci Ariadne et son besoin de surgir derrière les gens lorsqu'ils s'y attendaient le moins et merci au ciel de lui avoir permis d'être présent lorsque le tour de Eames fut venu. Et c'est donc exactement là qu'il porta ses lèvres et le mordit doucement provoquant un glapissement chez l'homme qui se redressa et porta immédiatement la main sur cette zone sensible, le regard incrédule, les pupilles légèrement dilatées par le choc et … et un désir mal-dissimulé.

Et Arthur profita de cet instant pour envoyer valser Eames. Et à son tour le ceinturer. Et ils restèrent-là à se fixer du regard, la respiration courte et rapide, les visages à quelque centimètres l'un de l'autre. Et il aurait été si facile de se pencher un peu plus, de sentir pleinement le souffle chaud de l'autre homme contre ses lèvres, les lèvres de l'homme contre les siennes, se perdre dans ...

Et il se redressa précipitamment, effrayé par ces dernières pensées. D'où pouvaient-elles provenir ? Eames était un ami … juste un ami. Et rien d'autre. Un ami qui certes avait verbalisé tout l'attachement qu'il lui portait et même plus, mais un ami tout de même. Tout cela, cette envie, ce désir qui l'avait brusquement assailli pouvait s'expliquer facilement : leur proximité des dernières semaines. Ils n'avaient personnes à part eux-mêmes avec qui communiquer, avec qui vivre et évoluer. Et se livrer, se confier. Il était normal que quelque part en route ses émotions se soient un peu emmêlées non ? Une espèce de syndrome de Stockholm, sans le côté tortionnaire/victime.

Il se releva et essuya d'un revers de la main les traces de neige et de végétaux sur son manteau. Il remit en place son écharpe qui s'était défaite dans leurs ébats. Il entendait Eames faire de même derrière lui mais ne pouvait consentir à le regarder. Qu'allait-il penser de lui ? Est-ce qu'il agirait comme si rien ne s'était passé ? Comme si lui aussi n'avait pas été en proie à la même folie ? Ou voudrait-il au contraire en discuter ?

Maudit soit l'anglais et son besoin de parler de tout ce qui dérange !

Et quelque chose de curieux se produisit à cette dernière invective mentale. Il s'attendait à en éprouver de la colère, de la frustration, et c'était le cas, mais elles étaient enveloppées de douceur et de gratitude également, comme si malgré la torture que cela provoquait de se mettre ainsi à nu il en redemandait. Un masochiste, c'était la manière dont il avait décrit le point man en lui, mais il était clair maintenant, s'il restait quelques doutes encore, que cette facette de sa personnalité s'appliquait à l'Arthur d'aujourd'hui.

Et devant cette constatation il fit ce qu'il faisait toujours, et Eames étant Eames le laissa faire, dans une moindre mesure.

Il choisit une nouvelle fois la fuite.

Il alla s'installer sur la souche qui avait était à la source de tout ça et se mit à parler, se mit à contourner le problème en allant affronter d'autres plus définissables mais non pas moins douloureux. Il visualisa dans sa tête le papillon, et le mur derrière. Il regarda chaque pierre minutieusement imbriqué et en choisit une qui ne risquait pas de faire dégringolé l'assemblage. Il la frôla de son esprit et sourit à son contenu. Oui, il pouvait parler de ça.

Eames était à présent à ses côtés, leurs épaules se frôlaient sans jamais se toucher pleinement. Et de nouveau le saisit le besoin d'initier un contact physique, même fugace et complice, besoin qu'il chassa aussitôt qu'il apparut avec une certaine dose de malaise et de consternation.

Il tourna rapidement la tête vers Eames qui avait le regard plongé en face de lui, fixant les arbres fins aux branches emmêlées comme s'il s'attendait à y voir débarquer Bella l'ourse à tout moment, les mains posées à plat à ses côtés, longues, robustes, faites pour attaquer mais aussi pour protéger, et étreindre chaleureusement comme elles le lui avaient prouvé la veille.

Et une nouvelle fois il s'égarait. Une nouvelle fois il se maudit.

Aussi se mit à parler. Pour ne rien dire. Pour chasser les dernières minutes de leurs esprits. Pour combler le silence. Pour laisser le papillon voleter un peu plus librement.

Et il parla.

De lui.

D'Allan.

D'Elysa.

Et de Mal aussi.

