XIV

Lorsque Ran sortit de la pièce, ce fut presque comme si elle se faisait agresser par le professeur, qui voulait tout savoir en détail sur la conversation qu'elle avait eue – avant de se rendre compte que Shinichi se trouvait bien à côté d'elle.

-Ne vous fatiguez pas, j'ai compris, lâcha le garçon avec un air faussement outré tandis que le vieil homme bafouillait des excuses inintelligibles.

-Non, ce n'est pas ce que je...

-Tiens, vous n'auriez pas grossi?

Ce fut au tour du vieil homme à prendre un air vexé:

-Oh, le petit impertinent ! C'est comme ça qu'on s'adresse à un vieil ami?

-Vieux, c'est le cas de le dire.

-Je n'ai que 52 ans !

-Vous aviez plus de cheveux il y a neuf ans!

Ran assistait avec la jeune assistante à leur joute verbale, le sourire aux lèvres. Elle était heureuse de retrouver le Shinichi qu'elle avait toujours connu, plus que jamais.

-Ils avaient vraiment l'air de bien s'entendre, lui fit Shiho tout en classant distraitement une liasse de documents quelconques dans une pochette. Ils ont le même caractère.

-Ils ont vraiment dû se manquer l'un l'autre, ajouta Ran. C'est long, neuf ans.

Une pensée venait visiter l'esprit de la jeune princesse. Autant qu'elle se souvienne, elle n'avait jamais eu d'ami au château, si ce n'est ses servantes ou tuteurs, qu'elle ne pouvait pas réellement considérer comme des amis. Ils étaient morts aujourd'hui, de toute façon. Le professeur avait eu raison de quitter la Capitale avant la catastrophe. Cette pensée dérangeait quelque peu Ran ; elle réalisait qu'elle n'avait pas encore pleinement pris conscience de l'ampleur de la catastrophe ainsi que des pertes humaines à la Capitale.

Une fois leur « conversation » terminée, le professeur retrouva son sérieux, disant qu'il n'y avait plus de temps à perdre. Tous trois ne comprirent pas tout de suite ses paroles : après avoir donné un morceau de brioche aux olives qu'il lui restait à Shinichi, qui avait besoin de reprendre des forces, il leur demanda de le suivre dans son salon-laboratoire. Là, il leur demanda de prendre place sur les fauteuils, et partit chercher quelque chose dans la pièce voisine – la bibliothèque.

-Je me demande ce qu'il veut, glissa Shiho d'un air sombre. Ce n'est pas dans ses habitudes.

-Il doit être préoccupé par quelque chose, suggéra Shinichi qui avait englouti sa brioche en grimaçant. Assez pour me faire manger des olives.

-Pourquoi ça? demanda Ran.

-Je déteste les olives, et il le sait très bien.

Shiho ouvrit la bouche, mais la referma aussitôt : tous dirigèrent leur attention vers le vieil homme, qui revenait dans la pièce avec un livre d'épaisseur considérable dans les bras. Il s'empressa de le poser sur une table basse avec un soupir de soulagement, autour de laquelle les trois adolescents se rassemblèrent.

C'était un livre ressemblant davantage à un grimoire qu'à un ouvrage quelconque; sa couverture, en cuir, comportait de nombreuses inscriptions dans une langue inconnue, mais ce qui attirait l'attention de Ran était un symbole gravé en son centre, avec une pierre rouge semblable à un rubis incrustée en son milieu.

-Tu as vu? chuchota Shinichi. C'est le même signe qu'il y a sur ton bras.

-Oui, c'est étrange...murmura-t-elle à son tour, la gorge soudainement sèche.

Le professeur prit place dans le dernier fauteuil libre, et observa Ran un moment.

-Je suppose que tu comprends pourquoi je te montre ce livre.

La jeune fille acquiesça.

-C'est lié à la Guilde, n'est-ce pas?

-C'est même plus compliqué que ça. Ce grimoire, nous nous le passons de père en fils depuis des générations, avec pour instruction de le montrer lorsqu'une personne nous indiquerait que le moment est venu. En l'occurrence, toi : il n'y a aucun doute là dessus.

Il lui fit signe de le prendre. Ran s'en saisit et, avec des gestes hésitants, le retourna. Elle put remarquer qu'il y avait d'autres symboles semblables sur le dos de la couverture : un avec une pierre verte, semblable à une émeraude, et l'autre avec une pierre bleu glace, comme un saphir. Le grimoire était fermé par un sceau qu'il lui était impossible d'ouvrir.

-Qu'est-ce que ça signifie, professeur? fit Shinichi. Je n'y comprends rien.

-Attends!

Ran eut un hoquet de surprise : sous ses doigts, le sceau s'était retiré, sans aucune raison, sans clef, rien de la sorte. Une lumière bleutée s'en échappa, que tous regardèrent avec émerveillement et inquiétude. Enfin, le faisceau disparut, et l'adolescente toucha la couverture avec hésitation ; enfin elle se décida à l'ouvrir sur ses genoux.

A leur grande surprise, les trois adolescents se rendirent compte...que les pages étaient vierges.

-Mais enfin, qu'est-ce que c'est? dit Ran en relevant la tête. Pourquoi sceller un livre ...vide?

Le professeur ne répondit rien. Il observait les jeunes gens tour à tour, avec à présent un air amusé dans le regard.

