Fabulous life
Tu as toujours été prédestiné à devenir un trésorier de renom. Ton père l'était ainsi que ton grand-père. Sans parler du père de ton grand-père et de son père avant lui. Il y a toujours eu un trésorier dans la famille et il y en aura toujours un. Tu espères même que ton fils perpétuera cette tradition familiale afin qu'elle ne s'éteigne pas. Qu'elle ne s'éteigne jamais. Cependant, ce dernier semble se plaire plus dans les combats contre les gobelins que dans la gestion d'argent. Tu le comprends et ne lui en veut guère. Tu étais exactement comme lui lorsque tu étais plus jeune, mais le temps a passé et tu es maintenant le trésorier adjoint des Montagnes Bleues. C'est un poste très important et c'est grâce à ce dernier que toi et ta famille pouvez vivre dans le faste et le bonheur.
- Ne trouves-tu pas qu'elle me grossit trop cette robe ?
- Jamais, ma femme.
- Flatteur… !
Tu souris à ton épouse alors que cette dernière hésite entre deux robes fraîchement achetées au marché de l'Ered Luin. Celui-ci n'a lieu qu'une seule fois par an et regroupe tous les marchands et commerçant nains et hommes de la partie ouest de l'Eriador. Vous ne manquez jamais de vous y rendre, d'autant plus que c'est là que toi et ta femme, vous vous êtes rencontrez. Tu te souviendras toujours de ce moment où tu as su la tirer d'un bien mauvais pas.
- Comment ça, quinze pièces d'or ?! Elle n'en vaut que dix.
- Que nenni, ma Dame. Cette robe est du sur mesure et les broderies que vous voyez là, sont des fils d'or véritable. Elle vaut tout à fait son prix.
- Sournois crapuleux, lorsque vous êtes venu dans les Montagnes Bleues d'Harlindon, vous l'aviez mis à dix pièces d'or.
- Que voulez-vous que je vous dise, les temps sont durs. Et c'est quinze pièces d'or ou rien du tout.
Si habituellement tu n'as absolument que faire de ce genre de cancanerie, tu n'as pourtant pas su détourner ton regarder de la naine outrée qui continuait à faire valoir l'escroquerie du marchand qui restait de marbre face aux jurons proférés. Tu devais sûrement avoir l'air idiot, immobile dans cette artère principale du marché, tenant un sac en bandoulière dissimulé sous ton manteau pour plus de sécurité, à regarder fixement cette scène que beaucoup aurait appelé cocasse. Tu n'as d'yeux que pour la naine colérique et la principale concernée n'en a absolument pas conscience.
Ce que tu peux la trouver belle.
Brune au point de croire que ses cheveux sont d'un noir corbeau alors que le vert de ses yeux rivalise avec la canopée environnante et pourtant, tu n'es pas un admirateur de la verdure. Tu ne veux pas entrer dans les détails concernant sa robe, ce n'est que peu de chose si on prête plus d'attention à la barbe savamment coiffée, sertie de quelques perles or, rendant grâce à sa beauté et à tes yeux. Son cœur manque un battement tandis qu'elle jette un coup d'œil vers toi.
Elle t'a vu.
Elle sait que tu existes.
C'est un repas entre frère et rien d'autre. Ton fils n'est pas avec ainsi que ton épouse. Tous deux sont partis souper chez ta belle-mère et tu bien heureux de ça. Tu ne t'entends guère avec elle. C'est une femme pingre qui espère user de ton argent comme bon lui semble sous prétexte qu'elle maintenant partie de ta famille. Son mari ne dit rien. Il ne peut rien dire, de toute façon. Il est mort durant l'exil des nains d'Erebor. La raison ? Une attaque de gobelins et d'wargs. Beaucoup ont perdu la vie ce jour-là. Elle la naine n'a de cesse de râbacher ça à chaque fois que vous entrez en désaccord. Elle espère tout le temps te faire culpabiliser, faire en sorte que tu ais pitié de son malheur et la laisse agir à sa guise. Tu le faisais au début. Plus maintenant. Tu ne parviens plus à la supporter et c'est pour cela que tu as refusé d'accompagner ton épouse et ton fils. Vous vous êtes disputé à propos de cela, mais ce n'est pas grave. Ta femme voit bien dans qu'elle état tu repars après chaque visite de sa mère.