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« Quand Elysa attendait Allan nous avions un rituel : le soir nous nous promenions autour du lac, nous allongions dans l'herbe haute, ou comme nous sur une souche, les grillons et oiseaux de nuit pour seule compagnie, et regardions les étoiles là-haut dans le ciel qui nous contemplaient. Ne connaissant ni elle ni moi leur nom nous leur en inventions des nouveaux : il y avait la belle de nuit, l'élan à une corne, la lumineuse et la bancale, …, et chaque soir nous leur en redonnions des nouveaux car nous étions incapables de nous rappeler qui était laquelle. C'était tout nous ça, c'était notre monde, notre univers. Celui que nous avions créé rien que pour nous, et bientôt pour le petit être qui illuminerait notre ciel. Notre petite étoile à nous. »

« On restait là allongé pendant des heures, nos mains entrelacées sur son ventre arrondi, à imaginer notre avenir, à le dessiner. Nous étions si jeune, à peine dix-neuf ans, si naïfs, si plein d'espoir. »

« On essayait de s'imaginer à qui il ressemblerait aurait-il les yeux noisette de sa mère et les fossettes de son père ? Serait-il rêveur et idéaliste ou bien mystérieux et aventurier ? »

« Nous avions repeint la chambre d'ami en bleu – très cliché je te l'accorde- y avions installé le berceau dans lequel avait dormi Elysa et son père, son grand-père avant elle et qui allait de nouveau accueillir un nouveau petit être. Dans un coin de la pièce se trouvait aussi un vieux cheval à bascule à qui il manquait une oreille. Il y avait des oursons en paille, des peluches de mickey et de tigrou, des bateaux et des petits planeurs accrochés à la lampe près du berceau. Des tas et des tas d'objet, loin de convenir à un nourrisson, mais qui témoignaient de notre intention d'accompagner cette nouvelle vie vers l'avenir, de ne pas se contenter de l'instant présent. Peu importe qu'il soit plutôt pirate, dinosaure ou astronaute ? Il aurait tout ce qu'il voulait car c'est ainsi que nous le concevions. »

« A nos yeux il était la huitième merveille du monde et nous voulions que tout soit prêt lorsqu'il arriverait. »

« Et bien sûr lorsque le moment arriva tels deux rêveurs que nous étions rien de ce qui était essentiel dans l'immédiat n'était acheté, pas de layettes, de biberons ou de poussette. Rien n'était prêt mais au fond ce n'était pas très important, car nous nous l'étions. »

« Et lorsqu'après dix-sept heures de travail la sage-femme à enfin déposé Allan dans mes bras je n'ai plus vu que ces deux minuscules yeux bleus qui me fixaient, un nez qui se retrousse et une bouche quelque peu boudeuse qui se détend. Et plus rien n'existait. Ni les étoiles, ni les pirates ou les biberons. Juste lui, lui et moi. »

« J'ai honte de le reconnaître mais à cet instant même Elysa me paraissait à des années lumières. Juste lui et moi. Et comme ça il s'est soudainement mis à bailler, à fermer ses petits yeux bleus et s'est endormi dans mes bras tremblant d'amour et d'émotion. Comme s'il savait qu'il pouvait avoir confiance, que je serai toujours là, que jamais je ne le laisserai tomber. »

Et il s'arrêta, ses yeux le brûlaient trop, sa gorge aussi. Le besoin de trouver ce qui avait tant fasciné Eames dans ces arbres squelettiques quelques minutes plus tôt le saisit, le submergea.

« Un père ne devrait jamais avoir à enterrer son enfant Eames, » s'entendit-il dire à Eames, la voix éraillée, la gorge horriblement nouée. Et il se prit à désirer disparaître dans l'étreinte de bras puissants, être calé contre une poitrine et se laisser aller. Mais il ne pouvait pas, pas tant qu'il n'avait pas terminé son histoire.

Il devait aller jusqu'au bout, faire comprendre à Eames l'étendu de sa douleur, permettre à celui-ci d'identifier chaque brisure en lui, rassembler les morceaux et les réajuster.

Il était prêt. Il se sentait prêt en dépit de ses yeux et de sa gorge. Et de son cœur qui lui demandait, qui le suppliait d'arrêter là cette torture inutile.

Mais pour la première fois depuis de nombreuses années sa tête prit le dessus. Sa tête et la pleine confiance qu'il avait pour Eames. Jamais il ne s'était senti aussi en sécurité avec quelqu'un, jamais il avait croisé le regard de quelqu'un en se disant : je peux être moi-même, montrer mes faiblesses, ne pas toujours devoir être fort. Pas depuis la mort de ses parents. Avec Allan et Elysa c'était sans doute cliché et un brin machiste mais il était le chef de famille, celui qui protégeait et rassurait malgré toutes ses peurs. Par la suite il n'était plus rien, n'avait plus rien à craindre de quoi que ce soit, qui que ce soit. Maintenant ? Maintenant il avait Eames. Il était tombé à Manhattan, était resté à terre un moment avant de tendre la main à Londres, vers cet anglais exubérant et si attachant qui l'avait immédiatement saisi, et depuis il se redressait un peu plus chaque jour.

Alors oui. Jamais il ne s'était senti aussi bien en compagnie de quelqu'un depuis l'accident, pas même avec Mal et pourtant il l'avait aimé elle aussi, comme il lui était permis d'aimer à cette époque, et sa disparition l'avait anéanti. Elle avait été là pour lui, à sa façon, et elle avait ainsi permis d'éviter de commettre une nouvelle tragédie, une ultime trahison. Elle ne l'avait pas laissé sombrer comme il le voulait, il l'avait détesté pour ça, avait même failli la frapper dans un accès de rage, sa main s'était levé et béni soit la providence Dom était rentré à la maison au même moment, sa présence lui permettant de trouver le prétexte pour s'éclipser.

