La confusion de Sarah

Le silence régna pendant quelques secondes sur la petite assemblée. Tous les regards se posèrent sur la petite hobbite aux cheveux en bataille, à l'air hagard et encore revêtue de sa chemise de nuit. Sam se secoua pour se ressaisir, mais ne sut pas s'il devait être abasourdi ou heureux. Finalement il opta pour les deux et fit :

- Miss Sarah! Je suis trop content de vous revoir mais... qu'est-ce que vous faites ici?

- Sarah! – s'écria Merry à son tour – il était temps que tu te réveilles! Nous commencions tous à nous inquiéter sérieusement!

- Oui, on commençait même à croire que la belle au bois dormant n'était pas un simple conte – commenta Pippin, toujours aussi désinvolte.

Mais cela se voyait que lui aussi était heureux de revoir la jeune hobbite enfin sur pied, et pour montrer cela il jeta un rapide clin d'œil à Sarah juste comme il finissait sa phrase.

- Les hobbits! – fit Grands Pas plutôt sévèrement – ce n'est pas le moment de plaisanter! Je suis sûre que cette jeune personne voudrait savoir un peu plus sur ce qui se passe ici.

Sarah avait été amusée par la réaction de Pippin, mais son visage redevint sérieux en entendant ce que Grands Pas avait dit. C'est vrai que tout n'était pas très clair dans sa tête, et elle aimerait savoir ce qui se passait maintenant. Alors elle posa la première question qui lui vint à l'esprit :

- Pourquoi vous inquiétiez-vous? Faire la grasse matinée n'a rien de très alarmant, pourtant.

- La grasse matinée? – s'exclama Sam avec ébranlement – sauf votre respect miss Sarah, je ne pense pas que dormir pendant...

- Sam! – l'apostropha le Seigneur Elrond.

Le concerné s'interrompit, surpris, et regarda l'elfe. Celui-ci secoua sa tête, ne tenant pas compte du regard offusqué que lui lança la jeune hobbite.

- Je croyais que vous vouliez me parler de ce qui se passait? Demanda-t-elle brusquement.

- Bien sûr, bien sûr...

- Alors comment se fait-il qu'on ne réponde pas à la première question que je pose? – continua-t-elle sur un ton de reproche.

- Je préfère qu'on commence depuis le début – s'expliqua Elrond calmement.

Mais tout à coup, le but de sa présence ici revint en mémoire à Sarah. Son visage se crispa et elle cria presque :

- Attendez une minute! Et Frodon? Comment va-t-il?

Tout le monde sursauta par ce changement de ton inattendu, mais Sarah ne se préoccupait nullement de cela, elle n'avait d'yeux que pour le Seigneur Elrond, attendant une réponse de sa part avec anxiété. La première expression qu'elle vit sur le visage de l'elfe fit monter cependant une petite étincelle d'espoir dans son cœur, car le Seigneur Elrond avait souri.

- Ah! Ça c'est un bon début, en effet – répondit-il doucement.

- Alors? Avez-vous... avez vous réussi à le guérir? – demanda Sarah, n'osant encore trop y croire.

Mais l'elfe hocha sa tête, et ses yeux pétillèrent. La jeune hobbite écarquilla des yeux, incapable d'encastrer ce sentiment de soulagement qui la submergeait. Bouleversée, elle prit appui sur un arbre voisin et mit une main sur sa poitrine. Lentement, elle baissa la tête et commença à haleter doucement, cherchant sans doute à reprendre sa respiration et à se ressaisir. Tous les autres pensaient néanmoins qu'elle pleurait, et la regardèrent tous avec compassion. Cependant, quand elle releva la tête, un sourire resplendissant luisait sur son visage. Elle commença à rire d'une voix claire, et la joie qui s'y dégageait fut si contagieux que tout le monde se mit à rire avec elle.

Au bout de quelques minutes l'assemblée se calma, et maintenant que le problème de Frodon avait été résolu, Sarah se tourna vers ses autres compagnons, totalement concentrée à présent sur les nouvelles qu'ils allaient lui donner.

- Commençons alors! – fit-elle d'une humeur superbe.