-Il faut que je vous raconte une histoire...

xxx

Il y a 400 ans. Le monde était régi par des puissances démoniaques à l'apparence d'ombres douées de vie : les Shawns. Venues de nulle part, les Shawns faisaient régner la terreur sur l'humanité, qui menaçait alors de disparaître sur la planète entière. Ils avaient à leur solde des hommes à l'âme démoniaque, qui perdirent peu à peu de leur humanité au fur et à mesure qu'ils plongeaient dans les ténèbres. Ils formaient la Guilde Noire. Dévoués corps et âmes à leurs maîtres, ils feraient tout pour les aider à conquérir le monde malgré leur apparence gazeuse, inconsistante. Personne n'osait leur tenir tête, jusqu'au jour où un grand sorcier, pourtant inconnu de tous, et qui le resta même après cet exploit accompli dans le plus grand secret, parvint à enfermer les Shawns dans d'immenses formes de cristal, nommées Skalds. Cependant, sachant que les Shawns reviendraient un jour à la vie, il a pris une précaution de plus : les Skalds ne peuvent être brisés que de l'extérieur, par trois personnes : trois personnes de sang pur et royal...il a donc jeté un sort à trois princesses, qui transmettraient ce pouvoir à leurs descendantes, jusqu'au jour où les Shawns reviendraient. La Guilde Noire l'a bien compris : son but est de retrouver les princesses Clefs pour absorber leurs forces et ainsi libérer les Shawns d'eux-mêmes. Les princesses Clefs ont un autre pouvoir : elles peuvent sceller les Skalds, et même réduire la Guilde à néant si leurs forces sont combinées. Parmi les trois élues, il y en a une appelée La Guide. Pour sceller un Skald, il faut obligatoirement qu'elle soit présente, car la force d'une élue seule sans la Guide ne peut le faire. Il en va de même pour les briser.

La puissance de la Guide est telle que la Guilde Noire veut l'éliminer en premier, absorber sa puissance, et ainsi empêcher l'éventualité que les cristaux soient scellés à jamais. Et Ran en est une. Voilà pourquoi ils vous poursuivent partout, où que vous alliez.

Le vieil homme marqua une pause. Un silence prolongé demeura dans la pièce, troublé uniquement par les piaillements des oiseaux dehors, par les fenêtres entrouvertes.

-Mais...attendez...fit alors Ran en se relevant presque de son fauteuil. Je n'ai rien demandé, moi! Vous êtes en train de me dire que l'avenir du monde repose sur mes épaules? C'est...c'est absurde! Je n'ai jamais entendu ces histoires de ma vie et...

-Attends, Ran, je n'ai pas terminé, fit le professeur en lui faisant signe de se rasseoir.

La Guilde Noire a des intentions très mystérieuses. Elle a eu un accès de puissance il y a neuf ans, lorsque les Shawns se sont réveillés pour la première fois. Ils ont voulu s'en prendre à toi, en pensant pouvoir faire vite, mais tes forces n'étaient alors pas assez développées et donc d'aucune utilité pour eux. Il leur fallait attendre que tu grandisses. A présent, ils veulent te retrouver et absorber ton pouvoir pour s'en servir pour leur compte...et libérer leurs maîtres. Ils tenteront également d'absorber celle des deux autres élues, car plus ils en auront, plus grande sera leur force...et alors, le pire sera à craindre.

-Si je comprends bien, fit Shinichi, le signe qu'ils lui ont mis sur le bras est une sorte de récepteur, c'est ça? Ils rappliquent lorsqu'il se met à briller.

-Oui. Si elle se sert, volontairement ou malencontreusement de ses pouvoirs, il indiquera sa position pendant un temps indéfini. Pour le moment, ils ne devraient pas savoir où vous vous trouvez.

-Alors, s'exclama l'adolescente, si je suis bien tout ce que vous êtes en train de nous dire, je dois me rendre à chaque cristal et les sceller une bonne fois pour toutes...avec les deux autres « élues ».

-Oui, seules vos forces une fois combinées peuvent sceller les cristaux, confirma le professeur.

-Mais...si mon « tatouage » fonctionne comme un traceur, comme vous dites, une fois que j'aurai retrouvé, mettons, l'une des deux princesses, alors ils nous tomberont dessus directement!

-C'est pourquoi il faudra faire vite. Les sceller avant de leur laisser l'opportunité de s'emparer de la force de la princesse Clef assignée au cristal, ou de la tienne.

Vous avez un avantage : ils ignorent où sont les Skalds, ainsi que les princesses Clefs.

Ran avait la tête qui tournait. Elle sentait qu'elle n'était pas loin d'exploser.

-Un avantage? fit alors Shiho. Ils ne le savent pas plus qu'eux!

-Regardez à la fin du livre, suggéra le vieil homme.

Fébrile, Ran tourna rapidement les pages, toutes aussi vierges les unes que les autres, pour tomber, à la fin du grimoire, sur un morceau de parchemin enroulé sur lui-même. Elle le déplia : il s'agissait d'une carte. Une grande carte, représentant le monde dans son intégralité. A trois endroits étaient marquées des taches, uniques : une rouge, au centre, plutôt vers le Sud, une bleue, au Nord, et une verte à l'Ouest, comme les pierres incrustées sur la couverture du livre.

-Ces marques sont l'emplacement des Skalds, expliqua le vieil homme en les désignant du doigt. Les élues se trouvent à ces mêmes endroits.

Ran releva la tête et planta son regard dans les yeux du professeur.

-C'est impossible...on ne pourra jamais y arriver avant eux! balbutia-t-elle. Vous vous rendez compte de la distance qui sépare chacune d'elles?!

Le professeur resta silencieux, fixant la carte d'un oeil grave.

-Si, il faut y arriver. C'est l'avenir du monde qui est en jeu.