Il avait refusé de voir Mal pendant de long mois après ça malgré les dizaines de mails et de messages quotidiens qu'elle lui laissait sur sa messagerie. Il avait quitté l'armée, avait déambulé sans but réel, s'était tenu au-dessus du Grand Canyon et avait contemplé le précipice. Avait plongé dans le pacifique et nagé, nagé jusqu'à ne plus voir la côte et s'était ensuite laissé porter par le courant qui l'avait ramené bien malgré lui sur la rive. Il avait vu tout ça à travers un regard de plus en plus vitreux, des scènes entières de sa vie d'alors lui semblaient si fantasmatiques qu'il se demandait s'il les avait réellement vécus ou s'il les avait juste inventés pour combler le vide de son existence.

Il avait pris le train, l'avion, fait du stop, marcher sur de longues distances jusqu'à ce que ses semelles ne soient irrémédiablement usées. Il avait dormi dans des chambres d'hôtes, dans la paille d'une grange, à la belle étoile, dans des motels minables, dans la carcasse de véhicules laissés à l'abandon. Il avait vu ses économies fondre, il avait distribué ses dernières pièces à une vieille dame faisant la quête pour le nouveau clocher d'une l'église. Il avait croisé une foule de visages anonymes, avait joué lui-même les ombres de couloir, refusant de donner son nom, s'inventant une identité, et personne pour le contrer ou le confronter à ses mensonges.

Et les choses se passèrent ainsi, jusqu'à un nouveau message de Mal. Différent. Effrayant. Elle ne lui demandait pas de revenir. Elle le suppliait. Elle pleurait. Et Mal ne pleurait jamais. Pas comme ça. De peine, de rage, oui elle pouvait. Mais Mal terrifiée ? Non ! Elle avait peur. Pour elle, pour Dom. Pour la petite vie qui s'éveillait en son sein. Quelque chose s'était produit, elle ne lui disait pas quoi. Et sans y réfléchir à deux fois il vendit à un prêteur sur gage la petite croix en or qui pendait à son cou, seule souvenir de sa mère, et avec le peu d'argent qu'il en récolta pris le premier car pour le Kentucky et de là Fort Knox.

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A côté de lui il sentit Eames se tendre d'anticipation, fasciné comme on peut l'être lorsqu'on est plongé dans un récit ou une intrigue palpitante, et c'est là qu'il se rendit compte qu'il avait décrit à haute voix ce qu'il revoyait en pensées.

Mais qu'importe. Quel mal pouvait-il y avoir à s'appesantir sur cette partie-là de sa vie. Eames en connaissait probablement déjà une grande partie. Leur première rencontre au forger et à lui s'était après tout produite peu de temps après.

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Mal était dévastée. Dom était guère mieux. L'armée les avait trahis. Elle s'était servi de leurs recherches dans un but belliqueux, avait détruit des soldats tout juste sortie du centre de formation pour en faire des robots sans émotions qu'elle envoyait au front se faire massacrer ou pire encore pour massacrer sans distinction. Vieillard, malade, homme, femme, enfant. Aucune exception.

Elle et Dom avaient protesté, écrit des rapports et des objections à l'état-major, avaient tenté d'informer de plus haute instance. Et on leur avait rappelé sans ménagement leur devoir de réserve, la confidentialité absolue quant au projet Marchand de sable qu'ils avaient signée, les menaçant ouvertement de court-martial pour trahison et manquement à leurs devoirs quand bien même ils n'étaient que des civils sur une base militaire. Ils leur avaient parlés de nourrisson dont la place n'était pas en prison, de famille d'accueil qui parfois n'était pas dans les meilleures dispositions envers leur protégé, … En un mot ils se taisaient et se faisaient oublier ou ils leur en coûteraient.

On les tenait à l'œil, on les bridait dans leurs recherches, peut-être leurs communications étaient-elles même sur écoute pour ce qu'ils en savaient. Et ils ne savaient pas quoi faire. Il ne se serait agi que d'eux deux, mais il y avait le bébé à venir et ils ne pouvaient concevoir de le perdre, Arthur pouvait comprendre ça, le dilemme qui était le leur. Ils avaient besoin d'aide et Mal ne voyait qu'une seule personne capable de les aider : lui.

Pourquoi ? Allez savoir. Mal et les rouages de son esprit brillant. A voir immédiatement ce que d'autres mettaient des années voir n'y parvenaient jamais. C'était elle le génie derrière la création, l'initiatrice d'une théorie révolutionnaire qui préférait rester dans l'ombre et laisser les lauriers reposer sur une tête qui n'était pas la sienne. Elle qui n'en dormait plus, rongée par la culpabilité de ce qu'elle avait indirectement provoqué. Même si c'était dans une moindre mesure elle comprenait assurément maintenant ce qu'avait pu ressentir Einstein lorsque La Bombe fut lâché sur Hiroshima. Science et armée ne devrait jamais se côtoyer, cette rencontre tournait toujours au désastre voir à des crimes d'une inhumanité sans nom. La science déshumanisait le soldat, et le soldat désacralisait la noblesse de cette même science. C'était un cercle sans fin et elle en avait fait l'amère expérience. Elle se sentait sale, avilie et surtout coupable. Elle dépérissait, et malgré sa grossesse elle perdait du poids à vue d'œil. Et Dom en devenait fou.