Tout en disant cela ses yeux firent le tour du petit groupe, et tout à coup se posèrent sur la silhouette d'un homme beaucoup plus en retrait que les autres, et qui était resté silencieux durant tout l'entretien. Ses yeux s'aggrandirent, mais avant tout elle voulait d'abord avoir le cœur net. Elle s'avança de quelques pas, incertaine, jusqu'à ce que l'homme ne soit plus caché par les autres, alors elle s'écria avec stupeur et émerveillement :

- Gandalf?!

Le vieil homme sourit et marcha lentement vers elle, appuyé sur son bâton.

- Gandalf! Je ne peux pas le croire! Vous êtes vraiment là!

Les autres regardaient la scène avec un petit sourire en coin; ils avaient tous eu la même réaction que la jeune hobbite quand le vieux magicien s'était enfin révélé. Sarah, encore sous le choc, bégaya quelque chose d'incompréhensible, mais soudain elle éclata de rire et se jeta dans les bras du magicien. Celui-ci eut d'abord l'air surpris, puis éclata bientôt de rire, comme tous les autres, encore une fois.

- Oh Gandalf! C'est merveilleux!

- Nous n'avons pas eu une ambiance aussi joyeuse depuis des âges, me semble-t-il – commenta Elrond en riant de bon cœur – décidément cette jeune hobbite a le don d'apporter beaucoup de joie et d'espoir par sa présence seule.

Grands Pas plissa le front à cette remarque, puis se rendant compte que le seigneur Elrond le dévisageait, il s'empressa de sourire à son tour. Mais le maître de Fondcombe n'était pas dupe, il voyait bien que le Rôdeur avait une petite idée qu'il ne voulait pas dévoiler. Toutefois il n'insista pas non plus, et reporta son attention sur le groupe de hobbits qui riaient et parlaient tous en même temps. Il cria alors pour obtenir l'attention et déclara :

- Mes amis, tout ceci est vraiment très agréable, mais il est temps de passer aux choses plus sérieuses. Mais avant de commencer, sache, ma très chère hobbite, qu'il n'y a pas vraiment beaucoup de choses à t'apprendre, puisque tu sais déjà la moitié d'entre elles.

Sarah, étonnée, le fixa sans savoir quoi répondre.

- C'est vrai? Vous n'avez vraiment rien de nouveau à m'apprendre?

- Et bien, tout ce que je peux te dire, c'est que si cela n'avait pas été par ton aide, Frodon serait sans doute déj mort à l'instant qu'il est! Tu peux donc être fière de ton intervention, ce soir-là! Ah... et j'ajoute que je suis désolé d'avoir douté de toi – répondit le seigneur Elrond avec un sourire paternel.

Sarah mit un instant pour mettre en ordre toutes ces paroles. Elle cligna des yeux, perplexe, et se demanda si tout ceci était une blague. Elle n'avait pas compris un traître mot de ce que le seigneur Elrond lui avait dit, il aurait pu parler elfique qu'elle aurait mieux compris! Comme le silence s'éternisait et que tous les yeux étaient rivés sur elle, Sarah se tortilla nerveusement sur place. Elle ne savait vraiment pas quoi faire... de plus les autres paraissaient au contraire très sérieux, et attendait une réponse de sa part. Elle ne pouvait pas inventer, elle ne savait même pas de quoi il s'agissait. Elle ne pouvait pas aquiescer, parce qu'elle voulait comprendre, elle était là pour cela! Qui pourrait la sortir de cette situation? Elle jeta un coup d'oeil aux hobbits, ils la regardaient tous avec la bouche légèrement entr'ouverte. Elle se détourna : non sûrement pas eux!

Quant à Gandalf et le seigneur Elrond, c'était eux qui lui avaient posé la question, donc l'aide ne viendrait pas de leur part non plus. Elle soupira : décidément elle devrait se débrouiller toute seule, comme d'habitude. Cependant, un déclic se fit soudain dans sa tête : il y avait bien une personne qui la comprendrait. Grands Pas! Elle se demanda pourquoi elle n'avait pas pensé à lui plus tôt. Depuis cette nuit à l'auberge du Poney Fringant, elle avait eu l'impression qu'il y avait une compréhension mutuelle entre eux. Voyant que les autres la dévisageaient avec de plus en plus d'insistance, elle fit, gênée :

- Euh... en fait...