C'est devenu insupportable.
- Le prince Thorin est venu me voir ce tantôt. T'annonce brusquement ton frère entre deux coups de fourchette sur de la viande rouge bien saignante.
Toi, tu cesses de mâcher le morceau que tu as dans ta bouche. Pourquoi Mahal voudrait que le prince héritier rende visite à ton frère soigneur si ce n'est que pour se faire soigner lui ou un des membres de la famille. Car, oui, ton grand frère a beau avoir l'oreille sourde, il reste tout de même un excellent apothicaire. Le meilleur de tous. Il n'a aucun concurrent, n'en déplaise aux gens du même métier que lui. Du plus loin que tu t'en souviennes, il a toujours eu une excellente situation et tu fais partie de ceux qui ne parviennent pas à comprendre pourquoi il n'a pas pu prendre femme et fonder une famille. C'est pourtant un membre honorable de ta famille et il ne s'est jamais retrouvé sans le sou et dans le besoin.
- Est-il souffrant ?
- Quoi, mourant ? Non, il va très bien. Il est venu me voir pour quelque chose de confidentielle.
- Alors pourquoi m'en parles-tu ? Fais-tu en parlant un peu plus fort.
- Tu dois d'abord me promettre de n'en parler à personne, chuchote-t-il.
Tu opines du chef, légèrement agacé qu'il te prenne encore pour l'enfant indiscret que tu étais auparavant. Maintenant, grâce surtout à ton emploi actuel, tu es devenu de quelqu'un de très discret. Surtout en ce qui concerne les chiffres. Bon, par contre, lorsqu'on te doit de l'argent, tu n'as certainement pas peur de faire un scandale public jusqu'à ce que le ou les nains remboursent leur dette. Et tu sais te montrer sans pitié lorsqu'il y a des rebuffades.
- En fait, il m'a également demandé à ce que je t'en touche deux mots. La récompense serait notre poids en or.
Là, il vient de titiller ta curiosité.
- Monsieur, puis-je savoir quel est votre métier ?
- Je euh… Hum. Trésorier. Je suis trésorier.
- Ah donc vous devez connaître la valeur de chaque chose, fait-elle avec un sourire en coin.
- Euh… oui, pour sûr.
C'est absolument faux. Tu ne connais que la valeur de l'or et des chiffres.
- Alors vous pouvez me dire combien vaut cette robe que ce charlatan vend.
- Si mon prix ne vous convient pas alors ne l'achetez pas, râle le commerçant agacé.
Tu demandes à voir la robe et on te la passe à contrecoeur. Tu espères regardes l'habit avec une œillade experte que tu n'as pas pour ce genre de chose, car tu ne sais vraiment pas combien vaut vraiment ce vêtement. Tu fronces les sourcils afin de paraître professionnel et concentré sur ta tache, mais ne trouve absolument. Pitié, Mahal, que l'on te tire de ce bien mauvais pas dans lequel tu t'es embourbé à pieds joint. Et c'est là que tu le vois, infime et il faut réellement le vouloir pour le voir, mais il est là, bien présent et tu sais quoi dire maintenant pour contenter la naine. Tu la montres alors bien en évidence au commerçant qui grimace et pâlit à tes paroles.
- Là. Il y a un accroc.
- Et alors, se renfrogne-t-il. Je ne vois pas pourquoi je devrais baisser mon prix.
- Alors vous admettez que votre marchandise est de mauvaise qualité et que vous volez ainsi vos clients, fais-tu haut et fort de sorte que certains passants t'entendent et s'arrêtent, curieux de comprendre ce qu'il se passe.
Le vendeur grimace et se sent mal à l'aise face à toute cette foule inquisitrice qui le juge ouvertement du regard et chuchote à son encontre et pas de façon positive. L'esclandre agaçant de la naine prend de l'ampleur et il ne l'avait pas du tout. Il avait plutôt imaginé qu'elle s'épuise et cesse sa scène colérique, abandonne pour repartir ensuite vers un autre stand pour piquer une crise loin de ses ouailles.
Perdu.
Tant pis pour lui. Tant mieux pour toi.
- Ce nain est totalement fou.