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Il était là donc, à ne savoir que faire. Il ne comprenait même pas ce qu'impliquait leur travail. Marcher dans les rêves ? Les modifier pour en faire un champ de bataille ? Y concevoir des scénarios de combat ? Ca n'avait pas de sens. Mais Mal et Dom semblaient si sûrs d'eux. Et jusque-là Mal lui avait paru la quintessence du discernement et de la clairvoyance.

Et puis qu'avait-il à perdre après tout.

Il avait appelé son ancien commandant, lui avait parlé d'une erreur de jugement lié à sa douleur d'avoir perdu sa famille et celui-ci avait immédiatement accepté de revenir sur sa démission et l'avait réhabilité à son grade de lieutenant. Il avait appuyé sa demande de mutation et quelques jours plus tard il avait été réaffecté à Fort Knox en tant qu'officier spécialisé en analyse stratégique.

De là il avait fait en sorte de se faire remarquer par quelques personnes liées au projet Marchand de sable et avait intrigué dans l'ombre, avait collecté des données qu'il avait dissimulé dans un coffre-fort de La Nouvelle Orléans avec des consignes spécifiques au cas où il lui arriverait quelque chose. La presse allait adorer si ce cas de figure venait à se réaliser.

En juste quelques semaines le Point man venait de naître.

Entre-temps Dom avait reçu une proposition de poste en tant que professeur de psychologie du rêve à l'université de Californie, proposition qu'il avait très vite acceptée, et après deux-trois disputes Mal avait fini par le suivre. C'était ce qu'il y avait de mieux à faire, plus ils étaient loin plus ils étaient à l'abri d'éventuelles retombées. C'était ce qu'il lui avait dit lorsqu'elle était venue chercher conseil auprès de lui. Il prenait les choses en main. Il resterait en arrière et camouflerait toute trace de sabotage. Ferait se tourner les soupçons de l'enquête qui ne manquerait pas d'avoir lieu vers un capitaine aux dents bien trop longues et des plus pointues. Et il détruirait le programme jusqu'à sa racine. Mais pour ça elle devait partir et le laisser ainsi plus libre de ses mouvements, sans s'inquiéter des conséquences.

Et tout avait fonctionné comme sur des roulettes. Et même plus.

Pendant des mois, focalisé sur sa mission sauvetage des Cobbs il avait mis de côté son propre drame. Le pointman avait réussi l'impossible : trouver à moyen pour se barricader, se protéger de tous et de tout. Mal n'avait pas été contente de ce changement. Pas le moins du monde. Mais elle était une mère à présent. Et avait adopté une nouvelle vision des choses lorsqu'il l'avait confrontée à l'hypothétique perte de Philippa et de Dom et ce qu'elle pourrait ressentir à ce moment-là. Elle l'avait donc laissé être, devenir ce qu'il voulait même si cela ne lui plaisait pas. Elle n'aimait pas ce nouvel Arthur, loyal, protecteur et omniprésent certes mais si différent de son meilleur ami. Elle ne s'y faisait pas et il voyait que ça la faisait souffrir. Car elle voulait vraiment y parvenir. Pour lui. Pour elle. Pour Elysa et Allan. Alors par esprit de contradiction autant que par déférence elle avait fait de lui le parrain de sa fille malgré ses réticences marquées et le mécontentement absolu de Dom qui ne l'appréciait pas des masses.

Dom lui faisait-il confiance à cette époque ? Assurément. Mais faire confiance et aimer étaient deux choses très différentes. Dom était jaloux. Pas dangereux, juste possessif envers ce qu'il considérait comme sien. De ce qu'il en voyait il était un bon père, un mari aimant et attentionné, avec une tendance à se sous-estimer grandement.

Il n'avait à vrai dire jamais compris ce qui avait attiré Mal vers Dom, il n'y avait pas réellement réfléchi pour dire vrai. Juste regardé, et constaté : l'homme était calme là où elle débordait de vie, avait les pieds sur terre quand elle avait un esprit visionnaire et aventurier, et tant d'autres différences. La théorie des contraires peut-être.

Après le sabotage il était resté quelques temps encore dans l'armée, pour ne pas attirer les soupçons. Il avait effacé de la base informatique tout lien le connectant aux Cobb, à Mal, et du même coup à Elysa et Allan. Puis il avait à son tour déménagé, changé de nom, avait gardé contact avec son amie et sa filleule par courriel, et un soir où les murailles dans sa tête bougeaient de trop, menaçant de s'effondrer et ainsi tout dévoiler, ramener les souvenirs à la surface, il avait cherché une bouée, une pensée à quoi s'accrocher.