Malheureusement, elle ne fut pas capable d'aller plus loin que ces deux mots. Elle se tourna vers le Rôdeur avec des yeux suppliants. Pourvu qu'il comprenne! – pensa-t-elle avec fougue. Grands Pas sembla d'abord supris, mais le regard de Sarah se fit plus insistant. Enfin, il parut comprendre. Il s'apprêtait donc à prendre la parole, quand le seigneur Elrond toussota et le devança :

- Et alors... sache que nous te devons tous beaucoup pour ce que tu as fait. D'ailleurs pour réussir à ramener Frodon des ténèbres il faut une connaissance en médecine particulèrement avancé, et je suis tout simplement émerveillé par ce que tu as accompli.

Sarah tombait vraiment des nues à présent. Elle arqua ses sourcils et regarda le seigneur Elrond comme si elle ne l'avait encore jamais vu. C'est quoi tout ce charabia? Pourquoi il parle d'une intervention quelconque de ma part? Je n'ai rien fait moi! Je ne comprends rien à ce qu'il dit! Mais apparement les autres si – pensa-t-elle en dévisageant Sam, Merry et Pippin qui la regardaient tous avec reconnaissance.

Sarah leur jeta un regard courroucé. Elle n'aimait pas être la seule dans un groupe à ne rien comprendre à la situation. Et puis elle s'était peut-être trompée après tout, et que Grands Pas ne pouvait l'aider en aucune manière. Elle s'apprêtait à avouer haut et fort qu'elle n'y comprenait rien à tout ce que le Seigneur Elrond avait dit, quand la voix du Rôdeur se fit entendre :

- Allons, allons Sarah, ne soyez pas modeste! Je suis sûr que vous êtes très contente et très fière de ce que vous avez réussi à faire, n'est-ce pas?

Sarah leva les yeux au ciel. Non, décidément, il n'avait rien compris. Elle regarda le Rôdeur d'un air déçu, et ouvrit a buoche pour dire enfin la vérité, quand elle crut voir Grands Pas lui jeter un clin d'œil. Mais cela avait été si rapide et si minime, qu'elle n'en fut pas sûre. Toutefois, elle se dit qu'elle ne perdait rien à considérer cela comme une marque de complicité. Elle entra donc dans le jeu du Rôdeur, ou ce qu'elle avait interprété comme étant ainsi.

- Oui, en effet – fit-elle avec un petit rire – je ne croyais pas que je réussirais à faire ce que j'ai fait. Eh bien, je suis contente que vous me soyez tous si reconnaissants, je...

Elle ne sut plus quoi inventer, mais heureusement, cette réponse sembla satisfaire tout le monde qui se remit à bavarder avec entrain. Le moment de gêne était passé. Sarah poussa un soupir de soulagement, mais dans son esprit, tout était devenu au contraire plus confus. Sam, Merry et Pippin vinrent tout de suite auprès d'elle pour obtenir plus d'informations sur la manière dont elle s'y était prise pour guérir Frodon, mais elle se déroba promptement en disant qu'elle devait aller se changer. En passant près de Grands Pas, resté en retrait, celui-ci se baissa d'un mouvement rapide pour lui chuchoter d'aller le rejoindre au petit salon lorsqu'elle se serait changée.

C'est donc ce qu'elle fit, aussitôt sortie de sa chambre, mais cette fois-ci toute habillée. Elle marcha d'un pas rapide et pénétra silencieusement dans le salon. Grands Pas était là et l'attendait, assis sur un divan, une pipe entre les lèvres. Dès qu'elle entra, il lui fit signe de s'asseoir à côté de lui. Sarah obtempéra, soudain nerveuse, et Grands Pas se leva pour aller fermer la porte. Dès qu'ils furent seuls, le Rôdeur ne parla pas durant les premiers minutes ; il se contentait de fumer sa pipe d'un air songeur. Finalement, ayant l'air de choisir ses mots avec soin, il prit la parole :

- Sarah, pouvez-vous me dire tout ce que vous avez fait depuis votre arrivée à Fondcombe?