- Mais cela reste possible, Gloin. N'oublie pas les présages des nôtres.
- Je sais cela, soupires-tu.
- Alors tu sais que ton aide est précieuse.
- Et qu'est-ce qu'on attend de moi exactement, fais-tu suspicieusement.
Ton grand frère t'explique alors tout, te raconte tout et ta bouche s'ouvre de plus en plus grande tandis que la viande plantée dans ton couteau, lui, s'abaisse toujours un peu plus jusqu'à se reposer dans ton assiette. Le prince, héritier de Durin, a besoin de ta fortune afin de pouvoir mettre en place cette dangereuse et suicidaire expédition. D'autant plus que le royal nain requiert ton argent, en plus de ta présente dans cette quête. Tu ne sais pas si c'est réellement une bonne idée, mais tu sais que Oin compte l'accompagner. Rien que cela suffit à te convaincre bien que tu le fasse à contre cœur. Tu le sais être un excellent guerrier et un soigneur indispensable pour tout voyage périlleux, mais son grand âge et sa forte surdité peuvent un handicap mortel à son égard car, contrairement aux nains, les orcs sont tout à fait capable d'attaquer dans le dos.
Ils sont lâches.
Quelque chose te chiffonne pourtant.
- Mais cela veut également dire que ma femme et mon fils seront tout seul.
- Ta femme gagne bien avec son travail et le petit Gimli est bientôt un homme. Ils sauront se débrouiller le temps de l'expédition
- Mouais, grognes-tu, peu convaincu. La belle-mère va surtout en profiter pour me ruiner.
- J'ai un patient qui peut t'aider. Il s'occupe de la gestion des ménages, il pourra lui interdire de toucher à une seule pièce de ton argent.
Tu opines du chef, bien content de cela et tu te promets intérieurement d'aller rendre visite à ce nain dès le lendemain matin. Avec cette vieille gargouille, il n'y a pas un instant à perdre.
- Et entre nous, mon frère, rajoute-t-il sur un ton plus bas. Je préférerai que tu m'accompagnes.
- … Combien de temps durera ce voyage.
- Balin l'estime à un an. Deux si tu repars aux Montagnes Bleues.
- Quand partez-vous ?
- Dans deux mois.
- Je te donnerai alors ma réponse dans trois semaines.
Il hoche la tête et continu son repas comme si la discussion n'avait jamais eu lieu. C'est comme ça qu'ils agissent à chaque fois qu'ils terminent une conversation des plus sérieuse et importante et qui doit rester dans le plus grand secret. Ainsi, on évite les fuites, les rumeurs et les commérages qui puissent mettre en danger le principal sujet de votre conversation. C'est une protection plutôt efficace que vous avez établie il y a quelques années de ça, lorsque ta belle-mère restait plusieurs semaines chez toi pour de fausses raisons. Tu te souviens que vous avez même mis en place des phrases codées que vous seuls pouvez comprendre encore aujourd'hui. Peut-être qu'un jour l'apprendras-tu à ton jeune fils lorsqu'il sera enfin un adulte digne de ce nom.
- Je ne sais comment vous remercier, maître nain.
- Gloin. Mon nom est Gloin et c'était peu de chose.
- Seriez-vous Le Gloin, celui qui est l'un des trésoriers de l'Ered Luin ?
- Oui, c'est bien, réponds-tu en bombant le torse.
Elle te fait un sourire charmeur tandis que ses yeux papillonnent, signe que ta situation sociale lui plaît déjà beaucoup. Ce n'est pas bien grave, c'est même plutôt une assurance pour elle de ne pas avoir à vivre dans le besoin et ne pas subir la famine. Elle te propose de l'accompagner afin de profiter ensemble de cette belle journée. Tu ne peux dire non. Tu ne veux dire non. C'est même une occasion en or pour toi de tout faire pour conquérir la belle et peut-être de la convaincre de vous revoir aussi tôt que possible.
Bien des années ont passé et tu ne regrettes absolument cette rencontre et ce petit mensonge d'expertise envers le pauvre commerçant qui en a perdu un grand nombre de ses clients. Tu ne voulais pas lui porter préjudice à ce point-là, juste d'impressionner la naine. Mais qu'importe. Le temps à passé.
Et tu vis une vie merveilleuse.