Il avait cherché, réfléchi, s'en était presque arraché les cheveux, s'en était allé arpenter les rues la nuit, avide de tout voir même si c'était pour ne rien garder en mémoire. Un chat qui s'enfuyait entre les poubelles en crachant, une corde à linge qui pendait misérablement sans linge dessus, une boite aux lettres jaune qui siégeait seule et immobile sur un trottoir abandonné de toute vie, un volet à la peinture vert d'eau écaillée qui se décrochait petit à petit, se désunissant de son jumeau avec agonie, un attrape-rêve à une fenêtre et dont le rôle supposé de talisman protecteur restait à lui être démontré.

Et c'est en se faisant cette dernière remarque qu'il la trouva. Sa pensée. Sur laquelle se focaliser. Idiote, dangereuse, mais suffisante.

Il passera les trois nuits suivantes à se convaincre de ne pas la commettre, cette fabuleuse erreur. Mais un cerveau en mal de sommeil est un cerveau qui se contredit, qui s'affaiblit et dont par conséquent les arguments se font bien trop lisses et bancales lorsque la déraison dont on n'a juste-là qu'aperçut l'ombre affriolante fait vraiment son apparition.

Et lorsque la déraison vous fait face il n'y a que deux issues : fuir même s'il est déjà trop tard, ou l'embrasser.

Et c'est ce qu'il avait fait, fou qu'il était. Il avait fait son sac de voyage, avait laissé derrière lui une tasse de café à demi-pleine et encore chaude et le poste de radio allumé, avait failli se faire écraser par le taxi qu'il venait de héler en allant à sa rencontre trop précipitamment, s'était engouffré dans le premier avion pour la Louisiane avant de s'apercevoir trop tard qu'il faisait quatre heures d'escale à Atlanta mais c'est affamé, épuisé et merveilleusement excité qu'il finit par arriver devant une banque du quartier français de la Nouvelle Orléans. Qui bien sûr au vue de l'heure avancée était fermée et ne rouvrait ses portes qu'une fois le week-end passé.

Il aurait été superstitieux qu'il y aurait vu quelques signes divins l'incitant à mettre fin à cette folie. Seulement voilà il était le pointman. Rationnel jusqu'au bout des ongles même si son comportement du jour pouvait engendrer quelques doutes.

Qu'était-ce donc que deux jours de plus ?

Un relatif enfer. La peau autour de ses ongles y étaient passées, il n'aurait pas été étonné de devoir payer un nouveau parquet tellement il l'avait arpenté, ses yeux selon le miroir avait pris une teinte des plus ensanglantées. Il était en manque, et il n'avait même pas commencé.

Inutile de rentrer davantage dans les détails, le tableau était assez clair comme ça. Déjà là il n'allait pas bien, et ce n'était que le début.

Une fois les papiers et les documents subtilisés en main ça n'avait fait qu'empirer. Il avait été saisi d'une fièvre sans commune mesure. Il devait trouver, tant de chose en dépendait. D'un point de vue médical et juridique déjà. Soigner les traumatismes, éliminer les phobies, guérir les troubles du sommeil, comprendre le fonctionnement de l'inconscient et peut-être ainsi prévenir les troubles psychotiques, trouver des preuves permettant la condamnation de criminels, rechercher des personnes disparues et faire éclater à la lueur du jour les corruptions de politiciens et grands financiers, …, tant de possibilités.

En y repensant à présent tout ceci était risible. Et pathétique. Qui était-il pour s'imaginer réussir pareille mission ? Il n'était pas Sigmund Freud, Bill Gates ou Georges Washington. Rien de merveilleux ne pouvait émerger de sa tête d'homme ordinaire, sans grand charisme ni éloquence, sans réelles aptitudes dans quelque domaine que ce soit. Il était juste un individu coincé entre deux vie, qui se cherchait et se cachait et se jetait corps et âmes dans la première quête venue.

Un homme qui souffrait et ne voulait pas guérir, juste oublier. C'est ce qu'il était, et c'est ce qu'il parvenait à dépasser aujourd'hui, grâce à Eames.

Il passa donc ses journées et ses nuits à lire, à déchiffrer, à essayer de comprendre sans avoir comme base la moindre connaissance de rien. Un enfant qui cherchait à écrire une thèse alors qu'il ne savait ni lire ni écrire.

Il n'exagérait pas lorsqu'il disait avoir failli devenir fou. Mais c'était ça ou la muraille là-haut, et le choix était vite fait.

Il lui avait fallu quatre jours avant de comprendre qu'il avait besoin d'aide. Que seul il n'arriverait à rien.

Et deux jours de plus pour l'accepter et se forcer à bouger.

Et une fois encore il était parti, sans rien laisser derrière lui cette fois. Tous les documents avaient été détruits, déchiquetés et pour plus de prudence brulés. Qui sait dans quelles mains ils auraient pu tomber. Il n'était plus question de s'en servir comme bouclier ou moyen de pression. Ils ne devaient tout simplement plus exister. Trop dangereux.