Sarah s'attendait à tout sauf à cela. De plus, elle commençait vraiment à s'énerver à présent. Elle s'était attendue à pouvoir enfin comprendre grâce à cet entretien avec le Rôdeur, mais cette première question lui fit redouter de compliquer les choses encore plus. Elle répondit donc d'un ton bourru :

- Les autres ont dû vous le raconter! Que signifie tout ceci? Vous êtes là pour m'expliquer, pas pour me poser des questions qui vont compliquer les choses encore plus!

- Je dois vérifier que mon hypothèse sur votre cas soit juste, et pour cela j'ai besoin d'entendre ce récit de votre propre bouche – répondit-il calmement.

Sarah lui lança un regard noir. On dirait un interrogatoire – pensa-t-elle lugubrement – je n'aime pas le tour que prend cette conversation. Toutefois, elle consentit tout de même à faire ce qu'on lui demandait, alors elle commença d'une voix monotone :

- Je suppose que je vais commencer par le moment ou le Seigneur Elrond était rentré dans ce même salon où nous sommes à présent. Après qu'il nous ait annoncé la nouvelle, je me sentis véritablement coupable, parce que j'avais oublié tout à propos de Frodon. Vous êtiez là, je suppose, alors que vous devez savoir ce qui s'est passé par la suite. Vous savez également que le Seigneur Elrond a consenti à me mener à Frodon à l'instant même sur ma demande.

À ce stade de l'histoire, le Rôdeur eut un petit sourire. En effet, il ne risquait pas d'oublier cette scène-là, la force de persuasion de cette jeune hobbite était tout simplement remarquable. Cependant, Sarah continuait son récit :

- J'ai donc vu Frodon, son état ne me semblait guère mieux, et les choses que m'a dites le seigneur Elrond m'ont complètement abattue, surtout le fait que Frodon ne pourrait plus vivre que jusqu'à ce soir.

- Ce soir? – ne put s'empêcher de s'exclamer Grands Pas.

- Oui, ce soir. Pourquoi cela vous étonne-t-il? Vous ne le saviez pas?

Sarah le regarda avec méfiance. Elle savait que quelque chose n'allait pas avec toute cette histoire, et elle savait aussi que c'était elle qui était du mauvais côté. Interrompant ses pensées noires, la voix de Grands Pas la pria de continuer son histoire, ce qu'elle fit, mais de mauvaise grâce.

- Alors... je disais donc que cela m'avait particulièrement découragée, et après ... - ici elle marqua une hésitation – après, tout est devenu un peu confus. Je pense que je suis sortie de la chambre et ...- elle plissa les yeux, paraissant effectuer un énorme travail de mémoire. Finalement, elle repris avec incertitude – je... j'ai marché un peu dans des couloirs qui me paraissaient à ne plus finir. Je... je crois que j'ai fini par retrouver ma chambre. Je suis entrée et ... et je me suis mise au lit – finit-elle d'une voix faible.

C'était maintenant qu'elle se rendait compte qu'elle ne se souvenait pas du tout de ce qu'elle avait fait après avoir quitté le Seigneur Elrond. La question de Grands Pas ne lui parut plus bête tout d'un coup. En relevant sa tête, elle croisa le regard perçant du Rôdeur, et en un éclair elle eut l'impression d'être retournée à ce fameux soir à l'auberge au centre du village de Bree. Toutefois, Grands Pas ne fit aucun commetaire et d'un hochement de tête, l'encouragea à continuer.

- Ensuite...je me suis endormie... je crois... et... je me suis réveillée ce matin en sachant que le dernier délai pour sauver Frodon finissait ce soir. Donc, je suis partie vite fait pour aller le voir, et également voir le seigneur Elrond si je pouvais le trouver. Mais apparemment je me suis trompée de direction, et je suis arrivée à ce croisement où nous nous sommes rencontrés, pour vous trouver tous dans un état bizarre - finit-elle en lui jetant un regard accusateur.

Quand elle eut fini, le silence retomba, lourd comme un marteau. Ainsi donc j'avais deviné...pensa Grands Pas - elle ne se rappelle pas qu'elle est allée dans la chambre de Frodon avec la rage au cœur, et qu'elle a ensuite appliqué l'une des racines les plus vieilles de la médecine elfique en pénétrant dans l'esprit de Frodon et en l'extrarcant au mal qui le rongeait. Oui, personnellement, je connais très peu de personnes qui arrivent faire ce que cette jeune hobbite a réussi à faire sans même s'en rendre compte.