Pour sa défense il n'avait plus l'esprit très clair, il était en proie à la plus singulière des paranoïas et dans sa tête c'était détruire pour ne pas l'être en retour. Raisonnement des plus simplistes et indubitablement questionnant s'il en est.

Il s'en était donc allé, avait pris le premier avion pour LA et était allé tambouriner à une porte au milieu de la nuit, réveillant par la même occasion tout le voisinage. Avait bousculé l'homme en pyjamas rayé et cheveux ébouriffés qui était tout sauf content d'être réveillé pareillement, surtout que la petite venait enfin de s'endormir, et s'était précipité vers la femme derrière lui. Il lui avait saisi les mains avant de parler, de parler, les mots se chevauchaient, les phrases s'éternisaient ou s'interrompaient, sa pensée était des plus claires pour lui, des plus obscures pour quiconque n'était pas lui.

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Miracle, complot, merveille, aéroport, folie, banque, cendres, découverte, portes, cobaye, rat, pizza, concept,…, imagines tous ces mots emboités ensemble Eames et tu auras quelqu'idée de ce que Mal et Dom ont traversée. Et de l'état de cohérence dépourvu de raison qui était mien. Je te vois sourire du coin de l'œil tu sais. Tu as raison. C'est amusant. Avec le recul. Mais au moment des faits ça l'était beaucoup moins crois-moi.

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Avec son tact naturel Dom avait fini par lui demander s'il avait pris quelque chose. Mal lui avait demandé de ralentir, de s'asseoir et de se poser, de boire quelque chose, tout sauf de l'alcool ou du café. Et ces deux réflexions misent bout-à-bout l'avait fait exploser. Ils s'étaient mis à gesticuler, à crier, à lever les bras en l'air et à se débattre lorsqu'ils l'avaient empoigné pour le calmer ce qui naturellement avait eu l'effet inverse. Ils ne comprenaient pas. Ou plutôt si c'est juste qu'ils prétendaient le contraire. Et ils n'avaient pas le droit. Après tout ce qu'il avait fait pour eux ils n'avaient pas le droit de le maintenir dans l'ombre, il voulait … non il devait savoir. Il en devenait fou. Et s'ils ne l'aidaient pas … s'ils ne l'aidaient pas … et il n'alla pas au bout de sa phrase. Le poing de Dom l'avait trouvé avant.

Et il se réveilla quelques vingt-quatre heures plus tard dans la chambre d'amis. La mâchoire douloureuse mais l'esprit infiniment plus calme. Et terriblement honteux. Il s'excusa mille fois, sa conduite était inacceptable, il ne savait pas ce qui lui avait pris, il allait s'en aller immédiatement.

C'est alors que Mal l'avait pris dans ses bras et avait tendrement embrassé son front sous le regard indéchiffrable de Dom. Ils l'avaient fait s'asseoir dans la cuisine et il s'en était fallu de peu que Mal ne le nourrisse à la petite cuillère. Ciel, il ne se rappelait même pas quand était la dernière fois où il avait mangé. Il était affamé. Il les avait regardés s'occuper de la petite, la bercer, la chatouiller, avant que cela ne devienne trop pour lui et il s'était enfui plus qu'il n'avait couru vers le jardin. C'est là que Dom l'avait rejoint tandis qu'il écrasait sa cigarette contre une grosse pierre. Dom qui l'avait dévisagé de longues minutes durant sans poser la moindre question avant de fermer les yeux, pousser un soupir de résignation et de hocher positivement de la tête tout en lui faisant signe de la main de passer devant.

Et ensemble ils descendirent une volée de marches mal-ajustées. Jusqu'à arriver à la cave. Et aucune trace de Mal. Juste Dom et lui. Et une valise en fer blanc dissimulée derrière une boîte à outils et quelques cartons. Une valise, et dedans la machine à rêve, la pasiv comme le lui apprit Dom plus tard.

Dom qui dans l'ensemble se révéla être un excellent professeur, patient et attentif, clair et concis. Oh ce n'est pas par bonté d'âme qu'il accepta d'initier Arthur à cette nouvelle science, il ne l'appréciait toujours pas même si l'inimitié du début avait laissé place à quelque chose de plus tempéré. Au moins ils pouvaient rester dans la même pièce sans chercher à s'entre-déchirer mentalement. Non, ce qui avait poussé Dom à agir de la sorte était l'ennui, et le début d'une sévère addiction. Quelle joie y avait-il à déambuler seul dans un rêve qui était sien, à construire un univers et personne pour le regarder évoluer, s'animer et s'effondrer avec lui ? Il lui tardait que sa femme eusse fini d'allaiter et qu'elle puisse ainsi l'y rejoindre. Mais en attendant il se retrouvait seul. Et devant l'empressement d'Arthur la veille il s'était dit : pourquoi pas ? Ca et les encouragements de Mal. Les mensonges de Mal. Il l'avait entendu raconter à son époux l'histoire la plus invraisemblable qu'il soit, et celui-ci avait décidé de la croire. A ses yeux sa femme était un ange pourquoi donc lui mentirait-elle délibérément ?

L'histoire ? Dans sa version édulcorée des choses c'est Arthur qui l'aurait poussée à apprendre à mieux le connaître et par la suite à accepter ses avances. Arthur qui aurait balayé ses craintes de l'engagement. C'était donc grâce à Arthur qu'ils avaient à présent une adorable petite fille qui dormait là-haut et un anniversaire de mariage à célébrer.

Face à pareille distorsion de la réalité, rappelons qu'il n'était pas le fan number one de Dominic Cobb à cette époque, il n'avait pu s'empêcher de hausser un sourcil, ses lèvres s'étaient légèrement étirées mais étaient restées obstinément fermées, ses yeux s'étaient illuminés sous le coup de l'amusement, lueur qu'il avait vite caché en prétendant trouver l'encadrement de la cheminée terriblement fascinant. Et Dom n'avait rien remarqué.

Il avait donc appris, se montrant un élève doué et avide de savoir. Il avait vite découvert ses points forts et ses faiblesses. Le carcan dans lequel il forçait son esprit à évoluer bridait l'imagination pourtant fertile qu'il avait toujours eue ce qui en faisait un piètre architecte. Il se construisait, avec succès, un nouvel Arthur, il n'était pas très indiqué qu'il cherche en même temps à personnifier d'autres psychismes et entités physiques donc exit le rôle de forger. Il ne lui restait donc que celui de point man et d'extracteur. Au vu de son expérience acquise à l'armée c'est naturellement vers le premier qu'il se tourna.

Et il était bon.

Non. Il était doué, il était né pour ça avait clamé Dom. Leur relation s'était considérablement améliorée entre-temps. Il y avait au moins une certaine dose de respect entre eux à défaut d'une réelle amitié.

Et après quelque temps ils s'étaient fait un nom dans le milieu. Jamais les instances militaires n'avaient fait le rapprochement entre eux et l'accident de Fort Knox.

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Nous avons travaillé dans l'ombre, d'abord pour le côté lumineux, pour la recherche et parfois la justice. Mal est tombée une nouvelle fois enceinte. Et Dom sans elle s'est laissé attirer par la flamme et a fini par s'y brûler les ailes. Il est allé trop loin dans ses recherches, refusant toutes limites.

Tu es parfois apparu pour disparaître presque aussitôt, faisant des apparitions ponctuelles lorsque le besoin s'en faisait sentir. Tu n'étais pas là et pourtant tu étais ce pare-feu qui nous empêchait de tous sombrer. Tu t'opposais à Dom là où je me contentais de regarder sans agir, tu rappelais le concret à une Mal en proie à la désillusion et aux prémices de la folie, tu me remarquais mais jamais ne me reconnaissais pour ce que j'étais et tu me secondais néanmoins, me servais de bâton quand le mien s'usait prématurément sous le poids du fardeau qu'étaient devenues Dom et Mal. Tu étais le sensé de toute cette tragédie, le Cassio d'Othello sans la fin tragique.

Et Mal est morte. Je l'avais vu venir, sans rien pouvoir y faire. La dernière amarre avec mon passé s'était détachée. Il ne restait plus rien ni personne pour m'accrocher au passé. Dom ne savait pas, tu ne te doutais de rien. Tout allait pour le mieux. Sauf que Mal n'était plus. Et une fois encore j'avais perdu mon monde. Dom se sentait coupable, je me sentais vide et inutile, et c'est tout naturellement que nos destins se sont liés. Plus de passé douloureux ni de futur oppressant. Un présent, à combler. Avec des aventures, des méchants côtoyés, des courses-poursuites pour échapper à ces mêmes méchants, des réussites, quelques échecs et au bout une inception, et une libération. Celle de Dom. Et une condamnation : la mienne.

Cobb était redevenu ce qu'il désirait le plus au monde : un père. De deux merveilleux enfants.

Et le miroir avait recommencé à me jouer des tours. Il me réfléchissait comme j'étais avant, avant la cavale, avant l'enseignement, avant les recherches et la mission-sauvetage. Avant le point man. Dans son tain j'y voyais le père. Un père sans enfant.

Combien de miroirs ai-je détruits de colère, de désespoir …

Alors je me suis voilé la face, est refusé de reconnaître mon reflet pour ce qu'il était, j'étais doué pour ça comme tu le sais. J'ai accepté tous les jobs que l'on me proposait, du plus ridiculement simple au plus dangereux, avec Ariadne, Youssef, toi, n'importe qui, des parfaits étrangers et tant pis si je me mettais en danger je n'avais pas grand-chose à perdre de toute façon, en dehors de ma vie et tu sais en quelle estime je la tenais à l'époque … Alea jacta est, advienne que pourra.

Moscou. Manhattan. C'est là où m'ont mené les dés ainsi jetés.