C'est avec ces pensées en tête que le Rôdeur reporta soudain son attention sur Sarah, qui le regardait comme si elle attendait le verdict d'un juge.

Elle était nerveuse parce qu'elle savait que ce n'était pas normal qu'elle ne se rappelât pas de certaines choses, et elle pressentait que Grands Pas allait lui annoncer qu'elle était folle ou quelque chose qui devait ressembler à cela, mais certainement rien d'agréable.

En un seul coup d'œil le Rôdeur avait deviné tous ces sentiments qui se livrait bataille à l'intérieur de la tête et de l'esprit de la jeune hobbite, alors pour la rassurer, il sourit. Sarah se détendit un peu, mais le visage de Grands Pas redevenant sérieux encore une fois, elle sentit une drôle de boule descendre dans son estomac. Enfin, le Rôdeur parla à nouveau :

- Merci, Sarah. C'est ce que je croyais. Et si vous voulez tout savoir, cela confirme mon hypothèse.

Sarah fut extrêmement désarçonnée par cette réponse. Elle regarda le Rôdeur avec perplexité.

- Alors, vous allez me donner des explications? – demanda-t-elle.

- Oui bien sûr, nous sommes ici pour cela n'est-ce pas? Mais avant tout, je voudrais vous poser une autre petite question.

Voyant l'air affolé de Sarah, il ajouta calmement :

- Mais avant même cette question, je voudrais vous prier d'avoir confiance en moi. Vous pouvez être sûre que tout ce que je fais est pour votre bien, vous n'avez donc pas raison d'être nerveuse par toutes ces questions qui doivent certainement vous paraître des plus bizarres. Je vous promets que je vous expliquerait tout quand je serais sûr de mon idée, et cela peut prendre du temps. Et maintenant je vous demande de me répondre franchement : Avez-vous confiance en moi?

Pendant tout le temps que Grands Pas parla, Sarah sentit une agréable sérénité l'envahir. Oui, elle avait confiance en cet homme, c'est pour cela qu'elle s'était tournée vers lui quand elle avait eu besoin d'aide. Elle trouva alors sa réaction pendant tout leur entretien très impoli, et elle se sentit soudain honteuse de cela. À la question du Rôdeur, elle répondit donc par l'affirmative, et baissa la tête pour cacher son désarroi.

Grands Pas sourit cependant à cette réponse à laquelle il s'y attendait, et voyant l'atittude de Sarah, il dit :

- Ne vous sentiez pas coupable non plus. Je sais ce que c'est que de ne pas comprendre. Votre réaction a été tout à fait normale. Je vous le répète donc : Ne vous sentiez pas coupable.

Sarah poussa un petit soupir, puis elle releva la tête, et dit d'une voix assurée :

- Posez-moi votre question, Grands Pas.

Le Rôdeur hocha la tête avec satisfaction. D'une voix lente, il commença :

- Est-ce que tout à l'heure ça a été la première fois que vous voyez Gandalf depuis que vous aviez quitté la Comté?

La jeune hobbite ne fut surprise qu'une dizaine de secondes. Elle s'attendait effectivement à une question de ce genre. Elle répondit placidement :

- Oui, vous savez comme moi qu'il n'est pas venu à l'auberge comme promis. Où ailleurs l'aurais-je donc vu?

Un sentiment étrange s'empara soudain d'elle, une vision rapide. Une chambre baignée de soleil, et deux hommes flous dont l'un ressemblait indubitablement à Gandalf, avec sa barbe grise et son long bâton. Derrière ces deux silhouettes incertaines, un grand lit trônait. Tous ces souvenirs passèrent devant ses yeux à la vitesse de l'éclair.

- Attendez! – s'écria-t-elle.

- Oui? – fit Grands Pas en se redressant à moitié.

Mais plus Sarah faisait d'efforts pour revoir sa vision, plus celle-ci avait tendance à fuir et à disparaître, de telle sorte qu'à la fin presque rien ne resta de ce souvenir-éclair. Elle soupira.

- Non, rien.

- Dites toujours, cela peut servir – fit le Rôdeur, manifestement intéressé.

- Eh bien... je pense que j'ai déjà vu Gandalf à Fondcombe... mais c'était probablement juste un rêve! – se récria-t-elle tout de suite après.

Grands Pas la fixa longuement, puis dit dans un murmure :

- Vous souvenez-vous également d'avoir rêvé d'un endroit... plutôt sombre, tout noir, et où des choses maléfiques se font sentir à chaque instant?

Sarah secoua la tête, mais tout juste comme elle le faisait, un éclair déchirant traversa son esprit. D'une main elle tâtonnait l'obscurité devant elle...mais qu'est-ce que c'était que cette substance visqueuse et collante qu'elle sentait sans la voir?

Elle s'arrêta net dans son geste, et se surpris à hocher la tête cette fois-ci en disant d'une voix anormalement lugubre, qui ne semblait pas lui appartenir : « Tout est noir, tout est sombre, il n'y a pas d'espoir... »

Après cela, elle parut se réveiller, cligna plusieurs fois des yeux en se rendant compte que tout n'était pas sombre, que Grands Pas était là, et avec lui, l'espoir. Toutefois, elle ne put s'empêcher de penser pour elle-même : Mais qu'est-ce qui m'arrive?

Les yeux du Rôdeur s'assombrirent cependant, et posant une main réconfortante sur l'épaule de Sarah, il déclara :

- Jeune hobbite, vous m'avez fait confiance et vous avez répondu à mes questions. C'est donc maintenant à mon tour de répondre aux vôtres. La première chose que vous avez besoin de savoir, c'est que tout ce que vous avait raconté, votre arrivée à Fondcombe et votre première visite à Frodon, oui je dis bien première car il y a eu un deuxième, ne se sont pas passés hier, comme vous le croyez, mais il y a bien une semaine...


Une lumière agréable perçait à travers ses paupières, et le chant des oiseaux retentissait délicieusement à ses oreilles. Il n'avait pas entendu un son aussi pur depuis bien longtemps. Il avait même presque oublié ce que c'était. Dans l'endroit où il s'était trouvé auparavant, tout n'était que ténèbres, tout se collait à lui et voulait l'étouffer dans leur étau de malveillance. Mais à présent tout était fini, et il le savait. Il se sentait encore faible, mais il n'avait jamais été aussi bien depuis des jours et des jours. Sur le grand lit confortable, Frodon Sacquet remua légèrement et gémit, puis d'une voix ensomeillée demanda :

- Où suis-je?

- Vous êtes dans la demeure d'Elrond, à Fondcombe. Il est dix heures du matin, et nous sommes le 24 octobre, si vous voulez tout savoir.

Frodon avait été surpris que quelqu'un lui réponde, mais il l'avait été encore plus par le ton de familiarité qui perçait dans cette voix. Il ouvrit grand ses yeux, et se redressant prudemment sur le lit molleux, se tourna enfin sur la personne assise à côté de lui.

- Gandalf! – s'exclama-t-il.

Quelle n'était pas sa surprise en revoyant enfin son vieil ami qui le regardait avec des pétillements dans les yeux.

- Oui! Je suis bien là – répondit-il joyeusement.

Pour Frodon, le premier choc de la rencontre passé, il se rappela de tout ce qui lui était arrivé depuis qu'il avait fuyé de la Comté, persécuté jour et nuit par les Cavaliers Noirs. La scène de l'auberge du Poney Fringant lui revint en mémoire aussi clairement que s'il l'avait sous les yeux.

- Que s'est-il passé Gandalf? Pourquoi n'êtes-vous pas venu?

Le vieux magicien le regarda d'un air désolé. Il ne souriait plus du tout à présent, et une ride creusa son front. Un souvenir particulièrement désagréable semblait avoir reflué dans sa mémoire, et tout à coup il parut être plongé dans une songerie lointaine, ne voyant plus Frodon ni la chambre. Ce ne fut que lorsque le jeune hobbit l'appela doucement par son nom qu'il sembla revenir dans la réalité. En voyant Frodon qui le regardait d'un air inquiet, sa ride disparut, et il sourit à nouveau.

- Oh... j'ai été...retardé.