Arthur arrêta-là son monologue. Il ne se rappelait pas avoir jamais autant parlé de sa vie. Il avait soif. Ses mains et ses pieds étaient ankylosés par l'absence de mouvement durant une trop longue période. Mais le plus étrange était cette chape de plomb qui lui était tombée dessus sur la fin, il ne s'était pas senti aussi épuisé depuis longtemps, depuis La Nouvelle Orléans en fait. L'excitation en moins. Il n'avait qu'une envie : s'allonger et fermer les yeux.

Il ne s'était même pas rendu compte qu'il s'apprêtait à agir de la sorte lorsqu'il se sentit être enveloppé par un bras et plaqué contre une épaule. Puis redressé sur ses jambes chancelantes et forcé à faire un pas, puis un deuxième, jusqu'à ce que cela redevienne un automatisme. Des milliers de petites aiguilles incandescentes traversèrent ses membres et manquèrent de le faire s'écrouler, très désagréable ces picotements. Et c'est sans embarras qu'il délesta une partie de son poids sur Eames qui visiblement ne s'en soucia guère trop occupé qu'il était à le maintenir en mouvement permanent.

Hypothermie l'entendit-il lui dire, comme à travers un voile, et les mains du forger se mirent à frictionner les siennes pour faire revenir la circulation. Il ne se rappelait pourtant pas avoir retiré ses gants. Mais qu'importe, tout irait bien de toute façon, il le savait. Après tout il était avec Eames et Eames était fort. Et droit. Jamais il ne baissait les bras, ni ne laissait tomber qui que ce soit.

C'est avec reconnaissance qu'il le laissa passer un bras autour de sa taille pour leur donner plus de stabilité et ainsi avancer sans risquer de chuter.

« Ce n'est pas dans l'ordre des choses, » s'entendit-il murmurer sans qu'il ne sache d'où ça vienne. Comme bien des choses cet après-midi-là semblait-t-il. Mais si Eames l'avait entendu il n'en montra aucun signe. Ce brave et merveilleux Eames.

« Ca ne devrait pas arriver, continua-t-il en posant sa tête sur l'épaule de l'anglais. « Je n'en peux plus Eames. De toujours perdre. Mes parents. Ma famille. Mal. Et je ne veux pas. Je ne peux pas Eames. »

Et soudain le voile se déchira et la vérité l'éblouie. A moins que ce ne soit la neige et les milliers de lucioles qui la composaient.

Cette vérité qu'il avait besoin de laisser sortir, qui le rongeait et le consumait aussi surement qu'un cancer.

« Je ne supporterai pas de te perdre toi aussi. » souffla-t-il doucement en expulsant l'air qui s'était coincé traitreusement dans sa gorge.

Voilà, c'était sorti. Et il tenta de se dégager, de mettre de la distance entre lui et le forger. Mais il était trop faible, ou c'était son compagnon qui était trop fort. Il tenta de cacher ce désespoir redouté et retrouvé, de dissimiler ses yeux brillants de larmes en baissant la tête vers le sol.

Quand est-ce la dernière fois où tu t'es autorisé à pleurer, darling ?

-Arthur, l'interrogea Eames à ses côtés alors qu'il le forçait à s'arrêter.

Il refusa de le regarder.

- Promets-moi, répondit-il à la place, dans un demi-sanglot, « promets-moi de ne jamais me laisser ».

Et il s'attendait à un refus poli et plein de délicatesse de la part du forger, il s'attendait à un discours philosophico-existentiel et l'impossibilité de lire le futur auquel était passé maître le Forger. Il fut donc surpris lorsqu'il entendit celui-ci prononcer avec toute la conviction dont il était capable :

- je te promets, my love.

Et il sourit entre ses larmes, il sourit en acceptant ce demi-mensonge, cette promesse sans lendemain, ces mots prononcés avec tendresse. Il sourit parce que Eames étant Eames il lui faisait confiance, même quand il s'agissait de l'impossible.

Il avait dit plus tôt que faire confiance et aimer n'était pas infiniment lié. Il découvrait à présent que lorsque c'était le cas tout semblait possible, même l'impensable.

La seule chose qu'il lui restait à faire à présent était de trouver le sens du mot aimer pour la personne qu'il était devenu. Et ce qu'il y mettait derrière, la place symbolique qu'il lui attribuait.

Aimait-il Eames ? Infiniment. Avait-il une place dans sa vie ? Absolument. Les deux étaient-ils compatible ? C'était là un gros blanc.

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Ouf, fini. Le chapitre. L'histoire a encore quelques chapitres devant elle-même si elle touche à sa fin.

Petite anecdote. Lorsque j'ai comparé Eames à Cassio c'est en fait à Sam du seigneur des anneaux que je pensais mais je me suis dit : Arthur, même redéfini, ferait-il ce genre d'illusion cinématographique ? Je ne suis même pas sûr de l'imaginer avoir vu le film. Quoique peut-être l'a-t-il lu avec ses copains de l'orphelinat. Je ne sais pas donc tant pis même si Sam Gamegie était un meilleur exemple de par son comportement avec Frodon je le laisse de côté.

J'espère que vous avez aimé, pour ceux qui lisent encore cette histoire. Une fois encore pardonnez-moi mon inconstance.