Ce fut sa seule réponse. Frodon allait insister quand la porte de la chambre fut ouverte précipitamment, et Sam Gamegie entra en trombe pour se précipiter aussitôt vers le lit de son maître.

- Ah... Misécorde! Vous êtes réveillé! Qu'on s'est fait du mouron pour vous, n'est-ce pas votre Seigneurie? – finit-il en s'adressant à Gandalf.

Celui-ci hocha la tête en riant. En voyant Sam, le visage de Frodon s'éclaira d'un sourire, et il rit de bon cœur à ce qu'avait dit son jardinier. Gandalf reprit alors la parole d'un ton joyeux :

- Oui, grâce à l'expérience du Seigneur Elrond et au courage de votre amie Sarah, vous commencez enfin à vous remettre.

Tout juste comme il finissait de parler, le Seigneur Elrond lui même apparut derrière le magicien et déclara :

- Bienvenue à Fondcombe, Frodon Sacquet!

Frodon ne sut plus quoi dire, il était ému par l'accueil que l'on lui donnait, et surtout il était fier qu'un elfe aussi important que le Seigneur Elrond le traite avec autant d'égards. Ne sachant quoi répondre, il se contenta alors de sourire timidement. Toutefois, s'il y avait bien une chose qui le tracassait un peu, c'était le fait que Gandalf ait mentionné Sarah dans tout ceci. Avait-elle joué un rôle dans toute cette histoire?


La porte du petit salon s'ouvrit sans un bruit. Sarah en sortit lentement, et referma la porte derrière elle. Sans regarder où elle allait, elle se mit en marche. Quelque chose semblait la tracasser sérieusement, et elle était perdu dans ses pensées, quand tout à coup, elle se rendit compte qu'elle n'était plus à l'intérieur de la demeure. Elle était arrivée à ce croisement même où elle avait rencontré les autres, il y avait à peine quelques heures, qui lui semblaient énormément lointaines à présent. Tant de choses avaient été dites, tant de révélations... extravagantes dans ce petit salon, hors de portée de toute oreille indiscrète.

Oui, Grands Pas lui avait fait part de son hypothèse, qui s'était avérée juste. Il lui avait aussi parlé de son don. Sarah était tout simplement abasourdie. Comment en est-elle arrivée à posséder un don aussi précieux? Lentement, elle se remit en marche, empruntant l'un des chemins qui menait vers les jardins. Grands Pas lui avait aussi parlé d'un certain rôle qu'elle devrait jouer avant que toute cette histoire ne se termine...

Une senteur d'herbes sauvages parvint soudain à ses narines, et interrompant ses pensées sur l'avenir et les problèmes à venir, la jeune hobbite posa pour la première fois un regard sur ce qui l'entourait. À mesure qu'elle avait avancé sur le sentier, le gazon s'était fait plus épais, les arbres plus nombreux, et le sentier même sur lequel elle marchait avait été peu à peu enseveli par la végétation.

Mais le jardin en lui même était encore plus splendide, de telle sorte que Sarah oublia bien vite ses soucis et ses pensées confuses devant la beauté de ce paysage. On dirait que le cœur de la nature avait choisi Fondcombe pour domicile ; tout était tellement vivant, tellement beau, que la jeune hobbite en fut éblouie.

Avec l'arrivée de l'automne, tous les arbres fruitiers du jardin s'étaient recouverts de fruits. Le ciel était bleu, sans un nuage. Le gazon était vert, d'un vert presque irréel, mais parsemé aussi de petites fleurs par-ci par-là. Sarah s'approcha avec extase d'un pommier élégant, dont les pommes rouges parfaites pendaient lourdement sur les branches. Avec agilité, et ayant l'impression d'être revenue dans la Comté en ses temps d'enfance, elle grimpa sur l'arbre comme un petit singe, et atteignant les premiers branches, se hissa dessus sans difficulté.

Ensuite, assise à califourchon sur une branche solide, elle cueilla doucement une belle pomme rouge et croqua dedans avec délice. Le fruit était juteux et bon. C'était la pomme la plus délicieuse qu'on lui eut jamais donné à goûter. Tout en la mangeant, elle regarda de son arbre tout le reste du jardin, qui était immense. De son poste elle découvrit une petite rivière qu'elle n'avait pas vu depuis le sol. Elle coulait en zigzag pour arriver à une petite cascade où elle tombait avec un tintement léger sur la plaine en contrebas. De ce même poste, elle aperçut d'autres pommiers, mais également des arbres à poire, à pêches, et à cerises.

D'un bond, elle sauta de son arbre pour aterrir agilement sur le sol. De là, elle courut vers le ruisseau et s'y abreuva, ensuite elle suivit son cours jusqu'à la cascade qu'elle avait aperçu depuis son arbre. Arrivée là, elle s'assit à l'ombre d'un grand arbre et contempla l'eau qui tombait sans relâche, comme une longue bande blanche et écumeuse. Bercée par la brise chaude de l'après midi et le bruit de l'eau, elle plongea bien vite dans un sommeil sans rêves.


L'après midi même, Frodon alla beaucoup meiux et put même se lever et aller sur le balcon qui surplombait les jardins de Fodcombe. De là, il put admirer la verdure des arbres et du gazon, et sentit peu à peu ses forces lui revenir complètement. Ensuite, il descendit sur l'allée qui longeait ces même jardins, et là il rencontra Sam.

- M. Frodon! – s'écria ce dernier – vous êtes déjà debout? Le Seigneur Elrond avait pourtant dit que...

- C'est bon, Sam. Une petite marche ne peut me faire que du bien, n'est-ce pas? Et puis je me sens même assez fort pour aller faire un tour dans ces jardins que j'ai aperçus de mon balcon.

- Hum – fit Sam, pas très convaincu.

Mais ainsi, il marchèrent en silence le long de l'allée, une brise chaude caressant de temps en temps leurs visages. Arrivés sous l'ombre d'une petite chapelle, ils entendirent soudain des cris derrière eux. Et voilà Merry et Pippin qui accouraient vers eux en riant et en gesticulant. Frodon était très heureux de les revoir, et les serra tous deux dans ses bras.

Dieu, que tu as déj l'air d'être en plein forme! – s'exclama Merry en dévisageant son ami.

Frodon rit et se tournant vers Sam :

- Qu'est-ce que je t'avais dit, mon bon Sam.

Ensuite, il se bombarda le torse et dit d'une voix exaggérément sérieuse :

- Je suis très solide, voyez vous! Oui, nous les Sacquets on est fiers de cette supériorité que nous avons sur les autres.

- Tu ne parles pas de Lobelia là, j'espère! – fit Pippin en gloussant.

Lo-be-lia!!! – s'indigna Frodon – mais pour qui me prenez-vous?

Tous les quatre furent pris d'un fou rire. Tout à coup, ils entendirent quelqu'un monter l'escalier qui menait aux jardins. Bientôt, Sarah apparut à leur vue, les cheveux enmêlées avec des feuilles et de l'herbe, qu'elle essayait tant bien que mal de démêler en pestant à voix basse. Ainsi, elle ne remarqua pas tout de suite les quatre hobbits, que lorsqu'elle entendit la voix de Sam s'exclamer :

- Mais voilà donc Miss Sarah! Je ne vous cherche depuis longtemps déjà. Vous êtes-vous donc allée pendant tout ce temps?

Sarah leva sa tête pour répondre que cela ne le regardait pas, mais la première chose qu'elle vit fut deux yeux bleus rivés sur elle...


Hip, hip, hip hourrrrraaaa!! J'ai enfin pu publier ce chapitre! Je l'avais fini depuis belle lurette, mais refusait de s'ouvrir sur mon ordi!!! snif voilà déjà deux chapitres sur Fondcombe, mais je ne risque pas encore de finir l'action ici. C'Est pas que j'aime particulièrement la demeure d'Elrond, mais j'ai ajouté des choses et je n'avais pas remarqué que ça changeait tout mon programme!

Eh bien je crains maintenant que vous n'ayez à supporter encore un ou deux chapitres sur Fondcombe, puisque je ne suis même pas encore rendue au conseil! Bonne lecture pour la suite tout de même, et j'espère que cela ne vous a pas découragés de lire la suite!

Je remercie d'avance ceux qui auront la bonté, et si vous voulez toujours... la pitié de me laisser une p'tite review :p.